‹ Quatrièmes mélanges d'histoire du Moyen Âge publiés sous la direction de M. le Professeur LuchaireChapitre 66 sur 79 · Dinaux, ouvr. cit ., p. i · texte numérisé non relu

Dinaux, ouvr. cit ., p. i

2. Jeanroy et Guy, Chansons et Dits artésiens , p. 34 , chanson II.

3 . La possibilité, sinon la nécessité, d’une attribution de Courtois au jongleur Courtois, est attestée par l’étude de la langue de ce poème et de celle de Boivin. Voici, en effet, les remarques qu’on peut faire dans cette dernière pièce :

1. — Le cas sujet, au masc. sing., a régulièrement une s, sauf dans les mots corage 112, et preudom i46 (et vocatif : 123 , 210), selon l’ancienne règle.

Le nominatif pluriel n’a pas d’s.

2 . —La i re personne des verbes de la i re conjugaison n’a pas d’e : otroi 91 ; déniant i 3 o.

3. — La rime an : en est représentée par les exemples : autrestant : cent 77 ; malèment: dormant 199; argent: querant 221 ; danz : perdanz 309.

4 . — La rime mains (minus) : putains 19, atteste la possibilité des rimes eins : ains.

5 . — E « a , 6 ) protonique, en hiatus, subsiste. Les exemples sont tous concordants : deiisse 32 ; eu 55 : eusse io 3 , 254 » et d’autres (120, 161, 182, 197, 233 , 239, 280, 353 , 356 , 359, 36 o).

6 . — Courtois faisait rimer oi (< 5 + 1) avec oi (< ç). Ex. : oie (audiam) : monoie 69; voie (via) : joie 91 ; anoie : tnonoie 3 io. — De même Boivin rime joie : voie n 5 ; oies: voies i 83 .

7 . — L’amuïssement de r devant s est attesté par les exemples fort : sot (savoir)

11 ; desclos : hors 289.

8 . — Mendre : vendre 55 , prouve l’existence d’un d d’appui entre n et r pour ce mot du moins (cf. Courtois dans tendre , 5 ).

Voici cependant quelques faits qui ne sont pas communs aux deux poèmes :

1 . — Les rimes als : ois (saus: Giraus 35 ; saus : faus 5 i ; saus : saus [sa/wts] 171) ne se retrouvent pas dans Courtois.

2 . — L’aaïuissemenf du p devant s (chevols : cops 345 ; cops : clos 297) n’est pas attesté non plus par Courtois. Mais l’absence des rimes de ces deux derniers genres ne prouve pas que l’auteur les rejetait systématiquement.

3. — De même Boivin paraît distinguer s (< c -f- y) et s (<. t -f- y) : ( emhrace : face i3i ; chevece : destrece 34 i) -Cela semble s’opposer à la rime service : ravise 589 de Courtois. Mais on a vu que le cas de service est particulier, et l’exemple ne prouve rien.

4 . — De même encore, si Boivin atteste la chute de la dentale finale (yi [vidi] : ici 33 i), il n’est pas dit qu’il n’en fût pas ainsi pour Courtois , où les preuves qu’on pourrait alléguer en faveur du contraire (absence de rimes é : et , u : ut, i : it ) ne • sont pas suffisantes.

5 . — Plus grave est, dans Boivin, l’exemple suivant : Ysane : ame 329, qui paraît indiquer que l’auteur ne distingue pas n et m à la finale Cependant remar-

MÉLANGES d’hISTOIRE DU MOYEN AGE

Nous hasarderons-nous donc à dire : le jongleur Courtois, qui vivait à Arras, écrivit, au début du xm° siècle ou à la fin du xn°, le poème de Courtois d* Arras P

Si l’on voulait replacer Courtois dans son milieu, on dirait d’abord qu’il fut joué au puy d’Arras. Car le puy montait des pièces et il n’y avait pas d’autre société pour en faire autant. On ajouterait ensuite ceci : le puy n’a pas été, dès l’origine, l’assemblée galante et rieuse qu’elle fut dans la seconde moitié du xm e siècle. Il s’était fondé sous les auspices des hommes d’église et il avait commencé, avec un zèle pieux, par jouer les saints. On sait dès lors comment rendre compte, dans Courtois d*Arras, du choix d’un sujet évangélique, de quelques tirades éminemment morales, d’une citation de l’Ecriture, du Te Deuni final. Le poème garde quelque chose des origines religieuses du drame.

