RÉSIDENCE AUX TUILERIES
C’est le 9 septembre 1820, que nous prîmes possession d’une chambre de l’entresol, située au-dessus de l’appartement qu’occupait Mademoiselle au rez-dechaussée, et qui du pavillon Marsan communique à la galerie de ce côté. Cet entresol avait des chambres sur la cour des Tuileries, dont les entrées étaient à droite et à gauche d’un grand corridor assez sombre.
Pour arriver à ma chambre il fallait entrer par la porte du pavillon Marsan donnant sur la cour des Tuileries, traverser la grande antichambre du grand escalier conduisant aux appartements de ce pavillon, puis la salle des huissiers de S. A- R- Madame la Duchesse de Berry, celle des huissiers de Mademoiselle, entrer dans un corridor fort peu éclairé du rezde-chaussée, où se trouvait à droite en face de la porte par où l’on y entrait, un petit escalier assez étroit qui conduisait à l’entresol, sur lequel donnait la porte de la chambre qu’on nous avait destinée.
A ce détail des lieux, pour l’intelligence de ce qui est arrivé dans la nuit du 28 au 29 septembre, nous devons ajouter les suivants qui n’ont pas peu contribué à nous empêcher d’arriver près de S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, avant que S. A. R. M sr le Duc de Bordeaux ne fût né.
Pour nous rendre de notre chambre à celle de S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, nous avions à descendre un escalier peu élevé à la vérité, à traverser d’un côté la salle des huissiers de Mademoiselle, celle
des huissiers de la Princesse sa mère, le grand salon, le billard et la bibliothèque qui précédaient la chambre de S. A. R., d’un autre côté nous avions encore les mêmes salles des huissiers à parcourir, de même qu’un palier avant de sortir de la seconde pour arriver à la porte d’une autre petite antichambre bien obscure qui précédait le billard. Cette entrée, qu’on nommait les petites entrées, était celle que nous prenions tous lesjours pour rendre visite à la Princesse.
Ainsi par ce qu’on appelait les grandes entrées, nous avions cinq grandes pièces et sept à huit portes à traverser, et de l’autre les deux antichambres des huissiers, un palier, une petite antichambre de billard, la bibliothèque et sept à huit portes, mais ce chemin était néanmoins plus court que par les grandes entrées.
Nous devons aussi noter que la nuit, après le coucher, de onze heures à minuit, toutes les portes de ces diverses pièces étaient fermées à clef, dont les unes étaient remises à Madame la Gouvernante de Mademoiselle, et les autres à Madame la Comtesse de 'Wathaire première femme de chambre, qui couchait auprès de la Princesse, son lit étant placé tous les soirs moitié dans sa chambre et moitié dans la bibliothèque.
En outre, à la porte d’entrée qui de la cour des Tuileries conduisait à l’antichambre du rez-de-chaussée du pavillon Marsan, étaient de jour et de nuit deux grenadiers, l’un de la garde Royale et l’autre de la Garde Nationale, dans cette antichambre, en face de la porte se trouvait la loge du concierge, et de plus, des gardes du corps y étaient de service aussi jour et nuit ; l’un d’eux était placé sur le palier
situé au devant de la porte des grandes et petites entrées de M m * la Duchesse de Berry. Tous ces factionnaires à onze heures, minuit, avaient pour consigne aussitôt que les Princesses étaient couchées de ne laisser entrer ni sortir qui que ce soit des appartements.
Madame de Wathaire, chargée de venir me chercher, éprouva bien la sévérité de cette consigne ; pour se rendre jusqu’à moi, en venant par les petites entrées , il fallait qu’elle éveillât l’huissier de service, qui, à son tour, devait éveiller celui qui dormait dans l’antichambre des appartements de Mademoiselle. Madame de Wathaire sortant de chez S. A. R. avec grande précipitation, le Garde du corps qui était en faction sur le palier, croisa plusieurs fois la bayonnette, pour l’empêcher de passer, il faut encore faire observer que le second huissier ne pouvait donner passage à Madame de Wathaire, qu’après en avoir obtenu la permission de Madame la Gouvernante qui avait la clef de la pièce où il dormait.
On voit par ces détails, combien il a fallu de temps à Madame de Wathaire pour ouvrir toutes les portes fermées à double tour et parvenir jusqu’à nous, et combien il nous en a fallu pour arriver jusqu’à la Princesse. Ces divers obstacles n’auraient-ils demandé que plusieurs minutes, c’était plus qu’il n’en fallait pour que nous n’arrivassions pas avant l’expulsion de l’enfant.
