‹ Quatrième grossesse de la duchesse de BerryChapitre 17 sur 21 · PENDANT QUE S. A. R. ÉTAIT EN COUCHES · texte numérisé non relu

PENDANT QUE S. A. R. ÉTAIT EN COUCHES

Après avoir été changée de chambre et de lit, S. A. R. Madame la Duchesse de Berry eut quelques tranchées assez fortes qu’une potion calmante dissipa.

Elle put alors prendre deux ou trois heures de repos qui lui a rendu toute sa vivacité et fait oublier toutes les recommandations que nous lui avions faites de ne pas trop prendre part à l’allégresse publique. Aussitôt qu’elle fut réveillée, elle donna l’ordre de rapprocher son lit de la croisée et de lui apporter son fils. La garde arrivant avec lui, la Princesse se met sur son séant, le prend de suite et le montre à la foule des curieux rassemblés sous les croisées. Tout aussitôt les mouchoirs s’agitent, l’air retentit des cris de vive Madame la Duchesse de Berry, vive le Duc de Bordeaux et l’enthousiasme est général.

A cette scène et uii peu plus tard en succéda une autre toute semblable, à mon grand regret, car je craignais que tant d’émotions n’amenassent des suites qui pouvaient en peu d’heures plonger la famille Royale dans le deuil. Mais comment empêcher une jeune femme ivre du bonheur des Français, de s’écarter des règles de l’hygiène que la prudence ne néglige jamais de prescrire en pareille circonstance? dans le bonheur, on se croit à l’abri de tous dangers, et les plus sages conseils échouent toujours devant une aussi grande conviction.

Après le feu d’artifice, je vis S. A. R. qui étant disposée à passer une bonne nuit me permit d’aller prendre du repos dont j’avais un assez grand besoin. Le 3 o septembre, ayant appris vers 6 heures et demie du matin que S. A. R. avait éprouvé quelques tranchées qui ont été promptement calmées et que, depuis ce moment, elle reposait d’un sommeiltranquille, je fus chez moi. A peine étais-je auprès de ma bellemère, qu’elle me dit: le canon des Invalides m’a guérie du catarrhe qui pendant six mois vous a donné tant d’inquiétudes. Depuis ce moment je me sens à merveille, je respire librement et facilement, le canon des Invalides a bien plus de vertus que toutes vos potions et est un bien meilleur médecin que vous tous. Je vousfélicite lui repliquai-je et me réjouis de ce que le canon ait eu plus de succès que tous nos moyens ; j’espère que votre guérison sera radicale, et contre mon attente eliel’a été.

Vers dix heures du matin, on vint me dire que S. A. R. désirait me voir, et comme pour me rendre chez elle, j’étais contraint de traverser la salle des huissiers dé Mademoiselle et celle des huissiers de M me la Duchesse de Berry, je rencontrai dans cette dernière une personne qui me dit en présence des huissiers: « Je suis bien aise, Monsieur, de vous ap- « prendre que sa Majesté vous fait un don de 25 .ooo « francs sur sa cassette. »

Un peu surpris, je lui en témoignai ma reconnaissance ; mais me rappelant à l’instant même le coup d’œil que m’avait lancé sa Majesté, il y avait à peine 24 heures, j’ajoutai: cette nouvelle me paraît bien douteuse. « Mais je Vous assure, répliqua vivement * la même personne, que la nouvelle est certaine. »

La chose est possible, ai-je reparti, mais je ne puis y ajouter foi, et je continuai mon chemin pour me rendre chez S. A. R.

Aux motifs que j’avais pour ne pas croire à la nouvelle, d’autres étaient venus s’y joindre, et ce qui acheva de me rendre tout à fait incrédule, ce fut la conviction où j’étais que s’il eût été question d’un pareil don, S. A. R. aurait été la première à m’en instruire et à me féliciter de cette bonne fortune.

Je suis donc arrivé avec tous ces motifs d’incrédulité auprès de la Princesse, et comme pendant ma visite il n’a été nullement question, tant de sa part que de la mienne des 25 mille francs, je l’ai quittée, conservant toute la répugnance que j’avais à croire au don de sa Majesté.

Cependant, il nous arriva vers la fin de la journée une espèce de bonne fortune très-inattendue et non désirée. Ma femme qui était venue passer la soirée aux Tuileries et à qui j’avais donné connaissance du compliment qui m’avait été fait dans la matinée, plus positive et plus crédule que moi, venait de me quitter, ne pouvant concevoir malgré mes réflexions que la nouvelle du don de 2 5 mille francs pût être fausse, et, pleine d’espérance se rendait auprès de sa mère pour lui en faire part, lorsqu’à peine arrivée près d’elle, une dépêche de S. E. M. le Ministre de l’Intérieur, lui fut remise. Convaincue que cette dépêche avait rapport au don et ne pouvant résister au plaisir de me prouver que sa Majesté Louis XVIII était plus généreuse que je ne le pensais, elle revint sur ses pas, toute joyeuse, pour me remettre cette dépêche, qui ne contenait que le Duplicata d'une ordonnance par laquelle le roi me nommait Chevalier de la

Légion d honneur avec une lettre de S. E. pour nous annoncer cette nouvelle.

Ma bonne compagne ne pouvant plus croire alors à la générosité de sa Majesté fut si piquée d’être trompée dans ses espérances,qu’elle se leva brusquement pour nous quitter, et que saisie de la plus vive indignation elle me dit : « Je vois que tu as raison et « un Roi de France m’apprend à l’instant qu’il peut « comme tant d’autres, être généreux sans bourse « délier. C’est affreux et je ne pardonnerai jamais à « cette vilaine femme de nous avoir trompé. »

Tout étonné de la réflexion de ma femme et plus encore de lui voir éprouver tant d’indignation, elle qui est naturellement si bonne, si douce et si résignée, je la suppliai de se modérer, de se calmer avant de me quitter.

