‹ Québec en 1730Chapitre 3 sur 9 · GOSSELIN · texte numérisé non relu

GOSSELIN

‘ Dans peu d'années, disait-il, la colonie sera en état de se soutenir contre les ennemis du roi, si Sa Majesté a pour agréable de faire une faible dépense pour fortifier la ville de Québec, dix mille écus chaque année pendant cinq ans. Les peuples du Canada ont de la valeur, ils aiment leur roi.”

M. de Louvigny désirait sans doute voir exécuter le magnifique plan de citadelle et de fortifications qu'avait préparé quelques années auparavant Chaussegros de Léry. Celui-ci écrivait à ce sujet au ministre:

“J'ai l'honneur d'envoyer au conseil (d'Etat) le plan en relief de la ville de Québec, qui est entièrement fini. Toutes les fortifications approuvées du Conseil dans la haute ville y sont en relief, J'ai mis une enceiate dans la basse ville, qui serait construite sur une batture de roches. J'ai observé toutes les pentes et hauteurs de la montagne...”

Malheureusement, le plan de fortifications de cet ingénieur ne fut pas exécuté. On ne voyait en 1730 que celles de Vaudreuil et de Beaucour.

Celles-ci passaient, comme je l'ai dit, par la rue Sainte-Ursule, sur le terrain des ursulines, laissant comme issue au public les portes Saint-Jean et Saint-Louis! On aura une idée des dégâts qu'on avait faits en construisant ces fortifications, avec leurs bastions et leurs terrasses, par l'extrait suivant d’une lettre des ursulines à la cour :

“ Les religieuses ursulines de Québec représentent qu'on leur a fait deux torts considérables. Le premier est une terrasse que le sieur de Beaucour, ingénieur, a fait élever malgré elles si proche de leur maison, qu'il semble qu’il n'ait eu en cela d'autre dessein que de les chagriner. En effet, cette terrasse, qu'il aurait pu facilement reculer, est un chemin passant, qui domine tout leur monastère, où elles ne peuvent plus se cacher, et où elles essuient toutes sortes de railleries et même d'insultes

du public.

1 Montréal avait seize portes, huit grandes et huit petites.

Voici deux extraits intéressants, qui nous montrent Montréal en 1717, et Montréal en 1738 :

‘ La ville de Montréal est d’une gra 1de étendue : elle a trois quarts de lieue de tour, son enceinte ou fortification ayant 1819 toises courantes de pourtour, Elle n’est formée que d’une mauvaise enceinte de pieux, Gont une bonne partie sont pourris. Les habitants y ont fait plusieurs ouvertures, et il n’y a aucune porte en état de fermer, et ne ferment point pendant toute l’année ; et comme dans ce pays on est toujours à la veilie d'avoir la guerre avec les Anglais et les Sauvages, et qu’on ne peut savoir la déclaration de la guerre d'Europe qu'après les Anglais, ils pourraient enlever cette ville très aisément, dans l’état où elle est présentement... .” (Mémoire de Chaussegros, 10 août 1717.)

‘“ L'enceinte de la ville de Montréal est entièrement finie. Il n’y a que les glacis qui ne sont pas encore en leur perfection dans plusieurs endroits.

“Il y a huit grandes portes, et huit petites, savoir cinq grandes du côté du fleuve, et cinq petites. Cette quantité paraît nécessaire en cas de feu, et pour l'entrée des effets qui vieñuent en quantité de ce côté-là,

‘ Il y a une grande porte à chaque bout de la ville, et une du côté de la campagne

‘“ Les petites portes sont situées, cinq du côté de l’eau, une au bout du sud-ouest de la ville, et deux du côté de la campagne...” (Lettre de M de Beaucour, commandant à Montréal, au ministre, 13 octobre 1738.)

‘“ Le second est que pour construire cette terrasse, qui leur est si préjudiciable, le dit sieur de Beaucour, qui disait par raillerie que de là il verrait toutes les religieuses, a pelé et enlevé jusqu'au roc toutes les terres circonvoisines, appartenantes aux ursulines, en sorte qu'elles ne peuvent plus même murcher dans les lieux qui en partie faisaient leur enclos, qu'on leur a inhumainement retranché, où elles avaient auparavant jardins, vergers, pâturages et basse-cour, d'où elles tiraient une partie de leur subsistance, ct qui présentement sont semblable:, par l'épuisement de ces terres, aux endroits bouleversés par la mine, renversés par un tremblement de terre et foudroyés pur le feu du ciel .…..."