Lorsque je vis la chambre que je devais habiter, la jugeant par sa situation sur la cour des Tuileries, peu propre à mes études, toujours sérieuses, je n’y fis transporter que des livres étrangers à la Médecine. Parmi ces livres se trouvait l’Histoire d’Angleterre
par Hume, et comme nous pouvions donner beaucoup de temps à la lecture, nous avons pu lire les 1 5 premiers volumes de cet ouvrage pendant le séjour que nous avons fait au pavillon Marsan, quoique nous en ayons été distrait du 14 au i5 septembre par une de ces intrigues si extraordinaires qu’elle est peutêtre unique dans les fastes de la médecine, et certes, il n’y a que parmi les complaisants de la Cour, où l’on peut rencontrer des personnes assez dénuées de bon stns, pour enfanter un pareil projet, oser faire une pareille proposition à un Médecin, et surtout, pour supposer qu’un homme qui se respecte, pût consentir de sa pleine volonté, à tomber dans l’abjection.
Toutefois, voici quel était ce beau projet qui ne tendait rien moins qu’à faire regarder tous les membres composant la faculté du Roi et celles des Princes comme autant d’ignorants, ce qui, sans doute était très-flatteur, pour les Portai, les Hallé, les Alibert, les Lucas, les Dupuytren, les Distel, les Guérin, les Bougon, les Baron, et surtout pour l’accoucheur.
Le 14 septembre M me la D esse de Reggio, dame d’honneur de S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, et qui en cette qualité résidait au Château, nous fit prier de nous rendre chez elle, vers deux heures de l’aprèsmidi. Cette dame que nous avions été à même de voir fréquemment en lui donnant des soins, et d’apprécier ses hautes qualités, s’était acquise par sa bienveillance de même que par l’intérêt qu’elle nous portait, toute notre gratitude, et comme c’était pour nous une bonne fortune de lui témoigner combien était vive et sincère la reconnaissance que nous lui avions vouée, nous ne manquions jamais l’occasion qu’elle nous donnait de pouvoir le faire.
Nous étant rendu chez elle sur-le-champ, nous eûmes à peine le temps de nous informer de sa santé, qu’elle nous dit : « Je me suis chargée de vous faire « part d’un grand projet que l’on a, je ne sais si j’ai « bien fait; mais comme S. A. R. y attache la plus « grande importance et qu’il me semble dans vos in- « térêts, puisqu’il s’agit de vous mettre à l’abri de « toute responsabilité dans la grande circonstance a où vous vous trouvez, j’ai cru devoir accepter la « commission. Veuillez bien, Monsieur, me prêter « toute votre attention. »
Je vous le permets d’autant plus Madame, qu’il s’agit d’une chose grave et très-sérieuse à ce qu’il me semble.
« Vous n’ignorez pas combien l’on attend avec « anxiété l’accouchement de S. A. R. ; tout notre bon- « heur dépend du sexe de l’enfant, et si c’est un Prince,
« il peut se présenter mal, arriver des accidents qui « vous obligent à opérer. L’enfant peut mourir pen- « dant votre opération, et s’il vous arrivait un pareil « malheur, il n’y aurait qu’un cri général contre vous, « lors même qu’il n’y aurait pas de votre faute. Voce tre réputation, votre fortune, tout serait perdu. Les « vues que l’on a, ont donc pour but de vous mettre à « couvert de la jalousie de vos confrères, de la criti- « que de tout le monde, et de vous conserver la belle a réputation que vous vous êtes acquise. S. A. R. <c dans le cas où elle serait grosse d’un Prince, ce qui « pour elle serait d’un avenir bien autre que d’avoir « une Princesse, désire pour vous et pour elle, s’ene. tourer en cas d’accidents, de toutes les ressources * que l’art lui offre, en appelant près d’elle, dans ce « moment critique, plusieurs accoucheurs distingués
« qui puissent vous aider de leurs lumières. Ainsi « donc, aussitôt qu’elle commencera à souffrir, elle « compte appeler plusieurs accoucheurs, qui se ren- « dront au Château pour, en cas d’évènements impré- « vus, qu’ils soient là tout prêts à vous seconder. »
Avant tout, m’est-il permis, Madame la Maréchale, de vous dire avec franchise, tout ce que je pense de ce projet, qui vous paraît si beau, si grand, et surtout si généreux pour ce qui me concerne.
Point de doute, Monsieur.
En ce cas, je dirai à Madame la Maréchale qu’il m’est impossible de partager son opinion, et que si elle avait pu entrevoir les suites qu’un pareil proj et pouvait avoir pour moi et même pour d’autres personnes, elle aurait, j’en ai la conviction, pour l’intérêt qu’elle me porte depuis si longtemps, refusé de se charger d’une pareille négociation.