« Qu’ai-je donc dit de trop ! le Roi te donne une décoration dont il ne fait même pas les frais. »

« Mon amie, mon bon ange ! calme-toi, sois prudente, je t’en supplie. »

« De l’honneur, point de fortune, tu me l’as prédit. »

« Tu sais, mon'amie, que je n’attendais rien de sa Majesté, pas même une décoration.

« Tu l’avais bien jugé; on ne saurait être généreux quand on est ingrat par politique. »

« Eh bien ! nous qui sommes reconnaissants par nature, cette nouvelle faveur qui n’avait rien de flatteur pour moi en 1817, (t) que jene désirais même pas encore, doit être pour nous deux, une marque des

(1) Voyez naissance de Mademoiselle première (page Soi du manuscrit).

bontés de sa Majesté, et peut-être contre notre attente une preuve de son bon souvenir, dont nous devoiis lui témoigner notre gratitude.

Et toutes les peines et tous les tourments que tu as éprouvés.

Ils sont oubliés.

Que tu es bon mon ami ? tu es meilleur que moi. Dors en paix, je te promets d’être raisonnable. Après cette promesse je reconduisis ma femme jusqu’à la grille du Pavillon de Flore où elle me dit: « Adieu mon bon.

i cr octobre. — S. A. R. que je vis à huit heures du matin m’apprit qu’elle avait passé une excellente nuit ; qu’elle avait dormi depuis onze heures du soir jusqu’à cinq heures du matin et depuis ce moment jusqu’à sept heures et demie. Elle éprouvait les premiers symptômes de la sécrétion laiteuse ; les seins étaient augmentés de volume et il y avait plus de chaleur à la peau, plus de fréquence dans le pouls.

Ayant appris par la Princesse que je devais la décoration de la légion d’honneur à S. A. R. Monsieur le Comte d’Artois, qui avait prié sa Majesté de m’accorder cette nouvelle faveur, le jour même de la naissance de Monseigneur le Duc de Bordeaux, je m’empressai de me rendre auprès d’elle avec sa faculté, qui, ce jour, dimanche, lui rendait ses devoirs, afin de pouvoir témoigner ma reconnaissance à S. A R. Lorsque j’arrivai chez le Prince avec M. Bougon, son chirurgien ordinaire, j’y trouvaiM. le professeur Hallé, M. Pierre Auviti et M. Guéneau de Mussy.

Peu après on annonça la Faculté et le chevalier Deneux. Le Prince nous reçut dans son cabinet. Aussitôt que j’y parus, il vint au devant de moi, me

prit la main et me dit : « Je vous salue, mon cher « chevalier ; lui ayant alors témoigné toute ma re- « connaissance pour cette nouvelle faveur de sa Ma- « jesté, il ajouta, j’ai cru vous faire plaisir, en priant « le Roi de vous l’accorder ; vous la méritez pour les « services que vous avez rendus à ma fille, qui a « couru de grands dangers, » et comme dans ce moment, il remarqua un bout de ruban rouge à l’une des boutonnières de mon habit, il s’écria avec un air de surprise « tiens ! il porte déjà la décoration. 3 Lui ayant reparti qu’on ne pouvait arborer trop tôt le signe de l’honneur et que je saurais le maintenir intact : a Oh! pour cela, j’en suis bien certain dit le « Prince.

En sortant de chez S. A. R. Monsieur le professeur Hallé, qui jusque-là n’avait eu pour nous, que les égards qu’on se doit entre confrères, me témoigna le plus vif intérêt et tout en descendant les escaliers, il me félicita sur la conduite que j’avais tenue au moment de la naissance de Monseigneur le Duc de Bordeaux, me dit que la prudence, le sang-froid que j’avais montrés dans cette grande circonstance me faisaient le plus grand honneur, et je doute ajouta-til, que Baudelocque votre maître, se fût conduit en pareil cas, avec plus de sagesse.

Confus des compliments que me faisait le professeur Hallé qui était aussi conciencieux que savant, je lui témoignais ma reconnaissance et surtout mes regrets d’être au-dessous de la bonne opinion qu’il avait de moi, lorsqu’il ajouta avec vivacité : votre caractère, votre probité et votre désintéressement me sont connus, Monsieur, vous perdez votre fortune ! venez me voir si vous pensez que je puisse

vous aider à la réparer. D’ailleurs vous aimez les livres et j’en ai; peut-être en trouverez-vous parmi ceux que je possède, quelques-uns qui vous feront plaisir. Après l’avoir assuré que nous saurions profiter de ses offres obligeantes, quelques mots ayant été dits, par l’un de nous sur la manière brusque dont Monseigneur le Duc de Bordeaux était entré dans le monde, M. Hallé lui répartit assez vivement ; « C’est « une preuve de son grand jugement; Monseigneur « n’a pas voulu y paraître en présence de Dupuytren.

Nous étions au bas du grand escalier du Pavillon Marsan quand M. Hallé fit cette réplique, qui nous a vivement frappé dans le moment ; mais comme nous étions sur le point de n’avoir plus de rapports avec M. Dupuytren, et qu’alors nous n’avions même pas à nous plaindre de lui, nous n’avons pas compris et aujourd’hui même, nous ne comprenons pas encore pourquoi le professeur Hallé se l’était permise.

Ce même jour on est encore revenu sur le don de sa Majesté, et ce fut la même personne qui traversant la salle des huissiers de Mademoiselle, nous dit : « Je vous félicite, Monsieur, delà nouvelle décora- « tion que sa Majesté vient de vous accorder et du « don auquel vous ne voulez pas croire ; il est cepen- « dant réel et bien plus important que je ne le pen- « sais, car il est de 5 o.ooo francs. »

J’en accepte l’augure, répondis-je, mais jusqu’ici, rien ne me donne de pareilles espérances. Néanmoins il ne fut bruit dans tout le pavillon Marsan et dans toutes les Tuileries que du don de 5 o.ooo francs fait à l’accoucheur, et ce jour, ainsi que les suivants, on l’accabla de félicitations à cet égard.

