‹ Quatrième grossesse de la duchesse de BerryChapitre 11 sur 21 · NOURRICES · texte numérisé non relu

NOURRICES

Il y a eu pendant cette dernière grossesse une recrudescence effrayante denourrices. Les pétitions, les demandestombaient de tous côtés; elles étaientadressees à S. A. R. et à tous les Princes et Princesses, à Madame la Gouvernante des enfants, à nous, à M. Bougon, et M. Dupuytren fut très-heureux de n’être pas encore connu dans tout ce monde pour être chirurgien de la Princesse, car il en aurait eu aussi sa part. Parmi les personnes qui aspiraient à devenir nourrices, il y en avait de toutes les classes et plus de cinq cents ont été inscrites par nous.

Mais parmi toutes ces nourrices, celle qui se trouva avoir plus de chances quoiqu’elle ne fût pas encore accouchée de son premier enfant, nous vint des environs de Lille en Flandre. Après avoir été présentée à la Princesse, à Monsieur le comte d’Artois, au Roi etc. etc., elle fut renvoyée par devers nous pour que nous en disions notre opinion.

Cette dame réunissait au physique toutes les belles qualités qu’on désire rencontrer dans une nourrice. Elle était grande, belle femme, d’une bonne et forte constitution ; elle avait un beau teint, de belles dents desseins superbes, le mamelon bien formé, facile à saisir, et l’excellente tenue d’une riche paysanne ; elle s énonçait bien, parlait avec aisance, paraissait douée dun énergique caractère, avait reçu une éducation

plus solide que brillante, et à toutes ces bonnes et belles qualités, elle ajoutait le nom de Bayart.

Madame Bayart, n’étant encore que M " 8 de Witte, avait donné les preuves du plus grand courage et d’un dévouement sans bornes, à la cause Royale pendant les cent jours. A peine alors âgée de 20 ans, elle franchissait tous les jours, soit de nuit, soit de jour, la frontière du Nord au milieu des balles et de la mitraille, pour apporter des ordres en France et en reporter la réponse à Gand ; pendant ce service périlleux, la Jeanne d’Arc du Nord, car c’est ainsi qu’on l’appelait alors, ayant été assez heureuse pour ne pas être prise, et avoir échappé à la fusillade et à la mitraille des canons de Lille, a pu le continuer tout le temps que sa Majesté est restée à Gand.

Tandis que la courageuse M 1Ie de Witte donnait tant de preuves de dévoûment à la famille des Bourbons, un notaire d’Armentières, jolie petite ville de la Flandre, après avoir trouvé dans la bourse de ses amis, et sur le seul crédit dont il jouissait, une somme de 5 oo.ooo francs, se rendit à Gand pour l’offrir au Roi de France. Sa Majesté ne jugea pas à propos d’accepter cette offrande, mais elle n’en combla pas moins le dévoué notaire de bontés et de remercîments.

Ce notaire qui se nommait Bayart, retourna dans son étude, heureux d’avoir fait une bonne action ; M' ,e de Witte ne l’était pas moins auprès d’une mère qu’elle chérissait, lorsque quelques années après cette époque si désastreuse pour la France, la Providence voulut que ces deux personnes se rencontrassent dans la société, et que la Jeanne d’Arc du dix-neuvième siècle devint la femme du probe, de l’honnête et du dévoué notaire d’Armentières.

D’après ce rapide tableau des grandes et belles actions de M. de M œe Bayart, on voit que réunissant au physique et au moral tout ce que l’on recherche dans une nourrice, cette dame pouvait prétendre à être la nourrice privilégiée. Cependant comme elle ne devait accoucher qu’en juillet, et qu’on ne pouvait prévoir si des causes ne viendraient pas au moment de ses couches, s’opposer au projet qu’elle avait de nourrir, nous l’engageâmes à retourner chez elle, et à ne revenir à Paris, avec son enfant, que quand on ferait le choix des nourrices, lui promettant bien qu’elle serait appelée, et quoiqu’elle n’eût pas encore nourri, nous pouvions néanmoins, dès ce moment, lui donner l’assurance qu’elle serait admise et placée la première sur la liste de présentation.

