‹ Québec et Lévis à l'aurore du XXe siècleChapitre 17 sur 35 · I. Lemoine, Pi6iuresque Québec · texte numérisé non relu

I. Lemoine, Pi6iuresque Québec

d'une nostalgie énervante, et lui qui se croyait si fort, il éprouva d'invincibles déchirements. Il se mit à songer à sa carrière, cette sublime vocation de marin qu'il aimait passionnément, et, en face de ce respeélueux et profond sentiment, il sentit l'autre, le nouveau, plus puissant, plus entraînant, et bientôt complètement maître de lui. Son amour, auquel peut-être il n'avait pas encore donné ce nom, montait tout à coup à la hauteur d'un devoir, d'une mission. Bientôt il se sentit impuissant à mesurer la grandeur et la force de cette affeélion soudainement révélée, et il se rendit compte que sa virilité allait défaillir. Vainement essaya-t-il, à l'aide de la raison, de voiler les lumineuses visions de son rêve. Comme dit Racine: ^^Le cœur a des raisons que la raison ignore." Et son cœur fut si éloquent qu'il prit la détermination de ne pas partir, et d'aller demander la main de Miss Simpson.

Il était presque nuit et le ciel était morne. Très haut, dans le firmament, les nuages s'étaient soudainement déchirés ; et cette déchirure, faite, on eût dit, par un puissant coup de sabre, lui rappela celle de son cœur. Les pâles rayons de la lune descendaient obliquement, éclairant des quais battus par la vague et usés par les chocs des navires. La ville, restée dans l'ombre, profilait une silhouette menaçante. Le cap Diamant, sombre et gigantesque, se dessinait sur le fond pâle du ciel, comme une coupole fantastique, capable d'abriter un monde.

Soudain, au milieu du silence solennel de la nuit, on entendit quelques paroles brèves, et l'on vit un canot se détacher du navire de guerre et glisser légèrement vers la ville.

Mais, quand Nelson mit pied à terre, il se trouva en face de son camarade Davison, qui connaissait sa passion, et qui, le voyant revenir, avait deviné son dessein. C'était un ami dévoué et décidé à prendre tous les moyens possibles pour empêcher Nelson de faire une pareille folie.

Il glissa son bras sous le sien, et, l'entraînant doucement, se mit à lui parler paternellement de l'avenir gros de regrets qu'il se préparait. Pour tous ses amis et ses supérieurs, Nelson était l'espoir de l'avenir. Sa confiance en sa destinée, ses ressources, son courage, son esprit droit, qui ne le décevait ni sur lui-même, ni sur

les événements, faisaient prévoir qu'il serait un jour le chef de la marine anglaise : ^^ Et chef fort dans la conception et sans faiblesse à Texécution.'' Davison lui représenta que ce serait un crime de renoncer ainsi à servir glorieusement sa patrie ; que ce mariage entraverait sa carrière ; qu'il verrait bientôt s'élever autour de lui un mur d'isolement, et s'évanouir les brillantes perspectives de ses futurs succès. Ce mur irait grandissant, le séparant de ses amis influents et des hautes proteélions du monde officiel. Le silence se ferait autour de lui, et la gloire qu'il dédaignait s'attacherait à des hommes inférieurs à lui, mais plus libres et plus fidèles. Il lui fit voir les tristesses de l'abandon, l'amertume des désillusions, et le speélacle des bonnes fortunes de ses rivaux. ^^ Enfin, dit-il à Nelson, vouloir ce mariage, c'est vouloir la ruine de votre vie. — Soit, dit Nelson, je le veux quand même."

Davison finit-il par convaincre son ami de la folie qu'il allait commettre? On dit que non, et qu'il employa la force pour le ramener à son bord.

Quand le jour parut, V Albernarle avait quitté Québec, mais Nelson jurait qu'il y reviendrait.

Jamais on ne le revit dans nos parages ; et, si l'amour fait passer le temps, on sait que le temps fait passer l'amour, surtout chez les marins.

Ils sont tellement habitués à changer de pays, de climats, d'horizons, de navires, de chambres et de maîtres, qu'ils se familiarisent même avec les changements d'amours.

Il est donc probable que le jeune capitaine oublia bientôt sa belle Québecquoise, et remercia Davison de l'avoir ramené forcément au devoir.