Nous n’avons jamais bien compris le but que l’on

pouvait avoir en mettant tant d’empressement à nous annoncer ce don de 25 puis de 5 o mille francs. Peut-être cherchait-on à nous faire oublier des torts que l’on avait envers nous ; peut-être, que méditant l’exécution de certains projets conçus depuis un certain temps, craignait-on notre franc parler, et cherchait-on, en nous faisait voir combien le crédit dont on jouissait en Cour était grand, à nous rendre plus circonspect.

Quoi qu’il en soit, comme on voyait sa Majesté et S. A. R. Monsieur, tous les jours à 9 heures du matin, et que l’on pouvait avoir été mis dans la confidence du projet de la famille Royale, nous avons fini par ne voir dans ce grand empressement qu’une indiscrétion bienveillante, et malgré le coup d’œil sévère qui nous avait fait penser que nous n’avions rien à attendre de sa Majesté, nous nous sommes livré pendant quelques jours à l’espoir d’être indemnisé de l’abandon que nous avions fait de tout notre avenir de fortune, pour remplir nos devoirs auprès de S. A. R. Madame la Duchesse de Berry.

Cependant nos espérances ne reposaient que sur les promesses qui nous avaient été faites à St-Cloud dans la matinée du i 5 février; mais ces promesses étaient celles d’une noble dame de France, fille d’un roi martyr ; celles du plus spirituel, du plus aimable, du premier Chevalier et d’un fils de France ; et notre confiance était telle en ces promesses, que nous n’avons jamais mis en doute que L. A. R. Madame, Duchesse d’Angoulème et Monsieur, Comte d’Artois, n’aient dès le 29 septembre, étant réunis en famille, sollicité sa Majesté de nous indemniser du séjour que nous avio is fait à St-Cloud ; que ce jour même

il aura été décidé de joindre à la croix de la Légion d’honneur un don de 2 5 mille francs; que dans la réunion du lendemain 3o septembre sur de nouvelles instances par la Princesse et les Princes, sa Majesté ignorant encore ce qui s’était passé non loin des Tuileries s’était décidée à porter le don à 5o mille francs; mais que dans la journée du i er octobre ayant appris qu’il devait pai'aître une protestation contre la légitimité de Monseigneur le Duc de Bordeaux, sa Majesté préférant aux intérêts de l’accoucheur ceux de son petit Neveu, s’est déterminée dans des vues politiques faciles à entrevoir, à rapporter l’arrêté quelle avait pris dans la soirée du 3o septembre.

On voit que notre opinion sur ce qui a dû se passer dans les trois premières réunions qui ont suivi la naissance de Monseigneur le Duc de Bordeaux, ne repose que sur des présomptions ; mais bien que nous n’ayons même en faveur de celles qui concernent les deux premières que la demande faite au roi dès le 29 septembre par Monsieur Comte d’Artois, de nous créer Chevalier de la Légion d’honneur, et que les bienveillantes indiscrétions du 3o septembre et du I er octobre, il nous semble néanmoins que nous sommes dans le vrai, pour ce qui les regarde, mais encore pour ce qui a rapport à celle du i er octobre, et nous en sommes même d’autant plus convaincu que, depuis le deux jusqu’au dix de ce mois, ayant eu occasion de rencontrer et de parler à la personne qui avait été si empressée à nous faire connaître les bonnesintentions de sa Majesté, elle fut constamment et pendant tout ce temps sur la réserve avec nous et quelle sut garder le plus profond silence sur le don de 2 5 et de 5o mille francs. Ce silence dit, ce nous

semble, bien des choses en faveur des conjectures qui concernent la réunion du 1 er octobre.

La famille Royale, en se privant de nous donner une preuve de générosité qui, à la naissance d’un Prince est non seulement de convenance mais même d’usage, devait croire ou tout au moins espérait d’atteindre le but qu’elle se proposait; cependant il n’en fut rien, car la nouvelle du don de 5 o mille francs étant passée des Tuileries dans les salons de la capitale et de ceux-ci dans les réunions des villes de province où le don a toujours été crescendo , on est resté convaincu dans toutes les classes, que la famille Royale avait fait de nous un millionnaire ; et cette conviction, quoiqu’il se soit déjà écoulé deux années depuis la naissance de S. A. R. Monseigneur le Duc de Bordeaux est encore telle aujourd’hui, qu’elle nous porte le plus grand préjudice en s’opposant à ce que beaucoup de personnes nous appellent près d’elles. « M. Deneux est trop riche, disent-elles ; nous ne « saurions comment reconnaître ses soins. »

Disons maintenant deux mots de lamalencontreuse protestation qui, datée du 3 o septembre, est parue dans les journaux anglais des 5 et 6 octobre.

C’est dans le salon de réception de Monsieur, Comte d’Artois, où l’on en parlait fort diversement, que nous en avons eu connaissance, et bien que n’étant rien moins qu’un partisan de la famille d’Orléans, nous ne pouvions croire que l’ont pût nier une grossesse qu’on avait d’autant plus surveillée que l’on craignait de se voir plus éloigné du Trône qu’on ne l’était: notre incrédulité fut cause qu’on nous remit le journal en disant : « Tenez Monsieur l’incrédule, « vous savez l’anglais, eh bien, lisez. » « Je le lis

maïs je ne le parie pas.» œ Lisez ceci, et dites-nous-en votre opinion. » Après avoir lu la protestation, nous restâmes silencieux, mais la même personne, nous ayant en quelque sorte sommé d’en dire notre avis ; cette protestation, avons-nous répondu, n’est point de M. le Duc d’Orléans, et ne peut être que l’avance d’un officieux et profond jurisconsulte.

Mais, vous ne répondez pas à la question, nous dit un grand seigneur, Duc et Pair, à qui l’émigration comme à tant d’autres n’avait rien appris, que pensez-vous de la protestation, voilà la question, veuillez bien y répondre.

