‹ Québec et Lévis à l'aurore du XXe siècleChapitre 16 sur 35 · LE PETIT SÉMINAIRE · texte numérisé non relu

LE PETIT SÉMINAIRE

AUTRES MONUMENTS

A quelques pas du Séminaire s'ouvre une autre maison d'éducation, qui est son aînée et dont la réputation est universelle. C'est le couvent des Ursulines. Son histoire est des plus édifiantes et des plus glorieuses, et se rattache par des liens très étroits à celle de Québec même. Elle a été écrite et publiée, il y a quelques années, et forme trois volumes in-octavo des plus intéressants.

Le couvent occupe un vaste terrain au centre même de la haute ville, et forme un groupe d'édifices dont j'ignore le nombre. La plus grande partie compose le cloître, et c'est un grand privilège qu'on obtient rarement et difficilement d'en franchir les grilles. J'ai déjà parlé de sa chapelle et j'y reviendrai.

D'autres grands édifices religieux occupent encore de larges espaces dans notre ville. On aperçoit de loin leurs clochers et leurs coupoles qui émergent de la monotonie des toits voisins.

C'est l'Hôtel-Dieu, dont nous avons déjà parlé et qui se distingue par une façade monumentale ; le Bon-Pasteur, qui s'est considérablement agrandi et embelli depuis quelques années ; le couvent des Dames de la Charité, qui compte aujourd'hui quatre grands édifices et une chapelle, au bord de l'escarpement qui avoisine les fortifications de l'Arsenal ; l'Hôpital-Général, qui, avec l'Hôtel-Dieu et le couvent des Ursulines, remonte aux premiers temps de la colonie, et qui a une histoire des plus intéressantes ; l'hospice du Sacré-Cœur, de fondation récente, et l'ancien hôpital de la Marine, devenu une Ecole de réforme sous la dire<5tion des Dames du Bon-Pasteur.

Parmi les hôpitaux et asiles protestants, le plus remarquable est le Finlay Asyliim, qui est très bien situé, et dont l'architeéture gothique sévère fait un monument.

Çà et là s'élèvent bien d'autres édifices qui se rattachent à la ville commerciale et industrielle, et qu'il serait trop long de

décrire, quoiqu'ils soient bien dignes de l'attention du touriste. Ainsi, je ne parle pas de nos banques, de nos usines, de nos grands magasins, de nos hôtels.

Mais je veux mentionner, en terminant, quelques établissements d'un caraélère tout différent, et très connus du public.

Ce sont le Manège, très bel édifice en pierre, d'un style original, et dont la grande porte, flanquée de tours rondes, rappelle certains châteaux du moyen âge ; le Patinoir, dont les formes et les dimensions conviennent à sa destination, et qui est très fréquenté pendant l'hiver; le Club de la Garnison, qui réunit non seulement les militaires, mais les citoyens de tous les états, et qui est un centre social important, le rendezvous de tous ceux qui aiment causer, lire, fumer et dîner.

Club <te In Garnison.

Québec symbolique et religieux

SSEZ rarement, les villes qui ont une certaine étendue et quelques siècles d'existence, forment un ensemble homogène et harmonieux, une unité symbolique composée de variétés artistiques.

Il en est cependant quelques-unes — et Québec est de ce nombre — que la nature et la main de l'homme ont artistement groupées, et dont toutes les parties forment un tout plein de symétrie et d'harmonie symbolique.

Sous ce rapport, Québec est admirable. Grâce à son site exceptionnel, c'est un gigantesque décor, dont les divers plans se superposent dans une gradation pleine de grâce et d'éclat. Ou plutôt, c'est une pyramide énorme, dont la base est entourée d'eau de trois côtés, et dont les triangles latéraux, formant des plans inclinés, sont couverts de monuments, de tours, de clochers et de coupoles qui lui donnent l'aspecS de la pyramide gothique.

Les maisons et les édifices s'y étagent, s'y entassent, grimpant les uns sur les autres, et montant toujours plus haut pour élargir leurs horizons. Efflorescence touifue de la pierre, que son élévation rend légère, aérienne, et dans laquelle s'harmonisent les caprices de la nature et la discipline militaire.

De tous côtés, à chaque pas, à chaque gradin, s'ouvrent des perspeiftives merveilleuses, des visions imprévues, où l'artiste est forcé d'admirer la diversité des aspeéls, des proportions et des contrastes.

Mais cette pyramide monumentale n'est pas seulement remarquable par ses beautés et ses lignes pittoresques, elle l'est également par son symbolisme.

Admirons d'abord sa physionomie matérielle.

En bas, des navires, des quais, des usines, des boutiques, un fouillis de construftions de toutes dimensions et de toutes formes, dominées par des mâts et de hautes cheminées. C'est la navigation, le commerce et l'industrie qui s'empressent, s'agitent et font une ceinture mouvante aux flancs granitiques de la pyramide.

Au-dessus, une autre ceinture,

toute différente d'aspe(5t, entoure

la cité proprement dite d'une chaîne

de rochers, surmontée de remparts,

de murailles, de batteries et de forts.

C'est la force qui s'affirme, qui se

dresse au seuil même de la cité, et

„ ^iii^^^r^ iM *î^^ ^^ distingue par le massif de ses

S I H H l^nl^^fe^d proportions et par la hardiesse de

Il I " Il ^^^Hh ^^^ attitudes.

Plus haut, s'élèvent des dômes, des flèches, des coupoles et des tours.

Comment n'y pas voir l'expression des besoins d'idéal, des croyances et des aspirations de la population ?

Voici la cathédrale, flanquée d'un côté par le séminaire et l'université, et de l'autre, à quelques pas, par le couvent des Ursulines, groupe monumental, répondant aux besoins intellectuels et religieux, et dont le symbolisme est assez frappant pour me dispenser de le faire ressortir.

En face, l'hôtel de ville, bel édifice, d'une architeéture sobre, mais élégante et variée.

Il représente l'autorité civique ou municipale. Ce n'est pas par antagonisme qu'il se dresse en face de la cathédrale. C'est par sympathie et amitié ; et l'indépendance mutuelle des deux

Hospice des Sceura de la Charité.

pouvoirs, dans leurs attributions respeélives, ne nuit aucunement à la parfaite harmonie de leurs rapports.

Plus haut, le château Frontenac, renaissance des temps féodaux, rappelant la mémoire d'une époque pleine de souvenirs historiques et de rêves, toute imprégnée de grandeur et de gloire chevaleresque. Il remplace l'ancien château Saint-Louis, dont l'origine remonte jusqu'au successeur de Champlain, et qui abrita successivement les gouverneurs français et les gouverneurs anglais. Mais ce sont les souvenirs des premiers qu'il rappelait avant tout, et comme c'est Frontenac qui, de l'aveu de tous, l'a illustré davantage, il n'était que juste de donner son nom au nouvel édifice, en mémoire de l'ancien régime.

A côté, le palais de justice, aux fortes assises, remarquable d'ampleur et d'élévation, recevant la lumière de tous côtés, et représentant très dignement le pouvoir judiciaire.

Il est placé sur les hauteurs, c'est-à-dire au niveau que la justice doit toujours habiter. Il est au centre de la ville, afin que tous les habitants y puissent avoir un accès facile. Il est d'architeéture sévère, solide, et fondé sur le roc, sans ornements ni fioritures, comme il convient au plus stable des trois grands pouvoirs de l'Etat.

Plus haut, s'élève le parlement, c'est-à-dire la puissance politique, étendant ses regards bienveillants et ses bras proteéleurs sur tout ce que nous venons de décrire.

Et toujours plus haut, la citadelle, dominant à la fois la puissance politique et la puissance religieuse, et braquant ses

canons au-dessus de leurs têtes, non pour les combattre, mais pour les défendre.

Tout cela n'est-il pas admirable comme harmonie symbolique? Dans la partie inférieure de la cité, le mouvement maté-

riel nécessaire à sa vie corporelle, à l'alimentation, à l'éclairage, au chauifage de la population. C'est bien en bas que tout cela doit être.

Sur les hauteurs, le mouvement intellectuel, artistique et religieux, manifesté par des édifices dont l'objet et la vie forment un accord sympathique, et qui se dressent en pleine lumière, entourés d'horizons immenses et de points de vue merveilleux !

Plus haut, des constructions massives de pierre, affirmant, dans leur langage emblématique, l'harmonie des pouvoirs politique et judiciaire, avec la force militaire.

