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médecins qu’elle juge à propos d’appeler près d’elle.
Je connais mes confrères, Madame, et leur discrétion, mais je connais aussi d’autres personnes moins discrètes qu’eux : et si mon journal était remis à S. A. R. elle aurait beau le mettre sous clef, que néanmoins dans quinze jours tout Paris en aurait connaissance, comme de tant d’autres choses vraies ou fausses que tout le monde devrait ignorer. Ce journal d’ailleurs est ma propriété et en conséquence on me permettra de le conserver afin qu’on ne puisse en abuser et surtout m’accuser d’indiscrétion.
Il y a tout au moins, dit M. Dupuytren, un bulletin de prescription ?
Tous les jours, il est fait, mais je ne suis pas chargé de le conserver.
La même Dame s’étant encore permis de dire :
Je n’en ai jamais eu connaissance.
A quel titre, vous le remettrait-on, Madame? Vous n’êtes pas, que je sache, et Dieu l’en préserve, dame d’honneur de S. A. R.
Cette mordante réplique faite avec vivacité, jeta tout le monde dans un si grand étonnement que chacun se regarda. La personne que nous venions de rappeler à ses devoirs, rouge et pourpre de colère semblait attendre que S. A. R. sur qui elle avait alors le plus grand crédit, la vengeât de la vigoureuse apostrophe, qui, avec tant de fierté venait de lui être adressée par un docteur en médecine qu’elle regardait comme son inférieur parce qu’elle était Duchesse, Comtesse, Vicomtesse ou Baronne ; titre assurément bien autre que celui de Maître en Chirurgie, de Docteur en Médecine de la faculté de Paris et surtout de Petit Chirurgien de
province qu’une personne de sa connaissance avait gratifié. Voyez préliminaires.
M. Dupuytren paraissait tout surpris de la hardiesse de notre réplique, et S. A. R. dont le teint était fort animé, se couvrit rapidement la figure avec les couvertures de son lit, mais seulement jusqu’aux yeux afin probablement de voir ce que tout cela allait devenir.
Quelques instants de silence suivirent notre réponse provoquée par une personne qui, étant alors en grande faveur, croyait que tout lui était permis, même ce qui n’était pas dans ses attributions, et de la part d’un confrère, par un défaut de convenance qui nous ont fait sortir de nos règles de bienséance.
En effet l’inquiétude que nous avions d’être seul chargé de donner des soins à S. A. R. pendant une grossesse dont la France et toute l’Europe attendaient l’issue avec anxiété, nous semblait par trop pénible à supporter , pour que l’arrivée auprès de S. A. R. d’un médecin, aurait-il joui d’une plus ou moins grande célébrité que M. Dupuytren, ait pu nous porter ombrage, et nous faire de. la peine. Bien au contraire, si j’eusse été instruit de sa venue, s’il avait eu pour nous les égards qu’on se doit entre confrères, nous l’eussions accueilli très-cordialement, et je lui aurais donné avec empressement les plus grands témoignages de mareconnaissance, de ce qu’il avait assez de bonté, pour s’associer à la grande responsabilité que des ordres du Prince m’avaient enjoint de prendre sur moi seul.
Mais l’arrivée de' M. Dupuytren près de S. A. R. sans que j’en eusse été prévenu, sans que nous lui
connussions de titre avoué par la Cour (i) et son introduction près de la Princesse faite avec un peu de mystère, et d’une manière en apparence clandestine par une personne (2) dont la bienveillance qu’elle avait pour nous, nous fit entrevoir qu’au lieu de donner à l’accoucheur un collègue pour diminuer une responsabilité dont tout le poids retombait sur lui, on avait tout au contraire, Madame étant très-bien et la grossesse malgré la catastrophe du 1 3 février, suivant une marche très-ordinaire, conçu le projet de nous enlever le fruit de nos soins assidus.
Ce projet pour qui connaissaitl’habileté ou le savoirfaire du nouveau collègue et de son introductrice n’était que trop évident ; cependant, n’ayant encore à l’arrivée de M. Dupuytren que des présomptions à l’appui de nos conjectures, nous restâmes sur la réserve ; mais lorsqu’il fit des prescriptions à la Princesse sans consulter l’accoucheur qui était présent, nos conjectures se changeaient en convictions si fortes que nous crûmes, quoique mon confrère fût un peu coutumier du fait, qu’il ne se conduisait de la sorte, que parce qu’on lui avait dit: on a perdu son plus grand soutien, frappez fort, intimidez et nous réussirons ( 3 ).
Mais pour atteindre le but qu’on se proposait, ilfal-
(t) 11 n’en avait point alors, il n’a eu le titre de chirurgien de S. A. R. que plus tard*
( 2 ) C’était Madame la Duchesse de Reggio, dame d’honneur, qui devait introduire ou présenter M. Dupuytren et non aucune autre personne.