Monsieur le Duc nous paraît y attacher beaucoup plus d’importance qu’elle ne le mérite ; mais comme il désire la connaître, la voici : « Que cette protestation soit l’œuvre de M. le Duc d’Orléans ou d’un officieux jurisconsulte, peu m’importe ; il ne m’en semble pas moins que beaucoup de personnes en parlent trop légèrement et loin de partager leur opinion, je regarde cette protestation comme étant une chose de la plus haute importance. Elle est pour moi un brandon de discorde jeté au milieu des partis qui divisent les.Français ; c’est en un mot une pierre d’attente dont on se servira à l’occasion.

Mais, Monsieur, vous savez que pareille chose a eu lieu en Angleterre, lors de la naissance du Prince de Galles, fils de Jacques II et qu’il n’en est rien résulté.

Si d’obliger le Roi à faire constater la légitimité de son fils et plus tard de conduire à l’échafaud plusieurs loyaux et fidèles serviteurs des Stuarts, n’est rien. Toutefois et peut-être qu’un jour à l’exemple de l’Angleterre, la protestation d’aujourd’hui, vraie ou

fausse y conduira d’autres de la famille des Bourbons.

Cette réponse faite vivement et avec humeur détermina notre interlocuteur à se porter vers d’autres personnes moins prévoyantes et surtout plus frivoles que nous.

Vers trois heures du soir S. A. R. me fit appeler. Elle éprouvait du malaise, qui avait pour cause le volume des seins et un mouvement fébrile. Je la revis à neuf heures et quoiqu’elle fût disposée à transpirer, nous la quittâmes avec l’espoir qu’elle passerait une nuit tranquille.

2 octobre. — S. A. R. malgré le volume des seins avait passé une assez bonne nuit. Il y avait eu cinq à six heures de sommeil, et pendant ce repos, une transpiration assez abondante pour obliger un changement de linge. Après cette toilette, Madame dormit encore deux heures dans la matinée, le lait commençait à s’échapper par le mamelon, et dans le courant de la journée, il coula en si grande quantité que malgré les fichus garnis de ouate, la Princesse en fut comme inondée dans son lit. Cette grande quantité de lait que perdait son A. R., nous valut à notre visite du soir des reproches assez vifs de sa part, pour nous être opposé à ce qu’elle nourrît son enfant, désir qu’elle nous avait manifesté très-vivement plusieurs fois, avant et même encore après le choix des nourrices. Le soir S. A. R. était bien ; le pouls avait repris son état naturel.

Le 3, le 4 et le 5 octobre, l’état de la Princesse fut des plus satisfaisants, quoique la quantité de lait qui coulait involontairement des seins fut toujours la même que le deux.

Le 5 dans la matinée. Madame me fit appeler pour me donner à lire dans le Moniteur , l’article suivant : « On assure que le Docteur Deneux, accoucheur de « S. A. R. Madame la Duchesse de Berry, a été assez « heureux pour rendre un important service à l’au- « guste accouchée après sa délivrance. Dans unepo- « sition analogue à celle où se trouva l’infortunée « Princesse Charlotte d’Angleterre, il a su écarter le « danger et rétablir le cours des choses, par une ma- « nœuvre habile et prompte, exécutée avec précision « et sang froid. »

Après avoir lu cet article, je priai S. A. R. de me dire si elle connaissait la personne qui l’avait rédigé.

Pourquoi cette question demanda la Princesse.

Parce qu’il me semble qu’on aurait dû me consulter, et si on l’eût fait, j’aurais pu donner quelques détails sur la position où se trouvait Madame ; détails d'autant plus nécessaires que l’accident de la Princesse Charlotte fut méconnu par son accoucheur et qu’il est encore inconnu à un grand nombre de médecins (i).

Ce même jour, à ma visite du soir, S. A. R. avant de me dire comment elle avait passé la journée, me

(i) Le lendemain ou le surlendemain, le Constitutionnel répéta cet article et y ajouta des réflexions qui me parurent inspirées par l’esprit de parti. Je lus ces réflexions de la feuille libérale en me rendant chez M. Pépin le Halleur, que je trouvai à table avec plusieurs personnes, parmi lesquelles était M. Tissot, rédacteur de ce journal. J’interpellai vivement cet écrivain qui non sans éprouver un certain embarras, voulait me prouver que ses réflexions au lieu d etre peu bienveillantes pour moi, étaient au contraire dans mes intérêts; mais peu convaincu de ses bonnes intentions, je le remer*

remit la copie d’une ordonnance du Roi par laquelle sa Majesté me nommait Médecin Adjoint de la maison d’accouchement, dite de la Maternité, en nous assurant qu’elle était très [fâchée que ce titre ne fût qu’honorifique. Au reste s’il n’est pas lucratif, ajoutat-elle aussitôt, c’est un peu de votre faute ; dans la suite, je trouverai peut-être l’occasion de vous dédommager des grands sacrifices que vous avez su faire pour moi (i).

S. A. R. a passé la journée du 6 octobre parfaitement bien.

C’est ici que j’ai à raconter un évènement que j’avais prévu depuis longtemps (2) et qui mit tout en alarme le quartier que j’habitais au pavillon Marsan ; je veux parler de ce qui est arrivé à Madame Bayart nourrice de Monseigneur le Duc de Bordeaux, et des suites que cet évènement eut pour elle.

Madame Bayart qui avait une chambre très prèsde celle que nous habitons, sortait de nous rendre une visite vers dix: heures du soir. A ce moment elle était

ciai de manière à lui faire comprendre que j’attendais de sa part, un tout autre témoignage de reconnaissance pour les soins que j’avais donnés à Madame Gougeon sa fille. Ce témoignage je l’attends encore, comme de tant d’autres personnages.

(1) Les motifs qui ont déterminé S. Ex. le Ministre de l’Intérieur à me donner ce titre, sont exposés à l’article Faculté de Médecine.

