‹ QuatuorChapitre 4 sur 6 · LA SAINTE-ANNE DE PLOUBAZLANEC · texte numérisé non relu

LA SAINTE-ANNE DE PLOUBAZLANEC

A Clairette.

Nulle part la mer et la terre ne communient comme aux bords de la Bretagne, qui, formant un gigantesque promontoire, coupe les lames de la Manche et de l'océan Atlantique de l'éboulis de ses récifs, de ses îles de granit et de ses caps, dont les fronts sont pareils à des murs de forteresse.

Les vagues collent au pied des falaises leurs eaux comme des lèvres ardentes, et leurs écumes s'allument et se tordent comme des flammes blanches sur les rochers. Aux jours d'apaisement, avec des voluptés lentes de courtisanes, elles prodiguent des câlineries savantes aux brisants, qui, depuis des siècles, tremblent au bord du continent.

La mer, en ces régions, pénètre dans les terres par des golfes et des estuaires, coulant jusqu'au pied de chênaies, sous des champs de sarrasin, des lacs que vide la marée descendante. De vastes gorges s'ouvrent, sur tout le littoral, aux sanglots passionnés des flots, qui organisent des concerts, parfois terribles — à fendre le plafond de l'enfer ! — parfois plus doux que des sons de hautbois au fond de forêts parfumées. C'est une musique éternelle exécutée pour effrayer ou charmer les grands rocs qui dégringolent vers Tonde comme des tombeaux de géants écroulés, et qui paraissent, en certains coins sauvages, vouloir entraîner dans leur chute un bois de pins sombres penchés sur la mer. Plus loin, à d'autres promontoires, l'océan assiège des masses de granit mauve qui profèrent des aspects de châteaux forts calcinés par la foudre et dont les diaboliques splendeurs sont comme des murailles élevées par les anges déchus avant leur retraite. Les vagues y accourent par batail-

Ions, échevelées, se poursuivant comme dans une course de chars. Elles se jettent sur les immenses pierres, et font jaillir devant ces donjons de l'enfer, devant ces phares étranges et ces palais sinistres, des gerbes plus splendides que n'en virent jamais, aux fêtes de leurs parcs, les rois les plus somptueux. Ailleurs, l'eau glisse sur des landes, sur des prés salés, humectant de ses iodes les herbes qu'elle jaunit et charriant jusque sur les pâturages des fucus et des coquilles. Mais lorsqu'elle se retire, elle découvre au large des îles qui surgissent comme si le continent voulait prendre une revanche formidable sur la mer, en érigeant des chaînes de montagnes jusque dans le courant des marées.

L'océan et la terre se pénètrent et s'embrassent ainsi dans un amour farouche, celle-ci livrant à l'autre, en échange de ses caresses et de sa splendeur, les pêcheurs nécessaires aux lamentations des flots.

Cette étreinte grandiose empreint la région d'une poignante mélancolie.

La Bretagne devient le pays des naufragés et porte le deuil constant des ses marins.

Chacun se souvient d'un être enseveli sous les écumes, partout on pleure des équipages entiers disparus aux pêches à la morue, chaque chaumière recèle de cuisants et tragiques souvenirs de barques en vain attendues, de bateaux brisés sur des récifs, — car tout Breton a navigué avant d'être laboureur.

Il semble pourtant que ce peuple ne garde pas rancune à l'océan des sacrifices qu'il exige. Au contraire, le désert des eaux, cette route ouverte sur l'infini, cette plaine mouvante emplie à la fois d'embûche et de soleil, de mystère et de clarté, d'orage et de paix, le charme comme une région féerique, l'attire et le subjugue comme un Dieu. Il aime le « large » comme une patrie, et ne peut déchiffrer, au fond de son âme fruste, s'il est fils de la terre ou s'il est enfant des

fiots. Les femmes, au temps des épousailles, ne se livrent qu'à un homme qui a été matelot. Dans tout paysan charroyant par les pierres une moisson d'ajoncs, on trouve un ancien mousse, et les bergers traversent les landes avec des allures de loups de mer.

Mais ces voyages et ces pêcheries, l'adoration de l'océan et l'ivresse des espaces domptés, ne suffisent pas à guérir le Breton de son amère maladie. La déesse aux cheveux d'algues, couchée sous les orages, commande de trop innombrables sacrifices.

Allez dans les vieux villages, dont les pierres grises, fixées comme à jamais dans les murs, ont déjà vu glisser, au long de leur silence , le linceul de plusieurs siècles morts ! Passez le long des ciihutes blotties dans les rochers, leurs fenêtres, pareilles à des yeux, fascinées par la mer! Allez aux calvaires qui dominent les falaises 1 Allez aux chapelles oîî des veuves de pêcheurs s'agenouillent et sanglotent sur les dalles de pierre! Tout exhale l'angoisse^ Les

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heures tintent pauvrement dans les chaumières et les paysannes paraissent des nonnes chargées de panser les plaies de cette immense mélancolie.