Madame Bayart partit pour Armentières, pleine d’espérances, mais vers la fin de juin, nous découvrîmes qu’une femme d’un aussi grand caractère portait ombrage à certaines personnes delà maison des Enfants de France, et que l’on avait conçu le projet de l’éloigner.

Pour arriver à ce but, la chose offrait de grandes difficultés, car M me Bayart avait pour elle la Princesse, toute la famille Royale, de puissants amis haut placés en Cour, enfin toute la faculté du Roi, celle de la Princesse ; et si l’on eût agi ouvertement, on aurait certainement échoué, peut-être même eût-on fini par être démasqué et-disgracié.

Loin donc de chercher à nuire ouvertement à Madame Bayart, on témoigna au contraire de n’avoir pour elle que le plus vif intérêt. On engagea S. A. R. à la faire venir près d’elle avant ses couches, de la loger à Bagatelle; de la confier à nos soins, pour,

qu’étant mieux dirigée que par une sage-femme, ou un médecin peu habitué à soigner des femmes en couche, elle fût moins exposée aux abcès des seins ou à d’autres accidents qui s’opposent à l’allaitement.

S. A. R. à qui Madame Bayart plaisait infiniment, fut enchantée de ce projet et la bienveillance que son auteur paraissait avoir pour la Jeanne d’Arc du Nord, était, au pavillon Marsan et à la Cour, le sujet de tous les entretiens; tout le monde le félicitait d’avoir eu une pareille idée et chacun croyait à ses bonnes intentions, excepté nous toutefois et une dame à qui nous avions fait part de nos doutes (x).

Néanmoins avant de donner des ordres pour qu’on fît revenir Madame Bayart, S. A. R. nous instruisit de ce qu’elle comptait faire pour cette dame, et nous demanda en même temps ce que nous en pensions. Heureusement, nous étions seul en ce moment avec S. A. R. car ne pouvant croire que l’auteur de ce beau projet pût avoir de bonnes intentions, s’il eût été présent, et surtout s’il eût combattu ce que nous avons dit pour dissuader Madame défaire revenir cette nourrice avant le moment du choix, nous n’aurions peut-être pu résister au plaisir de le démasquer ; mais n’ayant éprouvé aucune réflexion de la part de la Princesse, nous nous somme borné à lui faire entrevoir que dans l’intérêt de la nourrice, il valait mieux la laisser

(i) Ce projet avait en effet toutes les apparences de favoriser M me Bayart, et c’est justement parce qu’il était trop à son avantage, que nous eûmes l’idée que telle n’était pas l’intention de l’auteur, qui ne nous avait désigné pour soigner la nourrice, que pour mieux tromper la famille Royale et cacher ses vues perfides aux yeux de toutes les personnes qui portaient un vrai intérêt à M me Bayart,

faire ses couches au milieu de sa famille, que de i’en séparer, dans un moment où l’on éprouve le plus grand besoin d’en être entouré, que s’il arrivait à la mère ou même à l’enfant, un de ces accidents imprévus, on aurait à se reprocher de l’avoir enlevée à ses plus chères affections, que dans cette grande circonstance de la vie des femmes, elles préféraient être chez elles ; qu’il n’y avait point alors de petit chez soi; que l’isolement, au moment de devenir mère, était une position si affreuse pour la plupart des femmes qu’elles appelaient toujours leurs mères, quoique mortes depuis longtemps, ou leurs plus proches parents, et en fin lorsqu’elles n’en avaient pas, leurs amies, ou leurs plus proches voisines ; enfin cette position est telle, Madame, avons-nous dit, que la femme la plus dénaturée ne peut la supporter, et nous ajouterons qu’elle est souvent la. cause des plus grands accidents. Nous pensons donc, Madame, qu’il vaut mieux laisser Madame Bayart accoucher chez elle.

