DUC DE BORDEAUX
Toute cette troisième et dernière partie est reproduite, je le répète, sans y changer une virgule ; c’est Deneux qui parle, depuis le commencement jusqu’à la fin, et lorsqu’il y a des renvois ou qu’on fait allusion à d’autres passages, c’est au restant du manuscrit qu’ils se rapportent. Ainsi Deneux commence le récit delà quatrième grossesse, qui va suivre, par l’indication de ce qui est arrivé à la fin de la troisième en 1819.
NAISSANCE
DE
m gr le duc de bordeaux
On se rappelle 'que nous avons quitté l’Elysée- Bourbon, le 9 octobre; mais S. A. R. en prenant congé d’elle, nous ayant dit : « Monseigneur a fort à « cœur que je devienne grosse promptement ; j’ai « aussi le plus grand désir de remplir ma promesse « qui, cette fois, je l’espère, doublera vos actions ; « vous viendrez donc me voir tous les jours jusqu ac près mon retour de couche, et ensuite tous les di- « manches, moins pour me faire votre cour que pour « surveiller ma santé. »
Nous continuâmes nos visites journalières jusqu’en novembre, le retour de couche ayant eu lieu dans les derniers jours d’octobre était complètement terminé le 3 novembre. Il s’était bien passé. Après le 4 de ce mois, nous ne visitâmes plus la Princesse que tous les huit jours.
Pendant les mois de novembre et décembre, elle continua à jouir d’une excellente santé ; l’époque de
novembre commença le 28 et celle de décembre, le même jour; chacune d’elles a duré cinq jours.
En janvier 1820, S. A. R. n’éprouva aucun dérangement dans sa santé, mais le dimanche, 3 o de ce mois, la Princesse nous ayant appris que les règles étaient en retard de quarante-huit heures, qu’en outre elle avait des maux de reins et des coliques comme d’habitude, en pareille circonstance nous l’engageâmes à se ménager, à rester au lit plus longtemps, et dès cejour, nous continuâmes à lui rendre visite tous les matins, vers onze heures, afin de surveiller ce qui adviendrait.
Le dimanche six février, étant dans le salon du Prince, avec nos confrères, les officiers de sa maison et plusieurs de ses aides de camp qui, comme nous, attendaient le moment de faire leur cour à S. A. R., Monseigneur le duc de Berry me fit dire de me rendre seul dans sa chambre ; après y avoir été introduit par son valet de chambre chargé de nous prévenir, le Prince me dit: « Nous sommes toujours dans « l’attente, mon cher Deneux, j’espère que ma femme « est grosse, qu’en pensez-vous?
Nous n’avons encore qu’un retard de huit à dix jours, Monseigneur, sans aucun autre symptôme de grossesse ; cependant, comme la Princesse n’a point éprouvé de trouble dans sa santé depuis son accouchement dernier, que depuis la fin d’octobre, il s’est passé deux époques qui ont eu, après le retour de couche, un cours régulier, que la troisième grossesse est survenue vers la troisième époque après la fausse couche, nous sommes porté à croire que le retard actuel est dù à une grossesse et c’est parce que nous l’espé-
rons, que nous avons engagé S. A. R. à prendre quelques précautions.
Vous croyez donc que ma femme est grosse?
J’en ai d’autant plus l’espoir, que nous nous trouvons, pour ainsi dire, dans les mêmes conditions où nous étions, lorsque survint la troisième grossesse, et qu’aucune cause ne peut expliquer le retard, si ce n’est une nouvelle grossesse.
Vous n’avez pas encore vu ma femme aujourd’hui
Non, Monseigneur.
Vous la trouverez-bien, j’espère, elle n’a plus de coliques.
Quoique S. A. R. n’ait plus ni douleurs de reins, ni coliques, (ce que nous savions depuis quelques jours) il n’en faut pas moins continuer à s’observer.
Monseigneur après avoir dit: « nous serons sages , mon cher Deneux » se rendit au salon où nous le suivîmes etaprès sa réception nous vîmes la Princesse qui nous assura être comme la veille, sans douleurs de reins, ni coliques. Néanmoins, nous l’engageâmes à prolonger le séjour du lit, à rester peu debout, à ne faire aucun effort et à n’aller aux Tuileries que quand elle y serait appelée par ses devoirs.
Toute la semaine suivante se passa bien, malgré quelqueslégersmalaises, du dégoût et quelques maux de cœur qui vinrent se joindre à l’absence des règles ; et comme ces nouveaux symptômes augmentaient nos espérances, ils nous rendirent plus exigeant, car nous étions bien déterminé à prendre, pendant cette grossesse, les précautions qui nous avaient si bien réussi dans la dernière ; mais pour atteindre notre but, il était nécessaire d’en instruire Monseigneur le duc de Berry,'que nous n’avions pas vu depuis huit jours.
