RELATIONS D ALEXIS III ET D INNOCENT III DE 1198 A
Lors deravènement d'Innocent III au pontificat, l'usurpateur Alexis III lui avait envoyé des présents avec ses félicitations : « Audita promotione domini Innocentii, Alexîus imperator misit ad eum honorabiliter nuntios cum muneribus pretiosis (1). »
Le pape s'empressa de saisir Toccasion pour aborder immédiatement avec la cour de Constantînople les deux questions qui lui tenaient le plus au cœur ; il invite l'Empereur à secourir la Terre- Sainte et surtout à faire rentrer l'église grecque dans l'unité latine : « Ad succursiim Terrœ-Sanctse potenter assurgas ; studeas etiam imo sicut potes officias ut grœcorum Ecclesia redeat ad sedis apostolicse unitatem et ad matrem fllia revertatur (2). »
Ni sur l'une ni sur l'autre de ces deux questions Pempereur n'était disposé à s'entendre avec le pape ; nous ne nous occuperons pour l'instant que de la seconde. Dans sa réponse de février 1199, Alexis affecte même de ne pas la prendre au sérieux ; il a l'air de dire que personne n'y songe en Grèce, et que dans ces conditions il serait assez
(1) M igné, t I, ch. LX des Gesta, col. cxix.
(2) Migne, t. I, Lettre 353 du liv. I, col. 327*
inutile de s'en préoccuper, une telle union ne pouvant reposer solidement que sur le désir et la volonté de tous, désir et volonté qui lui paraissent faire absolument défaut (1).
Une pareille fin de non-recevoir, presque cavalière, n'était pas pour plaire au pontife; le ton de sa Correspondance ne tarde pas à devenir plus acerbe et plus impérieux. Le 13 novembre, il avertit Alexis qu'il sera traité dans un prochain concile de Funion des deux Églises, ou plutôt de la soumission de l'Église grecque à l'Église latine. Le patriarche aura donc à se rendre audit concile, ou à s'y faire représenter ; « faute de quoi le pape se verra forcé de prcfcéder aussi bien contre le patriarche que contre l'empereur (2). »
Alexis accepte en principe l'idée du concile, mais à une condition, qu'il sait inacceptable, la condition qu'il sera tenu en Grèce. Quant aux menaces peu déguisées du pape, il semble dédaigner d'y répondre ; il se contente de rappeler, en passant, que le Sacerdoce n'a jamais cessé d'être soumis à l'Empire. Et en même temps qu'il affirme
(1) Migne, t. \, Lettre 210 du liv. II, col. 767-768 : « le-
vissima est unio si humanis voluntatibus ex nobis defi-
cientibus, volunlas Dei tantum est in nobis mediatrix. » — La Lettre est datée: « Mense februarii die Indictione II. »
(2 Migne, t. I, Lettre 211 du liv. II, col. 771 : « Ne si secus actum fuerit, quod non credimus, tam in te quara in eum et Ecclesiam Graecorum procedere compellamur. »— La Lettre est datée de Latran, le jour des Ides de novembre (13 novembre 1199).
sa suprématie impériale, on sent qu'il n'est pas éloigné d'admettre la supériorité de son Église grecque sur l'Église latine (1).
Sur le chapitre de l'union des deux Églises, Innocent III n'avait donc rien à espérer d'Alexis. Mais il allait se venger de ses dédains et de son mauvais vouloir, en trouvant moyen d'étendre, jusqu'aux portes mêmes de Constantinople, la domination romaine. Il entretenait à ce sujet une Correspondance active avec le roi des Bulgares Johannîee. La place congîdôrable que les négociations bulgares tiennent dans les Lettres d'Innocent III prouve toute l'importance qu'y lattachait le pontife. Dès la fin de 1202, oh peut dire que son triomphe est complet. Le roi Johannice lui a de^ mandé de le recevoir, lui et son peuple, dans l'Église romaine; il veut môme tenir de lui sa couronne, ne reconnaissant plus ainsi d'autre autorité spirituelle et temporelle que celle du pape (2).
(1) Migne, t. I, ch. ;^n des Gesia, çol. cxxm : « Ipiperator ad uUimvmi sic respondit , quod si Romanus pontifex faceret in Graecia celebrarl concilium , ubi quatuor antlqua concilia fuerant celebrata, illuc Graecorum Ecclesia suos mitteret responsales; et .... ad aliam materiam se convertit, mittens summo pontifici lltteras in quibus nitebatur probare quod imperium sacerdotlo prsepollebat. »
(2) Migne, 1. 1, Lettre 415 du liv. V^ col. 1113 : « Hoc autem petit imperium nostrum ut nos simus in Ecclesia romana sicut matris ûiialitale ârmati. In primis petimus ab Ecclesia romana matre nostra coronam et honorem... d — La réponse du pape, annonçant l'envoi d'un légat pour traiter les divers points touchés dans cette Lettre^ est datée du 5 des Calendes de décembre (27 novembre 1202).
Le royaume des Bulgares se séparait donc de rÉglise grecque, corume il s'était déjà séparé de Tempire dès 1186, et il brisait ainsi ses derniers liens avec Gonstantinople. Il n'est pas possible qu'Alexis ait contemplé d'un œil indifférent cette activité et ces progrès de la propagande romaine aux portes mômes de sa ville impériale (1).
Ainsi, de 1198 à 12Q2, la question bulgare, intimement liée à la question de TÉglise grecque, avait déjà mis aux prises Gonstantinople et Rome, Alexis III et Innocent III, Durant ce même laps de temps, les préliminaires de la croisade suscitaient encore entre eux un autre conflit, et celui-ci bien plus grave.