N'y a-t-il pas là une ville complète et bien ordonnée, représentant par son ensemble monumental, les deux grandes forces de ce monde, la matière et l'esprit?

Ce caraélère symbolique ne se manifeste pas seulement dans

l'ensemble du Québec monumental ; mais on le retrouve dans les détails, et vous en serez frappés à chaque pas, lecteurs, si vous y portez attention, dans vos promenades à travers la ville.

Tantôt, ce sera le caraiîlère maritime qui s'affirmera, surtout à la basse ville. Tantôt, ce sera le type militaire, dominant les hauteurs. Ici, vous verrez la ville anglaise s'adjoignant, avec son architeélure gothique et normande, à la vieille ville française, bâtie dans le style renaissance ou roman. Là, ce sera l'union des deux races, que vous verrez surtout symbolisée dans un monument, comme, par exemple, dans l'obélisque élevé à la gloire commune de Wolfe et Montcalm.

Ailleurs, ce sera d'autres contrastes et d'autres harmonies, que le site et le style des construélions feront ressortir.

Regardez, par exemple, du pied de la côte du Palais, les deux grands édifices qui couronnent la colline, au-dessus des remparts. L'un est sombre, massif, caché derrière les hautes murailles, comme un malfaiteur qui se dérobe à l'attention publique : c'est l'arsenal. L'autre ressemble à un palais, élégamment bâti, ouvert à tous, avec une façade ornementée, et des balcons oii circulent abondamment la lumière et l'air. Ne serait-ce pas un grand hôtel? Oui, c'est l'hôtel de Dieu.

Dans le -premier, on fabrique des armes qui tuent, et dans le second, des remèdes qui guérissent.

L'un est le pourvoyeur des batailles sanglantes, et l'autre est le théâtre des

luttes de charité. ^^^^^^^^HK ''-^ -f ' L'un au ^^^^^^^^■^Kllwlli ' t^

du Dieu des ba- ^^^^BBWH|i^ ^SiIuj£ .tw tailles, et prépare la ^^^^^WI!H!i««B-..3i ~défense de la patrie terrestre ; l'autre est

Asile du Bou-Pasteur.

voué au Dieu de paix et d'amour, et prépare la conquête de la céleste patrie. L'un ouvre les portes de la mort, et l'autre, celles du ciel.

Mais il est un sentiment que le Québec monumental symbolise plus visiblement et plus éloquemment que tous les autres : c'est le sentiment religieux.

Sans doute, la citadelle, et les remparts, avec leurs bastions,

leurs courtines et leurs batteries, expriment énergiquement le sentiment militaire et patriotique ; mais les temples, les églises et les chapelles, dont les tours, les dômes et les clochers émergent de tous les gradins de l'amphithéâtre de Québec, affirment d'une façon plus puissante encore, les croyances religieuses du peuple ; et quand, au matin de chaque dimanche, à côté des canons qui dorment depuis plus d'un siècle, tous ces clochers font entendre leurs voix, on comprend à quel point le sentiment religieux de notre ville est vivace.

Les temples protestants sont au nombre de dix ou douze, dont les plus remarquables sont: la cathédrale anglicane, l'église presbytérienne de la rue Sainte-Ursule; Saint-Mathieu, rue Saint- Jean ; Saint-André, rue Sainte-Anne ; et l'église de Chalmer, de la rue Dauphine.

En même temps, Québec compte environ vingt-cinq églises et chapelles catholiques, dont plusieurs sont très vastes, chaque maison d'éducation, chaque couvent, chaque monastère, a sa chapelle.

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Hôpital général.

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Il semble que tous ces monuments consacrés au culte de la Divinité, répondent à tous les besoins surnaturels de la population. Oui, certes, et cependant il vient de s'élever, sur les plus hauts sommets de notre belle ville, au-dessus de toutes les autres construâions, un édifice très modeste, qui en est le couronnement obligé au point de vue religieux, et qui représente le vol de l'âme et les élévations de la vie surnaturelle. On n'en sentait pas auparavant le besoin ; mais aujourd'hui qu'il existe, les âmes pieuses comprennent qu'il leur manquait ; et le jour viendra oii elles se demanderont comment elles ont pu s'en passer si longtemps.

Nous voulons parler de la nouvelle église du Très Saint- Sacrement.

Oui, l'échelle monumentale religieuse de Québec était jusqu'ici incomplète, en ce qu'elle n'atteignait pas une hauteur suffisante pour dominer toute la ville.

Posée sur les assises de Notre-Dame des Victoires, cette échelle montait à la basilique, poussait dans toutes les directions ses ramifications, et s'étendait jusqu'à la belle église de Saint-Jean-Baptiste, patron de notre nationalité. Mais il lui restait une dernière cime à gravir ; il lui manquait un échelon, l'échelon suprême, dont l'extrémité supérieure dominerait même la citadelle, et ferait entendre dans les hauteurs, le Gloria in exce/sis, que la terre doit chanter en chœur avec le ciel.

Chapelle de la CongréKation des hommes de la haute

ville, sous le vocable de la Présentation de

Notre.Seigneur et de la Purification

de la très sainte Vierge.

Aujourd'hui, c'est fait, et le nouveau dôme, sous lequel Jésus- Christ se montre vivant aux yeux de tous, surpasse toutes les hauteurs.

Le premier, il reçoit les rayons du soleil levant ; le dernier, il se dore des lueurs du couchant, et, sous sa coupole dorée, les deux soleils se rencontrent, le créé et le Créateur.

Qu'est-ce donc qui resplendit et qui rayonne sous cette couronne monumentale et lumineuse, — qui domine toute la ville? Est-ce un

calvaire ou un Thabor ? Est-ce un gibet ou un trône? Est-ce une humble grotte ou un palais?

C'est tout cela à la fois, car sous cette voûte, nageant en pleine lumière et planant à des hauteurs auxquelles le soleil et les étoiles prodiguent leurs rayons, l'ostensoir contenant le corps de Notre-Seigneur Jésus- Christ resplendit radieux, dressé sur un autel, entouré d'un cercle d'adoratrices portant la robe immaculée de l'Agneau !

La voilà reconstruite l'arche d'alliance des anciens jours !

Mais ce ne sont pas seulement des symboles qu'elle renferme ; c'est le Saint des Saints lui-même, non plus figuré, mais vivant réellement dans un corps glorieux et immortel !

Le voilà le buisson ardent où Dieu se fait entendre, non plus seulement à Moïse, mais à tout le peuple, non plus entouré d'éclairs et de tonnerre, comme sur le mont Horeb, mais enveloppé de nuages d'encens et de cantiques d'amour !

Le voilà, le sacrement des sacrements, le mystère des mystères, le résumé et le couronnement de la divine institution qui relie le ciel à la terre et les hommes à Dieu !

à Marie Immaculée.

En ce temps où Québec grandit et s'embellit, ce complément monumental et religieux, développement mystique de la piété publique, était nécessaire, et il s'est produit à son heure.

Mais ce n'est pas tout d'avoir à la cime extrême de notre pittoresque cité un piédestal monumental, où Dieu se montre perpétuellement à tous les regards, dans sa forme visible et corporelle. A ce roi perpétuellement présent, il faut une cour perpétuellement rangée autour de son trône, pour le servir. A ce Dieu sorti de son tabernacle, et debout sur son autel, il faut un cercle d'adorateurs toujours prosternés devant lui, et lui présentant leurs hommages.

Voilà la raison d'être du couvent des Franciscaines. Ce n'est pas le monastère qui appelait l'église; c'est l'église qui appelait le monastère et qui ne peut s'en passer.

C'est un cercle de vierges qu'il faut autour de l'Agneau sans tache, et ce sont les filles de Saint-François d'Assise et de Saint- Antoine de Padoue qui vont suppléer à l'impuissance de la foule des fidèles et la représenter dans le culte mystique du Très Saint Sacrement.

Elles sont nos mandataires dans le grand œuvre de réparation nécessaire pour détourner de nos têtes le châtiment dû à nos fautes, et pour attirer les divines bénédiiftions sur notre ville.

Il y a donc, dans ce sanéfuaire et ce monastère, qui couronnent maintenant la plus haute cime du rocher de Québec, un dualisme monumental, bien humble au point de vue matériel, mais dont les harmonies et les beautés, au point de vue religieux, devront faire l'admiration de tous.

