QUE VEUT DIRE LE MOT « SUGGESTION
Il est des mots qui semblent exercer une espèce d'attraction sur l'esprit des hommes et cela très souvent sans qu’ils s’en doutent. Le mot de ( suggestion » semble être un de ceux-là. Dans ces dernières années, non seulement les médecins, mais même les philosophes, les romanciers, les journalistes en ont usé et abusé. Chacun a essayé de le définir à sa façon. Pour: les uns ce terme a quelque chose de nettement péjoratif. On dira, par exemple, d'un acte mauvais que l’on a fait sans savoir pourquoi: ( je l’ai fait sans m’en rendre compte, j'étais suggestionné ». Pour d’autres, au contraire, la suggestion est quelque chose de tout à fait normal, faisant partie intégrante de la vie sociale. Pour ceux-là la suggestion commence son rôle avec l'enfant dans le sein de la famille pour continuer plus tard à l’école, au collège, dans la vie. Dans tout acte ily aurait pour eux une part plus ou moins grande de suggestion. La suggestion serait inséparable de la vie.
Si nous ouvrons Littré nous retrouvons en partie les deux opinions précédentes. Il donne, en effet, à ce mot un premier sens d’insinuation mauvaise (ce serait le plus fréquent) et un autre sens d’insinuation bonne. Insinuation étant pris ici dan; le sens d’inspirer quelque chose à quoi l’on ñe songeait pas.
Une confusion peut-être encore plus grande règne parmi les
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neuropathologistes modernes. Bernheim (1) définit la suggestion: ( l'acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui ».
Plus loin il ajoute: & Tout ce qui entre par l'oreille dans Tentendement tout ce qui avec ou sans contrôle préalable est accepté par lui, tout ce qui persuade, tout ce qui est cru, consfitue une suggestion par le sens auditif ».
Pour Babinski (1) le mot suggestion n’a pas une signification aussi vaste. Il voit plutôt dans la suggestion une insinuahon mauvaise et oppose à ce terme celui de persuasion qui désignerait l’action par laquelle on cherche à faire accepter à autrui une idée raisonnable ou qui tout au moins ne soit pas en désaccord avec le bon sens.
Pour Déjerine la suggestion est l'acceptation par le cerveau d’une idée vraie ou fausse.
Pour Dupré (2) « la suggestion est l'opération par laquelle un sujet inhibe momentanément, à l’aide de certaines pratiques, les centres psychiques supérieurs d’un sujet passif et substitue son activité volontaire propre à celle de ce sujet, dont les centres automatiques agissent désormais sous la direction inconsciente de cette impulsion étrangère ».
Pour Binet ( la suggestion est une pression morale qu'une personne exerce sur une autre }.
Pour Grasset (3) enfin, sa conception de la suggestion est la conséquence directe de sa conception du polygone. Pour lui
(1) Bernheim. Hypnotisme. Suggestion. Psychothérapie, Doin 1903, pp. 24-26.
(1) Babinski. Société Neurologique, 7 novembre 1901, in Revue Neurologique, p. 175.
(2) Dupré et Rocher. L'hypnotisme devant la loi. Congrès international, 1900.
(3) Hypnotisme et oi 1903, page 69e
les centres psychiques comprennent un centre O, organe du moi et de la volonté, et des centres inférieurs automatiques : polygonaux. Tous ces centres sont reliés entre eux et avec O. « Dans la suggestion, dit-il, O du sujet n'intervient pas du tout, il ne juge pas et son polygone agit, que la chose soit dérai< sonnable ou sensée, directement et uniquement influencé par OU de l’hypnotiseur. »
Au milieu d'opinions si différentes et si contradictoires, il nous est un peu difficile de donner une définition précise et claire. Nous l’essayerons cependant, même si ce n’est qu’à titre provisoire, pour apporter un peu de clarté dans la suite d= notre travail.
La définition de Bernheim nous paraît beaucoup trop vaste. Nous voyons, en effet, englober dans une même formule, la suggestion, la persuasion, l'éducation, l'instruction. Pris dans ce sens, il est évident que deux êtres quelconques ne pourraient se trouver ensemble sans se suggestionner réciproquement Comme à tout instant des idées et des perceptions nouvelles pénètrent dans notre cérveau, la vie entière serait une perpétuelle suggestion. Soit, mais alors que M. Bernheim veuille bien employer un autre terme pour désigner les hallucinations que nous pouvons provoquer à volonté sur un sujet en état d'hypnose. La définition de M. Bernheim nous paraît éminemment dangereuse et il nous pardonnera de la rejeter.
Celle de M. Babinski répond certainement à un groupe, de faits. Il est évident que très souvent les suggestions ou autosuggestions réalisées par un hystérique sont absurdes. Maïs estce à dire que toutes soient dans ce cas? Quand nous ordonnon;: à une hystérique atteinte de paraplégie de sentir ses jambes et de les remuer est-ce là une suggestion absurde? Nous’ne le croyons pas. Il est vrai que M. Babinski pourra nous objecter que nous faisons alors de la persuasion. Il nous semble qu'il serait tout aussi logique de prétendre que l'électricité positi,:
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et l’électricité négative sont deux choses absolument différentes. Et cependant les deux ne sont que des modes différents d’une seule et même énergie. I1 en est de même pour la suggestion. Elle peut être bonne où mauvaise suivant le cas.