Quelles suites peut-il donc avoir pour vous et pour d’autres personnes, ce projet?
Avant de répondre encore à cette question, permettez-moi, Madame, de vous en adresser plusieurs. Madame la Maréchale serait-elle assez bonne, pour me faire connaître la personne qui a pu donner une pareille idée à S. A. R.
Je n’en sais trop rien, mais j’ai entendu dire qu’un de vos confrères avait adressé une demande à la Princesse, pour qu’un certain nombre d’accoucheurs fussent réunis aux Tuileries aussitôt que Madame souffrirait afin de discuter, en cas d’accidents imprévus, les moyens les plus convenables pour y remédier.
Oh ! mais ceci devient important, quel est s’il vous
plaît le nom de ce bon confrère qui veut nous réduire au rôle de Matrone ?
Je l’ai à peine su, et je ne saurais m’en rappeler. Il est cependant d’autant plus important pour moi Madame, de connaître le médecin qui s’intéresse tant à ma réputation, que je crois devoir attribuer ce projet à une toute autre personne qu’à un de mes confrères.
J’ai oublié son nom.
Je connais toute la prudence de Madame la Duchesse; elle craint peut-être que je sache mauvais gré à ce confrère, d’avoir donné une pareille idée à S. A. R., mais elle doit assez me connaître pour savoir que la discrétion est un devoir sacré pour moi.
Je vous assure que je m’en rappelle d’autant moins que personne de la société ne le connaît.
Je n’insisterai pas davantage sur ce sujet; mais Madame la Duchesse voudrait-elle bien me faire connaître les accoucheurs qu’on se propose de réunir?
On parle de M. Maygrier, de M. Gardien et de M. Le Breton.
Comment, il n’est question ni de M. Dubois, ni de M. Evrat ; ce choix est tout à fait extraordinaire !
Et pourquoi donc vous paraît-il si extraordinaire? Il me le semble d’autant plus, Madame, que vous venez de me dire que personne de la Cour ne connaissait le bon confrère qui veut faire de nous une Matrone, et qui selon toute apparence pourrait bien être l’auteur du projet, puisqu’on le place en tête de la commission ; M. Le Breton placé en second, n’y est pas plus connu, et si M. Gardien l’est de quelques dames qui la fréquentent, elles sont assurément en petit nombre.
Mais pour n’être pas connus à la Cour, ces Messieurs n’en sont pas moins des hommes très estimables.
Je le sais Madame ; et Dieu les préserve d’arriver dans ce séjour d’intrigues, ils n’en seront que plus heureux.
Je vous ai rendu un bien mauvais service ce me semble, car j’ai coopéré un peu à vous y faire appeler.
Quoique j’aie payé bien cher cet honneur, je n’en conserverai pas moins une éternelle reconnaissance à Madame la Maréchale; mais je reviens à la commission médicale qu’on se propose de rassembler; et d’abord vous me permettrez de vous demander si l’on a bien réfléchi aux conséquences qui peuvent s’en suivre ?
Assurément il ne peut en résulter rien de fâcheux pour S. A. R.
Rien de fâcheux pour S. A. R. non Madame ; mais croit-on que les membres de la faculté du Roi et de celles des Princes, voyent de bon œil qu’on appelle près de S. A. R. M. Maygrier, dont la réputation se borne au quartier qu’il habite, M. Le Breton qui n’exerce plus depuis plusieurs années, car je ne suppose pas qu’il soit question, quoique protégé par M. Dupuytren, du fils à peine sorti des bancs de l’école, et M. Gardien, qui bien que fort instruit, réclame tous les jours les conseils de ses confrères.
Mais aucun des médecins de la Cour ne pratique les accouchements.
C’est vrai, Madame ; mais ils ne sont pas moins dans le cas de donner de bons conseils, et par leur titre ils ont le droit d’en donner à l’accoucheur. Ce sont eux, qu’il doit d’abord consulter, et M. Portai
qui est très au courant des privilèges du premier médecin et des usages de la Cour ne manquerait pas de trouver fort mauvais d’être exclu en pareille circonstance, ou qu’on lui donnât et à ses collègues, pour consultants des hommes qui, tous les jours, ont recours à ses lumières et à sa longue expérience.
Je ne sais, dit M me la Maréchale, quels sont à cet égard les projets de S. A. R.
Il est probable, Madame, qu’on n’y a pas même pensé, et que tout préoccupé de me nuire, on a tramé cette intrigue croyant qu’elle n’atteignait que moi : mais on s’esttrompé ; et si dans peu de jours je quitte la Cour, d’autres que ce projet blesse dans ce qu’ils ont de plus cher, leur réputation, y resteront.