Que n'eût-il encore près de lui cet ami dévoué, quand, vingt ans après, il se sépara de Lady Nelson, sa femme légitime, et s'éprit pour Lady Hamilton d'une passion qui dura jusqu'à sa mort.

Ce fut la grande faute de sa vie !

Quant à Mary Simpson, il lui était bien permis d'oublier aussi, quoiqu'elle ne fût pas dans la marine, et elle épousa plus tard le major Mathews, secrétaire de lord Dorchester. Peut-être revit-elle, à Londres, où elle alla vivre, le jeune capitaine de

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vingt-quatre ans qui avait voulu lui sacrifier son avenir, et qui était devenu le héros connu du monde entier, et l'une des plus grandes gloires nationales de l'Angleterre.

Nous savons combien fut prompte son ascension, et de quels glorieux faits d'armes se compose sa courte histoire. Cette guerre sur mer, qui a tant de vicissitudes, lui fut douce pendant toute sa carrière. Son courage fut indomptable, et il fut heureux. Ce qui grandit encore sa gloire dans les batailles, c'est qu'il donna sa vie dans la plus terrible et la plus décisive de toutes, celle de Trafalgar, en 1808.

En parlant de l'une de ses vi(5loires, il disait lui-même cette parole, qui semble bien convenir au dernier triomphe de sa vie : " Viâîory is not a fiante strong euough for such a deed, We will call it a conquest. "

iiinCcB de la vie. — Presque d'Edouard Beiid

Préhistoire

^OICI qu'un nouveau monde était né. Un grand génie, inspiré et guidé par la Providence, l'avait révélé à l'humanité. Et, chose étonnante, plusieurs des nations civilisées négligeaient de pénétrer dans cette moitié d'univers, dont toutes les portes étaient ouvertes.

Il y avait là des régions immenses, pleines d'avenir, auxquelles le ciel prodiguait sa lumière et ses pluies bienfaisantes, et qui produisaient en vain des biens de toutes sortes. Il y avait là des richesses incalculables à exploiter, des paradis terrestres à ouvrir, des puissances nouvelles à créer, des peuplades barbares à civiliser, et les peuples d'Europe n'y songeaient pas !

Seuls, l'Espagne, qui était alors à la tête des nations, et le Portugal, avaient pris l'initiative.

La France elle-même, pourtant si glorieuse alors, et si grande, regardait faire.

Un jour, cependant, son roi chevalier, François i'', se prit à penser aux conquêtes de ses voisins, et se dit : " Ces princes d'Espagne et de Portugal se partagent tranquillement le nouveau monde. Je voudrais bien voir l'article du testament d'Adam qui leur lègue l'Amérique."

Un navigateur de Bretagne, déjà célèbre, lui fit offrir ses services, et le roi les accepta. Il équipa deux navires de soixante tonneaux chacun, et les lui confia, avec soixante et un hommes d'équipage.

C'était en Tannée 1534. La flottille quitta Saint-Malo le 20 avril et, après vingt jours de navigation seulement, elle aborda aux côtes de Terre-Neuve.

Quelques jours après, elle cingla vers le nord, franchit le détroit de Belle-Ile, et toucha à plusieurs endroits du Labrador, déjà visités par les Bretons et les Basques.

Le 15 juin, Cartier se dirigea vers le sud, longea la côte ouest de Terre-Neuve, gagna les îles de La Madeleine, et, après d'autres courses et d'autres découvertes, il alla jeter l'ancre dans une baie qu'il nomma baie des Chaleurs, parce qu'il y faisait alors très chaud.

En poursuivant ses explorations, il fit escale au bassin de Gaspé, et y planta une croix portant l'écusson fleurdelisé avec cet exergue: ^^Vive le roi de France." Dans ce premier voyage, Cartier ne remonta pas le fleuve Saint-Laurent ; et, prenant à son bord deux sauvages gaspésiens, il retourna en France, faire rapport de sa découverte à son roi.

Mais l'année suivante (1535) François i" lui remit le commandement de trois navires : la Grande- Hermine^ jaugeant cent vingt tonneaux ; la Petite- Hermine^ soixante tonneaux, et V Emenllon^ quarante ; portant en tout cent dix hommes.

