ACCOUCHEMENT
Quoique S. A. R. fût naturellement très vive, j’avais dès le matin remarqué en elle un état de surexcitation qui ne lui était pas ordinaire. Cette vivacité jointe à ce que je venais d’observer et à ce quelle m’avait dit vers trois heures de l’après-midi qu’elle éprouvait un grand bien-être, me fit soupçonner que la Princesse éprouvait cet état particulier qui précède l’accouchement de 24 à 48 heures et fait dire à la plupart des femmes; je me sens trop bien pour accoucher aujourd’hui.
Néanmoins je me suis abstenu de faire connaître ma pensée à S. A. R. mais au moment de me mettre au lit je me suis demandé, vu la manière brusque avec laquelle le dernier accouchement aurait eu lieu, sans les obstacles que j’y avais apportés, en maintenant contre son gré, la Princesse assise sur son canapé, s’il était prudent de me coucher et surtout de me déshabiller. Incertain sur ce que je devais faire, mais commandé par un violent besoin de repos, je pris le parti de ne me deshabiller qu’à demi et de me mettre au ht vers une heure du matin.
A deux heures et demie du matin une dame frappe brusquement à la porte de ma chambre, en criant : Monsieur Deneux, venez vite et bien vite, Madame accouche. Ayant reconnu la voix de Madame la Comtesse de "Wathaire, sauter au bas du lit, mettre mes souliers en pantoufles, prendre mon habit, mon gilet et ma cravate que j’avais eu soin de mettre ensemble fut
l’affaire d’un instant : puis descendre l’escalier, quatre à quatre, et tout en courant et essayant de passer mon habit, je rencontrai une autre dame qui courait aussi au-devant de moi pour me presser d’arriver parce que la Princesse était accouchée.
Lorsque j’étais dans la chambre de S. A. R. j’étais encore sans cravate, n’ayant qu’une manche de mon habit de mise, et passai l'autre dans sa chambre si maladroitement, tout en courant auprès du lit, que mon gilet ne s’est trouvé mis qu’à demi. La pendule marquait deux heures et demie.
A peine étais-je entré dans la chambre où la garde, Madame Lemoine m’avait précédé d’un instant, que S. A. R. qui était sous l’influence de la plus grande exaltation qu’il est possible d’éprouver, mais conservant toute sa tête, me dit avec une extrême vivacité.
Accourez vite, nous avons un Prince ; je suis accouchée en deux douleurs, je suis bien, ne vous occupez pas de moi ; soignez mon enfant.
M’ayant demandé ensuite, s’il y avait du danger à laisser le Prince dans l’état où il était, je lui répondis, non Madame, le Prince respire librement, crie trèsfort ; il est en un mot, si plein de santé et si bien, qu’il peut y rester jusqu’à la délivrance, quand même elle n’aurait lieu que dans une heure.
« En ce cas, dit la Princesse, ne coupez point le cordon ; je veux qu’on voie l’enfant tenant encore à moi et qu’il est bien le mien, Qu’on aille bien vite chercher Monsieur le Duc d’Albufera. »
Et même d’autres témoins, Madame, avons-nous ajouté.
Eh bien oui, répliqua vivement S. A. R. encore d’autres témoins.
MM. Baron et Bougon étant successivement arrivés, ont comme nous, donné l’assurance que le Prince pouvait sans aucune crainte rester dans la situation où il était, jusqu’à l’arrivée des témoins.
Lors de mon arrivée près de S. A. R., une chose qui ne m’avait pas moins frappé que son état d’exaltation, c’était la position dans laquelle j’avais trouvé la Princesse dans son lit, et mes deux collègues n’en ont pas été moins surpris que moi probablement, car elle y est restée jusqu’après la délivrance.