Ce projet n'est point une intrigue, Monsieur.
Ce projet qu’on a présenté sous les plus belles couleurs à S. A. R. et à Madame la Maréchale, cache la plus noire perfidie.
Vous êtes dans l’erreur mon cher docteur.
Pardon Madame, mais j’ai la conviction que c’est S. A. R. et Madame la Maréchale que l’on trompe.
Nous n’avons en vue S. A. R. et moi que vos intérêts, je vous assure.
Je suis très éloigné de penser que S. A. R. et Madame la Maréchale, aient des intentions hostiles contre moi, et si j’avais le moindre soupçon qu elles pussent en avoir, je quitterais les Tuileries sur-lechamp pour ne plus y reparaître.
Eh bien donc : cessez de croire qu’on cherche à vous nuire.’
Je ne le puis, Madame, et je suis si convaincu qu’on cherche à me perdre de réputation, que je pourrais vous nommer les auteurs du complot; vous dire
l’heure à laquelle ils se réunissaient, et même vous désigner les lieux où ils ont tous leurs conciliabules.
Vous m’étonnez, Monsieur, et je ne sais plus que penser.
J’ai tout deviné, Madame, et je viens de découvrir des choses qui surprendraient bien plus encore Madame la Maréchale, si je lui disais.
Mais docteur, vous perdez la tête, je crois.
Cela ne peut être, Madame, puisque je viens de faire cette découverte.
Si vous venez de la faire, elle doit me concerner.
Il est vrai qu’elle vous touche de près, Madame, mais elle est d’une plus grande importance pour moi que pour vous.
Je ne puis comprendre qu’une chose qui me touche de près, soit plus importante pour vous que pour moi.
Elle l’est, Madame, parce que cette découverte me donne un grand témoignage de vos bontés et de tout l’intérêt que vous prenez à ma position.
Vous ne pouviez en douter, Monsieur, et je vois avec peine que vous me comprenez fort mal.
Je comprends si bien ce qui se passe en vous, Madame, que depuis notre entretien, vous êtes au regret de vous être chargée d’un message peu flatteur pour moi, car ce projet de commission en cas d’événements fortuits ne tend rien moins qu’à me déconsidérer. Mais pas du tout docteur.
Je suis certain que vous êtes aux regrets, Madame, de vous être chargée d’un pareil message.
Mais non, mais non, me dit M me la Maréchale en rougissant jusque dans le blanc des yeux.
Je ne crois pas plus me tromper, sous ce rapport,
que sur le but du projet ; permettez-moi, Madame, de vous le faire connaître.
Lorsque pendant la grossesse et l’accouchement, il survient des accidents, l’accoucheur réclame des consultants que la famille de la malade refuse ou fait appeler, et s’il y a consultation, l’accoucheur, dans une pareille réunion tient ordinairement le premier rang parmi ses confrères ; il y a presque toujours voix prépondérante, et comme alors tout se passe selon les convenances, il conserve sa position près de ses confrères, auprès des parents et dans le monde. Mais quand on est entouré de tous les secours del’àrt, tant sous le rapport médical que chirurgical ; quand on â près de soi comme S. A. R., huit à dix médecins ; quand on compte parmi eux, les Portai, les Hallé, les Alibert, les Lucas, les Dupuytren, etc. etc., et qu’on appelle encore en cas d’évènements fortuits un certain nombre d’accoucheurs, pour en former une commission, on place l’accoucheur en titre dans une position d’autant plus fausse, que pareille chose n’a jamais eu lieu à la Cour de France, même dans les temps où les Reines et les Princesses ne recevaient de soins, lorsqu’elles étaient en couche que des Matrones. On fait même plus, car on lui donne des surveillants au lieu de confrères et par conséquent on le met en sousordre. Aux yeux du public, c’est lui dire : trompé par une réputation peu méritée, nous n’avons pas confiance en vous ; en un mot, la Princesse, après avoir élevé cet accoucheur jusqu’à elle, et l’avoir placé au premier rang, c’est le deshonorer, l’avilir et le perdre de réputation. Tel est Madame ce qu’on se propose par le projet que vous cherchez à me faire adopter.
On trompe S. A. R ; on trompe Madame la Maréchale, j’en ai la conviction.
Mais mon cher docteur, je suis tentée de croire que vous divaguez.
Il est peut-être reçu parmi les courtisans, Madame, que l’on divague quand on défend sa réputation, ou la position que vous ont donnée dans le monde, trente années de privations, de veilles, d’étude, de succès ou de bonheur ; mais cette manière de voir ne saurait être la mienne, et le langage des courtisans approche de trop près la bassesse pour que je l’adopte.