Arrivons enfin à la conception de Grasset. Elle nous paraît la plus conforme à la réalité. Sa théorie du polygone répond parfaitement aux deux sortes d'activités psychiques que l’on constate chez l’homme; une activité psychique inférieure, automatique et une activité supérieure, manifestation de l'intelligence et du moi. Ce centre O du moi est mis précisément en rapport avec le monde extérieur par l'intermédiaire de son polygone. Il est en quelque-sorte la synthèse des données multiples de ce polygone. Que par un moyen quelconque on agisse sur ce dernier, qu’on le rende plus instable, plus déformable et aussitôt nous verrons les manifestations de ce centre O déformées ou plus ou moins perturbées. Bien plus, ce polygone qui n’a plus alors que de faibles attaches avec son centre O peut facilement passer sous le contrôle d'un centre O étranger.
Cette volonté étrangère peut alors agir profondément sur ce polygone, sur les aires psycho-motrices sensorielles du sujet suggestionné. L'équilibre qui existe normalement entre ces aires et les organes correspondants peut être ainsi profondément modifié. Que ce soit en bien pour faire disparaitre une monoplégie par exemple, ou en mal pour faire naître ce même trouble, peu importe. Le mécanisme de la suggestion reste le même dans les deux cas. Il importe de remarquer que l’action qui peut s'exercer sur un polygone plus ou moins instable ne doit pas forcément venir d’un centre O étranger. Elle peut venir du sujet lui-même par auto-suggestion, Quelquefois les événements les plus futiles déclancheront chez certains sujets les réactions les plus violentes. Chez l'un ce sera da vue de certains animaux, une souris, un crapaud, un serpent, etc. Chez un autre ce sera là perception d’un son aigu, chez un autre enfin un parfum un
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peu fort, etc. Le plus souvent cette action désagrégeante ou agrégeante sur le polygone sera la conséquence d’une émotion violente, d’une peur, par exemple la vue d’un incendie, d’un accident, la chute de la foudre, etc., etc.
Nous devons ici faire une remarque. Certains neuropathologistes, dont M. Babinski, concèdent que l’émotion est capable de produire les plus grands effets sur certains sujets. D’un autre côté ils dénient à la suggestion ce même pouvoir. Nous avouons ne pas très bien comprendre, car il nous semble que toute suggestion est toujours accompagnée d'émotion à un degré quelconque. Nous n'avons jamais vu de suggestion s’exerçant à froid pour ainsi dire. Ce que nous provoquons le plus souvent par la suggestion, c'est un état émotionnel spécial ayant pour résultat de relâcher les liens du polygone d’avec son centre directeur. Chez beaucoup de névropathes, chez beaucoup de ceux qu’on a classés parmi les dégénérés cet équilibre instable de l’émotivité existe pour ainsi dire à l’état continu. Aussi la suggestibilité est-elle un de leurs traits dominants. Toutefois dans cette grande famille de malades, la suggestibilité (ou l’auto-suggestibilité) reste surtout localisée dans la sphère psychique, émotionnelle, idéative. Nous ne rencontrons presque jamais chez eux des troubles objectifs de la sensibilité et de la cœnesthésie, jamais cette anorexie et cetté insomnie persistantes que nous trouvons toujours chez les vrais hystériques. En effet chez l’hystérique, la suggestion s'exerce sur des centres qui, à l’état normal, échappent complètement à la volonté. On pourrait dire encore pour se servir du schéma de Grasset, que chez le névropathe, les troubles ne sont que sus-polygonaux. tandis que dans l’hystérie vraie, c’est le polygone lui-même qui est en jeu, qui est déformé. Re
Il est des conditions qui développent tout particulièrement la suggestibilité et surtout l’auto-suggestibilité. Ces conditions se trouvent réalisées toutes les fois que le pouvoir de contrôle
qu’'exerce normalement notre cerveau sur tous nos organes, se trouve diminué ou aboli. Il nous faut citer en tout premier lieu les infections générales et les intoxications. Viennent ensuite les traumatismes et les émotions violentes. C’est un fait d’observation clinique banale, de constater combien les convalescents des grandes infections générales sont plus émotifs et souvent plus aptes à réaliser des suggestions.
Avec les réserves précédentes nous pouvons donc définir la suggestion: foute action par laquelle les centres psychiques automatiques polygonaux sont enlevés partiellement ou totalement au contrôle de leur sujet, soit pour passer sous la direction d’une volonté étrangère, soit pour être mms dans un rapport anormal entre eux et avec leur centre directeur.
Il nous semble que cette formule est plus générale que les précédentes car elle englobe la suggestion et l’auto-suggestion.