Cette position était telle que la Princesse se trouvait avoir la tête aux pieds du lit, ayant sous elle le drap de dessus et les couvertures renversées vers cette même partie du- lit. L’enfant qui baignait en partie dans le sang et les eaux de l’amnios était situé à demi sur le côté gauche, entre les cuisses, ayant la tête près les genoux de S. A, R. ; la figure tournée du côté de la ruelle du lit ne pouvait être vue et il n’était recouvert que jusqu’aux fesses par une partie de la chemise dé sa mère (i)*
A l’arrivée de Messieurs Baron et Bougon, le Prince était encore dans cette position, mais lorsqu’ils l’eurent vu, je m’occupai de suite à mettre sous lui du linge sec et à le placer en partie, sur le dos et le côté droit pour qu’on pût voir ses traits et son sexe. Le cordon qui pour remplir les intentions de S. A. R. n’avait point été coupé ne fût point dérangé ; il
(i) Cette situation de l’enfant nous a fait présumer qu’il s’était présenté en première position de l’occiput.
pouvait être vu dans sa plus grande longueur (i), adhérant d’un côté à l’ombilic de l’enfant et de l’autre traversant les parties externes de la génération pour se rendre au placenta non encore expulsé.
Sur ces entrefaites arriva un grenadier de la garde nationale qui put vérifier le sexe de l’enfant et voir tout à son aise qu’iJ tenait encore à sa mère par le cordon, car elle se mit tout à nud des pieds à la tête en écartant même les cuisses pour qu’on pût voir le cordon jusque dans les parties. Un garde du corps arriva aussi dans ce moment, mais lui ayant fait observer qu’étant de la maison, il ne pouvait servir de témoin, il allait se retirer lorsque S. A. R. le pria de se rendre auprès de M. le Duc d’Albufera pour hâter son arrivée.
Au grenadier de la garde nationale et peu d’instants après qu’il était avec nous, plusieurs grenadiers de la même garde, ont été introduits dans la chambre de la Princesse qui à l’instant même, se découvrit aussi complètement qu’elle venait de le faire pour le premier ; et comme ces Messieurs se trouvaient, peut-être, par décence, autant que par respect, à une certaine distance du lit, la Princesse qui peut-être aussi s’aperçut de la surprise qu’ils éprouvaient de voir qu’une femme de son rang osât en présence de tant de monde, s’affranchir de toutes les lois de la pudeur, leur dit: « Ne craignez rien, Mes- « sieurs, approchez et voyez si c’est bien un garçon; puis « me recommandant de faire voir à ces Messieurs que « le cordon était entier, que l’enfant n’était pas en- « core séparé de sa mère, » je pris le cordon ombili-
(i) Il était da 26 à 27 pouces.
cal de manière à leur faire voir qu’il adhérait à l’ombilic de l’enfant et qu’il traversait les parties pour se rendre au placenta.
Tandis que tout ceci se passait, ayant remarqué que la matrice au lieu de diminuer de volume en prenait un plus grand que celui qu’elle avait lorsque j’arrivai pr.ès de S. A. R. je n’étais pas sans inquiétudes sur la quantité de sang qui s’accumulait dans sa cavité, car l’augmentation du volume de cet organe ne pouvait avoir d’autre cause ; et n’ayant pas affaire à une femme qui pouvait sans danger en perdre une certaine quantité, je manifestai à la Princesse, sans lui en faire connaître le motif, le désir de faire la section du cordon et d’opérer la délivrance ; mais elle s’y opposa, et me dit formellement : « Je « veux qu’on attende les témoins désignés par sa « Majesté et tout au moins, Monsieur le Maréchal « qu’on est allé chercher. » Jugeant toutefois que je pouvais le faire sans danger de mort pour S. A. R. je différai encore, mais bien malgré moi, à la délivrer.