Aux premières ouvertures du pontife à ce sujet, Fempereur avait opposé à peu près la môme fin de non-recevoir qu'aux propositions touchant la réunion des deux Églises. Il ne refusait pas, en principe, son concours aux expéditions de Terre- Sainte, mais il pensait que Dieu, le moment venu, saurait bien délivrer Jérusalem, sans le concours des grandes armées ; en outre il lui fallait i assurance que Texpédition projetée ne deviendrait pas une cause de ruine pour ses propres États; il rappelait à cette occasion les dégâts, les désordres jadis commis sur les terres de l'empire par les Allemands de Frédéric f"^ : « Non enim tua ignorât Sanetitas quantam ^ubversionem , quantamque
(1) Voir, poup toute cette négociiktion, les 0»»tçi, depuis le oh. Lxv jusqu'au ch, Lxxxii, et les l^eêtres S6Ô du 11 v. II; 115, 116, 117, 119 du liv. V; 1*14 du liv. VII.
occisionem nobilissimus quidem rex Aleraanniœ Frederîcus imperii mei §uperinduxît regionibus (1). »
Le pape comprit dès lors qu'il n'y avait pas à compter sur la coopération d'Alexis pour la délivrance de la Terre-Sainte ; et dans la Lettre du 13 novembre 1199 déjà citée, il le gourmande de son peu de zèle pour le tombeau du Christ, comme de sa résignation ironique à tout attendre de la volonté du Seigneur (2).
L'empereur, en réalité, ne se préoccupait guère de la triste situation du royaume de Jérusalem, si ce n'est pour en tirer parti. Il revendiquait ses droits sur l'île de Chypre, injustement enlevée naguère à l'empire grec; il pressait le pape à son tour d'agir auprès du roi de Jérusalem, afin qu'il renonçât à la possession de l'île, sinon il se verrait contraint de la lui enlever par la force.
Cette réclamation imprévue d'Alexis n'a dû se produire que tout à fait dans les derniers jours de 1199, car la Lettre du 13 novembre n'y fait encore aucune allusion, et d'autre part nous savons qu'Innocent III, en cette même année 1199, a supplié
(1) Migne, 1. 1, Lettre 210 du liv. II, col. 767.
(2) Migne, t. I, Lettre 211 du liv. II, col. 769-771 : « Miramur autem quod imperialis prudentia pro recuperatione terrse sanctae nondum esse laborandum visa est suis litteris
innuisse Times ne si tempus, a Deo ejusdem terras
liberationi praevisum, imperialis serenitas voluerit praevenire,
se frustra laborasse deploret Numquid sensum Domini
cognovisti? Numquid consiliarius ejus es ? »
Philippe-Auguste d'intervenir auprès de l'empereur de Constanlinople, afin qu'il s'abstînt de toute hostilité contre le roi de Jérusalem (1).
Nous ne savons si Philippe-Auguste intervint, toujours est-il que Tempereur ne s'empressa pas de mettre ses menaces à exécution. Il est probable du reste qu'elles étaient peu sérieuses ;,rusurpateur n'y voyait sans doute qu'un excellent moyen d'expliquer, de justifier son refus d'adhésion à la croisade. Aussi, tout en n'agissant guère, il n'en persistait pas moins dans ses revendications ; il en vint à prétendre que le pape devait excommunier Amaury de Lusignan, puisque celui-ci s'obstinait à garder un bien qui ne lui appartenait pas. a Petebas... carissimum filium nostrum in Christo, regem Hierosolymorum illustrem ad restitutionem Cypri..., per^excommunicationis senlentiam auctoritate nostra compelli. »
On était alors en 1201, la croisade s'organisait en Occident; le moment pouvait paraître mal
(1) Migne, t. I, Lettre 251 du liv. II , col. 840 : « Quia vero Constantinopolitanus imperator adversus eumdem regem procedere minatur, vel dirigere contra eum exercitum co-
piosum , volumus et monemus quatenus eidem impe-
ratori litteras tuas sub eo tenore transmittas, ut in ho articulo tempestatis et necessitate totius populi Christian non molestct regem eumdem cul deberet subvenire. » — La Lettre^ placée hypolhétiquement par Potthast en décembre , ne porte aucune indication de date ni de lieu. Nous ne voyons pas d'autre raison de l'attribuer à l'année 4199, que parce qu'elle figure au livre II de la Correspondance.
ohoisi pour créer des difficultés au roi de Jérusalem. C'est ce que le pape ne manque pas de faire observer à l'empereur. Il le félicite d'avoir jusquelà suspendu toute attaque : « Quod maluit ab impugnatione cessare quam sanguinem christianorum elTundere, yel Hierosolymitanum preesidium impedire » ; il faqt qu'il continue à s'en abstenir encore, et maintenant plus que jamais, car les princes d'Occident ne pourraient manquer de voir de très mauvais œil toute agression de sa parL C'est en leur nom qu'il prie Alexis de surseoir à tout projet hostile: « Occidentales nos principes rogaverunt ut, quoniam in insula Cypri non mo^ dicum subsidium Oriental! provinciœ ministratur imperialem magni¢iam moneremus, ne statu terrée sanctse pendente regem ipsius super eadem insula molestares (1). »
L'avis était clair, et la menace peu voilée.
Innocent III pouvait être sûr que l'empereur se le tiendrait pour dit. Mais il devait être sûr aussi des mauvaises dispositions que garderait Alexis à son endroit, comme à l'endroit des croisés d'Occident, ces insolents protecteur^ du roi de Jérusalem.
Donc, au moment où le jeune Alexis va s'échapper de prison, les rapports entre Constantinople et Rome sont aussi tendus que possible. Innocent III ne peut voir dans l'empereur qu'un ennemi déclaré, lequel s'est opposé, s'opposera toujours à la réali-
(1) Migne, 1. 1, Lettre citée au ch. Lxiv des Gesta, col. cxxiVi
sation de ses deuxplus chers desseins : la délivrance de la Terre-Sainte et Tunion des deux Églises.
C'est ce dont il importait de bien se rendre compte, afin de comprendre et d'apprécier, comme il convient, le rôle joué par Innocent III dans Texpédîtion de Constantinople.
RÔLE d'innocent III DANS l'aFFATRE DE CONSTANTINOPLE.