On peut être courtisan sans bassesse.
Pas plus que le projet à ce qu’il me semble.
Oh pour le projet c’est une toute autre affaire ; et il me semble qu’en donnant à entendre à Madame la Maréchale d’où l’intrigue est partie, c’était bien lui en désigner l’auteur, dont toute la perfidie lui est connue. En outre, je viens de lui faire voir que je comprenais parfaitement bien qui l’on cherchait à atteindre par ce beau projet. Et pour convaincre Madame la Maréchale combien je suis au courant de toute l’intrigue, j’ajouterai que l’auteur pour détourner l’attention de lui, a fait solliciter par des tiers un de mes confrères qui a été assez dupe pour ne pas voir qu’en faisant une pareille demande, on lui tendait un piège.
Je ne sais que dire, tant votre assurance me trouble.
Et cependant quelques mots qui sont parvenus jusqu’à moi, avec les allées et venues des personnages m’ont suffi depuis que j’habite les Tuileries pour découvrir toute l’intrigue. Au reste pour me résumer, je dirai à Madame la Maréchale, et je l’autorise à en faire part à S. A. R. que placé par les circonstan-
ces au i er rang des accoucheurs de la capitale, et que me rappelant les dernières volontés du Prince (i) je n’accepterai pas plus, à la Cour que dans le monde, le rôle d’une Matrone ; que si cette fois il survenait des accidents j’avais l’intention, comme lors du premier accouchement de S. A. R., de réclamer des consultants, et que si on jugeait convenable de m’en adjoindre d’autres que la faculté du Roi et des Princes, j’accepterais comme tels MM. Dubois ou Evrat et même tous deux. Ce sont les seuls qu’on pourrait appeler auprès de S. A. R. ; leurs noms seraient tout à la fois une garantie pour la famille Royale et pour moi. Mais si l’on persiste dans le projet que l’on a de former d’avance une commission d’accoucheurs, je préviens Madame la Maréchale, que quand même on adjoindrait M. Dubois et M. Evrat aux personnes qu’elle nous a dit devoir la composer, je saurai aux sacrifices que j’ai déjà fait, en faire un autre non moins grand, en renonçant au titre d’accoucheur de S. A. R.
Comment ! vous abandonneriez la Princesse au moment de sa délivrance, car elle ne peut tarder à accoucher.
Je crois, Madame, connaître toute l’étendue de mes devoirs envers la Princesse. J’ai depuis quatre années su faire l’abandon de mes prétentions à la fortune, pour lui donner les plus grands soins ; je saurais au besoin, pour lui conserver la vie, m’exposer à une mort certaine ; mais le devoir a ses bornes, et il n’a jamais exigé qu’on fasse, même à une Princesse Royale, le sacrifice de sa réputation et surtout de sa dignité personnelle*
Ct) Voyez pages 552 et suivantes (du manuscrit*)
Ainsi donc, vous abandonneriez la Princesse si l’on persiste à vous donner pour adjoints les personnes dont je vous ai cité le nom :
N’y serais-je pas contraint, Madame? Toutefois si Madame la Maréchale connaît une marche qui soit en harmonie avec mes principes et qu’elle veuille bien me l’indiquer, je suis tout disposé à suivre ses sages conseils.
Vos sentiments me sont connus, Monsieur, ils sont nobles et généreux ; avec eux on arrive rarement à la fortune, mais ils conduisent toujours à l’honneur.
J’ai toujours attaché le plus grand prix à votre estime, Madame : en apprenant ma retraite dans une pareille circonstance, vous me donnez tout à la fois la certitude de la conserver et la plus grande preuve de l’intérêt que vous me portez ; permettez, Madame la Maréchale, que je vous en témoigne toute ma gratitude.
Votre décision, sans pouvoir la blâmer, m’afflige, et elle ne peut manquer, mon cher docteur, que de faire beaucoup de peine à S. A. R.
Je l’ignore Madame, et si j’en jugeais par les apparences vos craintes ne seraient pas trop fondées, car S. A. R. ne m’a rien dit du projet. Il ne lui en est même pas échappé devant moi, un mot qui y ait quelques rapports. Ce silence dit bien des choses, Madame, mais j’aime à croire que S. A. R. est trompée. Il vous reste Madame une mission plus grande à remplir que celle dont vous venez de vous acquitter. C'est celle de découvrir à la Princesse^ toute la perfidie de l’intrigue ourdie contre des hommes qui ne doivent la considération dont ils jouissent qu’à de longs travaux et à leur dévouement. Cette mission
est belle et digne du noble caractère de Madame la Maréchale. Je la supplie moins pour moi que pour MM. Portai, Hallé, Alibert, Dupuytren, Distel, etc., etc., de vouloir bien s’en charger.