Ah ! ces Bretonnes, vêtues de noir, qu'on voit sortir de leurs demeures comme d'un béguinage, et qui semblent receler des âmes d'anciennes serves! Leurs bonnets, qui affectenfdes airs de chaperons, quelquefois de hennins — avec leurs mousselines empesées en forme d'ailes, leurs coiffes carrées en toile de coton — datent du temps de la duchesse Anne. Elles usent encore de vertugadins ; leurs poitrines sont plates sous leurs fichus comme celles de vierges gothiques. Grâce à leur costume, avec leurs physionomies dévotes et résignées, le caractère de leurs visages osseux, au grand front que dénudent encore des cheveux retirés sous les serre-tête, leurs yeux d'illuminées* et leurs lèvres minces, elles font songer aux femmes peintes par Holbein ou bieil aux figures désolées des pleureuses dans les Des-

centes de croix de Roger Van der Weyden.

D'ailleurs elles sont les dignes chrétiennes de ce pays planté de chênes ébranchés, pareils à de grands cierges gris, ornés de feuilles sombres — les dévotes bien vêtues pour les adorations de ces calvaires qui transforment tous les chemins en chemins de la croix — les paroissiennes bien assorties à ces régions où les plantes enracinées dans la pierre n'arborent jamais de verdures très fraîches et n'étalent les rieuses richesses des contrées dont le sol a plus de tendresse pour ses flores.

J'étais imprégné de cette mélancolie du pays, un matin de septembre que je gravissais la route qui mène de Paimpol à Ploubazlanec.

J'étais accompagné du sieur Le Gallou, le boucher aubergiste de l'île de Bréhat.

Le Gallou avait l'air d'un ancien Celte,

d'un des derniers descendants de cette race

antique dont les Bretons parlent encore la

langue houleuse et caverneuse où Ton re-

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trouve comme le son des flots se brisant sur les galets. Le Gallou balançait son torse robuste sur ses jambes ballantes d'ancien matelot. Sa moustache de Gaulois, d'un blond roux, retombait des deux côtés de son menton. Ses yeux étaient d'un bleu étrange, presque blancs ; on eût dit qu'y roulait une goutte d'eau de mer — yeux froids d'ondins, qui paraissaient pouvoir déchiffrer la vie sous-marine.

Le Gallou me parlait de son pays.

— Pendant la guerre avec les Prussiens, me disait-il, les Bretons ne se battirent guère. Mais ils mouraient près des feux des bivouacs, l'esprit en leur famille, en 4eurs terres, en leurs églises.

Le temps était doux — un temps de demoiselle, comme on dit dans la vieille France : — ni pluie, ni vent, ni soleil.

Le Gallou me montrait tantôt les phares

juchés sur les écueils, tantôt les grandes

croix plantées dans les champs et devant

lesquelles on fait briller des feux aux pardons,

-r- Il y a quelque temps, me dit mon compagnon, une de ces croix s'enflamma au bûcher de joie.

Nous vîmes en effet un large espace où des ajoncs consumés plaquaient d'une large tache noire la lande où le Christ avait flambé à la trop ardente pitié de ses adorateurs.

Le chemin que nous suivions était bordé par des divises — ces petits murs de terre que les Bretons, continuant une tradition celtique, élèvent entre leurs propriétés — ou par dés talus fortifiés de moellons, sur lesquels les aubépines jetaient leurs traies de corail, au milieu des mûres noires et des fleurs d'un rose fané des ronces. Des tilleuls et des chênes nous dominaient ; — çà et là s'ouvrait un pré où paissaient quelques vaches aux pattes garottées, — ou bien un champ d'ajoncs, de cette couleur triste que les peintres appellent « terre verte ». Parfois se montrait un coin de bruyère, dont le violet épiscopal était mis en modeste mais précieuse valeur par le grès de rochers émer- — io5 —

géant à ras du sol et par le jaune de sables épars. Plus loin, un grand pin maritime pleurait ses aiguilles dans la route.

Le ciel indécis, pommelé de taches laiteuses, veiné de gris, avec des transparences de brouillards flottants, atteignait, à ses places les plus claires, la nuance des ailes de ces petits papillons de prairie, légèrement bleutés, qu'on appelle « vanesses ». On entendait le chant des fauvettes, les jacassements dès pies. Çà et là des ramiers volaient d'un arbre à Tautre.

Mais une musique moins agréable nous poursuivait, obsédante, nous empêchant de répondre aux rares sourires de cette âpre nature.

Les cloches de Paimpol égrenaient lentement un Dies irœ. On avait parlé, dans le bourg, de récents naufrages, de catastrophes probables. Les campanes tintantes avaient Tair d'en compter les morts. Elles s'arrêtaient un moment, puis relançaient à leurs paroissiens leur bénédiction macabre, qui — io6 —

résonnait lugubrement dans la douce matinée.

Aundétourdu chemin, la baie de Paimpol se découvrit à nos yeux. On ne reste jamais longtemps sans voir la mer, en Bretagne.

Elle surgit à chaque instant, inattendue, au coin d'un bois, au bout d'un champ. N'estce pas Barbey d'Aurevilly qui disait un jour:

— En Bretagne, quand on ne pense pas à Dieu, la mer est toujours là pour vous le rappeler?