A la nouvelle que son neveu avait gagné Tltalie pour aller trouver le pape, la première pensée d'Alexis III fut de supposer que Texpédition de Constanlinople était chose déjà résolue, arrêtée, et que la croisade serait dirigée contre lui.
Nous n'avons pas, il est vrai, la Lettre adressée par l'empereur au pape à ce sujet, et, par conséquent, nous n'en saurions donner la date précise ; mais la réponse du pape, qui a dû suivre de près la Lettre impériale, étant du 16 novembre, celle-ci ne peut guère être postérieure aux derniers jours d'octobre. Or, à cette époque, l'arrivée du jeune Alexis n'avait encore donné lieu qu'aux ouvertures de Vérone. Rien n'était décidé relativement à Constantinople, ou du moins, tous ceux qui admettent la thèse contraire, soutiennent que la résolution avait été prise dans le plus grand secret. Il n'est donc guère admissible que l'empereur en ait pu être averti. Dès lors, il fallait qu'il eût bien conscience de l'hostilité du pape et des croisés à son égard, pour se croire si sûrement menacé.
Il est vrai que, dans le courant d'octobre, il
avait dû recevoir avis du départ de la flotte de Venise. Lorsqu'il la vit, au lieu de se diriger vers le sud, pour gagner la Méditerranée, obliquer vers la côte orientale de TAdriatique, il dut croire que ses villes grecques du littoral seraient les premières attaquées. De là ses reproches au pape, qui ne devrait pas permettre à une armée chrétienne d'attaquer un peuple chrétien (1).
Innocent III se garda bien de détromper tout à fait l'empereur. Il le confirma, au contraire, dans l'idée que tout était arrêté^ résolu, entre le jeune Alexis, Philippe de Souabe et les croisés : On n'attendait plus que Y autorisation papale, les croisés n'osant^ en si grave circonstance, agir avant d'avoir consulté le pape... C'est donc de lui, Innocent, et de lui seul, que dépendrait, à la date du 16 novembre, la question de savoir si oui ou non Constantinople serait attaquée (2).
Tel est à peu près le sens de la Lettre pontificale. On voit combien, sur ce point encore, elle diffère du récit de Villehardouin. Est-il vrai que le pape ait été mêlé si directement aux ouvertures de
(1) Migne, t. I, LcUre 122 du liv. V, col. 1123 : « Tuœ littersc continebant quod, cum Christianorum exercitus qui venturus est in subsidium Terras Sanctîe praeposuerit tuse
magnitudinis terram invadere , nostro conveniebat officio
ut eos a tali deberemus proposito revocare d
(2) Migne, t. I, Lettre 422 du liv. V, col. 1124 : «.Caîterum dicti principes... responderunt quod, cum in tam arduo negotio sine mandato et auctoritate nostra non possent procédera nec deberent, nos volebant consulere... »
218 LX DIYJSRSION
Vérone, bien que notre chroniqueur n'en dise pas un mot ?
M» Winkelmann a très-bien vu et résumé les raisons qui plaident en faveur de Villehardouin, et qui rendent ici quelque peu suspect le témoignage du pontife (!)•
Celui-ci avait un intérêt évident à exagérer Timportance de son rôle, comme Timportance même des négociations à peine entamées. Il eût été vraiment trop généreux de sa part de dissiper à plaisir les inquiétudes, les craintes de son correspondant, quand ces inquiétudes et ces craintes venaient si à propos servir ses secrets desseins.
Il donne toutefois à entendre qu'il n'a paa accueilli ou n'accueillera pas favorablement l'idée de l'expédition projetée, malgré l'avis de bon nombre de ses conseillers, malgré les justes griefs que ne cesse de lui donner la désobéissance de rÉglise grecque I II espère, en retour, que des propositions nouvelles lui viendront bientôt de Constantinople, propositions sérieuses, cette fois, suivies d'effet^ car il faut désormais des œuvres^ non des mots (2). » On voit clairement quel est le
(1) Philipp von Schwaben und Otto von BraunêehwHg^ p. 526 : et £s làsst sich aber keln vernûnftiger Grund denkea weshalb Villehardouin'hier von derW^ahrheit abgewichen sein sollte,wâhrend Innooenz mit seinem Schreiben an Alexios III elne sehr erkennbare Âbsicht verfolgt .. Die Glaubwûrdigkeit YiUehardouins wird ûberdies duroh die folgenden KreignisRe bestâtigti.. 9
(2) Migne, 1. 1, Lettre 122 du liv^ V, OoL 1124-1123 : « Quan-.
but d'uae telle Lettre et quelle illusion nourrit Innocent III dans son cœur. Il s'imagine trouver maintenant Alexis plus traitable qu'il ne s'est montré jusqu'à ce jour, et que, par reconnaissance « iîispecta gratta quant tibi fecimtis », il prendra l'engagement formel d'opérer la réunion des deux Églises , si ardemment souhaitée par la cour de Rome.
Mieux eût valu à coup sûr n'user que de l'intimidation ; avec les Grecs, le procédé aurait eu plus de chance de réussir. Il fallait poser nettement, sans ambages, ses conditions ; et en cas de refus, menacer l'usurpateur de prendre en main les intérêts de son neveu. Il est vrai que c'était là une combinaison qui n'entrait nullement dans les plans d'Innocent IIL Si légitimes que lui parussent ses griefs contre Alexis III, si vif que fût son désir de voir l'Église grecque réunie & l'Église latine, il ne se croyait peut-être ni le droit d'opérer cette réunion par la force, ni le droit de détourner la croisade de son vrai but. Il ne voulut pas, sur ce point, déguiser sa pensée véritable, il eut raison. Où il eut tort, par exemple, ce fut de trop laisser voir ses rancunes contre Philippe de
quans plures assererent quod hujusmodi poBtulationi benignum deberemus praestare favorem, pro eo quod Graecorum Ecclesia sit apostolicse sedi minus obediens et devota
Rogamus imperialem magnificentiam, monemus, consu-
limus et hortamur quatenus quidquid super his duxeris statuendum , operibus nobis et non verbis duntaxatrstudeas respondere. »
220 LA DITERSION
Souabe, de trop engager son correspondant à regarder 'Philippe comme son seul et véritable ennemi (1). Il montra par là combien il le redoutait lui-même, combien par suite il était peu disposé à s'entendre avec lui contre Tempire grec. Une telle démonstration était au moins superflue. Elle ne pouvait servir qu'à rassurer Tempereur.