Mais déjà il a de larges indulgences pour les faiblesses de l’esprit profane. Il est impossible d’oublier qu’on esta Arras, une joyeuse ville. Si les cours élégantes s’ouvraient aux muses légères venues de la Provence, le vieux génie flamand n’en continuait pas moins à circuler par les rues. Notre auteur, ayant pris l’Evangile, y lut: « Il ramassa tout, et il partit pour un lointain pays, et il y dissipa son avoir en vivant dans la débauche. » La parabole n’en dit pas plus des folies de l’Enfant prodigue. Mais ces deux lignes fournirent à l’imagination du poète une scène de 3oo vers. Ainsi, des textes sacrés eux-mêmes, naissait, dans un milieu propice, un élément réaliste qui allait bientôt dominer. Dans Courtois les héros de la légende biblique devinrent bourgeois d’Arras ; ils portèrent sorcot et cape, et l’escarcelle troussée h la ceinture. Leurs maisons eurent fenêtres à voûtes et ils hantèrent les tavernes.

quons que Ysane est un nom propre et qui peut bénéficier de quelques indulgences à la rime. De plus, si Courtois fait d’ordinaire la distinction (ain [aime] : fain 76; adevin : vin 291 ; non [ nominem ] : on 467), il fournit aussi l’exemple fain : sain

6 . — Un seul obstacle paraît demeurer dans l’attribution des deux poèmes à un même auteur : c’est la forme estiiez (2. pl. imparf., vers 111) comptant pour 3 syllabes alors que, dans Courtois , les formes analogues comptent pour 2. Est-ce assez de ce fait unique pour tirer une conclusion certaine? Je crois plutôt que, si l’étude de la langue ne fournit [tas d’argument en faveur de la thèse que Courtois q t Boivin sont du même auteur, elle ne permet pas non plus d’élever des objections bien sérieuses contre elle.

COURTOIS D ARRAS

Mais, somme toute, il n’est pas si assuré que Courtois n’est pas une œuvre éminemment profane, écrite par un jongleur pour être jouée par des jongleurs. Ceux-ci voyageaient souvent en troupe et il paraît qu’ils ne disaient pas seulement des monologues, mais qu’ils donnaient des représentations à plusieurs personnages ; ils jouaient, nous le savons, au puy d’Arras, et leurs mimes étaient reçus à côté des dits, serventois et tensons des poètes galants. Courtois pourrait être un type de ces poèmes dramatiques d’origine purement profane, dont le Ju de la Fuellie et Robin et Marion semblent être un double exemple. S’il est vrai que le théâtre religieux lui-même doit beaucoup aux jongleurs, si le premier drame de sainte Geneviève et XEsposalizi Nostra Dona ont été tirés du premier des poèmes de bateleurs français, nous aurons encore moins de peine à admettre l’invention spontanée d’un théâtre laïque par ces mêmes bateleurs. La ville d’Arras, avec Courtois, le Saint Nicolas , la Fuellie et Robin et Marion, nous montrerait, dans le cours d’un siècle, la formation d’un théâtre profane et spontanément éclos, qui ne tarda pas du reste à être opprimé par le théâtre religieux, ou dont le répertoire, conservé par des troupes de professionnels, a disparu avec ceux qui le savaient.

Cependant, cela non plus n’est pas prouvé que Courtois ait été joué par plusieurs acteurs. Il était peut-être un simple monologue dramatique, accompagné ou non, peu importe, d’une montre de marionnettes ou d’images. Nous avons découvert certains indices qui semblent le prouver et qu’on pourrait résumer ainsi : Le poème est court (663 vers), le monologue y tient une grande place, quelques vers y sont narratifs, il ne suppose pas de mise en scène. Etait-il donc une parodie du théâtre vrai, avec sa versification curieuse, et son Te Deum laudamus, ou bien appartenait-il «à une forme dramatique rudimentaire, d’où le théâtre devait sortir plus tard ? La date ancienne qu’on a cru devoir lui assigner fait pencher vers la seconde hypothèse. Dans ce cas, sans être un vrai drame, le poème garderait toujours son intérêt de document. Dans le développement général du théâtre, de toutes façons il tient sa place. Type intermédiaire entre le théâtre religieux et le théâtre profane, qu’il soit une invention spontanée de l’esprit laïque ou une imitation d’un genre constitué, Courtois mérite de compter dans l’histoire du drame, et la curiosité qu’il excite par son ambiguité même lui donne son prix, un prix qui s’ajoute à sa valeur littéraire.

COURTOIS D’ARRAS

LE PÈRE

Jetés, jetés vos biestes fors 1 ,

Bués et vakes, brebis et pors ;

Piech’ a deuissent estre as chans.

Or est l’erbe arosee et tendre ;

5 Li losegnos et li chalendre

Ont piech’ a commencié lor chans.

Or sus, biax fiex, trop as geü ;

Ja deüssent avoir peu Ti agnelet l’erbe menue.

COURTOIS

io Pere, trop m’i poés grever;

Tart chouchier et matin lever,

Tel vie ai tos jors maintenue;

Tous jours a mon pooir vous sierf,

Moi prendés com le vostre sierf, i5 Si m’estuet soignier tôt l’afaire ;

Du tout m’avés le col carchiet.

Mès mon frere en a bon marchiet,

Qui bien est de vous pour nient faire.

Mainsnés est et menres de moi ;

i. BC Metes metes vos — 2 .A Vakes brebis kieures et pors — 3 . D Que deüssent — 4 - D la est — 8. BC Or d. — 9. BC aignel en lerbe — 10. CD me p. — 14. D comme vostre — 16. A Tous iors — 17 .A Mes freres en ; C Mais vo filz — 18. D Qui manque , noient ; C Qui le vostre a p. — 19. C Mendres est et mainsncz.

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