Cette fois, le hardi navigateur voulut s'aventurer dans l'intérieur des terres. Le jour de la fête de saint Laurent, le 10 août, il entra dans un golfe immense, auquel il donna le nom de ce saint, et il remonta le grand fleuve qui a depuis porté le même nom.

Le 14 septembre, enfin, il entra dans une petite rivière qui lui parut un havre tranquille et sûr, et qu'il nomma Sainte- Croix, à cause de la fête religieuse de ce jour-là.

Devant lui se dressait un promontoire altier, couvert d'épaisses forêts. Coupé à pic, énorme, élevant sa cime orgueilleuse vers les nuages, et plongeant profondément sa base dans le grand fleuve, il ressemblait à une borne colossale, et semblait dire au fier marin : ^' Tu n'iras pas plus loin."

Derrière lui semblait flotter à distance, comme une grande corbeille débordant de raisins et de verdure, une île spacieuse.

qui divisait le cours des eaux, et qu'il nomma île de Bacchus. De chaque côté, des rives boisées, hautes comme des montagnes au sud, et en pente douce au nord, se réfléchissaient dans le miroir de ce havre splendide.

Quel pittoresque et grandiose paysage ! Quel port superbe pour abriter une flotte ! Quel site pour y jeter les fondations d'une ville moyen âge, hérissée de fortifications et de citadelles !

Emerveillé de sa découverte, Jacques Cartier se laissait aller au fil de la marée, dans la jolie petite rivière qui porte aujourd'hui le nom de Saint-Charles, lorsqu'il aperçut, à gauche, dans ime éclaircie des bois du versant de la côte, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le coteau de Sainte-Geneviève, une bourgade sauvage : c'était Stadaconé, ou Québec préhistorique.

Plus de cinq cents Indiens qui en sortirent lui apparurent, et accoururent sur le rivage au-devant de lui, manifestant une grande admiration mêlée de stupéfaction.

Stadaconé paraissait être alors la capitale du Canada, qui s'étendait de l'île aux Coudres jusqu'aux environs d'Hochelaga. La tradition veut, cependant, que le nom de Canada ait désigné, à l'origine, tout le pays arrosé par le Saint-Laurent et ses tributaires, et qu'il ne fut divisé que plus tard en trois royaumes, portant les noms de Saguenay, de Canada et d'Hochelaga.'

Profitant de la marée haute, Cartier remonta la rivière Saint- Charles avec la Grande et la Petite- Hermine^ jusqu'à l'embouchure du ruisseau Lairet, laissant en rade V Emerillon^ sur lequel il se proposait d'aller visiter Hochelaga.^

Cinq jours après, c'est-à-dire le 19 septembre, Cartier partit pour Hochelaga, à bord de V Emerillon. Nous ne pouvons l'y suivre et raconter les intéressants épisodes, de ce voyage.

Il revint à Stadaconé le 11 o6lobre. Dans l'intervalle, ses marins avaient mis la Grande et la Petite- Hermine en hivernage, dans l'entrée du ruisseau Lairet, et ils avaient construit un fort.

Donnacona, l'agouhanna ou seigneur de Stadaconé, vint

1 Jacques Cartier^ par N.-E. Dioiine, p. 57.

2 Dès ce temps-là, les marins prudents n'osaient risquer leurs grands navires jusqu'à Montréal. Voilà un précédent^ comme on dit au palais.

inviter Cartier à lui faire visite; celui-ci s'y rendit avec empressement, et la réception fut très cordiale. Les marins français s'installèrent du mieux qu'ils purent pour passer l'hiver ; mais les chauds vêtements requis pour notre climat leur manquaient, et l'hiver fut d'une rigueur qu'ils n'avaient pas prévue.

Pour comble de malheur, un mal inconnu leur fut communiqué par les sauvages d'une bourgade voisine, et fit dans leurs rangs de terribles ravages. Ce n'était pas un pareil ennemi qu'ils s'attendaient d'avoir à combattre, et, comme ils ne savaient pas comment traiter cette maladie contagieuse, ils en furent presque tous atteints.

Vingt-cinq avaient succombé, et quarante autres étaient dans un état désespéré, lorsque Cartier fit mettre tout le monde en prière devant une image de la Vierge, fit célébrer la messe, et organisa une procession, à laquelle prirent part tous ceux qui pouvaient encore marcher, en chantant les litanies de la sainte Vierge et les psaumes.