Ce dernier, d'ailleurs, avait-il compris que ses craintes étaient au moins prématurées, en voyant Tarmée séjourner sur les côtes de Dalmatie ? La confiance lui était elle revenue, à ne pas se sentir directement menacé? Ou bien ne vit-il dans les ouvertures du pape, relatives à Tunion des deux Églises, qu'un moyen perfide de le compromettre aux yeux des Grecs, sans le réconcilier avec les Latins? Toujours est-il que le pape n'obtint aucune satisfaction, aucune promesse même, sur le point spécial qui lui tenait le plus au cœur.
C'est du moins ce que nous sommes en droit d'inférer d'un passage de la Lettre de Ferentinum, précédemment citée. Après avoir annoncé aux
(1) Migne, t. I, Lellre 122 du liv. V, col. 1124-1125 : « Super eo autem quod, de juvando illo ad Romanum imperium obtinendum qui Romanam Ecclesiam deberet diligere et nostris obsecundare mandalis, tua nos celsitudo voluit commonere, noveris quod licet prœdictus Philippus potens sit et multûm abundet, tamen rex Otho adeo nostro studio et diligenlia mediante per Dei gratiam est promotus, quod contra eum ille baclenus non potuit praïvalere .... Si enim idem Philippus obtinuisset imperium, multa tibi ex imperio suo gravamina provenissent..,.. »
croisés qu'il leur pardonnait Taffaire de Zara, le pape leur recommandait de s*abtenir désormais de toute attaque nouvelle contre les États chrétiens, en particulier contre Terapire grec « son peu d'obéissance à l'Église romaine n'étant pas une raison suffisante pour qu'ils s'arrogeassent le droit .de Toccuper ou de le piller (1). »
Donc, Alexis n'avait dû prendre aucun engagement, donner aucun espoir touchant la réunion de l'Église grecque. La seule concession qu'Innocent III paraît lui avoir arrachée, pour le cas où la croisade ne serait pas dirigée contre lui, fut qu'il s'engagerait à fournir des vivres aux croisés, tant qu'ils resteraient sur son territoire. Cela ressort du pa^ssage suivant de la Lettre 102 du livre VI : « Imperatori Gonstantinopolitano scribemus, ut juxta quod per litteras suas no bis ipse promisit , victualia vobis faciat exhiber! (2). «
Au moment où Innocent III écrivait ces lignes , il devait encore garder quelque illusion sur la destination dernière de la croisade ; et ce nous
(1) Migne, t. II, Lettre 101 du liv. VI, col. 107 : « NuUus vestrum sibi blandiatur quod terram Graîcorum occupare sibi liceat, vel prsedari, tanquam minus sit apostolicae sedi
subjecta » — C'est la Lettre déjà citée, datée de Feren-
tinum, année 1203. Or, Innocent III n'étant arrivé à Ferentinum que dans les premiers jours de mai 1203, cela donnerait au minimum près de six mois écoulés , sans qu'Alexis Comnène se fût soucié de répondre aux avances du 16 novembre 1202.
(2) Migne, t. II, Lettre 102 du liv. VI, col. 109.
serait une preuve que la date du 20 Juin , proposée par Potthaat, n'est guère acceptable.
En juin , Tillusion n'eût plus été permise ; Tarmée tout entière venait de se mettre décidément en route pour Constantînople (1). Le sort en était jeté , sans qu'on en puisse à coup sûr faire retomber la responsabilité sur Innocent III. La défense d'attaquer Tempire grec avait été formelle. Il y était revenu avec insistance, rappelant aux croisés qu'après le pardon récemment imploré et obtenu , ils se rendraient beaucoup plus condamnables s'ils retombaient dans la même faute : « Quaniam qui adhuc agit quod pœnitet non est pœnitens , sed illusor , et cani reverso ad vomitum comparatur pœnitens rediens ad peccatum. Est quoque levius peccatum quod semel committitur, quam quod commissum semel postmodum iteratur (2). » Que les croisés n'allèguent pas les crimes de l'empereur grec , les intérêts de Téglise romaine, le pape leur dénie le droit de juger ces sortes de choses, et il les presse d'aller sans retard au secours de la Terre-Sainte : « Quantumcunque in hoc vel aliis idem imperator et homines ejus... délinquant, non est tamen vestrum de ipsorum judicare delictis... Mandamus... uec decipiatis vos
(1) L'armée quitta Corfou à la Pentecôte, c'est-à-dire le S5 mai, d'après la Devaatatio; la veille, d'après Villehardouin. Voir Chroniques gréco-romanea , p. 88 : « In Pentecoslen a Corphu recessit » ; et Villehardouin , par. 149, p. 68 : « Ensi se partirent del port de Gorfol la veille de Pentecoste... »
(2) Migne, t. II, Leth^ 101 du llv. VI, col. 106-107.
ipsos, nec ab aliîs decîpi permittatis, ut sub specie pietatis agatis illa» quod absit, quac redundent in vestrarum pernlciem animarum , sed in tecree sancta3 franseatis subsidium (1). »
De tels passages , sans contredit, sont gigniflca^ lifs, et ne permettent pas de dire que le pape ait voiihi ou conseillé Texpédition de Gonstantlnople.
Et pourtant il est incontestable que Pinlerdiction n'a pas ici le même caractère que celle de Zara. Ni au départ de Corfou. ni sous les mura de Gons* tantinople, nous ne verrons se produire des scènes analogues à celles auxquelles noua avons assisté sur les côtes de Dalmalia II n'y aura pas de menaces d'anathème et d'excommunication lues en présence de l'armée ; et cela seul sufBt à nous prouver que le pape n'envisage nullement de la même façon les deux expéditions.
