Ibid. y p
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fait un simple mouvement pour se tourner vers Joseph. Dans le second, Nichodème enlève les clous de la croix, détache le corps de Jésus, et fait sa recommandation : « Recevez-le doucement dans vos bras. » Au cœur même d’un couplet, se glisse une explication inattendue, et elle se mêle intimement au rôle lui-même.
Quant à savoir qui, dans Courtois, aurait récité ces vers narratifs, faut-il penser, comme cela se fit plus tard dans les mystères et comme c’est probable pour la Résurrection, qu’un meneur du jeu en était chargé ? En vérité, ici, l’importance de ces vers est trop peu considérable pour exiger l’intervention d’un acteur spécial. Il est beaucoup plus probable que les quatre ou cinq vers placés en dehors du dialogue étaient débités par Courtois lui-même. Ces paroles directement adressées par l’acteur au public ne sont pas tellement invraisemblables. On peut se rappeler un passage du Miles Gloriosus où Périplécomène, tandis que le dialogue s’interrompt sur la scène, harangue les spectateurs et leur fait, en une vingtaine de vers, une description détaillée des attitudes et des gestes de Palestrion. L’exemple n’est pas tout à fait pertinent, puisqu’ici on supposerait que Courtois parle de lui-même. Mais cette dernière circonstance se conçoit aisément. Pour le rendre plus clair, Courtois commente son propre j.eu. Il oublie un instant son rôle ; il adopte la troisième personne ; et, si on y regarde de près, on finit par trouver très naturel cet emploi imprévu de la narration au milieu d’une tirade.
Donc ce serait, semble-t-il, une thèse à soutenir que Courtois est un vrai jeu dramatique. Il se présente comme un dialogue extrêmement vif et pressé, coupé de répliques brèves et précipitées. Corrigé et débarrassé de ses éléments adventices, le texte demeure dans un état d’obscurité extrême qui le rend inintelligible au lecteur le plus attentif. On est surpris et dérouté par le changement continuel des interlocuteurs. La distribution des rôles entre plusieurs acteurs serait une manière de donner à ce poème la clarté qui lui manque.
Lieu d’origine et date du poème.
Trois questions restent encore h résoudre: l’origine, la date, l’auteur de Courtois d*Arras. Sur les deux premières, on peut espérer quelques lumières d’une étude de la langue et des rimes. Or voici les principaux traits à noter :
COURTOIS d’aRRAS I$I
Déclinaison. — 1. Le cas sujet, au masculin singulier, prend une s.
2. — Font exception les mots : compaing 255 , 3 n ; garde 82 ; pere 23 , 567, 588 ; frere 5 o 2 , 574 ; parastre 46 i.
Au vocatif, pere a la même forme qu’au nominatif, 74, 46 i ; Lequet est écrit sans s au vers 420 ; ostes prend une s , 254 , 428.
3. — Les adjectifs féminins de la 3 e déclinaison latine ne prennent pas Ve analogique : grant i 3 o, 323 , 545 , 597, 626 ; viez 33 i ; meillor ; quel 53 g; tel 12, 64 , 78, n 5 , etc.
4 . — La forme mi (= moi) 472, est à la fois picarde, wallonne et lorraine.
Conjugaison. — 5 . Les verbes de la i re conjugaison n’ont point d'e à la i re personne : os ; ain 76 ; commant 90 ; paroi 182 ; adevin 291 ; olroi 3 o 3 ; aim 324 - — Une seule exception : apiele 220 [D : apeV).
6. — Les verbes de la conjugaison en re intercalent un e au futur : prenderai 64 ; beverès 208 ; perderès 424-
7 . :— La terminaison iés, à la deuxième personne du pluriel de l’imparfait et du conditionnel, compte pour une syllabe : déviés 4 i 3 (texte peut-être douteux si on se réfère aux manuscrits; mais il semble confirmé par la rime viès) sariés 173, avenriès 1 77 (?), tueriez 65 1.