(2) Voyez plus haut ce qui s’est passé avant et après l’ac¬

couchement de Madame Bayart et ce que j’ai dit à S. A. R. Monsieur, deux jours avant la naissance de Monseigneur le due de Bordeaux. .

heureuse, sa santé était florissante et elle avait une si grande quantité de lait qu’elle continuait à nourrir son fils en même temps que S. A. R. Monseigneur le Duc de Bordeaux.

Peu après m’avoir quitté, elle descendit chez le Prince, et avant de se mettre au lit, elle prit quelques cuillerées d’un potage qu’elle trouva, dit-elle, fort amer. A peine est-elle couchée qu’elle éprouve des coliques, des maux de cœur, des envies de vomir, suivis bientôt de vomissements et de gardes-robes plus ou moins abondants. Cet état l’inquiète et lui donne des craintes. Elle réclame les soins d’un Médecin; mais on se borne, pour ne pas déranger les fentiers à lui donner de l’eau sucrée en place de thé qu’elle demandait, et M. Baron ne voit la malade qu’à sept heures du matin.

Ayant appris que Madame Bayart était très souffrante et qu’elle désirait me voir, je-me rendis près d’elle, où je trouve Monsieur Baron qui me dit avec empressement : « C’est une indigestion « qu’une infu- « sion de camomille dissipera. »

Oh! je vous assure Monsieur, dit la malade, qu’avant i de prendre ce mauvais potage, je me portais à «merveille; je n’éprouvais ni malaise, ni chaleur à « l’estomac comme celle que j’y ressens. »

Ne sachant trop à quoi attribuer une pareille indisposition, je lui demandai si avec son potage, elle n’avait pas rendu d’aliments provenant de son dîner.

« Non, non, Monsieur, me dit-elle, vous m’avez vue « bienportante en sortant de donner le sein à Monsei- « gneur; je n’ai vomi que ce vilain potage qui était « très amer et dont je n’ai pris que quelques cuille- « rées. »

Cela parait peu probable lui répondis-je ; vous venez de vomir, où sont les matières que vous avez rendues.

« Les voilà me dit M. Baron, il n’y a que des muco- « sites mêlées à de l’eau sucrée. »

Mais c’est le dernier vomissement, où est le résidu des premiers ?

Je ne l’ai pas vu, nous dit M. Baron, on s’en était débarrassé avant mon arrivée.

Mais répliquai-je, on a mis un peu trop d’empressement ce me semble à s’en défaire.

Je vous assure, Messieurs, dit la malade qu’il n’y avait que du potage et encore très peu.

C’est possible Madame, mais on devait tout au moins conserver ce qui a été expulsé de l’estomac, pour que le médecin pût voir par lui-même.

M’étant aperçu qu’il y avait dans la chambre de Madame Bayart deux personnes dont la figure dénotait le plus grand trouble à chaque question que j’adressais, soit à mon confrère., soit à la malade, qu’elles paraissaient éprouver les plus vives inquiétudes de mes investigations, qu’elles ne cessaient avec un air de crainte, d’avoir les yeux sur les nôtres pour découvrir ce qui se passait en nous, je crus, n’ayant été appelé auprès de Madame Bayart, ni par Madame la Gouvernante, ni par mon confrère, qu’il était prudent de ne pas porter mes investigations plus loin, et après avoir engagé la malade à se tranquilliser, après lui avoir dit : Soyez calme, Madame, suivez les conseils de M. Baron et dans peu d’heures, vous serez guérie, je l’ai quittée.

Toutefois, ne pouvant me rendre raison de la cause de pareils accidents survenus inopinément chez une

personne, que je sortais de voir dans un état parfait de santé, j’étais loin d’être certain que l’indisposition de Madame Bayart n’aurait pas plus de durée que celle que je venais de lui assigner, et je ne fus nullement surpris que, malgré l’usage du thé de camomille et d’autres médicaments prescrits par M. Baron, elle avait souffert toute la journée et passé une très mauvaise nuit, que les vomissements avaient continué et qu’ils existaient encore. C’était Mademoiselle sa sœur qui, arrivée de la veille, me donnait tous ces détails, et que la malade avait chargée de me prier de ne pas l’abandonner dans cette circonstance.

Vous connaissez, Mademoiselle, tout l’intérêt que je porte à Madame votre sœur, j’aurais le plus grand plaisir à me rendre près d’elle ; mais n’y étant appelé que par vous et par la malade, je crains de nuire à la nourrice.

Je vous comprends, Monsieur, mais ma sœur n’ignore pas toutes les intrigues mises en œuvre par plusieurs personnes pour l’éloigner dp berceau de S. A. R. Monseigneur le Duc de Bordeaux. Elle est même convaincue que tout ce qui se passe en ce moment est combiné depuis longtemps et qu’elle en sera la victime. Mais Dieu veuille qu’elle en soit quitte pour retourner dans sa famille, et qu’elle ne reste pas languissante, c’est tout ce que je désire.

Prenez garde à ce que vous dites, Mademoiselle ; soyez prudente et surtout n’accusez personne.

Je sais à qui je confie ma pensée et celle de ma sœur.

Quelle peut être votre pensée, Mademoiselle.

Que des personnes redoutent votre sévère probité et votre franchise.

Elles sont trop puissantes pour me craindre et d’ailleurs, grâce à Dieu, dans peu de jours, je n’aurai plus à remplir à la cour que des devoirs de convenance.

Leurs méfaits sont si grands, et vous ne le savez que trop, Monsieur, qu’elles craignent jusqu’à leur ombre. Au reste, ma sœur, à qui l’une d’elles a servi le fameux potage, s’attend à tout de leur part, et vous pouvez venir la voir, sans craindre de lui nuire comme nourrice; pour ma part, je vous supplie, Monsieur, de ne point nous abandonner.

Vous abandonner, Mademoiselle, jamais ! ma maison vous est ouverte, vous le savez, et vous y trouverez, l’une et l’autre, des personnes qui partageront vos peines ; de ce pas, Mademoiselle, je me rends auprès delà malade.