(3) Cette tactique était celle de la dame qui avait introduit M. Dupuytren.Tout tremblait et rampait sous elle au pavillon Marsan depuis la mort de Monseigneur le Duc de Berry.
lait rencontrer un homme assez faible pour consentir à se désister de ses droits, et je n’étais rien moins décidé à le faire, même tacitement, comme il parait qu’on s’en était flatté; je n’avais plus à la vérité le Prince pour me rendre justice, mais l’ordre qu’il m’avait donné ayant un pied dans la tombe, me rendait responsable de l’enfant que portait son Altesse Royale ; cet ordre était sacré pour moi et je devais à sa mémoire, d’exécuter tant qu’il serait en mon pouvoir, ses dernières volontés. En conséquence, je résolus de défendre ma position, de maintenir l’ascendant que me donnait mon titre, mes connaissances obstétriques, peu familières à mon confrère, les dernières volontés du Prince et de ne jamais consentir à transiger avec mes devoirs, dussé-je être victime de ma conduite ou devenir celle de quelques nouvelles intrigues.
J’ignore encore si cette résolution que me dicta l’honneur était la plus sage , la plus prudente à prendre dans cette circonstance où à peine j’ai eu le temps de réfléchir, et si c’est bien à elle que je dois de m’être maintenu dans mes droits ; mais les suites m’ont démontré que plus de souplesse d’une part, et que d’une autre plus de déférence m’eussent été plus profitables.
Néanmoins en prenant congé de S. A. R. j’ai crû remarquer, quoique Madame *** et M» Dupuytrefl. fussent encore près d’elle, qu’elle ne me savait pas mauvais gré d’avoir défendu mes droits avec tant d’énergie, et cet aperçu me fit espérer que pendant ma visite du soir, la Princesse me ferait connaître ce qu’elle pensait de la conduite que j’avais tenue ; mais
j’ai été trompé dans mon attente, et quoique seul avec elle, il a été question de tout autre chose.
La Princesse a été pour nous, bonne, excellente comme à son ordinaire et dans les vues probablement de nous retenir plus de temps près d’elle, elle porta adroitement la conversation sur le sort des femmes, dont elle fit rapidement un tableau d’une vérité frappante ; mais lui ayant fait observer que les couleurs du tableau étaient un peu trop sombres, elle nous répliqua : « Vous qui vivez avec elles, (les femmes) qui « partagez leurs peines depuis si longtemps, et qui les « connaissez si bien, vous conviendrez tout au moins « que leur sort est bien différent du vôtre, Messieurs. »
J’en conviens, Madame, mais dans l’exposé que vient de faire S. A. R. du sort des femmes, n’auraitelle pas trop rapidement passé sur une chose qui devait y occuper plus de place.
De quoi voulez-vous parler ?
Des jouissances que la mère de famille éprouve au milieu de ses enfants.
Oh ! ce bonheur, vous ne savez donc pas qu’il n’est pas fait pour les Princesses de France.
Pourquoi donc en seraient-elles privées? nous le voyons dans toutes les classes de la société.
Vous le voyez partout, je le crois bien ; mais jamais chez nous. Nous n’avons que les souffrances de la maternité; à peine avons-nous donné lejouràun enfant, que sans pitié on nous l’enlève sur le champ et pour toujours. Nous autres Princesses, on ne nous regarde que comme des moules à enfant.
Tl est vrai que les princesses de France, sous ce rapport, sont bien maltraitées. Sous l’Empire, le règle-
ment concernant la succession au trône, était bien plus juste envers elles.
En quoi, était-il plus juste?
En ce qu’il laissait à la mère la direction de ses filles, jusqu’à ce qu’elles eussent atteint l’âge de douze ans.
Ah ! c’est vrai ; j’avais oublié que Buonabarte avait eu le bon esprit de ne pas traiter en marâtres les femmes qui l’approchaient. S. A. R. après cette réponse, sentant le besoin du repos nous congédia.
La journée du 2 5 mars n’a eu de remarquable, qu’un peu de malaise dans la soirée par suite de certains bruits qui faisaient craindre de voir rentrer M. de Caze au Ministère.
Le 26 M. Dupuytren se rendit aux Tuileries vers onze heures pour se trouver avec nous auprès de S. A. R. qui ayant eu après que nous l’eûmes quittée, la certitude que M. de Caze ne rentrait pas au Ministère, avait passé une bonne nuit, M. Dupuytren a été pendant cette visite plein d’égards pour nous et depuis ce jour, quoiqu’en diverses circonstances, nous ayons eu une manière de voir différente sur l’emploi de quelques moyens pendant la grossesse, il s’est toujours conduit avec beaucoup d’honnêteté et même de déférence envers nous.
Depuis le 27 mars jusqu’au 10 avril, temps correspondant à l’époque des règles, la Princesse a gardé la chambre, et est restée au lit ou sur la chaise-longue. Dans les premiers jours d’avril, les dégoûts, les maux de cœur ont diminué, l’appétit devint meilleur, et dès le huit de ce mois, Madame assurait que les mouvements de l’enfant n’étaient plus douteux. Cependant nous n’avons pu les constater de manière àn’être plus
équivoques pour nous, que dans les derniers jours d’avril, et par conséquent, à quatre mois de grossesse.