Cette mission est très-importante, et plus difficile à remplir que vous ne pensez, docteur.
Je n’ignore pas combien elle offre de difficultés, Madame, je connais l’auteur du projet, vous le connaissez aussi et vous devez redouter son crédit, mais il me semble que vous devez réussir, car il y a tout lieu de croire que les principaux membres de la famille Royale n’ont aucune connaissance de ce beau projet.
C’est plus que probable ; je vais rendre compte de ma mission et selon comme on prendra la chose, je verrai si je puis me charger de la vôtre.
Du courage Madame la Maréchale et vous réussirez.
Et vous docteur, si ce soir ou l’un de ces jours on vous parle de quelque chose qui ait rapport à ce projet, soyez circonspect; défendez votre position; ne vous pressez pas de donner votre démission. Attendez pour le faire que je vous notifie la nomination des membres de la commission, car si elle a lieu, il est dans mes attributions de vous en donner connaissance.
Je suivrai les conseils de Madame la Maréchale.
J’ai encore quelque chose à vous dire. Ce projet excite votre indignation et je ne sais si je dois vous en blâmer ; mais vous le faites trop voir et trop connaître. Sachez donc vous observer si quelqu’un autre que moi vous en parle, et surtout, s’il est possible modérez l’expression de vos yeux et de votre figure, car par moments, elle est terrible, et vous m’auriez
fait trembler plus d’une fois si votre bon cœur et votre grande délicatesse auprès des femmes ne m’eussent été connus avant notre entretien.
Pardon Madame de vous avoir donné des craintes, et peut-être d’avoir pu vous offenser; je sens si vivement que je ne sais rien dire et faire que de cœur et d’âme.
Allez, bon docteur, conservez l’un et l’autre toujours aussi purs, et aussi intègres, c’est un trop bel avoir pour le perdre.
J’espère, Madame, que la Providence m’en fera la grâce.
Après cet entretien, deux jours se sont passés sans que nous ayons entendu parler du projet. Néanmoins il y avait toujours dans un certain endroit, des allées et des vefiues, on s’y est même encore réuni comme les jours précédents et de trois à quatre heures du soir. Ignorant ce qui se passait dans ces conciliabules. j’attendais en silence et sans craintes le résultat, mais non sans regrets de m’être engagé auprès de Madame la Maréchale de n’envoyer ma démission que quand il me serait connu, car j’étais bien décidé à me retirer et à publier le motif de ma retraite. J’allais même, malgré la promesse que je lui en avais faite, de ne prendre aucun parti avant qu’elle m’eût notifié l’existence delà commission, que les nouvelles allées et venues me faisaient alors regarder comme une chose décidée, lui faire parvenir ma démission, quand le 17 septembre, une personne qui avait toute la confiance de S. A. R. Madame la Duchesse d’Angoulême et qui avait aussi la nôtre, vint me dire ce qui suit :
« Toute l’intrigue est découverte ; nous prions * Monsieur Deneux de ne point donner sa démission ;
« de ne point quitter les Tuileries ; nous pouvons lui « donner l’assurance que toute la famille Royale dont « il possède la confiance lui en saura gré, et qu’on n’a « point oublié les promesses qui lui ont été faites à « St-Cloud. »
Sans chercher à pénétrer le motif pourquoi S. A.
R. Madame la Duchesse de Berry, s’est abstenue de me parler du projet de former une commission d’accoucheurs, et pourquoi on avait préféré me faire connaître par une personne de la maison de S. A. R. Madame la Duchesse d’Angoulême, l’opinion de la famille Royale sur ce projet, plutôt que par une autre voie, j’ai cessé de m’en occuper. La commission de surveillants qu’on voulait me donner, a-t-elle été nommée? Je l’ignore, mais je puis affirmer qu’on ne m’a rien notifié à cet égard ; que la nomination des membres qui devaient la composer, si elle a eu lieu, n’a pas été rendue publique, qu’ils ne se sont pas réunis; qu’ils n’ont paru ni aux Tuileries, ni ailleurs, et qu’au moment de la naissance de S. A. R. Monseigneur le Duc de Bordeaux, j’ai été le seul accoucheur qui s’y fût trouvé et qui ait donné des soins à
S. A. R. Madame la Duchesse de Berry.
Le 2 5 septembre, nous eûmes encore à nous entretenir des nourrices, et ce fut S. A. R. Monsieur, Comte d’Artois, qui nous en donna l’occasion. S. A. R. nous a reçu dans son cabinet, avec cette aménité et cette bonté si connue de toutes les personnes qui ont eu le bonheur d’approcher ce Prince.
