LES THEORIES PSYCHOLOGIQUES'DE L'HYSTERIE
Si Charcot considérait l’hystérie comme une maladie en grande partie mentale, il admettait cependant qu’elle se révélait par des stigmates physiques permanents. Quelques-uns parmi ses élèves voulurent aller plus loin et faire de l’hystérie une maladie unique psychologique due à une désagrégation mentale, à une sorte de dissociation de la personnalité. En France, P. Janet a été et est encore le représentant le plus autorisé de cette conception. Ses remarquables recherches sur l’automatisme psychologique, lui permirent de comprendre mieux que personne l’état mental des hystériques. [1 nous a exposé le résultat de ses recherches dans son livre sur « L'Etat mental des hystériques ». Qu'il nous soit permis avant de dire ce que nous pensons de la théorie psychologique; d’en donner une courte analyse.
Tout d’abord Janet divise bien les manifestations hystériques en deux groupes: 1° les stigmates, qui sont plus ou moins permanents et durent autant que la maladie; 2° les accidents qui eux sont passagers et en quelque sorte surajoutés à la maladie Mais pour lui ces stigmates et ces accidents sont mentaux et non physiques. Il invoque à l’appui de sa thèse d’abord la mobi lité de ces stigmates sous l’influence des pensées, des idées, des
émotions, de l’attention, de la suggestion, etc., ensuite le carac-
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tère contradictoire de ces stigmates. Le fonctionnement des organes est réel et persiste au moment même où il-semble supprimé. Comme il le dit: « La sensation tactile, la sensation visuelle, même à la périphérie du champ visuel, continuent à s'exercer en dépit de l’anesthésie; les souvenirs sont reproduits
malgré l’amnésie apparente, les mouvements sont possibles mal-.
gré la faiblesse et l’amyosthénie indiquée par le dynamomètre.
Janet rejette l'hypothèse d’un affaiblissement localisé des centres nerveux pour se rattacher à celle d’un affaiblissement général. Pour lui tous les symptômes hystériques se rattachent à un rétrécissement de ce qu’il appelle le champ de conscience, celui-ci étant en quelque sorte la synthèse de tous les éléments psychologiques. L’hystérique est incapable de faire entrer dans sa personnalité ses phénomènes psychologiques. Cette incapacité n’est jamais complète et se modifie sous l'influence d’une foule de facteurs. De là précisément le caractère un peu incohérent des stigmates.
Janet divise les stigmates mentaux en: anesthésies, amnésies, aboulies, troubles du mouvement, modifications du caractère.
Les anesthésies, comme d’ailleurs les amnésies et les aboulies peuvent être ou systématisées ou localisées ou générales.
Les anesthésies sont réparties d’après certaines idées du malade et non d’après des modifications physiques. La dyschromatopsie des hystériques n’empêche pas les sujets de percevoir les couleurs, puisque le disque de Newton est vu blanc et que la fixation d’un carré rouge montre au bout d’un certain temps la perception d’un carré vert. L’anesthésie serait donc pour Janet une distraction. De même dans les amnésies les souvenirs n’ont pas disparu, mais sont simplement subconscients. Ils interviennent en réalité dans les raisonnements du sujet. L’amnésie hystérique serait donc aussi une espèce de distraction. On peut faire apparaître ces souvenirs par des moyens indirects, comme
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l’écriture automatique. Les aboulies sont caractérisées: 1° par la conservation des actes anciens; 2° par la perte des actes nouveaux ; 3° la conservation des actes subconscients et la perte de la perception personnelle des actes. |
Les troubles du mouvement consistent en ralentissement et indécision des mouvements volontaires. De plus les mouvement; volontaires sont simplifiés et affaiblis. Les mouvements d’un membre complètement anesthésique présentent les particularités les plus curieuses, que Janet propose d'appeler syndrome de Lasègue. Ce syndrome est un ensemble de perturbations du mouvement d’un membre anesthésique quand le malade ne le regarde pas. Toutes ces altérations sont la conséquence de phénomènes subconscients.
Enfin les modifications du caractère consistent surtout dans une diminution des facultés et de l’intelligence. L’hystérique éprouve une difficulté énorme à apprendre de nouvelles choses Par contre l’automatisme se développe merveilleusement et permet l’éclosion de toutes sortes d’idées fixes et d’obsessions. Les sentiments affectifs sont souvent diminués. Pour ce qui est de la simulation on a souvent exagéré cette tendance et pris pour des mensonges des phénomènes qu'on ne comprenait pas.
Accidents mentaux. — Pour Janet les accidents hystériques ne sont pas simplement des accidents physiques, mais des accidents moraux. Les suggestions peuvent être négatives, positives, complexes ou générales. La caractéristique de la suggestion c’est de n’être rattachée à la personnalité ni par le souvenir quand elle est terminée, ni par la perception consciente quand elle s'exécute.
Les actes subconscients sont ‘des actes intelligents, mais aper: sonnels. Les idées fixes sont pour Janet & des phénomènes psychologiques qui se développent dans l'esprit d’une manière automatique, en dehors de la volonté et de la perception person-
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nelle ». Ces idées fixes sub-conscientes sont la cause de presque tous les accidents hystériques et même des stigmates.