Il eût voulu franchement pouvoir empêcher la première ; pour la seconde, il semble qu'il tienne simplement à dégager sa responsabilité* Les Grecs étant des chrétiens, le pape ne doit pas admettre que les soldats du Christ marchent contre des chrétiens. Il a dit aux croisés sa pensée à cet égard ; il a ainsi rempli vis-à-vis de sa conscience son devoir de prêtre, vis-à-vis d'Alexis et des Grecs ses devoirs de souverain ; nous jouterons même qu'il les a i*emplis de la façon la plus correcte, la plus scrupuleuse.
On dirait toutefois qu'il a mis une certaine com-
(1) Migne, t. II, Lettre ICI du liv. VI, coi, i07*
plaisance à prévoir les cas où la désobéissance serait à peu près excusable, les hostilités jusqu'à un certain point légitimes: si Tempereur grec, par exemple, refusait les vivres promis, « qiiod si forsan ea (victualia) vobis contingeret denegari (1) », il va sans dire qu'on aurait droit de les prendre. Puis le pape ne les a-t-il pas prévenus que la nécessité excusait bien des choses ? Ne leur a-t-il pas recommandé de se défler des Vénitiens, d'être patients et rusés, si ceux-ci cherchaient à disperser la croisade?
Qui sait oîi conduira, une fois soulevée, cette question des vivres refusés et pris ? Gomme elle sera facile à invoquer, cette excuse commode de la nécessité ! Enfin, nos croisés n'auront-ils pas toujours la ressource de dire que les Vénitiens n'ont voulu les conduire ni en Syrie ni en Egypte, et qu'il leur a fallu les suivre jusqu'à Gonstantinople? Boniface ne craindra pas d'avancer plus tard que le légat l'y a autorisé, ou plutôt que la nécessité l'y a contraint (2).
Du reste, il ne faudrait pas croire que nos croisés aient jamais, à proprement parler, senti le besoin de s'excuser de l'expédition de Gonstanti-
(1; Migne, t. II, Lettre 102, coi. 109.
(2j Migne, t. II, Lettre 133 du liv. YIII, col. 710-711 : « Quod autem illius adolescentis suscepisti ducatum, qui fatebatur Constantinopolitanum imperium sibi de jure deberi, consilium fuit dilecli filii P. tituli Sancli Marcelli presbyteri cardinalis, apostolicae sedis legati, nec tam humanum consilium , quam nécessitas importuna. »
nople. Ils n'en ont demande !.i rautorisaiion avaiityiïl le pardon après,
L'évêque de Soissons, lors de son ambassade, en avait bien conféré avec Innocent III, puisqu'il rapporta au camp, avec l'absolution de Zara, Tinterdiclion de marcher sur Constantinople ; mais cette question de Constantinople, c'est le pape qui l'avait soulevée de lui-même. Les ambassadeurs n'avaient pas charge de lui en parler. Le récit très détaillé de Gunther confirme à cet égard le silence de Villehardouin. Gunther semble même supposer que les ambassadeurs ignoraient les projets du jeune Alexis avant leur départ de l'armée (1), ce qui n'est pas admissible. Les envoyés de Philippe de Souabe étaient arrivés au camp le 1'^'' janvier; et l'ambassade n'a dû partir qu'après cette date; tout au moins ne paraît-elle être revenue que vers la fin de mars ou le commencement d'avril, ainsi que nous avons eu déjà l'occasion de le constater.
Le récit de Gunther, malgré les erreurs de détail qui ont pu s'y glisser, n'en reste pas moins du plus haut intérêt, en ce qui touche le rôle d'Innocent III dans Taffaire de Constantinople. L'abbé Martin , le héros de Gunther, était parmi les com-
(1) Kxuviœ sacrœ ConslantinopoUtanœ, 1. 1, p. 7(5 : « Factum est autem, dum ad/iuc nuncii noslri in curia venarentur, certus riimor insonuit^ venisse videlicet Alexium juvenem in
castra , missum a Philippo, cum nunciis et mandatis
quibus obnixe rogabat exercitum, ut praefatum juvenem in regnum suum restituere niterentur. »
220 LA DIYEftSIOX
pagnons de Févêque Nivelon ; il a ensuite accompagné le légat Pierre Capuano en Syrie. L'auteur de VHistoria Constantinopolitajia^ s'est donc trouvé des mieux placés pour connaître la pensée du pape. Or, d'après Gunther, Innocent III détestait les Grecs, et n'eût pas demandé mieux que de voir mettre à leur tête le jeune Alexis; mais il redoutait le danger de l'entreprise, sans quoi il l'eût volontiers approuvée (1).
Quelle que soit ici l'autorité particulière de VBistoria Constantinopolitana, il ne faut, croyonsnous, accepter le passage précité que sous d'expresses réserves. Il est certain que le pape n'aimait pas les Grecs ; il est certain aussi que, sachant les chefs croisés décidés à prendre en main la cause du jeune Alexis, il avait dû être très frappé des difficultés qu'offrait une expédition contre Gonstantinople. Sans doute il en pouvait sortir à la fuis et la soumission de l'église grecque et la délivrance facile de la Terre-Sainte. Mais il pouvait se faire aussi qu'un seul échec mît à néant la croisade, et qu'en poursuivant un double but, on courût le risque de n'atteindre ni l'un ni l'autre.
Toutes ces considérations diverses, il est impossible qu'Innocent ne les ait pas examinées, dis-
(1) Exuviœ sacras ConstantinopolUanœ^ 1. 1, p. 78 : « Oderat autem summus pontifex illam urbem, et optabat si ûeri posset eam a gente catholica sine sanguine expugnari , nisi nostri cladem exercitus formidaret; hoc autem per nostros posse fieri non sperabat, dicens eamdem urbem plus in solis navibus piscatorum abundare quam illos in toto navigio. »
cutées; il est même tout naturel qu'il s'en soit entretenu avec les envoyés de Tarmée, qu'il leur ait fait part de ses inquiétudes,' de ses appréhensions, énuméré les difficultés et les périls de l'entreprise projetée. C'est là qu'est la vérité du récit de Gunther.