Le dimanche treize février, nous nous rendîmes à l’Elysée-Bourbon, vers dix heures du matin avec l’intention d’obtenir une audience particulière du Prince, pour le mettre au courant de la conduite que nous nous proposions encore de tenir pendant cette nouvelle grossesse. Ayant fait demander cette audience aussitôt notre arrivée, à dix heures et quart, le Prince donna des ordres pour qu’on nous fît entrer seul dans sa chambre oti se passa l’entretien suivant.
Eh bien! ma femme a des dégoûts, des maux de cœur, et je la crois grosse, mon cher Deneux.
Sans en avoir la certitude, nos espérances sont aujourd’hui bien plus grandes, Monseigneur ; et c’est ce qui m’a fait prier S. A. R. de me donner un instant d’audience, afin de lui faire part de la conduite que je me propose de suivre pendant cette grossesse.
Quels sont donc vos projets ?
De prendre les mêmes précautions que nous avons prises pendant la dernière grossesse.
Vous serez donc toujours intraitable.
Toujours, Monseigneur, ou tout au moins jusqu’à ce que L. A. R. aient deux Princes, car un seul ne suffit pas.
Vous n’allez pas j’espère, exiger que ma femme cesse de monter en voiture dès aujourd’hui ?
J’en demande pardon à Monseigneur, la prudence veut que Madame y renonce dès ce moment.
Comment, dès aujourd’hui ?
Oui, Monseigneur,
Mais c’est impossible.
Pourquoi donc, Monseigneur ?
Parce que si ma femme ne monte plus en voiture,
tout le monde va dire qu’elle est grosse et je serai obsédé de questions, de compliments, de félicitations.
Si Monseigneur regarde tout cela comme un malheur, il sera tout au moins facile à supporter.
Cela vous plaît à dire, et si par hasard ma femme n’était pas grosse, viendraient ensuite les compliments de condoléance bien plus pénibles.
Attendez qu’il y ait au moins deux mois de passés.
Monseigneur, j’ai tout lieu de croire que la conception est survenue immédiatement après l’époque de décembre, et que par conséquent y ayant environ six semaines de grossesse, il est urgent de supprimer la voiture.
Que craignez'vous donc en cë moment ?
Je crains une fausse-couche, accident qui n’arrive que trop souvent de six semaines à deux ou trois mois de grossesse.
Permettez tout au moins, pour aujourd’hui, que ma femme qui doit aller dîner aux Tuileries, s’y rende en voiture, je vous promets que nous n’irons qu’au pas.
Comme il était l’heure de la réception et que le Prince se disposait à s’y rendre, nous lui répondîmes qu’avec ces précautions, nous y consentions, mais seulement pour aujourd’hui.
Nous le suivîmes au salon où nous attendait une chose à laquelle nous étions d’autant moins préparé, que si nous en eussions eu quelques soupçons, l’entretien que nous venions d’avoir, les aurait complètement dissipés. Voici ce qui nous arriva.
Le Prince qui, pour éviter les compliments et les questionneurs, toujours indiscrets, venait de fious
témoigner ses craintes que la grossesse ne fût rendue publique avant le deuxième mois, après avoir parlé à toutes les personnes venues pour lui offrir leurs hommages, quitta le salon sans qu’il eût dit un mot de l’état de la Princesse, pour se rendre au déjeuner.
Déjà il avait traversé l’antichambre qui précédait le salon, lorsque revenant brusquement sur ses pas, il y rentra ayant l’airmécontent de soi-même et d’une personne qui a oublié de dire une chose très-importante.
A peine avait-il franchi la porte, que s’adressant à moi, il me dit en présence de tout le monde, avec la plus grande vivacité et un ton annonçant qu’il voulait être obéi: <t à onze heures (et il était alors dix « heures et demie) je serai chez ma femme ; vous « viendrez seul m’y trouver, cette fois-ci : je ne veux « que de vous. »
Cette injonction, qui faisait connaître tout à la fois une nouvelle grossesse, et le peu de confiance que le Prince avait en son médecin et en son chirurgien, m’étonna et me jeta dans une si grande surprise, que je pus à peine lui adresser la question suivante :
Pourquoi donc, Monseigneur, priver mes collègues de m’accompagner auprès de S. A. R.? leur dévouement n’est pas moins grand que le mien, et il vous est connu.
Quand vous êtes seul, ma femme vous dit tout ce qu’elle éprouve ; dans les grandes réunions, et même lorsque vous n’êtes que vous trois, elle ne dit jamais rien de ce qu’elle ressent.