Cependant la Princesse éprouvait du malaise et de temps en temps des bâillements, que nos confrères attribuaient peut-être, à l’affaissement qui succède toujours aux grandes secousses morales, tandis que nous, entouré de toutes personnes qui allaient et venaient, ne sachant ce qu’elle faisaient et ce qu’elles disaient, conservant tout le sang froid dont la nature nous a doué, et ayant pu suivre des yeux le développement insolite que prenait le globe utérin, nous rapportions l’état de la Princesse à une hémorragie interne qui avait pour cause le séjour du placenta sur l’orifice de la matrice. J’étais même convaincu que telle était la cause qui s’opposait à l’écoulement du
sang au dehors, circonstance qui maintenait tout le monde dans la plus grande sécurité, sur le danger que courait S. A. R. que j’allais prendre le parti d’opérer la délivrance sans séparer l’enfant de son arrièrefaix, afin de prévenir une plus grande effusion de sang, lorsqu’on annonça Monsieur le Maréchal.
Aussitôt que le noble guerrier parut dans la chambre, S. A. R. lui dit : * Arrivez-donc Maréchal, nous « vous attendons pour retirer mon enfant de là.
Le Maréchal doublant le pas, était à peine un genou en terre, au devant et très près du lit de la Princesse que s’étant découverte pour la troisième fois, des pieds à la tête : « Voyez, lui dit-elle, il tient encore à « moi, le cordon n’est pas encore coupé et ne le sera œ que quand vous en aurez la certitude, Monsieur « Deneux, faites bien voir au Maréchal que vous n’a- « vez pas encore coupé le cordon.
Me conformant aux ordres de S. A. R. j’exerçai quelques tractions sur le cordon du côté répondant à la mère qui, en ce moment avait encore grand soin de bien écarter les cuisses. Monsieur le Maréchal ayant alors déclaré en présence de tout le monde que le cordon était intact, que l’enfant tenait bien encore à sa mère, et qu’il était du sexe masculin, je me mis en devoir de pratiquer la section et la ligature du cordon.
Cette opération a été faite en présence de Monsieur le Maréchal, de MM. les gardes nationaux, de MM. Baron et Bougon, aucun témoin n’avait encore quitté la chambre de S. A. R. ; tous entouraient son lit en ce moment. Après cette opération, j’enlevai le Prince du lit de sa mère qui venait de donner tant de preu-
ves de courage, de sang-froid et je le remis promptement entre les mains de la gouvernante.
Il était plus que temps d’opérer la délivrance, et je ne pouvais plus la différer ; ce motif est le seul qui m’a empêché d’attendre le second témoin, Monsieur le Duc de Coigny, pour séparer l’enfant de sa mère. J’étais déjà en présence de tous les témoins, occupé à rechercher quel pouvait être l’endroit, où était situé le placenta et je reconnaissais qu’il obstruait complètement l’orifice de la matrice, quand S. A. R. Madame la Duchesse de Berry eut l’idée de donner des ordres pour qu’on fît entrer dans sa chambre tous les Militaires qui se trouvaient au château afin qu’ils vissent son fils. C’est impossible me suis-je vivement écrié, la délivrance est urgente, il n’y a déjà que trop de monde, et Madame aprèsl’opération aura besoin du plus grand repos. Qu’on porte l’enfant au salon (i). Puis saisissant le cordon, quelques tractions dirigées convenablement, jointes à des frictions faites sur le fond de l’utérus ont suffi pour amener l’arrière-faix dans le vagin et de là à la vulve qu’il a bientôt franchie,
Son extraction a été suivie immédiatement d’environ deux palettes et demie à trois palettes de sang, en partie liquide et en partie coagulé. Néanmoins jugeant par lé volume que l’utérus conservait, qu’il en contenait encore je portai d’abord le doigt indicateur puis le médius de la main gauche dans sa cavité pour diviser les caillots de sang et pour exciter son action; mais observant malgré le soin que j’avais de faire avec la main droite des frictions assez fortes sur la
(i) Cette vive réplique fut en effet cause qu’on y porta l’enfant et que les témoins quittèrent la chambre de S. A. R,
région hypogastrique, que la matrice restait inerte et continuait à verser du sang. J’introduisis toute la main gauche dans sa cavité.