8 . — A la première personne de l’indicatif, les formes quit et cuit 497, 553 ont un t final et non un c.
Des faits qui précèdent, ceux qui sont groupés sous les n os 1, 2, 3 , 5 , ne sauraient rien nous apprendre sur le lieu d’origine. Ils serviront peut-être pour la date. — L’indication du n° 4 est trop vague. — Les n 08 6 et 7 témoignent en faveur d’une origine picarde, et c’est la conclusion qu’on est autorisé à produire. — Que quit et cuit sont écrits avec un t, cela n’est pas une difficulté. Les formes en c et en t alternent dans les chartes du Ponthieu et de l’Artois, et les chansons d’Arras attestent régulièrement la finale t. Jusqu’ici donc, on peut affirmer, et rien de plus, que le poème est picard.
Phonétique. — 1 . Un d d’appui figure dans le mot tendre (: cha lendre 5 ). Mais on lit revenrès : tenrès 317. L’absence de d, dans les cas de ce genre, est caractéristique du picard et du wallon. Faut-il donc, à cause de tendre y exclure le poème de ce double domaine? Non, car ce d d’appui se retrouve, attesté par la rime, dans des pièces authentiquement picardes. Cendre est donné par les Vers de la mort ; Gautier d’Arras présente les rimes
MÉLANGES d’hISTOIRE DU MOYEN AGE
suivantes: cendre: attendre (dans Eracle) it 35 ; droit: tendroit {tenir) 1809; espandre : tendre 1902; vendra [venir): entendra 1898, etc.
2. — Les rimes carchiet: marchiet 16 ; ferloiet: emploiet 85 , où la dentale se maintient, sembleraient dénoncer, si le poème est du xm e siècle, une origine septentrionale, le Hainaut ou la Flandre, à l’exclusion du Ponthieu et de l’Artois. De très bonne heure, en effet, le t final, dans ces deux dernières provinces, a disparu. — Mais le t peut n’être, dans nos deux rimes, qu’une simple graphie ; — de plus, on peut leur opposer la rime conté: bonté 67 ; — enfin, la preuve que les graphies en t peuvent se glisser jusque dans des poèmes d’Artois, nous est fournie par des chansons d’Arras (par ex : Jeanroy et Guy : Chansons et dits artésiens, V, 117, etc.).
3 . — L , en se vocalisant devant s, permet les rimes hostex : honlex 287 ; eskius : fins 600 (à côté de fis : gentis 463) ; teus : piteus 577 ; osteus : piteus 632 . Ces rimes conviennent au picard à l’exclusion du wallon, où l devant une consonne disparaît.
4 . — Les sons *-f-s équivalent à s simple: nus (nu/lus): me nus 46 ; chois: pois 494•
Et encore t -f- s = c + s : fors (forlis) : pors 465 .
Ces deux phénomènes sont particuliers au dialecte picard. Le wallon n’a commencé à tes connaître qu’entre les années 1236 et 1259.
5 . — Ain rime avec ein , fait courant en picard et en wallon : fain : sain 323 ; mains : mains 371, 535 ; plain: main 483 .
6. — La distinction de an et en, soigneusement observée par le picard et même par le wallon, n’est pas faite dans les mots : covent: remenant 58 ; tans : doutans 369 ; tans : pierdans 4 1 5 ; elsient : glant 489 ; contans : tans 638 . Cependant, même en picard, tens et elsient riment couramment avec dés mots en an . Covent est le seul dont on ne connaît pas d’exemple rimant en an\ mais on trouve indifféremment covenent et covenant .
7 . — E (<^ a, o) protonique, en hiatus, est toujours maintenu : geü, deüssent , etc.
8 . — Que e-\-i donne**, cela paraît prouvé par la rime délité: quite 57. Or ce phénomène se produit sur le territoire picard et sur une partie du wallon.
9 . —Noter aussi la rime socors : recos 70, qui paraît ne pas tenir compte de 1 ’/- de socors. C’est ce qui arrive souvent à Arras.