Je vous en prie, Monseigneur, permettez à mes confrères de m’accompagner près de S. A. R.
Cette fois, vous dis-je, répliqua tout aussi vive-
ment le Prince, et du même ton qu’il venait de le faire, cette fois-ci, vous dis-je, je ne veux ni de ceuxci , en désignant de la main mes deux collègues, ni des médecins de la cour , je ne veux que de vous.
De grâce, Monseigneur, soyez assez bon pour ne pas me priver des conseils de mes confrères ; nous n’avons pas encore de Prince, et la responsabilité est trop grande pour la supporter seul.
Vous voilà encore avec votre responsabilité, vous ne sortez pas de là.
Je n’ai appris que trop à mes dépens, combien elle est pesante.
Eh bien que demandez-vous ? Vous avez toute ma confiance et celle de ma femme, que désirez-vous ? Je vous promets qu’on suivra vos conseils, qu’on ne s’en écartera point durant toute la grossesse, et je vous en donne ma parole. Vous monterez seul chez ma femme.
La promesse du Prince, nous interdisant toute réplique; notre réponse fut, qu’à des ordres, nous ne savions qu’obéir.
Resté seul au salon, nous avons pu, en attendant l’heure de nous rendre auprès de la Princesse, réfléchir sur ce qui venait de sepasser et ce n’est qu’après quelques minutes de réflexion sur les divers motifs qui avaient pu déterminer S. A. R. à prendre une pareille décision, que nous nous sommes rappelé ce qui s’était passé à la consultation du io février 1819, présidée par le Prince, et ses réflexions du lendemain onze heures, pendant notre visite (1) ; que les conseils dictés dans la consultation du 14 mars, se trouvant en
(i) Voir la page 899 (du manuscrit).
opposition, avec ceux donnés en février, n’avaient point échappé à la sagacité du Prince et de la Princesse, quoiqu’ils n’en eussent rien dit d’abord ; que probablement, ils s’étaient aussi souvenus que nous avions refusé de signer celle du 3 o avril et soutenu contre leurs désirs, contre l’opinion de nos deux collègues, contre celle de tous les membres de la faculté du Roi, que la Princesse n’accoucberait pas pour la St- Louis, mais vers le 20 septembre ; en outre, il nous vint en mémoire que pendant les suites du dernier accouchement, quoique la Princesse fût parfaitement bien, le vieux courtisan Portai, premier médecin et tous les autres membres delà faculté du Roi, avaient jugé à propos de se réunir aux membres de la faculté de L. A. R. et que pendant les huit jours qu’avaient duré leurs visites à l’Elysée-Bourbon, où les deux principaux habitants vivaient dans leur intérieur en bons bourgeois, il avait été facile pour nous de voir combien cette réunion de médecins, dont la moins nombreuse était de six, leur déplaisait, et leur causait même tant d’ennui, qu’ils l’avaient surnommée la bande noire ; enfin nous rappelant que nos prédictions à l’égard de la nourrice ayant été aussi justes que celles sur le terme de la grossesse, et que, s’étant passées sous les yeux du Prince et de la Princesse, elles n’avaient pu manquer d’être remarquées par eux, nous avons conclu de toutes ces choses, que pour prévenir de nouveaux conflits entre nous, nos collègues et tous les membres delà faculté du Roi, L. A. R. avaient décidé entr’elles, que nous serions seul chargé de donner des soins à la Princesse pendant cette nouvelle grossesse ; que le Prince s’était chargé de nous faire connaître cette
décision, mais qu’ayant oublié de le faire pendant l’audience qu’il nous avait donnée, il ne s’en souvint qu’après être sorti du salon où il rentra, et que, tout préoccupé de réparer cet oubli, il ne pensa point que ce qu’il allait nous dire en présence de tant de monde, rendrait publique la nouvelle grossesse.
Quoi qu’il en soit de nos présomptions bien ou mal fondées, pour nous rendre raison d’une conduite qui mettait le Prince en opposition avec lui-même, nous regrettions et nous regretterons toute notre vie que Monseigneur ait pris un pareil moment pour nous faire connaître ses intentions par trop bienveillantes pour nous, et par trop humiliantes pour nos deux collègues; et nous ne mettons nullement en doute que s’il eût survécu à ce jour néfaste, sa bonté ne l’eût porté à effacer tout souvenir d’un procédé qui a dû être bien amer pour mes confrères et surtout pour le bon M. Guérin.