L’organe étant alors massé de l’intérieur à l’extérieur, fut vivement excité, il sortit de son inaction, se débarrassa du reste de sang qu’il contenait encore, expulsa la main que nous y avions portée, et la cavité utérine, parle rapprochement de ses parois l’une contre l’autre, fut si bien effacée, qu’il ne nous resta plus de craintes sur le retour de l’accident.
Pendant ces diverses manœuvres qui ont demandé un peu de temps, S. A. R. qui se trouvait dans un état voisin de la défaillance, ne cessait pas de nous demander : « Mais que faites-vous que voulez-vous * faire ? »
Et nous de lui répondre, ce qui est nécessaire, Madame.
Vous ne m’avez jamais fait pareille chose. Mais c’est affreux.
C’est pour que Madame n’ait pas de tranchées.
Mais c’est horrible, vous voulez me tuer.
Non, Madame, non je veux vous éviter des tranchées.
Vous voulez me tuer, c’est horrible.
Vous tuer, Madame, Dieu m’en garde.
Laissez-moi.
Du courage, Madame.
Je me meurs, finissez.
Encore un peu de patience, Madame.
De grâce, ne me tuez pas.
Ne craignez pas Madame.
Je me meurs.
J’ai fini Madame.
Ah !
S. A. R. était en effet sur le point de perdre tout à fait la connaissance au moment où je terminais l'opération. On lui faisait respirer du vinaigre, on lui en frottait les tempes ; mais ce qui la ranima complètement, ce fut surtout l’application subite, inattendue et à froid sur l’hypogastre d’une serviette pliée en sept à huit doubles, trempée dans de l’eau-de-vie, et un petit verre de Malaga que je lui fis donner immédiatement après l’emploi de ce moyen (i).
Bientôt l’état de la Princesse nous a permis de soutenir la compresse abdominale au moyen d’un bandage de corps ; de substituer du linge sec et chaud, au linge mouillé et froid, ne lui donnant toutefois que le moindre mouvement possible et sans la changer de place dans son lit. La pendule marquait alors trois heures et quart.
La Princesse était toujours très pâle, mais se trouvant bien de cette espèce de demi-toilette, elle avait repris courage ; sa gaieté même était reparue et elle venait de nous dire lorsqu’on annonça sa Majesté: « Je n’ai pas fait la carpe pâmée, mais peu s’en est fallu. »
Cette visite du Roi nous donnait un peu d’inquiétude. Sachant par expérience que Louis XVIII ne cessait jamais d’être Roi, qu’au milieu des plus grandes joiespubliques, il n’y paraissait qu'avec un cœur frappé de glace et que S. A. R. ne pouvait se trouver en sa présence sans éprouver la plus vive impres-
(0 On doit se rappeler que nous mettions le plus grand soin h ce que tous ces moyens se trouvassent sous la main de la garde.
sion morale, j’avais à redouter que cette entrevue ne fit reparaître l’accident que je venais de combattre, ou n’en déterminât d’autres. Pour être plus à portée d’observer ce qui surviendrait pendant cette visite, lorsqu’on annonça sa Majesté, S. A. R. était encore dans la même position où je l’avais, trouvée à mon arrivée près d’elle, je me plaçai au devant et à la tête du lit, de manière à être en face de la Princesse et à bien voir sa figure, afin que tout ce qui se passerait en elle ne pût m’échapper (1).
A mesure que le Roi approchait du lit de S. A. R. tous ceux qui l’entouraient purent remarquer qu’elle pâlissait, et qu’elle faisait manifestement les plus grands efforts pour prendre un air plus composé et plus grave. Quand sa Majesté a été près du lit de sa nièce, elle lui dit :
« Dieu soit béni, vous avez un fils » puis elle s’asseya près du lit. C’est alors que le Prince a été présenté au Roi, qui tout aussitôt remit à la Princesse un magnifique bouquet de diamants avec un superbe portefeuille fortement garni de billets de banque, en lui disant.