Le Ciel se laissa toucher enfin, et permit que Cartier apprît des sauvages qu'une déco6lion de l'écorce et des feuilles de l'épinette blanche était un remède excellent pour cette horrible maladie, appelée le scorbut. Le traitement était facile, et en peu de jours la plupart des malades furent guéris.

Le printemps arriva, et Cartier songeait à repartir pour la France, lorsqu'il s'aperçut que les sauvages des bourgades voisines s'assemblaient en grand nombre à Stadaconé. Des menées mystérieuses de Donnacona, des informations reçues, lui firent croire à un complot contre sa sécurité, et il résolut d'en prévenir l'exécution, en enlevant leur chef, et en le faisant prisonnier.

Le 3 mai, jour où l'Eglise célèbre l'Invention de la sainte Croix, il fit planter une belle croix de trente-cinq pieds de hauteur ; et, sur un écusson aux armes de France, placé au-dessous du croisillon, il fit graver cette inscription : Franciscus Primus^ Dei gratia Francormn Rex, régnât '^ François Premier, par la grâce de Dieu roi des Français, règne."

Invités à cette cérémonie, les sauvages y vinrent en assez grand nombre, ayant à leur tête Donnacona, Domagaya et

Taiguragny. Les marins s'emparèrent alors de ces chefs et les retinrent captifs.

Les autres sauvages s'enfuirent, mais ils revinrent les jours suivants redemander leur chef, criant : ^^ Agouhanna ! agouhanna ! ''

Dans l'intervalle, Cartier avait fait connaître ses intentions à Donnacona : et celui-ci, se présentant à ses camarades, leur dit qu'il était bien traité, qu'il irait en France raconter au roi tout ce qu'il connaissait de leur pays, qu'il en recevrait des présents, et qu'il reviendrait da-^ s dix ou douze lunes.

Les Indiens parurent satisfaits, et, le 6 mai, Cartier repartit pour la France, avec la Grande- Hermine et V Emerillon^ suffisants à son équipage décimé par la maladie. Il n'arriva à Saint-Malo que le 16 juillet 1535.

Le rapport qu'il fit au roi, fut des plus encourageants, et François T' était bien décidé à persévérer dans son premier dessein de prendre sa part de la terre d'Amérique.

Malheureusement, il venait d'entrer en guerre avec Charles- Quint, et cette guerre, longue et ruineuse, épuisait ses finances. Il dut donc forcément ajourner ses beaux projets transatlantiques.

Ce ne fut qu'en 1540 qu'il résolut d'y donner suite, et d'organiser une nouvelle expédition. Evidemment, il ne pouvait pas se passer des services de Jacques Cartier, et il le nomma capitaine général et maître pilote de tous les vaisseaux destinés à l'entreprise ; mais il lui adjoignit François de La Roque, sieur de Roberval, auquel il confia la conduite et la lieutenance générale de l'expédition.

Les lettres patentes de Sa Majesté à Jacques Cartier, en date du 17 octobre 1540, témoignent éloquemment des bonnes intentions et des desseins élevés du roi chevalier. Il affirme qu'il a fait instruire dans la foi chrétienne les sauvages que Jacques Cartier lui a amenés, lors de son second voyage, afin qu'ils puissent induire leurs compatriotes à embrasser la foi ; et il déclare qu'il envoie Cartier vers les terres du Canada et d'Hochelaga, avec des hommes de toutes sortes d'arts et métiers, dans l'intention de procurer la glorification du saint nom de Dieu, et l'augmentation de notre mère la sainte Eglise catholique.

IK

Le roi fait aussi, dans ces lettres, l'éloge de son capitaine général, et vante "sa capacité et son dévoûment, son courage, sa grande diligence et son expérience."

Cinq navires furent confiés au commandement de Jacques Cartier, qui mit à la voile le 23 mai 1541, laissant en France M. de Roberval, dont Téquipement n'était pas encore prêt.

La traversée fut très mauvaise. Mais les navires, dispersés

par la tempête, se rejoignirent

à Terre-Neuve, et arrivèrent enfin à Stadaconé, le 23 août.