A onze heures, nous étions le seul membre de la faculté qui fût auprès de la Princesse où le Prince était depuis quelques instants. On ne dit rien de ce qui venait de sê passer, mais il nous a paru que la Princesse en était instruite, et Comme elle détestait les grandes réunions médicales, nous avons cru entrevoir qu’elle était très-satisfaite de n’avoir plus à les redouter et de pouvoir parler librement de ce qu’elle éprouvait, ce qui, comme le Prince l’avait remarqué, n’avait pas lieu dans les grandes réunions et même lorsque MM. Guérin et Bourgon m’accompagnaient près d’elle.
Ce jour qui avait commencé par nous Contraindre à faire taire notre susceptible délicatesse pour obéir à l’injonction du Prince et qui ne tarda pas à mettre
en jeu notre vive sensibilité pour nous jeter ensuite dans les plus noires réflexions, avant-coureurs de l’affreuse catastrophe qui devait le terminer, ce jour, dis-je, après que la Princesse nous eût donné l’assurance que les malaises, les dégoûts existaient touours ; que ce matin, les envies de vomir avaient été plus fortes et persisté plus de temps ; nous nous sommes entretenu avec L. A. R. des précautions qu’il était urgent de prendre. La voiture, les réceptions qui obligeaient la Princesse à rester longtemps debout, la danse, les efforts, les visites aux Tuileries dont les escaliers ne devaient être montés, ni descendus à pied ; les spectacles, etc., etc., ne furent point oubliés, et à l’occasion de cette énumération le Prince dit :
Tu vois Caroline, qu’il n’oublie rien ; il est tout aussi intraitable cette année que l’an dernier, et il le sera, dit-il, jusqu’à ce que nous ayons deux Princes, car un ne suffit pas à ce mauvais Picard.
Après avoir répondu à Monseigneur qu'il connaissait comme moi le proverbe, qui n'a qu’un enfant n’en a pas, j’allais prier la Princesse de me dire ce qu’elle comptait faire aujourd’hui dimanche gras, lorsque le Prince lui adressa la question suivante.
Que ferons-nous ce soir Caroline ?
Ayant, bien entendu, gardé le silence, nous observâmes la Princesse qui semblait avoir besoin de réfléchir et qui peut-être réfléchissait sur cette question, avant que d’y répondre; mais le Prince lui ayant demandé de nouveau ce qu’ils feraient ce soir, elle lui répondit d’un air très-préoccupé :
Bah ! mon ami, c’est aujourd'hui dimanche 13 ;
les dimanches i 3 ne sont point heureux pour nous , nous passerons la soirée ici.
En ce cas, répliqua le Prince, en sortant de chez le Roi, nous reviendrons ici et nous y passerons la soirée.
La réflexion de la Princesse sur les dimanches i 3 , en me rappelant qu’elle était accouchée de M 1Ie première, un dimanche, treize juillet, et que la faussecouche était survenue le 1 3 septembre, me consterna au point que Madame s’en aperçût et que je pus à peine dire : au moment où j’avais la pensée de prier L. A. R. de vouloir bien me faire connaître leurs projets pour aujourd’hui, Monseigneur ayant demandé à Madame ce qu’elle comptait faire ce soir, il ne me reste qu’à témoigner à L. A. R. ma reconnaissance de la décision qu’elles viennent de prendre ; il fait assez froid ; les salles de spectacles sont chauffées il est vrai ; mais en sortant, on peut s’enrhumer, et un catarrhe à l’époque où nous sommes de la grossesse, est une chose fâcheuse, en ce que les efforts de la toux déterminent souvent une fausse-couche.
Eh bien ! mon ami, reprit la Princesse, nous passerons la soirée ici, ce sera plus sage et plus prudent.
Après cette assurance, je pris congé de L. A. R. convaincu qu’elles reviendraient à l’Elysée-Bourbon, vers huit heures du soir. Quel motif ont eu L. A. R. pour changer de projet, et surtout la Princesse, qui en parlant des dimanches i 3 était pensive, et semblait avoir le pressentiment que ce dimanche i 3 février, serait pour elle et pour la France un jour de deuil et de tristesse? Préférant l’ignorer, je n’ai point cherché à le pénétrer.
En quittant l’Elysée-Bourbon j’étais triste, ré-
veur, sans néanmoins avoir la moindre idée que je venais de voir le Prince pour la dernière fois, mais parce que la réflexion de la Princesse sur les dimanches i 3 , était toujours présente à ma pensée. Cette réflexion m’avait d’autant plus fortement frappé que depuis quelque temps je me trouvais, sans pouvoir m’en rendre raison, dans un état si grand d’excitation, qu’il me contraignit à suspendre des recherches que j’avais très à cœur de terminer, à abandonner mes vieux amis les médecins, pour en prendre de moins graves et de moins sérieux.