« Ceci est pour vous, et ceci, en désignant l’enfant, pour moi. »
« Sire, répliqua S. A. R. ce n’est qu’un échange » tenant le bouquet d’une main et de l’autre désignant le Prince au Roi.
Après cette scène touchante qui me rappelait ce qui s’était passé à la naissance du bon Henri de Navarre, où a dû assister un de mes ancêtres, Madame la gou
(i) Dans un tableau de M. Gros, je me trouve placé dans la ruelle du lit, c’est à tort.
vernante, remit le Prince à la garde, qui fût prendre place auprès du foyer où se rendit aussitôt M. Baron, Médecin des enfants de France. La garde et le médecin étant encore peu au courant des usages de la cour et ignorant sûrement qu’en présence de sa Majesté, il fallait savoir se taire jusqu’à ce qu’elle daignât vous adresser la parole, se disputaient le droit de frotter les lèvres du nouveau-né avec une gousse d’ail et de lui faire boire du vin de Jurançon; la garde, prétendait que c’était son droit et Monsieur Baron soutenait que ce droit appartenait au Médecin, et comme ils parlaient assez haut pour que le Roi entendît quel était le motif de leur petite querelle, sa Majesté se tourna vers eux et dit brièvement d’un ton fort sévère: « Je suis Roi de Navarre ici. »
Placé à la gauche de sa Majesté, j’avais près de moi et à ma gauche la table de nuit, sur laquelle se trouvait l’énorme tête d’ail envoyée de Pau ; pendant que Madame la gouvernante qui avait compris le Roi, allait prendre le Prince, je détachai de la tête d’ail, une gousse que je dépouillai promptement d’une partie de son enveloppe, et aussitôt que le Prince fût placé sur les genoux du Roi, je présentai à sa Majesté la gousse que je venais de préparer. Je crois pouvoir assurer que jusque là j’avais été peu remarqué par le Roi ; mais aussitôt qu’il vit la gousse d’ail, il se tourna de mon côté, jeta sur moi un de ces coups d’œil particuliers, qui lui étaient propres lorsqu’il n’attendait plus aucun service de vous, prit l’ail, en frotta assez maladroitement les lèvres de l’enfant, abandonnant ensuite au Médecin ou à la garde, le soin de lui faire boire du vin de Jurançon qui n’a pas dû flatter le palais de S. A. R., car je puis assurer
que désirant en connaître la qualité, je fus puni de ma curiosité, et que je ne l’ai pas trouvé supérieur au vin de Suresnes.
Revenons au coup d’œil de sa Majesté. Il avait tout à la fois quelque chose de vif, de perçant, de sévère, de rude et même de dur. Ce regard me dit tant de choses, que ne pouvant manifester hautement ma pensée, je me suis dit à part moi: Sa Majesté nous fait savoir que la famille Royale n'ayant plus besoin de nos services, tout était fini ; que nous n’avions à attendre de sa Majesté, ni récompense, ni même un mot gracieux qui aurait suffi pour nous dédommager du sacrifice que nous avions su faire de notre avenir.
Dans cette grande circonstance où tout le monde était transporté de joie, Louis XVIII conservant toute sa gravité de Roi de France, renouvela si gauchement la scène du Roi de Navarre à la naissance de Henri IV, qu’on pût croire qu’il remplissait ce rôle à contre-cœur. Tl quitta bientôt S. A. R. pour se rendre au grand salon où toute la cour était réunie, et dès lors, n’en ayant point recherché l’occasion, je n’ai pas eu l’honneur de le revoir, ni de lui parler.