« Je vous ai fait dire de vous rendre chez moi, nous « dit-il, pour faire le choix de la nourrice qui doit « donner le sein à mon petit-fils ou à ma petite-fille, « car nous ne connaîtrons notre sort à cet égard que
« quand ma fille sera accouchée, et cela ne peut tar- « der ce me semble.
Je pense Monseigneur que Madame, ne dépassera pas le 29 ou 3 o du mois.
Elle peut même accoucher avant, répliqua le Prince.
Point de doute, Monseigneur, et même dès aujourd’hui.
Il est donc urgent de désigner la nourrice.
Ce choix, Monseigneur, ne regarde pas seulement l’accoucheur. Toute la faculté du Roi et des Princes doit y prendre part, et elle n’aura que l’embarras du choix, car toutes les nourrices et leurs enfants jouissent de la plus belle santé.
Elles sont belles femmes, en effet, et leurs enfants sont superbes.
Il en est une, surtout, qui au moment du choix a été nommée à l’unanimité, et nous étions alors neuf médecins, Monseigneur.
C’est Madame Bayart, j’imagine.
Monseigneur l’a nommée, et il est probable qu’elle sera encore désignée à l’unanimité pour donner le sein au nouveau-né.
Vous croyez ! au reste elle le mérite sous tous les rapports.
J’en ai la eonviction, Monseigneur, mais je ne sais pourquoi, j’ai aussi la certitude qu’elle ne restera pas longtemps nourrice.
Et pourquoi ?
Je suis certain que ce ne sera ni de sa faute, ni parce qu’elle manquera de lait, mais j’ai le pressentiment qu’elle ne sera que très peu de temps nourrice du noüveau-né.
Mais si elle se porte bien et qu’elle ait du lait, ce que vous dites, mon cher Deneux, me parait impossible.
Nos présomptions peuvent nous tromper; mais n’en déplaise à S. A. R., elle nous permettra de lui répéter pour la troisième fois, qu’elle sera choisie à l’unanimité, et qu’elle ne restera pas nourrice.
C’est par trop fort ; eh bien ! nous verrons, s’écria le Prince, et par un salut de tête accompagné d’un sourire gracieux, il nous a congédié.
26 septembre.— Ce jour, vers neuf à dix heures du matin, mon ami Lucas vint encore aux Tuileries, me féliciter de nouveau, d’avoir si bien défendu ma position et les droits des diverses facultés royales (1). Après avoir encore parlé un instant de ce beau projet, notre entretien changea tout à coup de sujet ; il devint même assez singulier, et il me paraît encore si extraordinaire par ce qui m’arriva dans la matinée du même jour, que je ne puis résister au désir de le retracer.
Monsieur Lucas étant très-désireux d’aller passer quelque temps en Normandie, nous adressa brusment cette question.
Quand donc la Princesse accouchera-t-elle ? tâche donc d’en finir, ajoute-t-il et de nous donner un Prince afin que j’aille avec le cœur joyeux en porter la nouvelle en Normandie.
Ayez encore, lui dis-je, un peu de patience, dans trois ou quatre jours les destinées de la France nous seront connues.
Tu auras un Prince, j’en ai l’espoir, mais si nous
(1) M. Lucas était fort au courant de toute cette intrigue.
avons ce bonheur, tu ne sars pas, je suis sûr de ce qui t’attend.
Que peut-il donc m’arriver?
Que tu seras pendu.
A cela près que le Prince nous arrive.
Tu l’auras, j’espère, mais tu seras pendu.
Merci du bel avenir. Toutefois, si comme fils de Vilain, et comme Vilain moi-même, je suis pendu, vous, mon cher confrère, qui êtes Baron et Noble, vous aurez la tête tranchée.
Ah ! Et pourquoi je t’en prie.
Parce qu’étant venu chez moi vingt-quatre ou quarante-huit heures avant l’accouchement de la Princesse, on dira que c’était afin d’aviser aux moyens, pour que le nouveau-né fût un Prince.
Eh mais?
Point de mais, Monsieur le Baron, on vous regardera comme complice, et comme tel, vous serez condamné à avoir la tête tranchée.
Soit: l’un fléchira la tête et l’autre fera la grimace.
Dans l’art de grimacer sur la potence, le Picard a toujours cédé le pas au Normand.
Point de méchancetés M. le Picard.