Néanmoins tout en variant nos lectures, nous sommes resté sous l’influence de cet état de surexcitation pendant une partie du mois de décembre 1819, tout le mois de janvier 1820, que les piqueurs, à l’exemple des anciens sicaires de la Judée, exerçaient leur adresse dans les rues de Paris, et nous y étions encore dans la matinée du i 3 février ; mais, ce jour, cet état ne fit qu’augmenter et devint tel dans la soirée, que distrait au dernier point, nous ne pouvions nous souvenir à la fin d’une page de ce que nous avions lu au commencement, et à diverses reprises, il nous est arrivé d’en recommencer la lecture jusqu’à trois ou quatre fois.
Cela Venait de nous arriver vers onze heures et quart du soir, lorsque croyant entendre un bruit sourd, comme si quelqu’un en prenant des précautions pour se garantir de tomber, venait de choir dans le salon attenant à notre cabinet, nous fit sortir un peu de cet état si singulier que nous ne savons quel nom lui donner ; mais restant convaincu qu’il y avait quelqu’un dans cette pièce, quoiqu’il n’y eût à cette heure dans la maison que moi qui put être debout,
nous nous y rendîmes et à l’effet de nous en assurer, nous remuâmes tous les fauteuils l’un après l’autre. Certain qu’il n’y avait personne, après ces recherches nous allâmes reprendre notre lecture.
A peine avions-nous lu une page ou deux, qu’un bruit pareil au précédent eut encore lieu vers le même endroit, et comme nous n’avions pas examiné s’il n’y avait rien sous le canapé, nous laissâmes encore notre lecture pour aller faire un nouvel examen de cette pièce ; après avoir déplacé une seconde fois tous les meubles, visité tous les coins et recoins infructueusement, nous crûmes devoir passer dans l’antichambre et de là dans une chambre à coucher, où après des recherches toutes aussi exactes et aussi infructueuses, nous revînmes au cabinet, nous disant : nous ne rêvons pas cependant : nous sommes bien éveillé, et bien certainement nous avons entendu un bruit tout particulier.
Mais au moment d’y mettre le pied, tout en faisant ces réflexions à part nous, un horrible bruit de roulement partant de la rue de l’Université sur laquelle nos croisées donnaient, se fit entendre avec tant de force, qu’il nous donna l’idée de troubles, et nous fit dire : Eh mon Dieu! est-ce qu’il y aurait du bruit dans Paris ? Courir et ouvrir une croisée, fut l’affaire d’un instant ; mais n’ayant vu qu’un grand nombre de voitures qui se pressaient ou se croisaient plus ou moins rapidement, elles nous rappelèrent que nous étions au dimanche gras ; qu’il était l’heure de la sortie des spectacles, du bal masqué, et nous ne pensâmes nullement que ce grand mouvement pût avoir d’autre cause.
Plus calme, sans cependant ressentir encore le be-
soin de repos, nous avons reprisnotre lecture jusqu’à deux heures du matin ; mais plus fatigué au moral qu’au physique, nous n’avons pu trouver au lit qu’un sommeil inquiet, troublé par des rêves effrayants, suite de la tourmente que nous éprouvions au plus haut degré à l’heure même que le Prince tombait sous le poignard de Louvel, et que nous considérons encore aujourd’hui, quoiqu’en puissent dire les espritsforts comme un pressentiment de ce qui s’était passé à cette heure et de ce qui allait nous arriver.
Le lundi 14, vers six heures du matin, notre domestique suivi d’un valet de pied de S. A. R. M m# la Duchesse de Berry, entra dans notre cabinet, où nous étions occupé à rédiger une consultation, étant encore sur un lit de repos où depuis bien des années nous avions l’habitude de coucher.
Aussitôt que nous aperçûmes ce dernier, la crainte d’une nouvelle fausse-couche s’est emparée de tout notre esprit, et au même instant nous avons été saisi d’un.si horrible tremblement, que la plume nous échappa de la main, en même temps qu’il nous mit dans. l’impossibilité de pouvoir quitter le lit et de nous habiller.
Néanmoins, tandis que le valet de pied nous disait que la Princesse avait le désir de nous voir de suite, tout balbutiant, nous lui demandâmes, mais qu’estil donc arrivé, qu’est-il survenu à la Princesse?
Je ne sais, nous répondit cet homme, d’un air tout surpris de notre question, et dont la figure, au premier abord, nous avait dévoilé une personne profondément affectée.
Mais madame est-elle levée ? est-elle couchée?
Je ne sais Monsieur, elle vient de rentrer et elle est bien triste.
Comment elle vient de rentrer ! mais L. A. R. devaient passer la soirée à l’Elysée-Bourbon.