Ce n’est qu’aprèscette visite de sa Majesté que S. A. R. a pu être tranquille et prendre un peu de repos. Elle avait eu l’intention d’accoucher dans son grand salon de réception, oùenface dutableauquiafaittant d’honneur à Kinson, était placé le portrait de S. A. R. Monseigneur le Duc de Berry, peint par Gérard, et de passer le temps de ses couches dans la pièce voisine. Ce grand salon était de l’appartement qu’occupait la Princesse au pavillon Marsan, la seule pièce qui fût assez vaste, pour contenir toutes les personnes qui -avaient droit de presence à son accouchement ; mais
l’expulsion des eaux et de l’enfant a été si brusque, qu’elle n’a pu s’y rendre, ni même reprendre dans son lit la position qu’un besoin pressant d’uriner l’avait contrainte à quitter ; car c’est après avoir renversé son drap et ses couvertures vers les pieds du lit, s’être placée sur les genoux, avoir pris son pot de chambre et en faisant un léger effort pour satisfaire ce besoin, que les eaux furent expulsées et que par une douleur qui survint ensuite, l’enfant le fût si promptement, que dans la crainte de lui faire mal, ou de le blesser, elle eût à peine le temps de se renverser en arrière, ce qui a fait qu’elle s’est trouvée avoir la tête aux pieds du lit; position qu’elle avait à notre arrivée près d’elle, et où elle est restée jusqu’au moment qu’elle a été changée de chambre et de lit.
De même que toutes les personnes qui avaient droit de présence à l’accouchement de S. A. R. Monsieur le Duc et Madame la Duchesse d’Orléans ne sont arrivés auprès de la Princesse, qu’après la naissance du Prince. Leur visite quoique moins longue que celle de sa Majesté me fit faire des réflexions d’une bien autre importance, mais je me bornerai à dire qu’il m’a été impossible, d’ajouter foi aux félicitations que L. A. R. adressèrent à la Princesse et surtout à leurs protestations d’amitié et d’attachement. Peut-être ceei tient-il à ce que nous n’avons jamais pu partager l’espèce d’engouement, que tous les libéraux avaient alors et ont encore aujourd’hui pour la famille d’Orléans (i.)
(i) Est-il vrai que M. le Duc d’Orléans parlant un jour à M. le Duc d’Albufera de sa présence comme témoin, lui demanda s’il était certain que le Duc de Bordeaux fût bien
Je viens de dire il y a un instant que S. A. R. avait le projet de quitter sa chambre pour aller passer le temps de ses couches dans une pièce voisine du grand salon; mais comme ce projet eût été sans but pour S. A. R. si elle n’avait pas eu le bonheur d’avoir un fils, il est d’autant plus probable qu’elle serait restée dans sa chambre, qu’on n’y avait rien dérangé, que l’ameublement de cette pièce au moment de l’évènement tant désiré, était encore tel qu’il avait toujours été jusque-là. Cette pièce était en effet la seule qui pouvait permettre à la Princesse d’être témoin de l’allégresse générale et d’assister pour ainsi dire aux réjouissances publiques. Un peu plus grande que sa chambre à coucher, elle permettait d’y placer un lit de manière que la Princesse pouvait voir tout ce qui se passait dans le jardin des Tuileries et être vue des personnes ou des curieux, en rapprochant son lit de la croisée, ce qui n’aurait pu se faire que très difficilement dans l’endroit où elle couchait depuis son séjour au pavillon Marsan.
Quoique S. A. R. peu après sa délivrance eût donné l’ordre de préparer sa nouvelle chambre, ce ne fut cependant que quand le Roi eut, avec toute la Cour, quitté le pavillon Marsan, qu’il a été possible de la disposer ; et bien qu’on ait fait grande diligence, l’ameublement nécessaire pour la recevoir, n’a pu être complet qu’après quelques heures. Dès que tout a été
l’enfant de Madame la Duchesse de Berry; est-il vrai que Monsieur le Maréchal ait répondu avec beaucoup de vivacité : « Plus certain que de la légitimité des miens, Monseigneur, s car j’ai vu là ce que je n'ai jamais vu chez moi. » Nous l’ignorons mais le fait nous a été affirmé.
préparé, la Princesse pouvant être transportée sans danger, on lui fit une toilette d’accouchée qu’elle supporta parfaitement et son transport eut lieu de suite.