Ce qui est étonnant, c'est qu'on ait vu ces deux édifices sortir de terre et s'élever dans les airs comme par enchantement, sans autres ressources que la charité publique.

Notre-Dame de la Garde.

loo QUÉBEC SYMBOLIQUE ET RELIGIEUX

Car, enfin, à côté des organisations les plus spirituelles et les plus mystiques, il y a toujours la question financière, avec laquelle il faut compter.

Comme il faut du pain pour nourrir l'homme, il faut de l'argent pour élever des monuments.

Certes, le monument est ici bien modeste et bien d'accord avec la pauvreté franciscaine. La pierre même eût coûté trop cher, et il a fallu se contenter de briques vulgaires pour construire un temple au Très Saint Sacrement. Mais n'est-il pas Celui qui a passé sur la terre sans avoir une pierre otî reposer sa tête?

Le couvent est aussi en brique ; mais au centre de la façade s'ouvre le portique de l'église, et c'est là seulement qu'on a pu employer quelques pierres et quelques ornements.

Il était convenable que ce portique fût un peu monumental, pour attirer le regard de l'indifférent qui passe, et lui indiquer la demeure terrestre où Jésus-Christ se fait visible, et reçoit en audience ceux qui ont quelque chose à lui dire.

Mais les promoteurs de cette œuvre ont pensé que le zèle des âmes dévotes au Très Saint Sacrement ne serait pas satisfait, si l'intérieur de ce modeste temple restait absolument sans éclat ni beauté ; et leurs ouvriers sont à l'œuvre, pour orner et embellir cet intérieur d'une façon plus digne du corps mystique qui l'habite.

Dans un chapitre précédent, consacré au Québec monumental^ j'ai déjà tracé les lignes principales de la décoration projetée ; et, au moment où j'écris, les travaux sont assez avancés pour me permettre de dire que l'intérieur du nouveau temple sera, au point de vue artistique, le plus beau qu'on puisse voir en Amérique, et le digne couronnement de Québec symbolique et religieux.

(jUEBEC LE(,ENDAIRE , ,^

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douard BcDdcman

M Le Chien d'or

' N ce monde, hommes et choses commencent et finissent dans le mystère. Les origines des peuples, surtout, sont enveloppées d'ombre. C'est la loi générale.

Notre histoire, cependant, échappe à cette loi dans une large mesure, et la lumière ne manque ' pas à nos commencements.

Mais il arrive, tout de même, que sur l'arbre historique de Québec ont été greffées plusieurs légendes plus ou moins mystérieuses et dramatiques. Un livre sur Québec ne serait pas complet, s'il ne racontait pas quelques-unes de ces légendes, et surtout celle du Chien d'or, la plus énigmatique et la plus étrange.

Tour à tour, nos chroniqueurs et nos historiens ont tenté de faire la lumière autour de cette légende curieuse; mais elle ressemble à ces cavernes qui s'enfoncent profondément sous terre, et dans lesquelles des rayons de soleil pénètrent çà et là par les anfraéluosités des rochers.

A mesure que vous y descendez, ces rayons vous éclairent et vous font espérer que c'est un simple tunnel, et que vous allez bientôt vous retrouver en pleine lumière du jour. Mais non ; les rayons s'évanouissent les uns après les autres, et vous restez, à la fin, plongé dans une ombre profonde et sans issue.

Est-ce à raison même du mystère qui l'enveloppe, que cette légende a captivé l'attention de nos romanciers et des touristes?

Peut-être, car nous sommes tous sensibles à T attrait des choses mystérieuses, et chacun se plaît à chercher des solutions aux énigmes.

Ce qui est certain, c'est que le voyageur qui visite Québec pour la première fois, ne manque jamais de s'arrêter en face de notre bureau de poste. Est-ce pour admirer ce bloc massif de pierre, accroché au versant du rocher qui porte le château Frontenac? Non, certes, car il n'a rien de remarquable.

Ce que le touriste cherche des yeux, et lit avec un vif intérêt, sur la façade de l'édifice, c'est la légende du Chien d'or, résumée en quatre vers très imparfaits :

Je suis un chien qui ronge l'os.

En le rongeant, je prends mon repos.

Un temps viendra qui n'est pas venu, Que je mordray qui m'aura mordu.

Ce quatrain est profondément gravé en lettres d'or dans un bas-relief, au-dessus de la porte principale de notre hôtel des postes. Le premier vers se lit au-dessus d'une sculpture représentant un chien couché qui ronge un os, et les trois autres vers sont au-dessous.

Notre bureau de poste ne date que de 187 1, mais le bas-relief est daté de 1736, et il figurait auparavant au frontispice d'une vieille et massive constru6lion en pierre qui s'élevait au même endroit, et qui, dès le commencement du XVIIP siècle, appartenait à un riche négociant français du nom de Philibert.

Tout naturellement, on se demande, en face de cette étrange tablette encastrée dans le mur, quel est ce chien symbolique, qui ronge un os qu'il tient entre ses pattes, et qui aboie au passant, ou plutôt qui hurle, dans un langage obscur qui respire la vengeance ?

Quel est ce sphinx d'un genre nouveau, qui parle et qu'on ne comprend pas?

Celui de la vieille Egypte est un lion couché, qui tient un autel entre ses pattes, et dont les grandes oreilles sont ouvertes au bruit du désert, mais qui ne parle pas. Vainement les voya-

geurs l'interrogent, et lui demandent la raison de son attitude auprès des grandes pyramides : il ne répond jamais.

Mais celui-ci n'attend pas qu'on l'interroge, et dans un langage très clair en lui-même, il dit ce qu'il est, ce qui lui est arrivé, et ce qu'il se propose de faire ; touchant ainsi au présent, au passé et à l'avenir.

Bureau de Poste.

Il est couché pour prendre son repos, mais il ronge un os : voilà le présent. Il a été mordu et il s'en souvient : voilà le passé. Il mordra, un jour, celui qui l'a mordu : voilà l'avenir !

C'est une Némésis moderne, cachée sous une forme étrange et nouvelle.

Mais quelle est la personnification cachée dans ce chien vengeur? Quelle a été l'offense commise? Qui est l'offensé? Et quel est l'offenseur qui devra payer de son sang le mal qu'il a fait?

io6 QUÉBEC LÉGENDAIRE

Voilà le problème dont les romanciers, les nouvellistes et les historiens ont tour à tour cherché la solution.

Cherchons après eux ; et demandons-nous d'abord si l'auteur de cette énigme ne serait pas un excentrique, ou un mauvais plaisant.

N'a-t-il pas voulu seulement faire pièce au public, et lui faire gober une fumisterie que la postérité prendrait au sérieux, et qui deviendrait pour elle la constatation d'un drame sanglant et mystérieux?

Ne serait-il pas un de ces esprits inventifs, rédaéleur de faits divers sensationnels, qui aurait voulu surexciter la curiosité publique, et fournir un aliment inépuisable aux amateurs de scandales et de crimes?

Non, cette hypothèse ne nous paraît pas vraisemblable. Le plus inventif des reporters pourrait bien créer de toutes, pièces une vendetta imaginaire ; mais il n'aurait jamais l'idée de lui donner une forme aussi étrange.

Sans doute, il arrive tous les jours qu'on répande un faux bruit dans le public, pour y créer ce qu'on appelle une sensation ; qu'on publie de faux renseignements, soit pour discréditer un adversaire, soit pour dénigrer une institution, soit pour se venger.

Mais on ne grave pas cela sur une tablette de pierre, et l'on ne va pas encastrer cette tablette dans la maçonnerie d'un édifice qui durera des siècles. C'est aux contemporains, et non à la postérité, que l'on destine les propos diffamatoires qui satisfont les passions du moment, et les modes de publication ne revêtent jamais cette forme.

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, qu'il y a là un fait historique, et que l'inscription lapidaire, si étrange qu'elle soit, a une date certaine et une signature.

Il est certain, en effet, qu'en 1736, le citoyen de Québec qu'on appelait le bourgeois Philibert, habitait la vaste maison de pierre que le bureau de poste aéluel a remplacée en 1871, et qui portait, encadré dans sa façade, le bas-relief énigmatique qui intriguait les passants depuis plus d'un siècle.

Il est également certain que, dans les fouilles nécessitées par la constru6lion du bureau de poste, on a trouvé une plaque de plomb où sont gravés ces mots :

Nicolas Jacquin DIT Philiber,

m'a posé le 2 AOUT 1735.