Oh! attendez un instant, Monsieur, et ne venez pas avec moi. Si l’on découvrait que je suis chez vous, ou si nous arrivions ensemble chez ma sœur, on dirait que nous conspirons.

Peu m’importe, n’ayant plus à craindre de nuire à la nourrice, rien ne m’empêchera de vous accompagner chez Madame votre sœur; mais je vous prie de croire que c’est à titre d’ami et non comme médecin.

Je suis confuse de vos bontés, et ma sœur ne vous sera pas moins reconnaissante que moi de votre visite.

Ayant été de suite chez Madame Bayart, j’y trouvai MM. Baron, Dupuytren et certaines personnes du berceau, car elles ne désemparaient pas de sa chambre quand la faculté y était, et l’une d’elles, sur* tout lorsque nous y étions, ne manquait jamais de s’y rendre. La malade après m’avoir remercié de

prendre part à sa situation, me dit qu’elle n’avait pas eu un instant de repos, que les vomissements avaient continué, qu’ils reparaissaient chaque fois qu’elle prenait de son infusion de camomille, et que l’estomac ne rejetait autre chose que cette boisson. En effet ayant été témoin d’un vomissement, on ne put découvrir dans le vase autre chose que le thé mêlé à un peu de mucus. La malade avait de plus que la veille de l’altération, la figure assez animée, un peu de rougeur à la langue, elle se plaignait toujours d’éprouver de la chaleur dans l’estomac ; mais il n’était pas douloureux même en le comprmiant, enfin il y avait de la fièvre ; et comme au moment où jè suis entré dans la chambre, les médecins à qui la malade avait témoigné le désir de donner à téter à son fils, parce qu’elle souffrait beaucoup du gonflement des seins, étaient à se demander s'ils pouvaient le lui permettre ; une des dames présentes, me soumit la question suivante : « Croyez-vous, Monsieur, qu’on « puisse permettre à Madame Bayart de donner le « sein à son enfant. »

Madame, lui répliquai-je, n’étant ni mé zrjn des enfants de France, ni chargé de soigner la SL.nté des nourrices, vous me permettrez de ne point répondre à cette question.

Mais, dit M. Baron, nous ne serions pas fâché de connaître votre opinion.

Mes chers confrères, repartis-je, ma responsabilité cesse, la vôtre commence ; je ne puis la partager sans ordres supérieurs. C’est peut-être un excès de prudence de ma part, mais vous ne pouvez le trouver mauvais. A vous, Messieurs, appartient le débat et à moi de me récuser et je me retire.

Dès la veille, j’avais appris vers midi qu’il était bruit dans tout le château que Madame Bayart n’avait plus de lait (i). D’où partait ce bruit, ci ce n’est du berceau ? ce n’était pas bien sûrement MM. Baron, Dupuytren, ni même M. Bougon, et encore moins l’accoucheur, qui n’ignorait pas plus que ses confrères que ce bruit était de toute fausseté. Certaines personnes avaient seules intérêt à le faire répandre et quelles pouvaient être ces personnes : si ce n’est celles qui avaient le projet de l’éloigner du berceau?

Quoi qu’il en soit, dans le courant de la soirée du même jour, j’acquis la certitude qu’on était parvenu à convaincre sa Majesté et tous les Princes que Madame Bayart n’avait pas une goutte de lait dans les seins. Qui donc avait pu les tromper ? Rien assurément ne s’y opposait, et partout ailleurs, on n’aurait pas manqué de le faire ; mais à la Cour, rien ne se passe comme dans le monde, et les princes qui préfèrent la vérité aux mensonges des courtisans sont rares. Un Duc de Berry allait, et dans cette circonstance aurait été au devant d’elle. Il n’eût pas manqué de s’assurer s’il était vrai que la nourrice n’eût plus de lait, et de donner des ordres pour qu’une enquête eût lieu sur la cause de l’accident qu’elle avait éprouvé si inopinément, ce bon Prince n’existait plus. Le bonheur d’avoir un petit-fils avait probablement fait oublier à Monsieur, Comte d’Artois, ce queje lui avais dit une dizaine dejours plus tôt et répété jusqu’à trois fois, que Madame Bayart serait choisie à l’una-

(i) Madame Bayart, malgré les vomissements, etc.,etc., avait à cette heure les seins tellement gonflés que je lui donnai le conseil d’en diminuer le volume au moyen de la pompe à sein.

nimité, mais qu’elle ne serait pas longtemps nourrice. Sa Majesté avait trop d’affaires ou peut-être se rappelait-elle d’avoir été trompée l’an dernier sur le compte de la nourrice de St Clcud, pour prendre intérêt à une autre.

D’ailleurs, Louis XVIII est essentiellement égoïste et ingrat, par politique (i). S. A. R. Madame la Duchesse d’Angoulême, toute préoccupée d’avoir un neveu, n’aura pu croire qu’on pouvait la tromper.

Quant à son A. R. Madame la Duchesse de Berry elle était encore trop jeune, trop peu au courant des intrigues de la cour pour entrevoir le but réel de ce qui se passait. Monseigneur le Duc de Berry qui n’aimait pas les courtisans avait toujours pris grand soin de les éloigner d’elle, et c’est peut-être un tort qu’il a eu, car après sa mort, avant d’avoir l’expérience nécessaire pour découvrir tout le savoir faire des intrigants, S. A. R. a dû être souvent la dupe de leur prétendu dévouement ; et pour ce qui concerne Madame Bayart, je ne mets pas en doute qu’on l’ait indignement trompée.