Cela n’a pas eu lieu Monsieur.
Où donc ont-ils passé la nuit? peut-être au bal encore, où l’on aura dansé de manière à déterminer une nouvelle fausse-couche.
Vous ne savez donc pas, Monsieur, ce qui s’est passé.
Si je le savais, je ne vous le demanderais pas.
Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé-au Prince?
Au Prince ! au Prince ! que lui est-il donc arrivé ?
Il a été blessé Monsieur.
Que dites-vous, le Prince a été blessé?.mais où,
à quelle heure a-t-il été blessé?
En sortant du spectacle.
En sortant du spectacle, où l’un et l’autre m’avaient dit qu’ils n’iraient pas?...
Il était onze heures du soir, Monsieur.
Et l’on pense seulement à nous le ‘ \
Oh Bougon ! et vous Baron !.... je n’ajiüiiis pk^tagj; ainsi... avec quoi le prince a-t-il été blessée ?'/ l Il a été piqué. >7
Sa blessure est-elle dangereuse ?
Oh oui, Monsieur ! bien dangereuse !
On l’a donc assassiné ?
Avec un poignard.
Le Prince poignardé !.... lui si bon !.. quel malheur ! où est-il? à l’Elysée?
Non, Monsieur?
Où est-il donc ? Aux Tuileries ? Je veux le voir.
Mais Monsieur, Madame vous attend à l'Elysée.
Ah c’est vrai ! mais je ne sais ce que je fais, ce que je dis ; dites-moi donc où est-il?
On ne peut le voir.
Comment on ne peut le voir ! je le verrai, moi ; il est bon, il donnera des ordres pour me laisser entrer chez lui.
Mais il est.il est.
Il est.... il est quoi? achevez donc.
Le Prince est mort.
Le Prince est mort, répétâmes-nous, fondant en larmes.... Quel malheur pour la France !.... Dieu veuille que la princesse soit grosse d’un prince et qu’il nous le conserve.
Après ce colloque qui n’aurait pas été si long, si le domestique n’eût été prié de nous apprendre la mort du prince, qu’au fur et à mesure et avec beaucoup de ménagements, nous restâmes sur notre séant où l’on nous avait trouvé, sans penser à quitter le lit; et nous étions si profondément affligé que nous y serions encore resté longtemps immobile et dans la même attitude, si le zélé serviteur, en nous quittant, n’eût dit : « Je me rends à la voiture qui vous attend, Monsieur. »
Rappelé par ce peu de mots à nos devoirs, nous retrouvâmes aussitôt et comme par enchantement, le courage et le calme dont nous avions besoin pour annoncer la fâcheuse nouvelle à Madame Canto, la prier d’en instruire sa fille notre excellente compagne, et nous rendre à l’Elysée-Bourbon.
Cette maison Royale où, depuis quatre années régnait le bonheur, offrait à notre arrivée la plus grande tristesse, on n’y entendait que lamentations et gémissements. Le crêpe à la sombre couleur avait remplacé les brillants habits de la cour et déjà les beaux
cheveux qu’un fils de France aimait tant, sous un fer non moins meurtrier que le poignard de Louvel, avaient trouvé la mort (i).
Introduit auprès de la noble veuve, je fus tout surpris de me trouver en présence d’une femme à grand caractère, dont la figure annonçait la plus profonde douleur, réunie à une tranquillité d’âme non moins grande, et cette métamorphose, l’espoir de donner le jour à un fils de France, l’avait seule déterminée. Resignée et calme, S. A. R. donnait des ordres pour le voyage de St-Cloud, où elle était pressée de se rendre, ne pouvant, disait-elle, habiter plus longtemps l’Elysée-Bourbon où elle avait été si heureuse.
Rien ne faisait craindre pour le moment une faussecouche. La princesse ne souffrait nulle part, elle n’éprouvait ni dojileurs de reins, ni coliques ; il n’existait aucune apparence de perte et le pouls était à cette heure à peu près normal, nous avons seulement engagé S. A. R. à prendre peu de nourriture, quelques cuillerées de la potion antispasmodique qui lui avait été prescrite, et à garder le repos jusqu’à son départ pour St-Cloud.
Je pensais, me dit Madame, que vous m’auriez fait saigner, et comme je m’attendais à l’être, j’ai gardé la diète jusqu’à présent.
Je n’en vois pas la nécessité; les vives affections morales agissent sur l’enfant d’une manière toute différente que les chutes, les coups et les efforts. S. A. R; est calme, et en ce moment je craindrais de troubler
(i) Ces beaux bldiids, après avoir été coupés, restèrent languissants et ne reprirent jamais leur beauté:
son état, en recourant à une émission sanguine qui serait en pure perte pour elle et pour l’enfant.