Il est vrai que cette dernière inscription pourrait se rapporter à la maison elle-même, plutôt qu'au bas-relief. Ce serait alors la première pierre de T édifice qui aurait été posée le 2 août 1735, et le bas-relief n'aurait été posé au-dessus de la porte principale que Tannée suivante, avant que la constru6lion fût achevée. C'est pourquoi la date 1736 se trouve gravée sur l'entablement. Mais enfin ces faits suffisent, il me semble, à rendre invraisemblable l'hypothèse d'une fumisterie, ou d'une farce lugubre, et font présumer une œuvre de vengeance et de sang.

Le premier écrivain qui ait cherché le mot de l'énigme, est le capitaine Knox, qui appartenait à l'armée de Wolfe, en septembre 1759, qui entra à Québec après la capitulation, et qui remarqua alors, en descendant à la basse ville, le fameux basrelief à la façade de la maison Philibert.

Au second volume de son ^'Journal," il raconte qu'il a fait toutes les recherches en son pouvoir pour découvrir la vraie signification du quatrain légendaire, mais qu'il n'a pu obtenir aucun renseignement satisfaisant.

Il est assez étrange qu'à cette date, 1759, c'est-à-dire vingttrois ans seulement après la pose du bas-relief, il n'ait pas rencontré des contemporains capables de le renseigner parfaitement.

Faute de mieux, il risque une hypothèse ; et il se demande si le chien, emblème de fidélité, ne représenterait pas la colonie française, décidée à combattre pour son roi, et si les vers menaçants de l'inscription ne seraient pas à l'adresse des tribus sauvages.

Mais cette hypothèse manque de vraisemblance.

Elle serait plus acceptable, si l'inscription était postérieure à la conquête, et si l'on supposait que l'ennemi menacé est le conquérant.

io8 QUÉBEC LÉGENDAIRE

Le "Journal'' de Knox ne jette donc aucune lumière sur la véritable histoire du " Chien d'or.''

Mais, en reproduisant l'inscription, il a commis une erreur qui me semble assez amusante. Je présume qu'il a cité de mémoire le célèbre quatrain, et qu'en ayant oublié le second vers, il a cru devoir le remplacer par un vers de sa faélure. Je ne puis pas l'en féliciter, car son vers est très cocasse.

Dans le quatrain authentique, le second vers,

'* En le rongeant, je prends mon repos,"

exprime l'idée, pour ainsi dire dominante, de l'inscription. Il fait image et représente à la fois le vengeur qui se repose, et la vengeance qui veille. Il fait aussi antithèse avec les deux vers suivants, qui annoncent l'aélion vengeresse succédant au repos. Si donc, vous supprimez le second vers, vous enlevez à la strophe ce qu'elle a de saisissant et de dramatique. Mais Knox a fait bien pis que le retrancher ; il l'a remplacé par le suivant :

'^ Sans en perdre nn seul morceau."

On ne peut pas dire que ce soit bien trouvé, à moins que le brave capitaine n'ait voulu nous faire rire. Car, lorsqu'un homme outragé est forcé de dévorer en silence son outrage — représenté ici par l'os — il est risible de croire qu'il le déguste avec délices et n'en veut rien laisser perdre.

En 1839, Auguste Soulard, qui a laissé une réputation d'avocat spirituel et d'élégant écrivain, a publié, à son tour, sa légende du ^' Chien d'or."

Son récit est très court et peu remarquable au point de vue littéraire; mais il est juste d'ajouter qu'il n'avait alors que vingt ans.

Voici, en résumé, ce qu'il raconte :

En 1736, le bourgeois Philibert aurait été tué par Le Gardeur de Repentigny, à la suite d'une querelle, laissant une femme et un fils âgé de deux ans.

Exaltée par la douleur, et altérée de vengeance, sa malheureuse veuve aurait fait sculpter et placer au-dessus de sa

porte le terrible bas-relief, comme une menace permanente pour le meurtrier, et comme une excitation de son fils à la vengeance, à mesure qu'il grandirait.

Ce sentiment corse aurait grandi avec lui, et à Tâge de vingtdeux ans, il serait parti pour T Europe, à la recherche du meurtrier de son père.

^^Dix mois après le départ du jeune Philibert — dit Soulard, en terminant brusquement son récit — sa mère, malade, respirait à la fenêtre le bon air du printemps, et son œil cherchait, dans la foule qui se pressait devant elle, les traits de son fils, lorsqu'elle reçut une lettre. Elle Touvre, et y lit, hélas ! qu'après maints voyages sans fruit, son fils avait enfin découvert la retraite de de Repentigny, qu'ils avaient croisé l'épée, et qu'il avait succombé !... Pauvre Philibert!"

Le sens de cette dernière phrase est évident. La lettre reçue par la mère ne vient pas de son malheureux fils, et le dénoûment du drame lui a été fatal. Le *^ pauvre Philibert" est tombé sous les coups de la même épée qui avait tué son père !

Sir James Lemoine, qui a écrit à plusieurs reprises sur la légende du ^* Chien d'or," prétend reproduire les conclusions de Soulard, dans ses Maple Leaves de 1873, et cependant, il en arrive à un dénoûment tout autre. Car, selon lui, la lettre reçue par M™*" Philibert était de son fils, et lui disait :

*' My dearest mother, we are averiged, my father's murderer is no more."

Et sir James Lemoine ajoute que les deux ennemis se seraient rencontrés et battus en duel à Pondichéry, dans les Indes, et que Philibert aurait tué de Repentigny.

Où le savant écrivain a-t-il pris ces renseignements ? Je l'ignore.

Huston, qui a reproduit le récit de Soulard, dans le ** Répertoire national," le fait suivre d'un travail historique et critique, dû à la plume de M. Jacques Viger, qui, comme on le sait, était un érudit.

Après des recherches laborieuses pour découvrir la vraie histoire du ^* Chien d'or," M. Viger en est arrivé à constater les faits suivants :

no QUÉBEC LÉGENDAIRE

i"" Il est vrai qu'en 1736, Philibert occupait la maison spacieuse et massive remplacée par le bureau de poste. Mais il n'avait alors que deux filles — son fils, Pierre-Nicolas, n'étant né qu'en 1737.

2^ Dans les années suivantes, Philibert devint le père d'un autre fils, né en 1740, et d'une autre fille, née en 1742.

3"" Philibert ne peut donc pas avoir été tué en 1736. De fait, M. Viger soutient, en s' appuyant sur des données historiques, que c'est le 21 janvier 1748, que Philibert fut tué par de Repentigny, à la suite d'une querelle,

^ Si donc le bas-relief énigmatique est de 1736, il est l'œuvre de Philibert lui-même et non de sa veuve, et il devait avoir pour objet une autre vengeance et un autre ennemi que de Repentigny.

5"" Ce serait un billet de logement, présenté à Philibert par de Repentigny, qui aurait causé la querelle entre eux. On sait que de Repentigny était lieutenant dans les troupes de France, au Canada, en 1748. Or, il se serait présenté chez Philibert, porteur d'un billet du maréchal des logis, et aurait voulu s'y faire loger avec quelques soldats. Philibert aurait refusé d'ouvrir sa porte. Des injures auraient suivi ; et, en retour d'un coup de canne reçu, de Repentigny aurait donné un coup d'épée à Philibert, qui en serait mort.

ô"" De Repentigny, craignant d'être arrêté, aurait filé vers l'Acadie, et, à la suite de négociations, il aurait reçu des *' lettres de grâce" de Louis XIV, l'année suivante, 1749.

Il revint alors à Québec pour y faire entériner ses ^'lettres" devant le Conseil supérieur. La veuve Philibert fut notifiée qu'elle pouvait y faire opposition ; mais elle déclara n'en vouloir faire aucune, vu qu'elle s'était déjà pourvue par adlion civile, et qu'elle avait été payée par de Repentigny, des dommagesintérêts que la justice lui avait accordés.

7'' Enfin, il est certain qu'en 1760, de Repentigny était capitaine dans les troupes de la colonie, sous les ordres du chevalier de Lévis.

Voilà les faits historiques relevés par Jacques Viger. Ils relèguent dans le domaine de la fiélion le récit de M. Soulard,

LE CHIEN D'OR m

et les développements que lui a donnés sir James Lemoine. Et, bien loin d'éclairer le mystère du ^Xhien d'or/' ils enveloppent d'ombres plus épaisses le drame étrange dont les romanciers et les historiens cherchent en vain le nœud et le dénoûment.