Dieu m’en garde et surtout envers vous. Quand partez-vous pour votre chère Normandie ?
Aussitôt que j’aurai été féliciter ou faire mon compliment de condoléance à S. A. R. Monseigneur et Madame Duchesse d’Angoulême.
Adieu donc prophète de malheur, car je ne vous verrai plus.
Cette même matinée après avoir déjeuné et vu S. A. R. je repris l’histoire de David Hume, et j’en avais à peine lu deux pages, que le hasard m’apprit « que
% lès rioîi assermentés sous le règne de Guillaume « III et de Marie, honorèrent Ashton, comme un « martyr de la fidélité et publièrent que son plus « grand crime aux yeux du gouvernement était d’a- « voir en main des preuves évidentes de la naissance a du Prince de Galles ; que beaucoup de gens regarde daient comme supposée (i).
Cette singulière rencontre peu après qu’on venait de nous dire : Si tu as un Prince tu seras pendu, nous surprit d’une manière assez étrange pour nous engager à relire ce passage, ainsi que les deux pages . qui le précédaient. Cette nouvelle lecture faite avec beaucoup plus d’attention que la première fois, me fit entrevoir que la position où je me trouvais avait de singuliers rapports avec celle d’Asbton, et que notre colloque de la matinée, jusque-là regardé par M. Lucas et moi comme un pur badinage était d’autant plus sérieux que si S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, donnait le jour à un Prince, je ne pouvais échapper à l’esprit de parti, et qu’il ne manquerait pas de me soupçonner d’avoir donné la main à une supposition ou à une substitution départ. Toutefois, et quand même, je n’en continuai pas moins, avant de reprendre ma lecture, de faire des vœux pour que les désirs de la Princesse et ceux de la grande majo~ rité des Français s’accomplissent.
(i) Ashton arrêté comme conspirateur a été condamné à mort. Avant son exécution, il remit au Shérif dit Lanbar, un papier dans lequel il convenait de son attachement au Roi Jacques et se déclara témoin de la naissance du Prince de Galles. Voyez Histoire d'Angleterre, par David Hume, Paris 1820, tome II, page 124, 3 me livre du règne de Guillaume et de Mafiè,
Le mercredi 27, j’ai eu de midi à une.heure la visite d’un des aides de camp de M. le Maréchal Duc d’Albufera (1) qui désirait savoir de moi s’il pouvait s’absenter des Tuileries pendant une couple d’heures. Ne pouvant répondre affirmativement qu’il pouvait le faire, je priai M. son aide de camp de lui dire que sortant de voir S. A. R. je pouvais l’assurer qu’elle n’était pas souffrante, mais que néanmoins, elle pouvait accoucher d’un instant à l’autre, et, qu’au terme où la Princesse était parvenue, je ne quitterais pas même les Tuileries pendant un quart d’heure, dans la crainte de ne pas être présent à la naissance de l’enfant qu’elle portait.
S. A. R. accouche donc bien vite, répliqua M. l’aide de camp.
Comme toutes les Italiennes mariées en France, il est rare que l’accoucheur arrive près d’elles assez tôt pour recevoir l’enfant. Après cette réponse, M. l’aide de camp nous quitta pour retourner auprès de M. le Maréchal, qui comme nous, était pour le moment aux arrêts. Nous n’avons pas appris qu’il les ait rompus.
Après cette visite, je passai la journée et la soirée avec Hume.
A dix heures du soir S. A. R. me fit dire de descendre chez elle. Elle était au lit, n’éprouvant aucun malaise, mais ayant me dit-elle un grand besoin de dormir.
La nuit ayant été très bonne, je vis S. A. R., le 28 à onze heures du matin, elle était parfaitement bien.
(1) M. le Maréchal était l’une des personnes désignées par sa Majestépour être témoin à l’accouchement de la Princesse et comme tel il habitait les Tuileries depuis quelques jours.
Ce jour, la Princesse eut chezjelle dans la soirée une assez nombreuse réunion qui se prolongea jusqu’à plus de minuit. J’ai vu S. A. R. au moment qu’elle sortait du salon ; il était minuit et quart. Elle avait très chaud, des couleurs assez prononcées et paraissait très animée ; cet état m’ayant fait présumer qu’elle pouvait être souffrante, je lui demandai si je pouvais me retirer avec tranquillité.
Je n’éprouve ni coliques, ni tranchées et rien ne m’indique qu’il survienne du nouveau cette nuit. Vous pourrez ajouta-t-elle dormir encore tranquillement comme tout le monde je crois. Il est tard, la soirée a été longue, elle m’a un peu fatiguée, je vais me mettre au lit.