‹ Quatrièmes mélanges d'histoire du Moyen Âge publiés sous la direction de M. le Professeur LuchaireChapitre 63 sur 79 · XX. — Luchaire. — 4 0s Mélanges d'hisloire · texte numérisé non relu

XX. — Luchaire. — 4 0s Mélanges d'hisloire

I78 MÉLANGES d’hISTOIRE DU MOYEN AGE

Nous revenons à la difficulté d’expliquer les cinq vers narratifs qu’il contient. Est-elle si grande ? Le vieux drame liturgique ne manque pas d’exemples où le récit est uni au dialogue ; on se bornera ici à citer deux passages de la Résurrection du Sauveur 1 qui paraissent des plus instructifs et qui montrent cette intime liaison du dialogue et du récit. Voici le premier:

1. Il s’agit de savoir, pour que l’analogie soit concluante, si ces vers narratifs de la Résurrection ne sont pas apocryphes. On doute qu’ils aient figuré dans la rédaction primitive, parce qu’ils ne riment pas avec les vers du dialogue. L’argument ne paraît pas décisif. S’ils ne riment pas avec le dialogue, c’est que les règles de versification suivies par l’auteur le voulaient ainsi. Voici, en effet, ces règles :

Règle : Les couplets (entendre par « couplet » /’ensemble des vers récités à la suite par un même acteur) sont distincts et ne riment pas entre eux.

Exceptions : i° Deux vers isolés peuvent rimer ensemble ;

2° Un vers isolé peut rimer avec le dernier vers d'une tirade , à condition d’être suivi d’un long repos : il ne fait que compléter la tirade.

Étant donné ce principe, il était tout naturel que les vers récitatifs ne fussent pas liés aux couplets par la rime. Lobjection qu’on en tirait contre leur authenticité s’évanouit. Il est vrai, il reste encore quelque doute. D’une part, le prologue, en vers, qui décrit la scène, paraît réservé aux acteurs; d’autre part, il faudrait supposer que les vers narratifs mêlés au drame cessent de s’adresser aux acteurs pour renseigner le public; pourquoi ne seraient ils pas, eux aussi, la simple indication de jeux de scène ? — L’argument peut se retourner : pourquoi n’est-ce pas le prologue qui serait destiné aux spectateurs ? — Quoi qu’il en soit, ces vers sont significatifs. Un copiste postérieur a pu les introduire dans le texte : il le croyait donc possible, et il se jugeait autorisé parce qu’il voyait autour de lui. Or il vivait au xm e siècle.

M. Roy, traitant delà Passion d’Autun , nie qu’on puisse utiliser la Résurrection comme précédent. Si j’ai bien compris, ses arguments sont les suivants. Il remarque que, dans la Passion :

i° Les vers narratifs sont liés par la rime aux vers du dialogue. Le contraire arrive dans la Résurrection. — On a vu plus haut que cette raison n’est pas péremptoire, puisque, dans ce dernier drame, les couplets eux-mêmes ne riment pas ensemble ;

2° Les vers narratifs sont liés au dialogue par des formules telles que dit-il, etc. — Qu’en laisserait subsister un texte régulièrement établi ? Peu de choses ; et l’on ne saurait faire fonds sur la leçon d’un seul manuscrit. Prenons le passage suivant, cité par M. Roy lui-même :

Ms. l\ o 85 : « Celui que basier me verrés Il est vostre, celuy tenés,

Je vois devant, venés après. »

— Incontinant vin vers luy 5 Et puis après il lui dit :

« Dieu te saul, mon maistre Ihesu ! »

et le doulx seigneur debonnayre Benignement lui dit sen diffame :

« Amy, a qui es tu venuz ? »

COURTOIS D ARRAS

Pilate (aux soldats ).

Taise us, bricons ; ne ditez plus !

— Vers dan Joseph dune se turna ;

Ne lui fu bel qu’isi parla : —

Dan Joseph, mult m’avez servi;

Prenez le cors, jel vus otri l .

Pilate parle de lui à la première et à la troisième personne. Ce couplet n’est, si l’on veut, qu’un récit où les paroles du héros sont rapportées au style direct. Il y a narration aussi bien que jeu. A la fois conteur et acteur, l’homme qui était en scène remplissait un double rôle : il était lui-même et il était Pilate.

Voici le second exemple :

Nichodemus.

Sire, molt volenters, ambesdouz. —

— Quant Nichodem Tout fait issi,

Dist a Joseph, qui le cors saisi : —

Suef le prenez entre vos braz 2 .

On en peut dire ce qu’on disait du précédent. Et remarquons que, dans l’intervalle des deux vers dramatiques, les faits qui se passent sont de mince importance. Dans le premier cas, Pilate

Ms. 4356 : Gelli que je beyseray

» Gelluy apartement prenés # Et seullement l’emmenés. »

Or parle Judas a Ihesus :

« Dieu te saulx, doux mestre [Ihesus] ! »

Or parle Ihesus :

5 « Amy Judas, dont es tu venus ? »

Les vers 4-5 de 4 o 85 qui riment entre eux sont extraordinaires dans un poème qui prétend Her les couplets par la rime : il devrait, suivant un usage aussi vieux que le précédent, lier le récit au dialogue. — Les vers 7-8 riment mal entre eux et ils séparent d’une manière absurde les vers 6 et 9 qui riment ensemble. — N’est*ce pas assez pour préférer la leçon de 4356 , en ajoutant Ihesus , visiblement omis, au vers 4 ? Et alors que deviennent les vers narratifs ?

3 ° Les vers narratifs sont quelquefois nécessaires au sens. — Mais ils pouvaient être remplacés par des jeux de scène.

M. Roy écrit : « Et ce poème (La Passion) serait la seule œuvre de théâtre (si on supprime les vers narratifs, j’imagine) où les couplets ne seraient pas ainsi reliés par la rime ?» — Je n’ai pas vu que cela se produisit souvent. De plus, la Résurrection compte. El on a lieu de penser que d’autres exemples nous ont échappé. M. Loriquet a signalé et publié un fragment d’une Résurrection de Reims, en français, du xm e siècle, où les couplets ne riment pas toujours entre eux. (Cl. P. ^leyer, Romania, t. XXXIII, 1904» p. 24 i)

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