En résumé, les faits 1 et 2 ne permettent pas de conclusion
COURTOIS D ARRAS
— Les faits 6 ne peuvent fournir de preuve positive. — Les faits 5 désignent le picard ou le wallon. — Les faits 4 ne conviennent au wallon que si le poème a été écrit, au plus tôt, vers I 24 o. — Les faits 8 excluent Liège, mais permettent Namur. — Les faits 7 ne permettent le picard que si le poème a été écrit, au plus tard, vers i 25 o. — 3 exclut le wallon. — Le fait 9 paraît convenir à Arras.
Réunissant les résultats de l’étude des flexions et de la phonétique, on peut donc dire que le poème est picard. Cependant il reste plusieurs difficultés, même si on s’en tient à cette conclusion assez générale :
i° Le mot sanzfege, au vers 356 , est connu par deux exemptés, l’un du Poème Moral, l’autre des Dialogue Grégoire, et par conséquent paraît être de la langue de Liège (Voir, pour ces exemples, Cohn, Herrigs Archiv, t. io 3 , p. 220).— Maison a vu que la rime délité : quite exclut Liège. De là un certain embarras. On en sortira peut-être en remarquant que sanzfege est la leçon du seul manuscrit D, alors que les trois autres proposent des leçons différentes. Sanzfege n’est peut-être pas imputable à l’auteur.
2° La rime service : ravise 589 paraît supposer une forme servise ; or la prononciation picarde était service ou serviche (Chartes de Ponthieu et d'Artois). Cependant la forme servise est la plus ordinaire même chez les poètes picards. La difficulté disparaît donc.
3 ° Enfin la rime maistre : estre 4 p 5 est contraire aux habitudes picardes. Peut-être, comme la précédente, faut-il l’expliquer par une influence de la langue littéraire générale.
Au point de vue de la date, si le poème est picard, les faits signalés au n° 7 de l’étude phonétique, fixent comme limité la plus tardive celle de i 25 o environ. — Si les féminins grant^ meillor et viez n’indiquent rien, il en va peut-être autrement de tel et de quel, qui paraissent souvent, déjà au xn e siècle, avec un e. Il est remarquable qu’ici nous n'ayons pas un seul féminin en e à noter.
— Pour les mots pere , frere, etc., on sait que les formes sans s continuent à vivre en Picardie jusque vers 1280. Mais déjà au début du xm e siècle, l’hésitation est forte. Bodel admet Vs dans plusieurs cas. Si donc notre auteur suit avec tant d’exactitude les vieux usages, n’est-ce pas qu’il vivait lui-même à une époque ancienne et que le poème doit être reculé jusqu’à la fin du xn e siècle, tout au moins jusqu’au début du xm el ?
1. Les vers ajoutés par B au vers 90 (v. note, v. a 5 ) contiennent un exemple
Telles sont les indications que fournit l’examen de la langue. Elles sont précisées ou confirmées par d’autres remarques. Pour le lieu, l'abondance des expressions familières aux poètes de cette ville fait songer à Arras; des noms de lieux voisins (Estruem, Béthune), celui du héros, renforcent cette opinion. Pour la date, les particularités métriques ont aussi leur sens. Les strophes a abc c b (1-90) sont déjà employées dans le Saint Nicolas , et Bodel n’était peut-être pas le premier à s’en servir ; elles reviennent dans le jeu de la Feuillèe . Mais elles sont traitées, dans Courtois, d’une façon différente. Le dialogue ne les y coupe qu’après le premier et le troisième vers, exception faite pour le dernier vers de la dernière strophe, qui est isolé. Le Saint Nicolas et le J a Adam coupent sans préférence après tous les vers, et même au milieu d’un vers. Déplus, notre auteur, comme Bodel, emploie un même rythme pendant toute la durée d’une scène, et, pour introduire une scène nouvelle, il change le rythme. Adam de la Haie fait chevaucher indifféremment une même scène sur plusieurs rythmes et un même rythme sur plusieurs scènes. Les strophes hexamétriques aaaa servent, dans Courtois et dans le Saint Nicolas y à marquer les passages pathétiques. Dans le Ju de la Fuellie , elles sont employées sans intention précise. De ces diverses circonstances, c’est la même conclusion qui se dégage : Courtois d'Arras relève des mêmes principes métriques que le jeu de Saint Nicolas , et il s’accorde avec lui pour se séparer du Jeu de la Feuillèe. Courtois et le Saint Nicolas seraient donc à peu près contemporains.