Cette fois, il choisit l'embouchure de la rivière du Cap- Rouge, pour seç quartiers d'hiver.

Il attendit vainement Roberval et envoya deux navires à sa rencontre. Mais Roberval n'était pas même parti de France.

Un fort fut élevé par les marins, sur les bords de la rivière du Cap-Rouge, pour se protéger contre les attaques des sauvages, et Cartier y passa l'hiver, après un voyage sans importance à Hochelaga.

Toujours sans nouvelles de Roberval, ni de France, il se rembarqua pour la France dèsle printemps de 1 542, et il rencontra Roberval sur les côtes de Terre-Neuve.

Celui-ci voulut le ramener à Stadaconé ; mais Cartier s'y refusa, et il fit bien ; car il y serait mort de faim, comme la chose arriva à un grand nombre des gens de Roberval.

Les historiens sont divisés sur la question de savoir si Jacques Cartier fit un quatrième voyage au Canada en 1 543. Le D' Dionne le croit, et il donne, au soutien de son opinion, des raisons qui sont très fortes.

e lie Jacques Cartier ave Le cap Diamant.

Ce qui n'est pas douteux, c'est que la carrière navalq de rillustre découvreur a fini avec Tannée 1543.

Comme un astre qui se couche, il est alors disparu derrière rhorizon, et, pendant que des hommes bien inférieurs à lui obtenaient une célébrité tapageuse, il rentrait dans Tombre et Toubli.

Toujours engagée dans des querelles religieuses et dans des guerres de suprématie, la France perdait son sang et sa fortune sur tous les champs de bataille de l'Europe, et elle oubliait l'homme qui lui ouvrait tout un grand royaume, facile à conquérir et à coloniser.

Non seulement elle l'oubliait alors, mais elle ne s'en est guère souvenu depuis, et ses historiens mentionnent à peine son nom et sa découverte.

Cartier méritait mieux. Il n'était pas un conquérant, ni un homme de lettres, mais il était un homme d'aélion et un marin de génie. Il n'avait pas l'ambition de laisser derrière lui de grandes paroles, mais de grandes œuvres.

Cependant, il a laissé aussi des écrits, et ses relations de voyage contiennent une page qui est une des plus belles de la littérature de cette époque. La voici :

'^ Considérant, ô mon très redouté Prince, les grands biens et les dons de grâce qu'il a plu à Dieu de faire à ses créatures, je vois que le soleil, qui chaque jour se lève à l'orient et se couche à l'occident, faisant le tour de la terre, donne sa lumière et sa chaleur à tout le monde ; à l'exemple de quoi, je pense, en mon simple entendement, qu'il plaît à Dieu, par sa divine bonté, que toutes les créatures humaines, qui habitent sur le globe de la terre, aient connaissance et créance de notre sainte foi, comme elles ont la vue et la connaissance du soleil....

^* Et maintenant, en la présente navigation, ^ faite par votre royal commandement, pour la découverte des terres occidentales, auparavant inconnues à vous et à nous, vous pourrez voir (par cette relation) la bonté et la fertilité de ces terres, la quantité innombrable de peuples qui les habitent, leur bonté, leur douceur, et aussi la fécondité du grand fleuve qui les arrose, le plus vaste sans comparaison que l'on sache avoir jamais vu ; lesquels

avantages donnent une espérance certaine de F augmentation future de notre très sainte foi.''

Il y a entre Colomb et Cartier des rapprochements remarquables, et même étonnants : comme Colomb, Cartier a fait quatre voyages en Amérique ; comme lui, il voulait à la fois servir son pays et propager la foi chrétienne ; comme lui, il n'a pu rien fonder ; comme lui, il a légué cependant à son pays des territoires immenses et de grand avenir; comme lui, il était un homme de génie et de vertu ; comme lui, enfin, il a reçu la consécration du malheur !

Il est vrai qu'il n'a pas été jeté en prison comme Colomb. Mais aussi, il a eu beaucoup moins de gloire que lui ; et il est peut-être plus triste et plus pénible pour le génie d'être méconnu, ignoré, que de susciter la jalousie et l'envie.