Mais que ce soit la seule crainte des risques à courir qui ait déterminé l'opposition papale, nous hésitons à l'admettre. Moins volontiers encore nous admettrions qu'Innocent III ait redouté la restauration du jeune Alexis, pour « le profit » qu'en aurait pu retirer Philippe de Souabe. C'est faire, ce nous semble, assez peu d'honneur au pape que de lui prêter, comme mobiles uniques de sa conduite , des calculs de ce genre , le dernier surtout. Rien, dans sa Coi^respondance, n'autorise une telle supposition. Encore une fois, ce qui nous frappe dans les préliminaires de Constantinople, c'est la parfaite rectitude, nous serions tenté de dire, la coirection diplomatique du pontife. Son devoir de pape et de souverain était d'interdire toute attaque contre l'empire grec, il l'a interdite ; et même, il faut en convenir, il a eu un certain mérite à le faire, étant données ses relations avec Alexis lïl. En bonne conscience, on ne peut lui demander plus, ni qu'il s'afflige outre mesure, si l'expédition, défendue par lui, se fait et réussit malgré lui.
Les croisés s'en rendent très bien compte ; aussi n'ont-ils jamais pris au sérieux, comme à Zara, l'interdiction papale. Il y a plus, le pape a beau
faire, l'opinion publique le croit malgré tout favorable h l'expédition. Chose curieuse, en effet, presque tous les contemporains ont partagé sur ce point l'opinion d'Alexis III. Presque tous, et à tort, ont cru à la complicité du pape, tant cette complicité paraissait vraisemblable.
De l'Orient à l'Occident la croyance est la même; la Chronique de Novogorod note toutefois une restriction singulière que nous n'avons relevée nulle part ailleurs : le pape autoriserait l'expédition, dans la conviction où il est que le jeune Alexis sera reçu à bras ouverts par les Grecs ; sinon, les croisés devraient revenir en s'abstenant de toute attaque : « Papa vero Francis dixit : si ita res se habet, eum in solio coUocetis et postea Hierosolymam abeatis, terrae sanctœ opem laturi : quodsi vero eum accipere noluerint, ad meredeatîs, neve grsecorum terram laedatis (1). »
On sait que les croisés , arrivés sous les murs de Constantinople, montrèrent en effet le jeune Alexis aux Grecs, dans l'espoir de provoquer un soulèvement en sa faveur ;2); de là sans doute l'idée prêtée au pape par le chroniqueur slave.
(1) Chroniques gréco-romanes y p. 94.
(2/ Villehardouin, par. 145-146, p. 82 : « Li baron parlèrent ensemble l'endemain, et distrenl qu'ils mostreroient Alexi, le fil Tempereor de Costantinoble, al pueple de la cité... Ensi s'en alerent rez à rès des murs de Costantinoble et mostrerent al pueple des Grés le valet, et distrent : Véez ici vostre seignor naturel .... Onques nus de la terre ne de la
Les Occidentaux n'ont garde de mentionner des réserves de ce genre. D'après Albéric de Trois- Fontaines, le pape aurait consenti avec empressement à l'expédition de Gonstantinople : « Principes nostri, missis Romam legatis, de omnibus istis Papam Innocentium consuluerunt, qui hoc bénigne concessit,et transgressionemîllam, quaproVenetis urbem Jazeram contra regem Hungarise ceperant, induisit (1). »
Albéric semble même insinuer ici que c'est le projet grec qui rend le pontife indulgent aux coupables de Zara. Les Archives de Cologne le disent très nettement : « ... A papa excommunicantur, sed postea interventu AlexiL,, solvuntur, et ad subdendam orientalem Ecclesiam Romanse cum eo diriguntur (2), »
Nous ne citons, bien entendu, ces divers passages qu'à titre de curiosité; nous n'y cherchons pas ce que le pape pensait de Taffaire de Gonstantinople, mais ce que l'opinion publique pensait du pape en la circonstance. Il n'est donc pas Surprenant, comme nous le disions, que nos croisés se soient sentis très à Taise devant l'interdiction, pourtant formelle, du pontife.
Qu'on lise toute leur Correspondance avec Innocent III durant le cours de l'expédition, on recon
cité ne fist semblant que il se tenist à lui, por la cremor et por la dotance de l'empereor Alexi. Ensi s'en revindrent en l'ost arière »
(1) Recueil des historiens des GauleSy t. XVIII, p. 765.
(2) Monumenta Germaniœ historica, t. XVII, p. 810.
naîtra vite que nous n'avons affaire ici^ ni à des coupables repentants qui s'humilient, ni à un juge irrité qui menace.
Au ;. lendemain de la restauration dlsaac et d'Alexis IV, racontant au pape les événements survenus, ils prennent, il est vrai, la précaution d'expliquer leur conduite, mais on ne voit nulle part qu'ils éprouvent le besoin de l'excuser. Détail assez étrange, l'explication donnée par eux n'est pas sans quelque analogie avec le passage, cité plus haut, de la chronique de Novogorod : s'ils ont été à Constantinople, c'est qu'ils avaient, d'une part, la certitude de ne pouvoir rien faire d'utile en Syrie , de l'autre, l'espoir de voir le jeune Alexis accueilli sans hésitation par les Grecs. Ils ont été singulièrement étonnés de trouver un peuple animé d'intentions hostiles ; force leur a donc été de recourir aux armes, n'ayant d'autre ressource que de vaincre ou périr : « Prxier omnium opinionem , universorum civium mentes contra nos invenimus obfirmatas... In eum statum necessitatis impacti, ut statim necesse haberemus aut perire aut vincere..., suspirare cœpimus ad bella. (1) »
Et la Lettre, qui commence sur ce ton d'apologie confiante et sereine, devient de plus en plus superbe et triomphante. Ce sont bien, en effet, des
(1) Migne, t. U, Lettre 211 du liv. VI, col. 238-239. — La Lettre a dû précéder ou accompagner ceUe du jeune Alexis, déjà citée, du 25 août 1203.