L’examen des noms propres de personnes peut ajouter quelque chose aux conclusions qui précèdent. Mais il se pose une question préjudicielle ; faut-il chercher des personnages réels là où l’auteur a peut-être mis des appellations fantaisistes ? A lire les vers 36 o- 36 i, on répondrait non. Les manuscrits sont, en effet, peu d’accord sur les individus désignés à cet endroit. Si A et Z? s’entendent pour nommer Bauduin d’Estruem et Dans Magrins, C remplace Estruem par Geian, D remplace Magrins par Mangin et Bauduin d’Estruem par Bauderon de Tuhen. Cependant, on sait qu’il exista, au début du xm e siècle, un Bauduin d’Estruem, chevalier, qui, en 1242, fit abandon d’une partie de ses revenus
de peres avec Vs analogique. Ce trait semble prouver que le ms. B, qui date do 1285 environ, est sensiblement postérieur à la rédaction primitive. — La leçon BC du vers 73 : Li siècles est fel et repoins serait elle une preuve du même genre ?
COURTOIS D ARRAS
au chapitre d’Arras 1 . Les leçons qui donnent un autre nom ne seraient-elles pas fautives et ne doit-on pas songer à des personnages qui ont* vécu ?
Les quatre manuscrits, au vers 81, nomment Girart le Noir, présenté comme une sorte de banquier ou de dépositaire. Il n’est pas le maître du trésor qu’il garde, il n’en est que le gérant. Le manuscrit D, au vers 36 i, semble indiquer qu’il prêtait de l’argent sur gages ; et, si la leçon était bonne, ce détail achèverait de déterminer sa position sociale. En l’année 1197, le registre de la Confrérie des jongleurs et des bourgeois d’Arras inscrit un Girart Garde-Avoir. Ce qualificatif de « garde avoir » était-il un simple sobriquet ou désignait-il un métier ? A première vue, c’est difficile à dire. Mais on peut faire une triple remarque : souvent, dans le registre, le nom d’un bourgeois, sans le surnom, est accompagné de sa profession . En outre, à cette époque, le terme d’avoir a la signification très générale de biens, meubles, etc. ; et l’expression garde-avoir que, étant donné le sens actuel et restreint d 'avoir, nous sommes tentés de restreindre au sens réfléchi d'avare (« qui garde son avoir »), voudrait dire : « qui garde la fortune d’autrui ». Enfin le mot garder n’a pas encore en ce temps le sens de « garder à part soi », mais celui de « surveiller ». Il est entendu ainsi au vers 82 de notre pièce, à propos de ce même Girart :
... tex cent mars...
Dont il n’est fort ballius et garde.
A cause de ce vers même, outre la signification infiniment probable d e garde-avoir, on pourrait penser a reconnaître le même personnage dans le Girart de Courtois et le Girart du registre.
L'auteur.
Nous ne savons pas quel est l’auteur du poème. Caylus 2 et Dinaux 3 nommaient le trouvère Courtois d’Arras. Pour cela ils n’avaient pas de grands motifs et ils se déterminaient sur la seule foi du titre. Un manuscrit semble leur donner raison. Les pièces de ce volume sont généralement groupées par auteurs, et les noms
1. Archives du Nord. Chambre des Comptes de Lille. Art. B 1 463 (tome I refondu).