Ce qui rend surtout invraisemblable l'histoire du duel entre de Repentigny et Philibert fils, c'est qu'à l'âge où ce dernier aurait pu manier l'épée, il y avait près de dix ans que de Repentigny avait payé des dommages-intérêts à sa mère, et reçu le pardon du roi.

De tous ceux qui se sont occupés du *' Chien d'or," M. Wm Kirby est le seul auquel cette légende a porté bonheur. Il en a tiré un roman qui lui a donné la célébrité, et qui est devenu très populaire.

Cette œuvre n'a pas une très grande valeur au point de vue historique, et elle fourmille d'invraisemblances. Au point de vue purement littéraire, elle trahit la jeunesse de son auteur.

Mais, c'est tout de même un livre intéressant pour ceux qui aiment le vieux Québec. La brillante imagination de l'auteur, son style vivant et imagé, son admiration sans préjugés pour la vieille noblesse française du Canada, la peinture mouvementée qu'il fait des mœurs canadiennes de cette époque, l'art avec lequel il sait ménager l'intérêt de son récit, font de son ouvrage une ledlure agréable et saine.

Voyons, maintenant, quelle est sa légende du *^ Chien d'or":

Le comte Philibert, alors qu'il vivait en France, y avait connu Bigot, et s'était attiré sa haine. M. Kirby n'en expose pas les motifs en détail. Mais on peut déduire de ce qu'il en dit : que Bigot portait bien son nom, et était un hypocrite ; que, sous prétexte de défendre la religion catholique, il persécutait les huguenots, et que Philibert, huguenot lui-même, les défendait ; que la lutte devint acrimonieuse entre les deux hommes, et que la résistance de Philibert empêcha Bigot de réussir dans ses projets devant le parlement de Rouen.

Abusant de son influence à la cour de Louis XIV, Bigot obtint contre Philibert un décret d'expulsion, et ce dernier vint se fixer à Québec.

Mais sa mauvaise fortune voulut que, après quelques années, il s'y retrouvât en face de Bigot, son plus mortel ennemi. Car les pires ennemis que nous ayons en ce monde, sont toujours ceux qui nous ont déjà fait du mal, mais qui n'ont pas réussi à nous écraser complètement.

La rivalité des deux hommes prit alors des proportions menaçantes. Philibert faisait à Québec un négoce très étendu, qui lui apportait la fortune et qui le rendait très populaire parmi les colons.

Or, Bigot prétendit avoir le monopole du commerce entre la France et la colonie, et le conflit de leurs intérêts porta l'inimitié des deux hommes à son paroxysme.

L'influence de Bigot à la cour de France était énorme, grâce à l'appui de M'""" de Pompadour, et les pouvoirs qu'il exerçait en Canada étaient très étendus. Il forma, à Québec, une association composée des plus ignobles personnages, pour qui l'honneur et la probité n'étaient que de vains mots, et il commença la série de spéculations scandaleuses, de fraudes et d'extorsions qui épuisèrent le trésor public, et conduisirent la colonie à la ruine.

La maison Philibert, seule, faisait au commerce de l'intendant une formidable concurrence.

Naturellement, Philibert n'avait pas oublié la persécution dont il avait été viélime, et qui avait fini par le chasser de France. Il était bien résolu de s'en venger, quand l'occasion s'en présenterait.

Il engagea donc résolument la lutte contre le monopole de l'intendant. Mais son ennemi était presque tout -puissant. Il avait l'influence de la cour, il possédait de grands pouvoirs, il était entouré de scélérats dévoués, pour qui tous les moyens étaient bons, et, grâce à ses extorsions, il avait l'argent.

Philibert comprenait sa faiblesse en face de cette puissance redoutable, et il dévorait en silence les affronts et les injustices qu'on lui infligeait. Tout en luttant avec courage, il rongeait son frein, et disait: *' Le jour viendra que je me vengerai!"

C'est alors, sans doute, qu'il construisit cette grande maison de la rue Buade, qui devait lui servir de magasin et de résidence, et que, par une fantaisie architedlurale qui peignait à la fois sa

situation et ses sentiments, il fit placer au frontispice de sa maison

nouvelle, cette tablette du "Chien d'or," avec son inscription

menaçante.

C'était donc à Bigot que s'adressait cette perpétuelle menace

du bourgeois Philibert, et le public d'alors dut le comprendre. Bigot et ses amis en furent, sans doute, profondément blessés.

Mais, plus habile et plus astucieux que son rival, qui commettait

une maladresse en affichant ainsi ses projets de vengeance, l'intendant dissimula son ressentiment.

Lui aussi, il rongea son os, mais sans le dire. Et c'est en afifeélant la bienveillance, avec des dehors de gentilhomme, qu'il organisa le plan diabolique qui devait le débarrasser à jamais de son rival.

L'assassinat eût été un mode d'exécution facile pour lui, car il avait autour de lui des séides prêts à tout faire. Mais, si le crime eût été commis par quelqu'un d'eux, c'est lui-même qu'on aurait soupçonné et accusé. Or, il était trop habile

pour employer des moyens ou des instruments par lesquels on

pouvait faire remonter le complot jusqu'à lui.

Après en avoir conféré plusieurs fois avec ses intimes, mais

sans rie^i demander ni proposer, il avait réussi à leur faire

entendre qu'un homme pouvait être tué dans une émeute, sans

qu'on pût savoir quel bras avait frappé.

Mais, tout de même, il fallait le trouver, ce bras ; et ce

furent Cadet et de Péan qui imaginèrent l'intrigue satanique qui

allait mettre le fer meurtrier aux mains d'un ami de la famille

Philibert.

Parmi leurs compagnons d'orgie, ils avaient réussi, depuis quelque temps, à enrôler le jeune Le Gardeur de Repentigny, devenu, par la mort de son père, le chef d'une des plus nobles et des • plus respeélables familles de la Nouvelle-France.

C'était un brillant officier au service du roi, ami intime de Pierre Philibert, le fils du bourgeois (car M. Kirby imagine que, dès cette époque, le bourgeois Philibert avait un fils, âgé de vingt-quatre à vingt-cinq ans). Mais le brave Le Gardeur avait la malheureuse passion de boire ; et c'était pour la satisfaire qu'il fréquentait l'intendant et son cercle de viveurs.

Par surcroît, une autre passion avait pris sur son cœur un empire irrésistible. Il aimait éperdûment Angélique des Meloises, la plus séduisante, la plus coquette et la plus ambitieuse des Québecquoises.

En était-il aimé? Un peu. Mais il n'occupait pas une sphère assez élevée pour satisfaire l'orgueil de cette femme. Son rêve, à elle, était d'être la femme de l'intendant, et, pour arriver à ce faîte, elle était prête à tout sacrifier et à descendre jusqu'au crime.

De son côté, de Péan était aussi follement épris de la belle Angélique, qui ne l'aimait pas, mais qui le retenait par coquetterie.

Angélique des Meloises, Le Gardeur de Repentigny, Cadet et de Péan, voilà quels étaient les instruments qui allaient servir à Bigot dans la satisfaélion de ses vengeances.

A de Péan, il promit de décider Angélique des Meloises à l'épouser; et il fit comprendre à celle-ci que la concurrence de la maison Philibert était un obstacle à sa fortune et à son mariage avec elle.

L'argent lui assura le dévoûment de Cadet, et le vin mettrait à son service l'épée de Le Gardeur.

Il serait trop long de suivre tous les fils de la trame que le romancier fait jouer, et nous ne pouvons nous arrêter aux amours de Pierre Philibert et de la charmante Amélie de Repentigny, la sœur de Le Gardeur. C'est une idylle délicieuse, à côté du drame sanglant, mais qui ne se rattache pas étroitement à la légende, seul objet de mon récit.

Hâtons-nous donc vers le dénoûment.

Le Gardeur avait le vin rageur; et, quand il était ivre, il ne voyait plus clair. Il frappait d'estoc et de taille ceux qui lui barraient la route, ou qui avaient le malheur de lui déplaire,

De Péan et Cadet connaissaient ce défaut qui allait servir leur dessein.

Le bourgeois Philibert sortait rarement. Mais il avait T habitude d'aller au marché qui se tenait sur la grande place en face de la Cathédrale.

Quand la Saint-Martin — qui était jour de marché — arriva, il s'y rendit, suivant sa coutume, pour y rencontrer les habitants qui fréquentaient son magasin.