SUR ZAKA ET GONSTANTLNOPLE. 231
triomphateurs, non des pécheurs qui écrivent, et des triomphateurs convaincus que Dieu est avec eux ; comment le pape n'y serait-il pas ? « Nihil inier nos ordinatum esse meminimus, quin illud in melius providentia divina mutaverit. »
Le pape , pourtant , ne peut méconnaître que ses ordres ont été transgressés : Il aurait bonne envie de se montrer sévère ; il le devrait peutêtre, il craùit que les croisés ne se soient exposés au danger d'une excommunication nouvelle ; c'est l'avis de plusieurs : «« Veremur vos iterata excommunicationis esse labe poilu tos (1)... multisque videtur quod a reatu perjurii nullatenus sint îmmunes , quod contra id venire praesumpserint quod eis prohibitum fuerat sub debito juramenti (2). »
Uavis de plusieurs ! On dirait que le pape hésite à avouer que ce doit être aussi le sien. Il recommande pourtant aux^ croisés de se faire absoudre, surtout d'aller au plus vite maintenant délivrer la Terre-Sainte, ce qui sera encore l'œuvre la plus agréable à Dieu , « ad recuperationein terrse sanctee totis viribus insistatis , quoniam id erit vobis potissimum apud Deum meritorium (3). »
L'absolution, on le voit, n'est ici qu'une simple formalité, d'ordre et d'intérêt tout à fait secondaires. Les croisés se sont-ils même donné la
(4) Migne, t. Il, Lettre 230 du liv. VI, col. 260. ,2) Id., Ihid., Lettre 232 du liv. VI, col. 263. (3) Id., Ihid., Lettre 230, col 261.
peine de la remplir î C'est au moins douteux. Nulle trace de démarches analogues à celles de Zara, la ville de transgression, comme ils l'appellent : « Vrbem transgressionis ( sic enim Jaderam norainamus, cujus excidium vidimus dolentes quidem et necessitate compulsi (1). »
Une telle expression , employée par eux dans la Lettre où ils racontent au pape la première prise de Constantinople, montre bien quelle différence ils établissent entre les deux événements , et combien peu ils se sentent coupables cette fois aux yeux du pontife, leur correspondant. Ce qu'ils attendent de lui , ce sont moins des reproches que des félicitations, pour avoir préparé la soumission de l'Église grecque à l'Église romaine.
Le pape ne cache pas du reste la joie qu'il en éprouve; joie il est vrai mélangée d'inquiétude, car il n'a qu'une confiance très limitée dans le jeune Alexis. Celui-ci, dans sa Lettre du 25 août, lui a pourtant prodigué les promesses et les protestations. Il est facile de voir qu'Innocent III n'est pas pleinement rassuré. D'abord il fait observer aux barons, comme aux évêques de Soissons et de Troyes, que la Lettre impériale n'est pas une Lettre officielle, patente, offrant une garantie suffisante de la parole donnée ; il voudrait « ut imperator nuntios suos... cum paténtibus litteris transmisisset, in quibus se confiteretur sicut jurasse
(1) Migne, t. II, Lettre 211, col. 238.
dicîtur juravisse (1). »Puis, quand il répond au jeune Alexis directement, tout en le remerciant de ses bonnes intentions, il a soin de lui rappeler que les intentions ne suffisent pas, qu'elles demandent à être suivies d'effets, qu'à cette seule condition il se rendra Dieu favorable : « Sane si dictis facta compenses, et quod poUiceris verbis, operibus exsequeris, Deum reddas tibi propitium (2). »
On conçoit que , dans de telles dispositions , Innocent apprenne sans trop de regrets la révolution nouvelle qui, en renversant Isaac et son fils, rend décidément les Latins maîtres de Gonstantinople. Sans doute c'est un nouvel ajournement forcé de la croisade; et le pape n'y saurait être indifférent. On a même pris texte d'une Lettre de 1206 pour prétendre que chez lui la préoccupation de la Terre-Sainte primait toutes autres préoccupations, que le reste n'était rien ou peu de chose à ses yeux. Nous croyons qu'il y a là, sinon une complète erreur, du moins une grande exagération.
Dans la Lettre de 1206, Innocent déclare bien qu'il eût préféré à la conquête de Constantinople la délivrance de Jérusalem : « Licet gratum sit nobis quod Gonstàntinopolis rediit ad obedientiam sacro sanctae romanae Ecclesiae matris suse, gratins
(1) Migne, t. II, Lettre 231 du liv. YI, col. 261. — La Lettre est datée d'Anagni, sixième année du pontificat, par conséquent postérieure au 4 octobre 1203 ; placée hypothétiquement par Potthast, du 7 au 14 février 1204.
(2. Migne, t. II, Lettre 229 du liv. VI, col. 259.
tamen nobis fuisset si Hierusalem redacta esset in potestatem populi christiani (1). »
Mais il faut remarquer d'abord que la Lettre est adressée aux Vénitiens : Innocent III leur rappelant leur faute de Zara. et combien ils ont été coupables de détourner ainsi la croisade de sa route, il est tout naturel qu'il exagère ses regrets du détournement de la croisade. Puis , au milieu de Tannée 1206, il pouvait commencer à craindre que les vainqueurs de Constantinople n'eussent tout à fait oublié leurs promesses et le chemin de Jérusalem. De là un certain sentiment de tristesse qui lui a fait peut-être oublier sa joie d'autrefois. Il faut lire la Correspondance de 1204 et celle de 1205 pour comprendre ce qu'a été, nous ne dirons pas la joie, mais l'enivrement du pontife, alors qu'absolument assuré de la soumission de l'Église grecque , il entrevoyait dans un avenir prochain la délivrance de Jérusalem.