Je me confie entièrement à vos soins et j’espère que vous m’accompagnerez à St-Cloud.
Madame peut être assurée que je n’y manquerai pas.
Ma voiture est bien douce, comme vous savez; mais quelques précautions pour ce voyage peuvent être nécessaires, vous les ferez connaître.
Je puis dès ce moment les indiquer à V. A. R. Il faut qu’on aille au pas, sur les bas-côtés de la chaussée afin d’éviter les cahos et les secousses du pavé ; de plus, un fond sanglé de la longueur de tout l’intérieur de la voiture et de moitié moins large qu’il n’est, deux petits matelas et des coussins pour que Madame soit dans sa voiture comme sur un lit de repos, nous paraissent encore nécessaires, afin de prévenir toutes espèces de secousses. S. A. R. ayant donné l’ordre en notre présence pour que tout fût préparé, nous avons pris congé d’elle, en l’assurant toutefois que nous ne quitterons pas l’Elysée.
Peu de temps avant l’heure du départ, la Princesse nous fit dire de passer chez elle pour nous faire part qu’elle n’avait ressenti aucun malaise depuis notre visite, que néanmoins elle voudraitbien savoir si elle pouvait partir. N’ayant aucun motif pour nous opposer à son départ, des ordres ont été donnés pour préparer la voiture ; mais au moment de le faire, ayant appris que le fond sanglé n’était pas encore préparé, nous y suppléâmes sur le champ, en faisant remplir l’intervalle que laissent entr’eux les deux sièges de la voiture par un matelas, de manière à former un plan horizontal; sur ce plan, d’autres matelas ont été étendus,
garnis de draps, de coussins, d’un couvre-pied, et sur ce lit de repos improvisé, S. A. R. a été placée pour se rendre à St-Cloud (i).
Au jour tombants. A. R. a quitté l’Elysée-Bourbon qui depuis ce jour est resté désert. Le voyage s’est bien passé et sans que la Princesse ait ressenti la moindre secousse. Néanmoins on la descendit de voiture avec beaucoup de précautions et rendue dans ses appartements, qu’on lui avait préparés, elle se mit au lit, où après un peu de repos, elle prit de la nourriture dont elle avait un grand besoin.
Le lendemain 1 5 février, ayant été admis auprès de S. A. R. vers dix heures du matin, nous l’avons trouvée passablement bien. Il y avait eu la nuit, plusieurs heures de repos, troublé par des rêves, nous dit-on ; mais on était calme et l’on n’éprouvait nul symptôme qui fit craindre une fausse-couche. Néanmoins nous exigeâmes un repos absolu au lit ou sur la chaise lçmgue.
Dans le courant de la journée, la princesse nous ayant fait dire de venir la voir, nous nous rendîmes près d’elle où étaient S. A. R. M. le comte d’Artois et Madame la duchesse d’Angoulême. Aussitôt que nous avons été annoncé, S. A. R. Monseigneur vint à nous, et nous dit: œ Avant dequitter ma fille, j’ai voulu vous dire combien je vous savais gré d’être resté près d’elle pendant la nuit, etvous en témoigner ma reconnaissance.
(il Nous avons déjà eu recours à cette espèce de lit de repos en plusieurs occasions pour des dames atteintes de pertes à différents termes de la grossesse, sans que l’accident eût été aggravé par le voyage, qui plus d'une fois a été de 20 à 3o lieues et même de 5o.
En partant pour St-Cloud, Monseigneur, nous étions non-seulement décidé à y passer la nuit, mais encore ày rester de jour et de nuit tout le temps queS. A. R. compte y séjourner.
Mais pendant ce temps que deviendra toute la clientèle, nous demanda Monsieur?
En quittant Paris, Monseigneur, j’en ai fait le sacrifice.
Vous n’aurez point à vous repentir, mon cher Deneux, de faire le sacrifice de votre état pour rester auprès de ma fille, la famille n’oubliera point et saura reconnaître un pareil service.
Toute la famille en sera reconnaissante, ajouta aussitôt S. A. R. Madame la duchesse d’Angoulème ; elle saura s’en souvenir et vous en récompenser (i).
Monsieur nous ayant dit ensuite : Elle est bien ma fille ; j’espère qu’il ne vous arrivera rien de fâcheux.
Jusqu’ici il n’existe pas d’accident, mais il ne faut pas trop se flatter, Monseigneur, car d’un instant à l’autre, il peut en survenir.
Jusqu’à quelle époque avons-nous à craindre?
Monseigneur, dans les premiers mois de grossesse, les affections morales ont une si grande influence sur la vie du fœtus, que ses mouvements peuvent seuls nous rassurer.