Il y causait avec un pauvre infirme, auquel il faisait souvent Taumône, lorsqu'une cavalcade bruyante y déboucha au galop des chevaux.

C'étaient les séides de Bigot, en tête desquels chevauchaient Le Gardeur et de Lantagnac, qui avaient bu toute la nuit et qui se trouvaient dans un état d'ivresse très avancé.

Les gens du marché les accueillirent très mal et les accablèrent d'injures et de malédiélions. Un grand mouvement se fit dans la foule.

Dès qu'il aperçut Philibert, de Lantagnac lança vers lui son cheval, qui fit un écart et pavssa sur le corps du pauvre infirme. Le Gardeur suivit en éperonnant sa monture, et en criant à la foule de lui livrer passage.

Le vieux et courageux Philibert saisit le cheval à la bride avec tant de vigueur, qu'il se cabra et désarçonna son cavalier.

Le Gardeur, furieux, s'élança vers le mécréant pour le punir, pendant que de Péan lui criait: ^^ Achevez-le ! " La colère et l'ivresse l'aveuglaient à tel point qu'il cravacha le bourgeois Philibert, sans le reconnaître.

Le vieillard riposta par un coup de canne.

A ce moment, la belle des Meloises, qui suivait de Péan à cheval, rappela à Le Gardeur qu'il portait l'épée et qu'un pareil outrage ne pouvait pas rester impuni.

Le bouillant officier ne sut plus se contenir, et, tirant son épée, il en transperça le malheureux vieillard, qui tomba baignant dans son sang.

ii6 QUÉBEC LÉGENDAIRE

C'est alors seulement que Le Gardeur revint à lui et reconnut son vieil ami, et Tami de sa famille, dans Thomme qu'il avait tué.

Accablé de douleur, il alla se livrer à des soldats du roi, qui remmenèrent prisonnier au château Saint-Louis. La suite de son histoire, dans le roman de M. Kirby, se résume ainsi : transféré en France, il aurait été emprisonné à la Bastille, puis libéré saris procès ; et, revenu à Québec, il aurait pris part aux dernières batailles, sous Montcalm.

Finalement, il serait retourné en France après la conquête, et aurait été nommé gouverneur de Mahé dans les Indes, où il serait mort célibataire.

Quant à Pierre Philibert, il ne songea jamais à venger la mort de son père sur Le Gardeur, parce qu'il savait bien que son pauvre ami n'avait jamais eu l'intention de commettre ce crime ; et il continua d'aimer la belle Amélie de Repentigny.

Mais il y avait désormais entre les deux familles une ombre sanglante, ou plutôt un fleuve de sang, qui les séparait à jamais. Pierre Philibert ne pouvait pas épouser la sœur du meurtrier de son père.

Amélie de Repentigny fut la première à le comprendre, et elle alla cacher sa douleur profonde dans le cloître des Ursulines. Mais, quelques mois après avoir pris le voile, elle tomba malade et mourut de chagrin sans doute.

Philibert repassa en France, prit du service dans l'armée, et se fit tuer dans une bataille à Minden, en Prusse.

Les faits historiques relevés par Jacques Viger, et que nous avons racontés pour contredire la légende de Soulard, contredisent également le récit de Kirby.

Sa théorie que le bas-relief du '^ Chien d'or" aurait été placé par Philibert, au-dessus de la porte de sa maison, comme une menace permanente contre Bigot, est d'ailleurs inacceptable ; car cela paraît avoir été fait en 1736, tandis que Bigot ne vint au Canada, comme intendant, qu'en 1748.

La légende du '' Chien d'or " reste donc entourée d'un mystère inextricable ; et sa véritable histoire est encore à faire.

LES AMOURS DE BIGOT ii

Les amours de Bigot

Le château Bigot n'est pas un mythe. Il a son histoire ; et ses ruines témoignent encore de certaine splendeur évanouie. Les ombres de ceux qui y vécurent, et qui semblent s'attacher aux choses, flottent encore autour de ses murailles écroulées, et des légendes romanesques s'éveillent spontanément dans l'esprit du visiteur.

Elles donnent à l'endroit un attrait poétique qui, joint à ses beautés champêtres, plaît aux touristes, charme les rêveurs, et stimule l'imagination des romanciers.

Kirby dans le Chien d^or^ Amédée Papineau dans Caroline^ Marmette dans r Intendant Bigot ^ Rousseau dans Beaumanoir^ sir James Lemoine dans plusieurs de ses ouvrages, ont exploité tour à tour ce coin peuplé de romans et de légendes. Mais nul ne peut dire quelle part de vérité se mêle à ces fidlions.

Ce qui ajoute encore un charme à ces ruines mélancoliques, ce sont les événements qu'elles rappellent. Car elles se rattachent à cette période de notre histoire qui comprend les dix dernières années de la domination française. Ce fut une époque lugubre, un orage ténébreux traversé par des éclairs de gloire, une orgie de sang et de boue, mêlée de grandeur et de honte.

Alors, chose humiliante, la Nouvelle-France semblait se complaire à ressembler à sa mère — la Pompadour gouvernait celle-ci et la Péan celle-là.

Lorsque, flânant sur la terrasse, aux approches du soir, vous tournez vos regards vers le nord, vous apercevez au-dessus des édifices universitaires, au delà de la rivière Saint-Charles, au delà des rangées de maisons blanches de Beauport et Charlesbourg, la chaîne verdoyante et onduleuse des Laurentides, dont les cimes déchirent les nuages de pourpre et d'or.

C'est dans un pli harmonieux de ces montagnes que s'élevait le manoir où l'intendant Bigot allait se reposer de ses travaux du Palais, et se livrer, dit-on, à des orgies qui ne demandaient pas de témoins.

ii8 QUÉBEC LÉGENDAIRE

Voulez-vous en voir de près les ruines? Montez en voiture, et, après une course fort agréable d'une heure et demie, vous y serez.

Vous traverserez le village de Charlesbourg. Vous tournerez à droite, après avoir dépassé l'église paroissiale, puis vous tournerez à gauche, et, deux ou trois milles plus loin, vous commencerez Tascension de la montagne. Avant d'entrer dans la forêt, vous regarderez en arrière, pour admirer le féerique panorama de Québec ; et vous continuerez à gravir les hauteurs, au pas des chevaux, dans une avenue pleine d'ombre, en écoutant bruire les arbres et chanter les oiseaux.

Tout à coup une grande clairière, entourée de montagnes et de grands bois sombres, s'ouvrira devant vous ; et vous apercevrez deux pans de murs à demi écroulés, et des amas de pierre gisant sur le gazon vert. Ce sont les ruines du célèbre château, que les Français nommèrent aussi Beaumanoir, et que les Anglais appelèrent Hennitage.

Aujourd'hui, elles n'ont plus rien d'imposant au point de vue architeélural, et n'intéressent que par leurs souvenirs. S'il fallait en croire les romanciers et les nouvellistes, l'édifice aurait eu de vastes proportions. M. Amédée Papineau, qui le visita avec son illustre père, en 183 1, parle de "murs crénelés," d'une "tour à demi-tombée," de ^"^ caves ténébreuses et à^ étages supérieurs ;^^ mais sir James Lemoine, qui en fit un croquis en 1843, le réduit à des proportions plus modestes.

C'était tout simplement une maison en pierre à deux étages, longue de cinquante-cinq pieds, et large de trente-cinq, percée d'une porte et de six fenêtres à chaque étage, mais sans apparence de créneaux ou de tours. Aujourd'hui, le grand démolisseur qu'on appelle le temps, en a détruit les trois quarts, et l'on ne saurait décrire exaélement l'état primitif du château légendaire.

C'est en 1837, c'est-à-dire quand il n'avait que dix-huit ans, que M. Amédée Papineau publia sa légende, sous le titre de Carolme. Elle est dans le style des collégiens de cette époque ; et il va sans dire qu'elle n'a rien d'historique. La description des lieux est elle-même de la fiélion.

Voici, en résumé, ce que raconte le nouvelliste :

En parcourant les mystérieux caveaux de Beaumanoir, il s'est heurté à une pierre sépulcrale, sur laquelle il a déchiffré la lettre C à moitié effacée. Evidemment, c'était la tombe de Caroline. Mais qui était Caroline ? L'auteur nous le dit en quelques pages.

Bigot était, prétend-il, un grand chasseur, et la forêt où s'élevait Beaumanoir, devait être, au milieu du XVIIF siècle, un excellent endroit de chasse.