Dès qu’on était parvenu à induire en erreur la famille Royale et à la convaincre que Madame Bayart n'avait plus de lait, pour atteindre le but qu’on se proposait, il ne restait plus qu’à se procurer une nourrice. Avait-on prévu l’évènement ? tout le fait présumer; car au lieu de remplacer Madame Baya il par une des dames qui avaient été désignées par les facultés réunies et acceptées de la Princesse, de Monsieur, Comte d’Artois, etc., etc., pour être mises aux retenues avec Madame Bayart, une nourri ce inconnue

( i) On doit se rappeler les services que Madame Bayart a rendus au péril de sa vie en 18 r 5 à la cause de Louis XVIII.

à toutes les facultés est arrivée aux Tuileries à point nommé.

D’où venait cette femme ? qui est-elle ? quel est son âge? Combien a-t-ëlle nourri d’enfants et combien de temps les a-t elle nourris ? Quelles sont les qualités de son lait ? est-il abondant? enfin quelles sont ses mœurs etc. etc? personne n’en sait rien. Aucun membre de la faculté du Roi et de S. A. R. Madame la Duchesse de Berry n’a été consulté avant de lui confier la vie et la santé du jeune Prince. Peut-être même que M. Baron ne le fut pas. D’ailleurs, ayant appris à connaître les personnes à qui il avait à faire, préférait-il alors, comme tous les médecins de Cour, laisser aller les choses comme elles pourraient, plutôt que d’avoir à lutter continuellement, et de courir les risques d’être disgracié (i).

Néanmoins, cette nourrice que përsonne ne connaissait, donna le sein au Prince et ce ne fut qu’après avoir été mise en charte privée, tant que Madame Bayart est restée aux Tuileries, que les personnes étrangères au berceau ont pu la voir.

Cette nouvelle venue, pour les gens du monde et beaucoup de médecins, devait être une bonne nourrice, que néanmoins un médecin accoucheur expérimenté se garde bien de choisir. Elle était d’une assez belle taille, d’une constitution molle et lymphatique qui lui donnait une apparence de force qu’elle n’a-

(>) Parmi tous les médecins de la Cour que j’ai été à même d’y voir pendant quatre années, MM. Hallé, Lucas, Alibert et Dupuytren ont été les seuls qui y aient conservé la dignité. Alibert, toutefois, y était considéré plutôt comme homme d’esprit que comme grand médecin, Portai y est arrivé avec sa vieille expérience en médecine et du monde, il y est resté ce qu’il avait toujours été partout.

vait réellement pas. Bien certainement elle avait dépassé l’âge que doit avoir une bonne nourrice. Sa figure qui n’offrait rien de remarquable en beauté ni en laideur, était sans expression. Son teint n’était rien moins que frais et annonçait plutôt celui d’une personne qui portait en elle une maladie organique des voies digestives, que celle d’une personne en bonne santé. Son lait devait être abondant et peu nourrissant. Quant à ses facultés physiques et morales, les unes et les autres étaient engourdies sous une grande quantité de graisse de mauvaise nature.

Telle m’est apparue cette nourrice qui a succédé à Madame Bayart. Cette femme était trop nulle pour donner des craintes, et pour porter ombrage à aucune de toutes les personnes qui faisaient partie du service du jeune Prince. Elle n’a réellement été connue que des personnes du berceau (i) et Madame Bayart a toujours conservé le titre de nourrice de Monseigneur le Duc de Bordeaux dans le monde et à la Cour, ainsi que Monsieur, Comte d’Artois, a daigné lui dire quand elle prit congé de S. A. R. « A a vous seule, Madame Bayart, appartient le titre de nourrice du Duc de Bordeaux.

On se rappelle que nous avions quitté Madame Bayart vers sept heures du matin, et lorsque les médecins, après environ trente heures de l’invasion des accidents, discutaient s’ils pouvaient lui permet-

(i) Cette femme est morte daus un village de Rosny, environ deux ans après avoir quitté les Tuileries, d’une péritonite déterminée par un squirrhe, ou plutôt par un kyste séreux (hydropisie enkystée), d’un volume aussi considérable que celui d’un gros melon. (Note ajoutée après avoir assisté à l’ouverture du cadavre de cette nourrice qui se nommait Cotty.

tre de donner le sein à son enfant. J’appris vers onze heures qu’ils crurent prudent de lui conseiller de n’en rien faire quoiqu’elle eût les seins très gonflés, et qu’elle en souffrit beaucoup. Le thé de camomille avait été continué, et comme chaque fois que la malade en prenait, les vomissements survenaient, elle me fit demander par Mademoiselle sa soeur, si elle pouvait prendre d’autres boissons.

Ayant conseillé de prendre une infusion de tilleul édulcorée avec le sirop de limons et de l’eau sucrée à laquelle on ajouterait un peu de fleur d’oranger, Mademoiselle Eugénie, qui connaissait toute la surveillance qu’on exerçait sur elle et sur moi, sans faire part de qui elle tenait ces conseils, fut de suite chez un apothicaire du voisinage, et munie de sirop de limons et d’eau de fleur d’oranger, dit en entrant chez Madame sa sœur, « votre thé de camomille vous « fait toujours vomir, je ne veux plus qu’on vous en « donne ; vous prendrez de l’eau sucrée avec un peu « d’eau de fleur d’oranger, et une infusion de tilleul « avec du sirop de limons. »

« Je le veux bien, répliqua la malade, mais je veux aussi que ce soit toi qui prépare ces boissons et qui me les donne. »

La surveillante fut si surprise du toit d’autorité que prenait Mademoiselle Eugénie, et de la réflexion de la malade qu’elle n’osa répliquer, et dès qu’on eut cessé l’usage de l’infusion de camomille, les vomissements ne reparurent plus ; mais la fièvre persista de même que chez toutes les nourrices qui ont encore une grande quantité de lait, lorsqu’on leur enlève brusquemeut leur nourrisson.

Sans nul doute, MM. Baron et Dupuytren, ne

pouvaient avoir l’intention, malgré le bruit répandu que Madame Bayart n’avait plus de lait, de la mettre dans le cas de ne pouvoir nourrir son fils. Quels mo tifs avaient-ils pour s’opposer aux désirs de la malade? je l’ignore, car je ne puis croire qu’ils aient, pas plus que nous, partagé les craintes qui ont tourmenté Madame Bayart et sa sœur tant que les vomissements ont continué.