La conclusion de Janet est la suivante:
( L’hystérie est une maladie mentale appartenant au groupe considérable des maladies par faiblesse, par épuisement cérébral, elle n’a que des symptômes physiques assez vagues, con sistant surtout dans une diminution générale de la nutrition; elle est surtout caractérisée par des symptômes moraux; le principal est un affaiblissement de la faculté de synthèse psychologique, une aboulie, un rétrécissement du champ de la conscience qui se manifeste d’une manière particulière: un certain nombre de phénomènes élémentaires, sensations et images cessent d’être perçus et paraissent supprimés de la perception personnelle ; il en résulte une tendance à la division permanente de la personnalité, à la formation de plusieurs groupes indépendants les uns des autres; ces systèmes de faits psychologiques alternent les uns à la suite des autres ou coexistent, enfin ce défaut de synthèse favorise la formation de certaines idées parasites qui se développent complètement et isolément à l'abri du contrôle de la conscience personnelle et qui se manifestent par les troubles les plus variés d'apparence uniquement physique ».
Que devons-nous penser de la conception de Janet? a) L’hystérie est-elle vraiment une désagrégation de la personnalité ? b) L’hystérie est-elle une maladie mentale?
Pour répondre à la première question, il nous faut d’abord essayer de définir la personnalité. La notion du moi est en réalité un phénomène très complexe. Les éléments qui le consti-. tuent ne sont pas simplement d'ordre psychologique mais aussi d'ordre physiologique et c’est ce que M. Janet me semble avoir oublié. Notre moi n’est pas simplement fonction de notre cerveau, mais il est aussi fonction de notre moelle épinière, de nos nerfs, de nos viscères, de nos vaisseaux, de notre peau, de nos organes, des sens, bref de tous les éléments qui constituent
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notre corps. Si nous nous analysons attentivement, nous cons:
tatons qu'à tout instant des sensations plus ou moins confuses
partent en réalité de n'importe quelle partie de notre corps :t parviennent jusqu’au seuil de notre conscience. Ces sensations sont Simplement exagérées et amplifiées dans l’état pathologique, mais elles existent à l’état normal. Ce que nous appelons notre moi se compose donc en réalité d’une série de « moi » emboités en quelque sorte les uns dans les autres, le plus vague et le moins soumis à la volonté étant à l'extérieur, et le plus conscient étant à l’intérieur. Tous ces ( moi » convergent vers le cerveau et influent à tout instant, quoique d’une façon sub: consciente, sur nos pensées, nos sentiments, nos volitions. Chez l’homme le plus normal et le mieux équilibré il existe une grande part d’influences sub-conscientes auxquelles il obéit sans s’en douter. Ce que Janet appelle la désagrégation de la personnalité se retrouve à des degrés divers, non seulement chez pres- : que tous les malades, mais encore chez les gens les mieux portants. Aussi quoique nous reconnaissions que les hystériques présentent, en effet, d’une façon très nette cette désagrégation, nous ne pouvons faire de ce symptôme mental seul, une caractéristique suffisante de l’hystérie.
Il nous est difficile aussi d'admettre que l’hystérie soit une maladie mentale et cela pour plusieurs raisons. La première, c’est que, s’il est vrai que chez un certain nombre d’hystériques nous rencontrons dans les antécédents des signes évidents de dégénérescence, il en est d’autres chez lesquelles il est absolument impossible d'en retrouver la moindre trace. Certaines hystériques n'étaient même pas des névropathes avant leur hystérie. Leur hystérie est très souvent la conséquence de certaines infections: fièvre typhoïde, paludisme, par exemple, qui mettent momentanément l'organisme entier en état de moindre résistance. Certaines intoxications (exogènes ou endogènes) pourront avoir le même résultat. Il en est de même dans certain,
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0 er traumatismes ou encore dans des émotions particulièrement violentes. | ;
La seconde raison pour laquelle nous ne pouvons faire de l'hystérie une maladie mentale, c'est que par un traitement approprié il est possible chez un grand nombre de malades, sinon chez tous, de faire disparaître toutes les manifestations hystériques. Ces malades retrouvent alors toute leur personnalité et “toute leur activité antérieures. Alors que chez le vrai mental, les facultés sont plus ou moins abolies, souvent sans: espoir de retour, chez l'hystérique, il est possible au contraire de lui rendre ces mêmes facultés. Celles-ci n'étaient qu'endormies et il suffit de les réveiller.
Enfin la troisième raison que j'invoquerai, c’est que l’hystérique en dehors des crises et des délires, est parfaitement capable de se rendre compte des anomalies qu’il présente. Il ne peut se les expliquer, mais il les constate et souvent il fait des efforts pour se retrouver. Il est un peu dans l’état du rêveur qui vit un rêve quelquefois absurde, qu’il sait pertinemment être absurde et dont il ne peut cependant sortir. De même qu’il lui suffit de se réveiller pour se retrouver dans la réalité, de même il suffit de réveiller l’hystérique pour lui rendre la possession de lui-même.
Pour ces trois raisons nous ne pouvons accepter complètement la conception de Janet sur l’hystérie. Mais nous n’en méconnaissons pas pour cela l'importance énorme de ses belles recherches. En particulier nous croyons que mieux que personne jusqu'ici il a mis en lumière le rôle énorme de l’automatisme psychologique et du subconscient dans les maladies de
la personnalité.