Nous contemplâmes la baie. Devant nous des prairies descendant vers une plage, coupées de haies et de rangs d'arbres, faisaient à la marine un avant-plan où, parmi les verts plus clairs de l'herbe entrevue, et parmi les fougères, les chênes ébranchés espaçaient des tons sombres mêlés d'ocre et d'émeraude.

Le golfe au fond duquel Paimpol s'accroupissait, comme une petite vieille dolente et noiraude, ouvrait sur l'océan une large gueule.

A son embouchure, à droite, devant un cap abrupt, deux grands récifs, aux immenses rondeurs, avaient l'air d'une gigantesque baleine, dont l'un figurait la tête et l'autre la queue battant les flots. De l'autre côté, une multitude de petits îlots dentelés, crénelés, déchiquetés, faisaient escorte au plus grand d'entre eux, qui était pareil à un castel bombardé. Çà et là, par cet instant de marée basse, du fucus doré traînait sur quelques bancs de sable.

Le ciel, au-dessus de l'horizon calme, laissait tomber un immense repos sur les goélettes à l'ancre près de l'entrée du port. Deux petites nuées d'argent brillaient seules au large, au-dessus d'une mer d'acier, imprégnée de la douceur des nues.

Un bout de chemin encore, et voilà Ploubazlanec !

A l'entrée du village, une ferme, d'aspect jaune et ambré, bâtie en granit sous une toiture de chaume, exhale une odeur de tourbe brûlée, rappelant celle qui emplit — io8 —

toute la Hollande d'un parfum d'âtre. Çà et là s'éparpillent de pauvres maisons, pareilles à toutes les maisons bretonnes, enclavées parmi les champs et les divises, bâties en grosses pierres. Aux carrefours, des calvaires érigent la svelte tristesse de leurs crucifix aux tiges de pierre qui s'élancent avec des élégances navrées de grands lis mornes.

Mais voici l'église. Une petite église basse,, large, ayant l'air de vouloir étendre ses nefs comme des ailes pour couver le plus de paroissiens possible et les retenir dans la chaleur consolante de ses fois, de ses espérances et de ses charités. Un petit temple maternel et rustique, avec un campanile oii trois cloches battent les pluies qui les vertde-griseni, et où, sortant d'une lucarne mansardée au toit rongé de lichen, un cadran marque aux pêcheurs des heures naïvement pittoresques.

Le cimetière s'étend alentour. En guise de pierre tumulaire, toutes les tombes sont couvertes d'un semis de coquillages. Toutes,,

aussi, sont protégées par une croix en bois et sont ornées d'un bouquet de fleurs déposé près d'une tasse emplie d'eau bénite et couverte d'un fragment d'ardoise. La plupart des croix sont blanches. Presque toutes les fleurs sont des dahlias, fraîchement cueillis et qu'accompagnent, pour la toilette de ces tombeaux méticuleusement soignés, des reines-marguerites et des œillets d'Inde.

Ces bouquets sont barbares, mais leur rusticité multicolore, jointe à la blancheur des croix, donne un aspect virginal au cimetière. C'est que ceux qui reposent là sont morts saintement, et leurs parents ont décoré leurs dernières demeures comme d'un peu du paradis qu'ils imaginent.

La mort apparaît ainsi la jardinière de ces plates-bandes funéraires et prend des allures familières. Le Breton ne la redoute pas, d'ailleurs. Il est soumis à une sorte de fatalisme chrétien. La pratique constante de la mer l'illumine et l'exalte, renforce ses croyances d'une sorte de mysticisme farou- — iio —

che; d'un signe de croix il conjure les périls des tempêtes comme les croisés conjuraient ceux des guerres sacrées. Et pour abjurer les terreurs les plus tenaces, il s'enivre au surplus d'une eau-de-vie qui lui brûle le cœur, et lui verse au cerveau un oubli artificiel et une gloire morbide.

Mais la familiarité de la mort ne se révèle pas seulement par ces offrandes de fleurs crues et joyeuses, qui rappellent les gâteaux dont certains peuples nourrissent les mânes des défunts. Elle se montre par des manifestations moins riantes à côté de ces couronnes champêtres et de ces tombes qui semblent des tombes d'épousées de village.

A un coin du cimetière s'élève une chapelle de vieux style breton, au front de laquelle on a gravé : Ossa patrum. L'intérieur de cet édifice offre un spectacle d'épouvante devant lequel la Vierge et les deux saints, horriblement badigeonnés, qui s'élèvent sur l'autel, pâlissent d'horreur. Le long des murs s'étagent des petites niches en bois

surmontées de croix proportionnées à leur taille. Chacune d'elles contient une tête, dont les maxillaires déchaussés ou garnis de quelques chicots esquissent, derrière un grillage, un sourire rongé par les vers. Parfois une poignée de longs cheveux séchés et terreux retombe devant des orbites creuses, ou bien un crâne roule de son refuge, au pied de Tautel, comme une tête étrange de décapité devant une planche de guillotine.

Sur les boîtes, on peut lire :

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