A ces dégâts, à ces bouleversements causés par les travaux des fortifications, et qui n'avaient été réparés qu'en partie, en 1730, ajoutons ceux dont parle l'intendant Dupuy dans une ordonnance datée de 1727 :

“Il n’y a presque pas de rues, dit-il, et de places publiques dans Québec, où les eaux du Cap-aux-diamans n'aient découvert par leurs ravins des roches si dûres et si aiguës, qu'il n'est presque plus possible d'y faire passer les chevaux. La place même de la cathédrale—laquelle est grande, spacieuse, bien disposée pour y tenir un marché publie, pour y pratiquer une fontaine au besoin, qui serve de réservoir aux eaux de la haute ville, et y faire une promenade propre au délassement du publiec-n'est encore pour le présent qu'un cahos et un amas confus de pierres et de rochers..." !

Tout était encore bien primitif dans le Québec de 1730. Des pieux plantés en terre et appointis par le bout, voilà ce que l’on voyait généralement autour des emplacements et des maisons pour les enclore. Il n'y avait pas autre chose même entre les terrains de l'Hôtel-Dieu, du séminaire, de l'évêché, et le chemin des Rondes. Les hospitalières firent construire un mur de pierre deux ou trois ans plus tard: le gouverneur, l'intendant et l'évêque décidèrent qu'il serait placé à 40 pieds ‘du

bord de l’escarpement ”.# Au séminaire, on se contenta, ‘ pour fermer le

jardin”, de renouveler la clôture de pieux et de la faire un peu plus haute. I] le fallait bien: les vieux pieux étaient trop bas:

“On sautait pardessus pour aller y voler ?,”

M“ Dosquet se plaignait de n'être pas suffisamment protégé par sa clôture de pieux contre les regards des passants :

“Jene puis, disait-il, me tourner du côté de la terrasse, sans être obligé de rendre le salut aux passants, ou de répondre aux compliments

1 Edits et Ordonnances, t. II, p. 314.

2 ‘Les dames de l'Hôtel-Dieu ont fait faire les murs de leur clôture sur le rempart à quarante pieds de la côte, en conformité de vos ordres.” de Boisclair, grand voyer, au ministre, 31 octobre 1735.)

3 Lettre de M£8r Dosquet au ministre, Paris, 20 mars 1733

(Lettre de Lanouiller

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de ceux que je connais. C’est sous mes fenêtres que s'assemble le bas peuple des deux sexes après leur souper, où ils chantent et tiennent des discours libres, que j'entends comme s'ils étaient chez moi, Je ne parle pas de leurs actions indécentes, C'est là que les personnes ivres viennent cuver leur vin, et des personnes malignes les ont plusieurs fois découvertes avec la dernière indécence....….. Les fêtes et dimanches, on y a la tête rompue du bruit qu'y font ceux qui jouent aux quilles et à la boule... Si je vais dans mon jardin, tout le monde s'arrête aux pieux pour me regarder...” !

Il entreprit de fermer ce chemin au public, et proposa à l'intendant ‘“ de faire faire une porte au bout de la terrasse qui joint le terrain du palais épiscopal en descendant à la basse ville, du côté du rempart ”. L'intendant ne s'en souciait guère : il fit cependant poser la porte, par complaisance pour le prélat, et celui-ci entreprit ‘de veiller à ce qu'elle restât fermée ”. Le public commença à se plaindre, et bientôt “le murmure devint général”. L'évêque s'étant un jour absenté, probablement pour sa visite pastorale, “ quelques étourdis forcèrent le guichet et l’ouvrirent pendant la nuit. Il fut refermé par les soins du concierge, La nuit suivante, il fut forcé de nouveau et emporté”. Suivant l'expression de l’évêque, “ pendant qu’on fermait la porte d'un côté, un homme la brisait de l’autre ”!

Il y eut au sujet de cette porte et de cette terrasse une longue correspondance entre le prélat et la cour: elle couvre au moins quarante pages des archives ; et le résultat fut que la porte resta ouverte,

Un peu plus bas que cette porte, se trouvait “ l'escalier de la basse ville”, Le haut de cet escalier était fermé par une barrière ‘ pour empêcher les bestiaux ” de passer® II n'était pas rare, en eflet, à cette époque, de voir des animaux errants, des cochons, surtout, dans les rues de Québec.