En quittant S. A. R. tout nous faisait espérer que nous étions parvenu à la convaincre qu’il valait mieux que M me Bayart accouchât au sein de sa famille : elle nous avait même dit : « C’est un parti pris, je ne don- « nerai pas d’ordres pour lafaire venir ». Mais la Princesse qui n’avait plus alors le Prince pour lui faire entrevoir toute la perfidie que cachait le projet de faire accoucher cette dame à Bagatelle, céda aux nouvelles instances des personnes qui avaient intérêt à l’éloigner du berceau et l’on écrivit à Madame Bayart de se rendre à Paris.

Cette dame ne se doutant pas du piège qu'on lui tendait, se rendit avec empressement aux ordres de S. A. R. Dès le lendemain de son arrivée, M me Bayart

fut installée par l’auteur même de ce beau projet à Bagatelle où, nous aimons à le croire, à l’insu de la Princesse et probablement de toute lafamille Royale, on avait organisé un service composé de personnes toutes à sa dévotion pour surveiller les démarches de la pauvre M œ ' Bayart, qui était aussi confiante qu’elle avait de franchise, de loyauté et de courage, et comme on avait souvent l’occasion d’aller dans cet endroit, après avoir pris connaissance du rapport de la veille, sous prétexte de l’intérêt qu’on portait à la nourrice, on manquait rarement de se rendre auprès d’elle pour l’examiner dans son intérieur, découvrir sa conduite envers les personnes chargées de son service, et la questionner adroitement sur ce qu’elle avait fait étant demoiselle de Witte, ce qu’elle faisait depuis quelle était M me Bayart, quelles avaient été ses vues en se présentant comme nourrice, et surtout quels étaient ses appuis auprès de la famille Roj'ale. Avec de pareils moyens, on acquit bientôt la certitude que la nourrice a de l’instruction, a beaucoup de tact et de finesse, était d’autant plus à craindre qu’elle joignait un caractère assez grand pour qu’on ne pût l'influencer par des menaces et des manières hautaines; onrésolut donc saperte ; mais ayant à faire à une femme d’une énergie morale peu commune, et que l’on craignait la haute faveur dont jouissait en Cour un grand nombre de ses partisans, on continua à n’agir que dans l’ombre, jusqu’à ce que l’occasion de la mettre à l’écart se présentât, de manière à ne pas être accusée, ni même soupçonnée d’avoir conçu un pareil dessein.

C’est surtout pendant le peu d’heures que nous avons passées auprès de M me Bayart, lorsqu’elle est

accouchée(i) que nous sommesparvenuàreconnaître jusqu’à quel point toutes les femmes dont on l’avait entourée étaient peu dignes de Sa confiance ; leur dévouement envers leur chef était si grand, que toutes les personnes qui approchaient cette nourrice, leur devenaient suspectes et qu’elles étaient pour elles un sujet de surveillance si active, qu’il était impossible de la prévenir d’être sur ses gardes. C’est ainsi que n’ayant pu y parvenir pendant une quinzaine de visites que nous lui avons faites et que prenant congé d’elle le 2 5 juillet, nous nous décidâmes à dire en présence de toutes ses surveillantes ; vous avez dû voir, Madame, combien toutes ces dames, ont eupour nous d’attentions et de bons procédés : nous leur en témoignons bien sincèrement toute notre reconnaissance et nous leur savons gré de leurs bonnes intentions.

Nous vous le devions, Monsieur, dit « l’une d’elles » qui sans nous, n’aurait jamais approché de S. A. R. et qui par suite jouissait déjà d’une assez belle fortune (2),

* A vous principalement, Madame, je le répète, je n’oublierai pas les bonnes intentions de ces dames, mais surtout les vôtres. Tout ceci dit avec un air d’ironie, peut-être trop marqué, ayant été compris, je quittai Madame Bayart pour ne la revoir que vers la fin d’août.

(1) M me Bayart est accouchée à Bagatelle le 10 juillet 1820, à 6 heures et demie du matin,d’un garçon auquel on a donné le nom de Henry.

(2) Cette personne était la plus active surveillante de M m * Bayart.

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