Ce changement de chambre et de lit était à pein e terminé que la garde se rendit auprès du Prince nouveau-né qui réclamait ses soins. Resté seul auprès de la Princesse, un des huissiers vint de suite annoncer Monseigneur l’Ambassadeur de sa Majesté le Roi de Naples et des Deux-Siciles, lequel ayant été introduit me rendit témoin d’une scène que j’aurais trouvée des plus burlesques, s’il m’eût été possible de comprendre que pour donner des preuves d’attachement et de dévoûment aux Princes : il était nécessaire de s’avilir et de se dégrader. Voici ce qui s’était passé :
Je venais de trouver tout naturel qu’un Maréchal de France, en vrai Chevalier Français, ait mis un genou à terre en arrivant près d’une jeune Princesse aimable par ses manières, ses bontés et le grand courage dont elle donnait en ce moment tant de preuves : mais qu’un Ambassadeur en grand costume, tout couvert de décorations, qui doit partout où il se trouve, représenter le Prince dont il est l’envoyé, se jette à genoux en paraissant à une porté dont on lui ouvre les deux battants, qu’il mette les deux bras en croix sur sa poitrine, comme le pénitent le pius humble, qu’il se courbe ensuite au point que sa tête touche presque la terre, et que dans cette attitude du plus grand des suppliants, il se traîne sur les deux genoux, de la porte jusqu’à une distance respectueuse de trois ou quatre pieds du lit de S. A. R. enfin que tout le temps qu’il resta à la féliciter sur son heureuse délivrance et sur la naissance du Prince à qui elle venait de donner le jour, une pareille abnégation, je
ne dirai pas de soi-même, ni de son rang, mais du Prince qu’on représente (i) me causa tant de sùrprise et une si grande indignation, que pour la cacher et n’être pas plus longtemps témoin d’une pareille bassesse, je fus me réfugier dans une embrasure de croisée et derrière un rideau.
Le grand mouvement du jardin des Tuileries l’immense quantité des personnes de toutes les classes de la société rassemblées devant la balustrade qui sépare un groupe d’orangers et de lauriers placés audessous de l’appartement de S. A. R. la figure rayonnante de joie de toutes ces personnes qui semblaient vouloir franchir cette faible barrière afin de voir de plus près la mère du jeune Henri, fixa bientôt mon attention au point de me faire oublier M. l’Ambassadeur de Naples, et j’étais à rechercher si parmi tout ce monde si joyeux, il n’y avait pas quelqu’un de ma connaissance (2), lorsqu’après le départ de S. E. dont je ne m’étais pas aperçu S. A. R. me demanda ce qui attirait tant mon attention.
C’est lui dis-je tout ce monde qui est rassemblé devant la balustrade et qui semble vouloir la franchir dans l’espoir de voir Y. A. R. et probablement le Prince.
(1) La conduite de M. l’Ambassadeur me parut d’autant moins digne, que plein de respect pour l’autorité paternelle, il me semblait voir sa Majesté le Roi de Naples, en son absence et dans une Cour étrangère, aux pieds de sa fille et dans une position par trop humiliante pour celui qui nous a donné le jour.
( 2) Je soupçonnais ma belle-mère, qui ne craignait pas la fouie, de s'y trouver.
Vous croyez, me dit la Princesse, que toutes ces personnes attendent le moment de voir Henri.
Non-seulement, je crois qu’elles sont là pour voir Monseigneur, mais encore la Princesse.
Mais je pourrais les satisfaire, si on m’apportait Henri, et si on rapprochait mon lit de la croisée.