La main de Dieu ne semblait-elle pas avoir conduit toutes choses jusqu'à ce jour pour le triomphe de lÉglise romaine ; et dès lors toutes espérances ne devenaient-elles pas légitimes et permises? a Mirabilibiis circa nos semper mîrabiliora succedunt, utetiaminfldelibus dubium esse non debeat quin manus Domini operetur hœc omnia ! (2) »
Voilà ce qu'écrivait Baudouin au lendemain de
(1) Migne, t. II, Lettre 139 du liv. IX, col. 957; datée de Ferentinum, le jour des Nones d'août (5 août 1206).
(2) Migne, t. II, Lettre 152 du liv. Vil, col. 417.
sua ZARA ET GONSTANTINOPLE. 235
son couronnement; et le pape partageait Tenthousiasme comme la confiance du nouvel empereur. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire la réponse à Baudouin , du 7 novembre : « Gavisi sumus in Domino (1) » ; la Lettre aux évêques, abbés et ducs de Tarmée : « Sane a Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris » (2); celle au clergé de France : « Exsultamus siquidem et merito exsultare débet omnis sanctorum Ecclesia » (3) ; et aussi et surtout cette Lettre si décisive de 1205, dont nous devons Theureuse découverte à M. Léopold Delisle (4). Il la faut citer tout entière, tant elle est d'une importance capitale pour le sujet qui nous occupe :
« Universo clero et populo in Ghristiano exercitu apud Gonstantinopolim constituto :
a Si prevenisset Dominus vota supplicum, et ante terre Orientalis excidium Gonstantinopolitanum imperium ad Lalinos a Grecis, sicut hodie transtulit, transtulisset, desolationem Jerosolimitane provincie hodie f'orsitan Christianitas ?ion defleret, Gum igitur per mirabilem imperii hujus translationem ad recuperationem terre illius viam vobis Dominus dignatus fuerit aperire, ac detentio hujus quasi restaitratio sit illius, monemus universitatem vestram et exhortamur, et in remis-
(1) Migne, t. II, Lettre 153 du liv. VU, col. 454.
(2) Id. Ihid., Lettre 154 du liv. VII, col. 456. (3i Id. Ibid., Lettre 70 du liv. VIII, col. 636.
(4) Bibliothèquo de l'École des Chartes, t. XXXIV, année 1873, p. 408. — C'est la Lettre 63 du liv. VIII.
sionem vobis injungimuspeccaiorumquaienusyad solidandum idem imperiura in devolione aposlolice sedis et nostra et Lalinorum dominio fortius retinendum, adhuc per anni spathim faciatis moram in partions Romanie, Karissimo in Christo fllio noslro Balduino, illustri Constanlinopolitano imperatori salubre consilium et eflicax auxilium tribuentes, nisi forsan presentia vestra usque adeo esset iiecessaria Terre Sancte, ut oporteret vos intérim ad ejus custodiara properare. Datum... (1). »
Ainsi pour Innocent III, si Gonstantinople eût toujours appartenu aux Latins, jamais peut-être Jérusalem n'eût été perdue, et maintenant la conquête de Gonstantinople est pour ainsi dire la délivrance de Jérusalem ! Ceci sera la conséquence de cela, forcée, inévitable. Le plus urgent e^t donc d'abord de fortifier, de consolider le nouvel empire, et le pape autorise tous croisés à rester dans ce but, auprès de Baudouin, pendant la durée encore d'une année entière.
Notons que nous sommes en Tannée 1205, au mois de mai probablement, d'après l'estimation de M. Léopold Delisle. Il y a une année déjà que Gonstantinople est conquise; et Innocent III, qui depuis l'été de 1202 a si souvent pressé les croisés d'aller sans retard en Terre-Sainte, Innocent ajournera la croisade à l'été de 1206.
Quelle meilleure preuve, et plus décisive, pour-
(1) Probablement du mois de mai 1205. Classée hypothéliquement au 20 mai par Potthast , n» 2507 ( Note de M. L. Delisle).
rait-on désirer de Timportance sans égale qu'attache le pontife à la possession de Gonstaotinople ?
On \oit combien Hurter s'est trompé quand il affirme que la conquête de Gonstantinople a été pour Innocent III « un événement déplorable. » La vérité est que, s'il n'a jamais ni autorisé, ni conseillé la diversion sur l'empire grec, nul ne s'est plus félicité, plus réjoui de l'heureuse issue de l'entreprise. Nous ajouterons que nul n'avait plus le droit, le devoir de s'en réjouir. Pour le triomphe de la foi en Orient, comme pour la délivrance de la Terre-Sainte, ne devait-il pas attendre autant de la Nouvelle France que de l'ancienne?
C'était bien, en effet, une France nouvelle qui se fondait sur les rives du Bosphore. D'accord avec l'empereur français Baudouin, Innocent III semblait ne compter que sur la France pour convertir, instruire et régénérer la Grèce; dans ce but il demandait à tous les couvents de France des moines et des missionnaires (1), à l'Université de Paris des maîtres et des docteurs (2); et par là se trouverait
(1) Migne, t. II, Lettre 70 du liv. VIII, col. 636-637. — La Lettre, datée de Rome, le 8 des Calendes de juin (25 mai 4205) , est adressée : « Universis archiepiscopis, et aliis in Francia (ut de singulis Ordinibus viros moribus et scientia commendatbs mittant ad partes Graeciae , pro firmanda inibi fide christiana). »
(2) Id., îhid., L'ettre 71 du liv. Vlïl, col. 637-638, adressée : « Magistris et scholaribus Parisiensibus ( ut in Graeciam accédant pro studio reformando }. »
une fois de plus, au besoin, démontré et confirmé ce que nous avions établi déjà, à savoir le caractère si éminemment français de la quatrième croisade.
ET