A dater de cette époque S. A. R. a joui delà meilleure santé jusqu’au jour de sa délivrance. De temps à autre elle allait prendre l’air sur la terrasse qui longe les bords de la Seine ; c’était ordinairement du io au 25 de chaque mois, rarement avant ou plus tard qu’elle prenait cet exercice, attendu que les derniers jours du mois, ont été constamment passés dans la chambre jusque y compris le huitième mois révolu.
Lorsque S. A. R. se rendait sur la terrasse, elle ne passait point par le souterrain qui avait été construit pour l’Impératrice Marie-Louise ; non, comme on a pu le croire, parce qu’il fallait descendre et monter des escaliers, et qu’elle avait de la répugnance pour traverser ce passage; mais parce qu’on n’est jamais parvenu, même après les tentatives qu’on a faites pour l'effrayer, à la convaincre qu’il pût se trouver parmi les Français un homme capable de manquer à une femme grosse et surtout qu’on attentât à ses jours.
Nous avons été assez sévère envers S. A. R. pendant toutes ses grossesses, pour qu’on nous permette de ne point accepter la réputation que les courtisans nous ont faite pendant cette dernière d’avoir porté la sévérité, jusqu’à priver la Princesse d’aller passer quelques heures auprès des Princes et même de rendre ses devoirs à sa Majesté. Si l’on s’était rappelé que pendant la troisième grossesse de Madame, nous l’avions autorisée à se transporter de l’Elysée-Bourbon aux Tuileries aussi souvent qu’elle y serait appelée par ses devoirs, avec toutefois la condition
qu’elle ne monterait ni ne descendrait les escaliers, mais qu’elle serait portée pour les monter et les descendre, et qu’elle avait usé assez souvent de la permission, même pour y aller dîner en famille, on n’aurait pas attribué a notre exigence de n’avoir été que du Pavillon Marsan à la terrasse, puisque la défense de monter et de descendre les escaliers ne s’opposait pas à ce que S. A. R. fût voir les Princes ou sa Majesté si elle en eût eu la volonté.
On conçoit que les Princes qui venaient voir la Princesse tous les jours et passer très souvent la soirée avec elle, pour lui éviter l’ennui de recourir à plusieurs valets de pied sans lesquels elle ne pouvait leur* rendre visite, l’eussent affranchie de toute étiquette envers eux ; mais il n’en était pas de même du Roi, qui comme Roi et comme chef de famille, tenait à ce qu’on lui rendît ses devoirs. Il faut donc pour se rendre raison de ce que S. A. R. n’a pas été de toute sa grossesse chez le Roi, recourir à un tout autre motif qu’à l’exigence de l’accoucheur, puisqu’en se faisant porter, Madame était libre d’aller, nous ne dirons pas tous les jours, mais de temps à autre, comme pendant sa 3 me grossesse, dîner avec sa Maj esté et les Princes ; se joindre à la réunion de famille qui lui succédait et qui ne dépassait jamais huit heures du soir.
Quoique nous sojmns toujours resté étranger à la politique et aux intrigues de cour, il nous paraissait si extraordinaire que S. A. R. n’allât point à la Cour, qu’il nous est souvent arrivé pendant les derniers mois de cette quatrième grossesse de rechercher quel motif, étant logée sous le même toit que sa Majesté, la Princesse pouvait avoir pour l’empêcher de lui ren-
dre ses devoirs. Ce n’est, disions-nous, ni l’état de sa santé, ni celle de son enfant, puisque ses mouvements lui donnent l’assurance qu’il se porte bien ; sa grossesse qui se développe parfaitement et qui marche vers son terme sans accidents ne peutlui donner aucune inquiétude ; pourquoi donc, nous demandionsnous S. A. R. pouvant comme l’an dernier se rendre aux dîners et aux réunions de la famille, nous semble-t-elle avoir plutôt un certain éloignement pour ces réunions, que le désir de s’y trouver? serait-ce qu’elle aurait la crainte d’y être encore plus mal à son aise que quand elle y accompagnait S. A. R. Monseigneur le duc de Berry et que pour prévenir les suites d’une pareille contrainte, elle préférerait manquer à ses devoirs envers sa Majesté ? Cette opinion nous paraissait assez probable pour l’admettre. En effet il était à notre connaissance que le Roi ne cessait jamais d’être Roi au milieu des siens, qu’il conservait toujours avec eux sa dignité, sa gravité si importante, et que la Princesse ne paraissait jamais devant lui sans éprouver la plus violente contrainte qui avait eu, chaque fois que sa Majesté était venue la voir à l’Elysée- Bourbon, pendant ses grossesses et ses couches, des suites assez graves pour nous donner en plusieurs occasions de vives inquiétudes.
Mais si nous savions que la crainte éprouvée par S. A. R. quand elle se trouvait seule en présence de sa Majesté était assez forte pour la faire trembler et lui faire perdre tout courage, nous n’ignorions pas que cette crainte n’était jamais portée au même point, lorsqu’elle allait aux dîners et aux réunions des Tuileries accompagnée de W r le duc de Berry, et qu’elle s’y trouvait entourée des autres Princes de la famille