Ce fut le sort de Cartier. Il resta dans l'ombre et l'oubli, considéré sans doute comme un rêveur, comme un aventurier qui avait ouvert des pays inhabitables et sans valeur. Et, comme il ne pouvait rien faire seul, sans le secours du souverain ou de ses compatriotes riches, il dut se retirer dans l'obscurité de la vie d'une petite ville de province, quand il était encore dans toute la force de Tâge, et y perdre un^ carrière qui aurait pu être si glorieuse pour lui-même et si avantageuse pour son pays.

C'est là qu'il mourut, d'une mort vulgaire, si complètement oublié que l'on ignora longtemps l'époque exaéle de sa mort, et que son tombeau est resté inconnu !

Certes, une pareille destinée est plus douloureuse encore que celle de Colomb.

Quels mystérieux problèmes font naître les décrets de la Providence en face de pareilles destinées !

Tout d'abord. Dieu paraît choisir un homme et le guider, comme une étoile polaire, à travers les déserts et les océans vers l'accomplissement d'une grande œuvre. Puis, tout à coup, il met de côté cet instrument quand l'œuvre commence à peine. Il le relègue dans l'ombre et l'oubli, quelquefois il l'abreuve de contrariétés et d'afftiélions, et ce sont d'autres hommes qui récoltent ce ce que le premier a semé.

PREHISTOIRE 141

Il semble que Dieu soit jaloux de la puissance de Thomme, et qu'il se plaise à entraver ses entreprises à chaque pas. Et pour que l'homme comprenne bien son impuissance, dès qu'il est réduit à ses seules forces, pour qu'il reconnaisse humblement que c'est Dieu qui gouverne bien toutes choses, et qui commande aux événements, c'est presque toujours sur des grains de sable que viennent se briser les plus grandioses des projets humains.

Autre enseignement de la philosophie de l'histoire : la Providence assigne évidemment son heure, non seulement à chaque homme et à chaque grande œuvre, mais à chaque étape de l'œuvre et de ses progrès.

Un jour, Jacques Cartier se lève et dit :

*'Je veux traverser la mer et découvrir des pays inconnus." Et Dieu semble répondre:

*' C'est bien, va, tu es mon élu, et l'heure est venue."

Près d'un siècle après, Champlain se lève et

Jacques Cartier dit: "Jc VCUX allcr aU

(N*fts.»...Maioi»3idé">ubr.,„M Canada, fonder une

nouvelle France." Et Dieu répond: "C'est bien, va, sois mon instrument, l'heure est venue."

Mais entre ces deux dates, 1534 et 1608, vainement Cartier, puis Roberval, puis de Monts, puis d'autres, veulent jeter les fondations d'une colonie française ; Dieu semble dire : " Non, mon heure n'est pas venue," et toutes ces entreprises échouent !

Parce qu'il est tout-puissant, et surtout parce qu'il est éternel, Dieu n'est jamais pressé. Pour former la terre, il a pris des millions d'années.

Pour préparer la rédemption du genre humain, il a pris plus de quarante siècles. Pour façonner un peuple, il emploie plus ou moins de siècles, et il procède par étapes successives, entre lesquelles il y a des retards, des temps d'arrêt, et même des rétrogressions.

Ces divins procédés sont visibles dans notre histoire, et dès son début. Ainsi, c'est au commencement du XVr siècle que le Canada est découvert. C'est un événement d'une importance considérable ; et cependant il reste sans résultat pendant près de cent années.

Ce n'est qu'à l'aurore du grand siècle que l'arbre sacré planté par Cartier au bord du ruisseau Lairet, prendra racine et produira des fleurs et des fruits.

Le XVir siècle est commencé, et Québec n'est pas encore fondé ; c'est pourquoi ce chapitre, indispensable dans une histoire de Québec, n'en est cependant que la préhistoire.

L\ FONDATION DE QuÉBEC

La grandeur humaine se manifeste sous des formes diverses. Mais elle est tout particulièrement digne de l'admiration des hommes quand elle crée quelque chose de durable. Or, le fondateur est un créateur, et, ce qui est remarquable dans sa destinée, c'est qu'il grandit avec son œuvre, et qu'il faut parfois des siècles pour accomplir sa glorification.