Je croyais qu’elles étaient moins à craindre que les chutes et les efforts?
Les unes et les autres peuvent avoir des suites fâcheuses ; mais je redoute plus l’effet des affections de l’âme ; cet effet est souvent aussi instantané que les
(i) On verra plus loin quelle a été notre récompense,
causes qui amènent ces affections; c’est l’étincelle électrique dont on ne peut se garantir.
Ainsi il n’y a que les mouvements de l’enfant qui peuvent nous tranquilliser ?
Eux seuls, Monseigneur, peuvent nous rendre la sécurité, toutefois si la fin du mois se passe sains accidents, nous aurons beaucoup d’espoir.
Je vous remercie. Adieu, mon cher Deneux (r).
Pendant son séjourau château de St-Cloud, S. A. R. resta au lit ou sur la chaise longue et ne sortit qu’une seule fois le 22 février de sa chambre pour se rendre au balcon, où après avoir passé quelques instants elle rentra dans ses appartements pour reprendre la chaise longue.
Le Roi vint deux fois visiter sa nièce, et sa Majesté n’ayant pas daigné me faire appeler, je n’eus pas le bonheur de la voir ; se serait-elle souvenue, dans ces circonstances douloureuses, du manque de convenance dont je m’étais rendu coupable lorsqu’elle me décora du cordon de St-Michel? ou, Monseigneur le duc de Berry n’étant plus, agissait-elle déjà comme si la famille Royale n’avait plus besoin d’un accoucheur? ce qui, comme l’on sait, lui était ordinaire à l’égard de toutes les personnes dont les services lui paraissaient désormais inutiles.
Le départ de St-Cloud étant arrêté pour le 23 , S. A. R.
(1) Dans le temps on nous a taxé d’imprudence, pour avoir en présence même de S. A. R. Madame la duchesse de Berry, osé émettre avec autant de franchise notre opinion sur les suites qu’on avait à craindre. Pour toute réponse, nous dirons que nous savions avoir à faire à la femme forte, et qu’à la cour nous avons su rester consciencieux.
Monsieur, nous fit appeler quelques jours avant pour décider quelle route on tiendrait jusqu’au Pavillon Marsan ; celle qui traverse le bois de Boulogne en y entrant par la porte des Princes, ayant étépréférée, des ordres ont été donnés pour qu’elle fût sablée du château de St-Cloud à cette porte ; et de la porte Maillot jusqu’aux Tuileries dont on a traversé le jardin. Dans le bois de Boulogne le chemin qu’on devait y suivre a été réparé partout où besoin était.
Le jour du départ, le fond sanglé étant ànotre disposition, on s’en servit pour faire dans la voiture un lit de repos sur lequel S. A. R. a été placée, on revint au pas et on arriva au pavillon Marsan parfaitement bien et sans secousses. Madame après avoir été descendue de voiture et portée jusque dans sa chambre, se mit de suite au lit où elle a dîné de bon appétit, nous a-t-elle dit dans la soirée.
Depuis ce jour jusqu’au dix mars, S. A. R. est restée au lit ou sur la chaise longue, et malgré nos craintes, cette époque s’est passée sans accident. Rien n’a paru, il n’y eut même ni coliques, ni douleurs de reins ; mais les dégoûts et les maux de cœur ont persisté, et comme ils ont été plus prononcés pendant plusieurs jours qu’ils ne l’avaient été depuis le seize, ils nous donnèrent l’espoir que le fœtus n’avait éprouvé aucune atteinte de l’horrible catastrophe du 1 3 février.
Le 9 mars, la Princesse qui s’était toujours bien trouvée de faire usage de lait de chèvre commença à le prendre, mais par répugnance elle en a cessé l’usage le 23 .
Le 19 de ce mois, Madame nous dit que si on ne s était pas tant moqué d’elle dans ses autres grossesses, elle assurerait avoir ressenti ce matin les mou-
vements de l’enfant, S. A. R. n'ayant pas encore trois mois révolus de grossesse, nous ne crûmes pas que ce qu’elle avait éprouvé fût dû aux mouvements du fœtus; cependant ils ne tardèrent pas à être perçus de nouveau, et d’une manière à n’être plus équivoques.
Le 20 et 21, la Princesse a été se promener sur la terrasse de l’eau; il faisait beau, néanmoins le 22, étant prise d’un peu de toux, nous la priâmes de rester au lit et sur la chaise longue.
Le 23 , aux dégoûts et maux de cœur, se joignirent des vomissements pendant que S. A. R. était à table; l’estomac rejeta même tous les aliments qui venaient d’être ingérés.