Quoi qu’il en soit, Mademoiselle Eugénie, étant venue me dire vers trois heures et demie de l’aprèsmidi, que Madame sa sœur, n’avait point eu de vomissements depuis plus de deux heures, que les nouvelles boissons passaient très-bien, mais que les seins étaient pleins et si douloureux, qu’elle était tentée, quoiqu’il y eût toujours de la fièvre, de lui donner son enfant ; et si vous le permettez, ajouta-telle, je suis seule pour le moment près de ma sœur, je profiterai de l’absence de mes Argus pour le faire.

Courez bien vite lui dis-je, prenez votre neveu, donnez-le à sa mère et vous la guérirez de sa fièvre. En toute autre occasion, par prudence, j’aurais fait vider les seins en partie, au moyen d’une pompe avant de faire téter l’enfant, mais les circonstances ne le permettaient pas. L’enfant fort, téta copieusement, il en fut quitte pour avoir quelques coliques et plusieurs gardes-robes.

Le soir même, les Médecins trouvèrent Madame Bayart sans fièvre et comme elle continua à donner le sein à son enfant, dès le lendemain matin, elle était si bien, qu’elle aurait pu le donner au Prince, mais on avait décidé de la sacrifier et elle le fut.

Peu de jours après cet évènement, Madame Bayart partit avec son fils pour Armentières.

Revenons maintenant à ce qui concerne S. A. R. Madame la Duchesse de Berry. Le sept octobre elle était très-bien, le lait coulait toujours en grande quantité ; néanmoins et malgré que cette espèce de perte eût lieu jusqu’au douzième et treizième jour des couches, l’état de la Princesse était si satisfaisant que contre les usages de la Cour elle me permit de quitter les Tuileries, à condition toutefois de continuer à la voir deux fois le jour. J’avais un trop grand désir de retourner chez moi pour ne pas profiter de la permission. Je fis donc mes dispositions dans le courant de la journée du io pour quitter le pavillon Marsan, où le Roi depuis la naissance de Monseigneur le Duc de Bordeanx, était venu deux fois auprès de la Princesse, sans que nous Payons vu et sans nous avoir fait dire comme autrefois lorsqu’il se rendait près d’elle à l’Elysée Bourbon qu’il aurait plaisir à nous voir.

Vers dix heures du soir, après avoir vu S. A. R. et ayant pour compagnon de voyage mon bon ange, je m’acheminai vers la rue de l’Université avec un si vif plaisir de pouvoir abandonner une chambre située au centre des plus noires intrigues (i) que quand je mis le pied sur le trottoir dupont Royal, je dis il m’est donc permis de respirer tout à mon aise, et que quand je fus chez moi, je m’écriai: Ah! tune sais, mon amie, combien je uis heureux! J’éprouve un bonheur indicible, inconnu pour moi depuis la mort

(i) C’est au dessous de la chambre que j’habitais que s’est tramée toute l’intrigue qui ne tendait rien moins qu’à nous réduire au rôle de matrone, et en face de cette chambre que s’est passé l’évènement qui a éloigné du berceau de Monseigneur le Duç de Bordeaux, la Jeanne-d’Arc du Nord.

de mon excellent Prince, je sens à la manière dont je respire, que je suis rendu à la liberté.

Et moi, dit mon amie, crois-tu que je sois moins heureuse de te voir au milieu de ceux que tu appelles tes vieux amis ? (i) »

Avec eux, mon bon ange, on supporte plus facilement, on oublie même les peines de la vie ; on devient meilleur et l’on acquiert des connaissances sans lesquelles on ne parvient point à se faire une réputation et conséquemment, ni à l’honneur ni à la fortune.

c La tienne a son mérite, ce me semble. Ne jouis-tu pas d’une grande et belle réputation ? n’es-tu pas au premier rang des accoucheurs de France et comblé d’honneur ? que désires-tu donc encore ?

« Les honneurs, mon bon ange, exigent de l’aisance. 3

a Elle viendra mon ami. La Princesse, malgré toutes les intrigues, te rend justice. »

« Ajoute donc que mon bon Prince revit dans son fils; que comme lui, il sera bon, bienfaisant et juste. » « Tu l’auras pour soutien dans ta vieillesse. »

« Qu’il soit celui de mon bon ange, si la fortune continue âme délaisser, voilà ce que je désire.

a Eh bien! reprends donc tes goûts simples, modestes et d’étude, sois heureux, et je le serai. »

« Je n’ai pas besoin que tum’enpries, je t’assure.» « Tu n’y es que trop enclin, n’est-ce pas mon bon ? « Toujours soumis à mon bon ange, j’aime à suivre ses conseils.

« Je reconnais bien là celui que je me plais à appe-

(1) Nous étions alors dans mon cabinet qui était tout entouré de nos livres.

1er mon bon ; je lui sais bon gré de sa soumission. Bonsoir mon bon, dors bien.

Lorsque nous eûmes quitté les Tuileries, S. A. R. comme dans ses précédentes couches et sans que nous ayons été obligé de lui en faire ressouvenir resta au lit jusqu’au quinzième jour inclusivement. Le seizième, elle se mit sur la chaise longue, qu’elle conserva jusqu’au 21 , et le 22 la Princesse ayant repris dans son intérieur ses habitudes d’étude et de travail, nous avons pris congé d’elle le 23 pour aller passer quelques jours dans l’ancienne province de Picardie au sein de notre famille, et au milieu de nos bons amis de la ville d’Amiens, avant d’entreprendre une chose que tout nous présageait devoir être pénible et de longue haleine surtout, celle de réparer la perte que nous nous avions faite de presque toute la belle clientèle dont nous jouissions lorsque nous fûmes appelé à donner des soins à S. A. R. Madame la Duchesse de Berry.

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