Son A. R. doit se soigner, elle en a le plus grand besoin, lui dis-je. D’ailleurs on est occupé à la toilette de Monseigneur et il est nécessaire aussi de ne pas le fatiguer ; dans le courant du jour Madame pourra le faire si elle continue à bien aller.
Vous êtes toujours sévère ; cependant, tandis que vous étiez à considérer tout ce monde, je m’occupais de vous, et M. l'Ambassadeur s’est chargé de ma commission auprès de la Cour de Naples.
S. A. R. me permettra de lui en témoigner d’autant plus ma reconnaissance-, que j’avais l’intention de la supplier de vouloir bien prier sa Majesté des Deux- Siciles de m’accorder une récompense, fût-elle des plus minimes.
La Princesse m’ayant vivement répliqué, et en témoignant un peu d’humeur, à ce qu’il me parût :
« Une récompense ! et pourquoi, pour m’avoir mise « à la torture sûrement ? dites donc une grâce.
Cette réplique inattendue me paraissant être de la part de la Princesse un reproche, dont j’ai senti peutêtre trop vivement ce qu’il pouvait avoir d’injuste, que contre l’opinion où j’étais de lui laisser apprendre l’accident qu’elle avait éprouvé, soitpar la garde, soit par Monsieur Bougon ou Monsieur Baron qui ne l’avaient que trop reconnu par la quantité de sang expulsé et extrait de la matrice, me fit prendre le parti de lui faire connaître le motif pour lequel je l’a-
vais mise à la Torture , et pour atteindre mon but, je lui répondis sèchement: C’est une récompense et non une grâce.
Et pourquoi méritez-vous une récompense, je vous prie ?
Pour avoir sauvé du plus grand danger votre A. R.
Et de quel danger ai-je été menacée ?
A présent, je puis le dire à Y. A. R. : un accident des plus graves menaçait vos jours, je ne pouvais plus différer la délivrance et j’allais la terminer, lorsque Monsieur le Duc d’Albufera est arrivé.
Quel était cet accident.
Comme la Princesse Charlotte, Madame a été au moment de succomber à une perte interne.
Ah ! je ne savais pas pourquoi je me sentais mourir.
On meurt en pareil cas, et l’accouchée, de même que toutes les personnes qui l’entourent, ne peuvent savoir pourquoi. Le sang s’amasse à l’intérieur, rien ne paraît au dehors. Il faut l’extraire et je n’ai pu le faire sans mettre Madame à la torture.
Et moi, me demanda encore avec vivacité la Princesse, quelle sera ma récompense pour avoir tant souffert.
La plus belle de toutes, Madame, celle d’être la mère d’un petit-fils de France.
Vous avez raison ; pour l’être, j’aurais fait le sacrifice de ma vie.
S. A. R. a été plus près de la perdre qu’elle ne le pense.
St-Louis nous protégeait.
Il est mon patron, Madame, et la St-Louis est le jour de ma naissance.
Ah !.
La garde étant survenue en ce moment et plusieurs autres dames, S. A. R. demanda qu’on lui apportât son fils ; mais ayant encore été assez heureux pour obtenir d’elle que la mère et le fils resteraient en repos jusque dans l’après-dîner, je la confiai aux soins de la garde.
Ayant appris en sortant de chez S. A. R. que Monsieur le Chancelier de France, Monsieur le Chevalier d’Aubray, recueillait les déclarations de toutes les personnes qui avaient vu l’enfant tenant à sa mère avant qu’elle ne fût délivrée, je rédigeai la mienne sur le champ afin de pouvoir la lui remettre lorsqu’il viendrait la réclamer. Peu après l’avoir signée, il se présenta chez moi, accompagné de plusieurs autres personnes, et sur sa demande je la lui ai remise. Après en avoir pris lecture il me quitta en m’annonçant qu’on me ferait connaître les ordres de sa Majesté, pour que j’aie à me trouver à la lecture du procès-verbal et le signer.