Un jour, il y poursuit un élan avec tant d'ardeur, qu'il laisse bien loin derrière lui tous ses compagnons de chasse, et se perd dans un pli des montagnes. Vainement il parcourt les bois en tous sens, et fait mille détours, il ne retrouve pas son chemin.

Exténué, il se laisse tomber au pied d'un arbre, et la nuit l'enveloppe. Mais bientôt la lune se lève, et, sous ses pâles rayons qui filtrent à travers les arbres, il voit surgir un blanc fantôme.

Effrayé d'abord, il se rassure bientôt, avec raison ; car le fantôme a une figure charmante, de grands yeux bruns, et de longs cheveux noirs, dont les boucles ondoyantes tombent sur des épaules plus blanches que la neige.

Est-ce une sylphide, ou Diane, ou quelque autre déesse antique? Non. C'est Caroline de Saint-Castin, fille d'un ofiicier français et d'une femme sauvage, vivant au milieu de la tribu des Hurons.

Bigot lui raconte son aventure, et lui demande de vouloir bien le guider pour retrouver sa demeure. Caroline l'accompagne, et dans cette promenade nocturne, à la lueur des étoiles, au milieu du silence des bois, une douce intimité s'établit bientôt entre eux.

Arrivée à la porte du château, Caroline est obligée d'accepter l'hospitalité que l'intendant lui offre avec instance.

Hélas ! elle ne prévoyait pas que ce gîte d'une nuit allait devenir sa prison et son tombeau....

Devenu son amant. Bigot ne voulut pas lui rendre sa liberté, et la tint longtemps cachée à tous les regards dans les souterrains du château.

Mais le secret finit par transpirer, et la femme de T intendant — lequel, d'après Phistoire, n'était pas marié — conçut une jalousie terrible contre la mystérieuse maîtresse de son mari. Elle se mit à fréquenter plus souvent Beaumanoir, et y découvrit la retraite de sa rivale.

Une nuit, à T heure où tous les hôtes de la joyeuse demeure étaient plongés dans leur premier sommeil, la porte de la chambre secrète de Caroline s'ouvrit : une personne masquée entra, s'approcha vivement de son lit, et la poignarda impitoyablement.

Brusquement réveillé par les cris de la viélime, l'intendant accourut, et la trouva baignée dans son sang. Mais l'auteur du crime avait disparu, et ne fut jamais découvert. L'intendant luimême se garda bien de faire des recherches, et il l'enterra clandestinement, sous la tour même où il l'avait séquestrée.

Ce récit a le tort grave de laisser croire que l'auteur de l'assassinat fut M'""" Bigot, qui n'a jamais existé. *

William Kirby a repris la légende avec une connaissance plus complète de l'histoire, et il en a fait un mélodrame digne de Ponson du Terrail, ou d'Alexandre Dumas père.

Le baron de Saint-Castin avait émigré de France en Acadie, et il y avait épousé une beauté indienne. Issue de cette union, Caroline avait reçu la meilleure éducation qui fût alors donnée dans la colonie, et elle possédait ce don, trop souvent funeste et trop recherché : la beauté.

Bigot, qui habitait alors l'Acadie, en devint amoureux, et la pauvre jeune fille, abandonnée à elle-même, pendant un voyage de son père en France, fut séduite. Bigot avait promis de l'épouser; mais il ajourna l'accomplissement de sa promesse, pour l'excellente raison que, dans le même temps, la marquise de Pompadour négociait pour lui un mariage dans le grand monde de la cour.

Bientôt l'Acadie tomba aux mains des Anglais ; Bigot fut envoyé à Québec, pour y remplir les hautes fonélions d'intendant, et il abandonna lâchement la malheureuse qu'il avait déshonorée.

En proie au plus violent désespoir, et redoutant le retour de son père qui la maudirait peut-être, elle chercha un refuge

parmi les sauvages de la tribu de sa mère. Elle les suivit dans leurs courses aventureuses, et parvint ainsi jusqu'au village indien de Sainte-Croix, près de Québec. Mais un jour elle disparut, et personne ne put savoir ce qu'elle était devenue.

Pendant ce temps, Bigot menait la vie à grandes guides, pillait à la fois la mère patrie et la colonie, et s'entourait d'un groupe de scélérats dont il avait fait ses compagnons de plaisir.

Tous s'enrichissaient de leurs déprédations, tout en gardant

Maison île Moutcaliti.

Ruines du cliûteau Beaunianoir.

des dehors de gentilshommes dévoués à leur patrie. Mais, quand la nuit venait, tous ces oiseaux de malheur prenaient leur vol vers la forêt solitaire où s'élevait Beaumanoir, et s'y livraient à des orgies sans nom.

Une nuit, après avoir bu à la santé de la Pompadour et de bien d'autres beautés, le fameux Cadet, à moitié ivre, proposa comme dernière santé " la Dame de Beaumanoir.'''' Bigot sursauta, furieux de l'indiscrétion de son ami ; mais, comme il était déjà très échauffé par le vin, il ne nia pas l'existence de la dame mystérieuse, et consentit même à la montrer à ses amis.

Il descendit dans rappàrtement qu'elle occupait sous la tour, et fit toutes les instances possibles pour décider la belle Caroline de Saint-Castin — car c'était elle — à se présenter dans la salle du festin. Mais elle refusa énergiquement de le suivre, et l'intendant retourna seul vers ses compagnons d'orgie, qui se moquèrent de lui en continuant de vider sa cave.

A dater de ce jour-là, le secret n'était plus possible, et le bruit circula que l'intendant cachait une maîtresse de grande beauté dans les souterrains de Beaumanoir. La nouvelle parvint aux oreilles de la belle Angélique des Meloises, coquette ambitieuse qui rêvait de devenir la femme du puissant intendant.

Depuis longtemps déjà, il lui faisait une cour assidue, et en paraissait vraiment épris. Mais toutes ses attentions et ses galanteries étaient loin de la satisfaire. Les propositions de mariage qu'elle attendait n'arrivaient jamais : et elle se demandait pourquoi cet homme, qui lui manifestait tant d'amour, ne lui parlait jamais de mariage.

Elle s'expliqua tout, quand elle apprit qu'une belle inconnue habitait une chambre secrète à Beaumanoir. La jalousie s'empara d'elle, et cette terrible passion, jointe à son ambition effrénée, acheva de pervertir cette femme mondaine.

Des idées de meurtre pénétrèrent peu à peu dans son cœur, et elle chercha des moyens de se débarrasser de cette femme, qui était un obstacle à la réalisation de ses rêves ambitieux.

A cette époque, vivait à Saint- Vallier, une horrible femme, célèbre dans nos annales criminelles sous le nom de *^ la Corriveau." Elle servit d'instrument à la coupable Angélique des Meloises, et, après avoir fait des conditions et fixé son prix, elle se chargea de faire disparaître Caroline de Saint-Castin.

Un soir, pendant que l'intendant était à Québec, retenu très tard par une séance du Conseil, et grâce à la complicité de la vieille ménagère du château, elle réussit à pénétrer auprès de Caroline.

Elle lui fit croire que l'intendant l'avait chargée d'un message d'amour pour elle, et elle lui présenta comme venant de lui un coffret contenant un magnifique bouquet de roses.

Ravie de cette attention délicate, l'infortunée Caroline saisit ce gage d'amour, et y colla ses lèvres avec passion. Hélas! en aspirant ardemment le parfum des roses, elle aspira en même temps les subtils poisons que l'infernale Corriveau avait versés dans leurs pétales, et soudain sa tête radieuse se pencha comme le calice d'une fleur, ses beaux yeux se voilèrent et elle s'endormit pour ne plus se réveiller....

La Corriveau sortait à peine de la forêt de Beaumanoir, quand Bigot y entra, accompagné de son plus intime ami, Cadet. Il

Palais (ie l'Intendant.

avait appris dans la journée que le baron de Saint-Castin devait arriver tout prochainement à Québec, et y faire des recherches pour trouver sa fille.

Dès ce moment, il avait décidé de cacher Caroline dans les environs de Trois-Rivières, au milieu d'une bande de Montagnais, et c'est Cadet qu'il avait chargé de l'y conduire.

Comme il n'y avait pas de temps à perdre, il alla, dès qu'il fut rentré, frapper à la porte de Caroline et l'appela. Ne recevant aucune réponse, il poussa la porte et entra. La chambre était pleine de lumière, et Bigot recula épouvanté. La morte gisait sur le tapis, toute blanche sous les reflets des candélabres, pressant encore dans ses mains quelques feuilles du bouquet fatal.

