Reich, Der Mintiis , t. I, 2 e partie, p
I7O MÉLANGES d’hISTOIRE DU MOYEN AGE
Grâce à ce que nous savons des mimes anciens, nous pouvons donc déjà conjecturer ce qu’était l’art des jongleurs. Mais nous sommes aussi renseignés d’une façon directe sur les procédés de ces derniers. Nous apprenons, en particulier, qu’ils s’entendaient à jouer successivement dans une même pièce les personnages différents, et qu’un seul acteur était capable de soutenir à la fois tous les rôles. Un débit de ce genre permettrait d’expliquer dans un poème l’emploi simultané du récit et du dialogue, du style direct et du style indirect. C’est pourquoi M. Creizenach et, sans doute pour les mêmes raisons, M. Suchier pensent que Courtois d’Arras était représenté par un de ces jongleurs-protées l .
On peut se représenter assez exactement ce qu’était leur jeu. Le Bien dit et le mal dit des dames est muni d’un prologue souvent cité, où un certain Verconus, pour vanter son habileté, s’oflre à plaider successivement pour et contre l’honneur des dames et, par surcroît, à figurer l’arbitre qui jugera de la dispute. On est donc en présence d’une espèce de « contrefazedor », comme disaient les Provençaux, qui, au lieu de se borner à réciter les poèmes, les rendait plus vivants en les jouant ; ç’était un de ces histrions, dont Johannes de Janua dit qu’ils représentaient des comédies en « variant les intonations de leur voix pour chaque personnage 2 ». Le maniement habile de la voix était, en effet, leur grand secret. A ce propos Galfridus de Vino Salvo fait des recommandations, qui nous sont précieuses, à la fin de la Poetria Nova ; et ce traité, qui se place entre les années 1198 et 1216, se rapporte assez exactement à l’époque qui nous occupe. On trouve des conseils relatifs au même art dans le drame de Celestina *. Et M. Creizenach, fort de documents pareils, suppose donc que les pièces latines du genre du Paniphilus et du Babio étaient débitées par un jongleur unique, sur des tons divers selon les personnages. Courtois aurait été représenté de même.
S’il en était ainsi, il n’y aurait plus à s’étonner de l’existence de quelques vers narratifs : on les voudrait même plus nombreux. L’usage était que le jeu proprement dit fût précédé d’une espèce d’argument, comme on le voit dans les mimes de Théocrite, et il faut peut-être entendre ainsi cette phrase d’Isidore de Séville :
1 . Creizenach, Gesch. des n. Dramas , I, 38i. — Suchier, Geschichte der franzôsischen Littérature p. 299 .