A la basse ville, les rues n'étaient souvent qu'un bourbier, ‘“ Elles sont impraticables quand il pleut et à la fonte des neiges du printemps, écrit le grand voyer, par les boues et vidanges qui y séjournent..... J'ai déjà sondé les esprits d’une grande partie des bourgeois sur la nécessité qu'il y a Ge paver la basse ville... Il y en a deux qui ont commencé à paver au devant de leur emplacement... Le grès pour paver se trouve à la côte de l’Ange-Gardien, à trois lieues de Québec, où les barques vont le prendre de la côte sans beaucoup de frais.” #

Ii n'y avait pas de quai : les résidents songèrent à en construire un à leurs frais. Le gouverneur et l’intendant écrivent à la cour à ce sujet :

“ Nous examinerons sur les titres des concessions accordées à ceux qui se.sont bâtis sur la grève, au bas de la ville, s'ils ne se sont point assujétis à fa construction, ou du moins à l'entretien d’un quai. Le dessein

1 Lettre de Mer Dosquet au ministre, Québec, 4 septembre 1731.

2 Ibid.

& Jugements et Délibérations du Conseil supérieur.

4 Lettre de Lanouiller de Boi<clair, grand voyer, au ministre, 31 octobre 1735 !

de contribuer entre eux à la consruction de ce quai est toujours le même de la part de plusieurs ; il serait à propos de profiter de cette bonne volonté, qui procurera à lu ville une sûreté et une décoration.”

Les ‘“ moulins à bateau ” ! du sieur Lanouiller de Boisclair faisaient, depuis 1722, un service plus ou moins régulier entre Lévis et Québec ; on traversait aussi en canot, et l’on venait atterrir à l’anse du Cul-de-Sac.

Lorsque les habitants, venant en ville pour le marché, arrivaient la

nuit, ils faisaient un bon feu sur la grève pour se réchauffer, et atten-

daient là jusqu'au matin. C'était un usage tout-à-fait patriarcal, Maisil

y avait un danger, celui de mettre le feu aux maisons de la basse ville, “toutes couvertes de bardeaux.”

Le conseil supérieur jugea à propos de défendre cette pratique.*

Du reste, M. Prat, capitaine du port de Québec, “ avait fait mettre le Cul-de-Sac en état de recevoir les vaisseaux ”. Il écrivait à la cour dès l’année 1712 : ‘Presque tous ceux qui sont venus de France et de la Martinique s’y sont fait radouber et caréner cette année.”

Il avait aussi établi un chantier pour la construction des navires, ‘au bas du Cap-aux-diamans ”, à l’anse des Mères : “Je serai obligé, disait-il, de faire miner quelques rochers qui se trouvent dans la devanture de cet endroit, où ensuite on pourra construire toutes sortes de bâtiments” Il sy construisit cette année-là (1712) un vaisseau de guerre,

De l’autre côté du promontoire de Québec, ‘à quatre ou cinq arpents du palais, sur la rivière Saint-Charles, au delà de l'ermitage Saint-Roch ”, était un autre chantier de vaisseaux, au sujet duquel l’intendant Hocquart écrivait en 1731 :

“ Le terrain y est solide. Il s'y trouvera dix-huit ou vingt pieds d'eau dans les grandes mers ordinaires, ce qui est un fond suffisant pour y cons-

truire les plus gros vaisseaux. 11 y a de plus dans le même voisinage

quelques maisons nouvellement bâties, qui pourront servir de magasins

pour y retirer diverses munitions et ustensiles pendant le cours de la construction..…....”

Ces ‘ Luelques maisons nouvellement bâties ”, voilà bien les commencements de l'immense faubourg Saint-Roch d'aujourd'hui.

L’ermitage Saint-Roch * dont il est ici question était une petite chapelle, avec un hospice y attenant, que les récollets avaient fait construire vers 1703, à la suite de la terrible épidémie de picote qui décima la ville

1 Lettre de Vaudreuil et Begon au ministre, 17 octobre 1722.

2 Jugements du Conseil supérieur, 1707.

3 La rue Saint-Roch fut ainsi appelée de l’ermitage Saint-Roch. Eile date de

1732. Le terrain de cette rue fut concédé par Marie-Geneviève Amiot de Vince-

lotte, veuve de Jacques Richard. (Jugements du Conseil supérieur, 24 nov. 1732, 4 Sur cet ermitage, voir Æenri de Bernières, page 87, note.

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