L'homme de guerre arrive à la gloire rapidement, par quelques allions d'éclat. L'artiste y parvient tout d.'un coup, par la pro-

duélion d'un chef-d'œuvre. Mais le fondateur grandit lentement, à mesure que son œuvre se développe, et souvent après des siècles d'obscurité. Un jour, sur une colline inhabitée, un jeune homme inconnu se bâtit une demeure, et l'entoure d'un fossé, en disant : ^^ Je veux fonder ici une ville, et qu'une nation y naisse." Bientôt d'autres habitations viennent se grouper autour de la sienne, et la cité prend naissance.

L'homme meurt, quand elle n'est encore qu'une bourgade obscure. Mais les années et les siècles qui passent la voient grandir sans cesse autour de son tombeau, et la nation devient puissante et glorieuse.

La cité s'appelle Rome, et le jour vient où le peuple romain, maître de l'univers, élève Romulus, son fondateur, au rang des dieux. Ce qui constitue sa grandeur, c'est qu'il a conçu un grand dessein, et que ce grand dessein s'est accompli.

L'homme médiocre ne voit qu'aujourd'hui, le grand homme voit demain et les siècles futurs. Il ne travaille pas seulement pour ses contemporains, mais pour la postérité. Il est convaincu de l'excellence de sa fondation, et il compte sur ceux qui viendront après lui pour la parachever.

Car il sait parfaitement qu'il ne fera lui-même qu'un commencement, qu'une ébauche ; mais dans son pressentiment des choses futures, dans ses visions de l'idéal, il entrevoit le couronnement glorieux de son œuvre.

Tel a été Samuel de Champlain. Il a fait le rêve ambitieux de jeter les fondements d'une ville, et d'être le père de tout un peuple : et ce grand rêve s'est réalisé.

Non seulement ce rêve est devenu une réalité, mais cette réalité grçindit toujours et grandira pendant des siècles, et la gloire du fondateur grandira avec elle.

Sous le titre la Nouvelle- France^ M. le D' Dionne a publié un fort volume sur cette période de l'histoire du Canada qui sépare Jacques Cartier de Champlain.

Pendant ces soixante années, Québec n'existe pas encore ; mais le Canada fait déjà parler de lui, et les rois de France font des eiforts successifs pour le coloniser.

François de La Roque, sieur de Roberval, Jehan Alphonse, le marquis de La Roche, Pierre de Chauvin, Gravé du Pont, de Chaste et de Monts font tour à tour des tentatives qui restent sans résultat, mais qui démontrent que la France ne renonçait pas à prendre sa part d'héritage sur le sol d'Amérique.

Enfin, Theure que la Providence avait fixée sonna, et Tinstrument de ses desseins parut. C'était un marin épris de l'Océan dès son enfance, et qui l'avait déjà sillonné en tous sens. C'était un soldat passionné pour la guerre, et qui avait servi dans les troupes de Henri IV. C'était un géographe, très versé dans la science géographique de cette époque.

C'était un Français et un chrétien, aussi dévoué à l'Eglise qu'à la France, et n'ayant pas d'autre amour que sa patrie et son Dieu.

Il possédait toutes les qualités requises pour devenir le père d'une France nouvelle en Amérique, et pour y commencer la grande œuvre de la colonisation du Canada par la France.

Cet élu de Dieu se nommait Samuel de Champlain, et il consacra tout le reste de sa vie à l'accomplissement de sa mission. Parti de Honfleur avec deux navires, le 13 avril 1608, il remonta le fleuve Saint- Laurent, et arriva le 3 juillet à l'endroit que Jacques Cartier avait découvert et décrit sous le nom de Stadaconé.

Mais ce lieu pittoresque avait changé de nom, et ses nouveaux habitants l'appelaient Kébec, nom sauvage qui signifie rétrécissement des eaux.

C'est le site que choisit Champlain pour l'établissement qu'il projetait. Au pied du haut promontoire de rochers, s'avançait dans le grand fleuve une pointe de terre boisée, qu'une anse arrondie creusait au sud-ouest, et qui s'étendait dans tout l'espace aujourd'hui compris entre la rue Sous-le-Fort et la côte de la Montagne à l'est, et la place du marché Finlay au sud.

C'est sur cette pointe, probablement à l'endroit où s'élève aujourd'hui Notre-Dame-des-Viéloires, que Champlain jeta les fondements de ce qu'il appelle lui-même ^M'Abitation de Kébec." Elle se composait d'un magasin, contenant les marchandises et

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