Il se pencha sur le cadavre, toucha son front, et mit la main

sur son cœur. Le front était glacé et le cœur avait cessé de battre. Bigot poussa un cri et des sanglots, que Cadet seul entendit.

La douleur de l'intendant était-elle sincère? Peut-être, mais Cadet le rappela au sentiment de la réalité, et lui démontra la nécessité de faire disparaître le cadavre.

Dans la nuit même, il creusa une fosse sous le pavé de la tour, et. les deux amis y déposèrent le corps, enveloppé dans un drap de toile, au son de la cloche du château qui sonnait trois heures du matin.

Tous ceux qui connurent ou soupçonnèrent le crime avaient intérêt à se taire, et le secret fut bien gardé. La vieille ménagère . du château, qui avait ouvert la porte à la Corriveau, ne fit de révélations qu'après 1763, c'est-à-dire, après que la Corriveau eut été pendue, sur les Buttes-à-Neveu, pour avoir assassiné son premier et son second mari, et après que Bigot et Cadet eurent été condamnés, en France, le premier, à la confiscation de ses biens et au bannissement* à perpétuité, et le second à neuf ans d'exil, et à restituer six millions.

Le crime ne servit pas les desseins ambitieux de la belle Angélique des Meloises. Comptant toujours sur le riche et brillant mariage que Madame de Pompadour lui faisait espérer. Bigot était bien résolu de ne se marier que plus tard en France.

D'ailleurs, il ne doutait pas de la complicité d'Angélique dans le crime de Beaumanoir, et il la regardait désormais avec une secrète horreur.

De son côté, Angélique finit par comprendre que Bigot ne l'épouserait jamais, et elle accorda sa main à de Péan, qu'elle détestait, mais dont la fortune lui permettrait de faire brillante figure dans le monde.

L'histoire des dernières années de la domination française, nous montre en effet Madame de Péan tenant un salon, très fréquenté par toutes les illustrations militaires et civiles de cette époque, et donnant de grandes fêtes plus que mondaines, où le jeu, l'amour et le vin démoralisaient la jeune et belle colonie française qui s'en allait mourir.

Le roman de Nelson

Une gravure, très connue et très appréciée en Angleterre, représente Nelson mourant sur le pont de son navire, le l^idory, à Trafalgar.

Beaucoup d'enfants anglais reçoivent leur première leçon d'histoire en contemplant ce tableau.

B^^^^^^^^K Ils voient les bombes qui éclatent, ^^^^^^■^^^^ les canons qui fument, les drapeaux HV^^^^^^^ troués, les corps ensanglantés qui 5^ ^^^^^B^'Ç gisent çà et là, l'attitude stoïque des ^^49hf^^^^^^A- combattants, et, au milieu de la confusion et du désordre, une figure isolée, calme, sublime, qui meurt au milieu de sa dernière et plus brillante viéloire.

L'enfant aime voir ces dessins des scènes saisissantes et patriotiques, qu'un récit a ébauchées dans sa jeune imagination. Il est captivé par ces images ; ses yeux s'illuminent, et dans son âme germe l'amour si élevé et si pur de la patrie. A mesure qu'il grandit, il rêve de patriotisme et de gloire, et les rêves de l'enfant deviennent les conviétions de l'homme.

Mais il est d'autres amours qui s'emparent souvent du cœur du jeune homme et qui deviennent un écueil dans sa carrière. Car ce sentiment, qui donne quelquefois la vie, donne aussi la mort. Il est parfois une grande force, mais il est aussi une faiblesse, et s'il inspire bien des œuvres grandes, il fait aussi commettre bien des erreurs.

Le héros de Trafalgar a connu un jour ce danger, et c'est à Québec que le navire qui portait sa fortune a failli faire naufrage

sur recueil de Tamour. C'est à Québec que le futur grand homme, qui devait jeter tant de lustre sur la marine anglaise, s'est trouvé, un jour, placé entre Tamour de la patrie et Tamour d'une femme, et que le moins noble de ces deux sentiments a failli l'emporter dans son cœur.

C'était en 1782, XAlbemarle était mouillé devant Québec, et paraissait s'y complaire, quoique la saison d'été fût passée depuis quelques semaines. Les beaux jours d'automne ont, d'ailleurs, un charme incontestable, et, quand le soleil réussit à percer le voile de vapeurs grises qui enveloppe la terre, il donne aux choses un coloris qui les embellit. Mais il ne réchauffe plus. Il éclaire froidement ; des traînées de lumière décorent les collines, des lignes transparentes se dessinent sur les flots. Les nuages se teintent brillamment, mais la chaleur est absente, et toute cette vie, ranimée un instant par des reflets décevants, sera plus mourante demain. Ces fêtes de la nature, en oélobre, sont solennelles comme un office religieux, et tristes comme un adieu. Les jeunes rêvent et chantent d'une façon plus recueillie, en regrettant l'été, les vieux sont remués jusqu'au cœur par le deuil de la saison. Ils ne se sentent plus la force d'attendre pour revivre, et, comme les voyageurs aux régions polaires qui redoutent le repos et l'engourdissement, ils regardent l'automne comme un acheminement vers la mort.

Mais, quand on est marin de Sa Majesté, et commandant d'un navire, à vingt-quatre ans, on ne songe guère à la rapidité des jours et à la fragilité des choses humaines.

Nelson avait, d'ailleurs, des raisons particulières d'oublier l'automne et de trouver notre ville un lieu de délices. Québec, dès. cette époque, avait la réputation de fort bien accueillir les marins anglais, et Nelson fut tout de suite l'objet d'une bienveillance exceptionnelle. Ses connaissances des premiers jours se transformèrent très vite en amis dévoués. Cela n'étonne guère, quand on sait quelle personnalité attachante était ce jeune homme, auquel l'avenir devait apporter une si éblouissante destinée. Il possédait une culture d'esprit élevée, et une variété de connaissances rare chez un jeune homme. Sa nature ardente, vive et sympathique, attirait à lui ceux que les circonstances ou les événements faisaient passer dans sa vie.

Nelson fut donc très apprécié et très recherché à Québec; mais surtout il fut très aimé d'une femme d'une captivante beauté. Les historiens ne sont pas d'accord sur le nom de l'héroïne de ce roman intime ; les uns disent Miss Simpson, les autres Miss Prentice, mais tous proclament sa remarquable beauté ; et le premier de ces deux noms est le plus probable. '

Les Simpson habitaient Bandon Lodge^ sur la Grande-Allée, en face du parlement aéluel. C'était une modeste mais solide maison en pierre, entourée d'arbres, qui a été démolie en 187 1, et dont les pierres, peut-être, sont entrées dans la construélion de la superbe maison de l'honorable M. Shehyn. Miss Simpson n'avait jamais connu les grandeurs. Son père, très brave homme, avait servi dans l'armée de Wolfe comme maréchal des logis. Quels soins avait-il apportés à l'éducation de sa fille? Nous l'ignorons. Mais, en sus de la beauté, cette jeune personne devait posséder des vertus et des dons de réelle valeur. Elle avait, dit-on, une distinélion naturelle et de la fierté qui, jointes à une certaine hauteur d'attitude, la marquaient d'un cachet aristocratique. Ce qui est certain, c'est que Nelson en devint amoureux.

Ils se virent beaucoup, tout comme les marins et les jeunes filles de nos jours. La pensée d'un départ qui peut sonner tout à l'heure, resserre très vite les liens ; rien n'est favorable à l'éclosion d'un sentiment comme la perspeélive rapprochée d'une séparation. On savoure deux fois la joie d'être ensemble, quand vient s'y mêler la crainte de se quitter.

Nelson et Miss Simpson se livrèrent bientôt à la plus douce intimité. Ils épanchèrent leurs âmes, se communiquèrent leurs espérances et leurs rêves. Oh ! qu'ils furent beaux les jours de cette glorieuse saison d'automne ! Comme leurs joies se moquèrent de la mélancolie des choses ! !

Mais il vint, le jour où V Albemarle reçut l'ordre de lever l'ancre et de. voguer vers les Indes. Nelson dit adieu à Miss Simpson bravement, sans vouloir convenir avec lui-même du chagrin qu'il en éprouvait ; mais, à peine à bord, il se sentit pris

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