‹ Québec et Lévis à l'aurore du XXe siècleChapitre 21 sur 35 · MONTCALM, par Philippe Hébert · texte numérisé non relu

MONTCALM, par Philippe Hébert

exécutait son audacieuse entreprise. ,„„„ „„„, „ „„j, a. p.,.,, „k„„„i

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Une série de petites causes qui produisirent de grands effets, et qui semblaient être des événements de hasard, favorisa singulièrement le général anglais, et quelques coups de fusil lui suffirent pour se rendre maître des hauteurs, et y ranger ses troupes en ordre de bataille. Il les divisa en trois colonnes faisant face à la ville, et elles s'avancèrent jusqu'au versant est du plateau où se trouve aujourd'hui la prison, et en travers de la rue Salaberry, s' étendant sur trois rangs de profondeur du sommet de la falaise au chemin Sainte-Foye.

C'est alors seulement que Montcalm apprit la descente effectuée pendant la nuit, et Vaudreuil l'ignorait encore.

L'excitation et l'alarme furent grandes parmi les citoyens, quand ils apprirent à leur réveil que les Anglais étaient aux portes.

Toute l'armée fut bientôt en mouvement au camp de Beauport, et se forma en trois colonnes qui prirent la direction des plaines d'Abraham, l'une, gravissant la hauteur par la côte à Coton, l'autre par la côte d'Abraham, et la troisième, montant la côte du Palais, traversant la ville éplorée, et en sortant par les portes Saint-Jean et Saint-Louis.

Montcalm les avait précédées sur les plaines, et il y avait trouvé le régiment de Guyenne, commandé par le colonel de Fontbonne, déjà engagé dans des feux de peloton avec les Anglais.

A mesure qu'ils arrivèrent, Montcalm rangea ses régiments sur trois lignes s'étendant de l'endroit où s'élève aujourd'hui la tour Martello, au bord de la falaise, jusqu'au chemin Sainte-Foye, en longeant la rue Claire-Fontaine. Le plus près du fleuve était le Royal-Roussillon, puis venaient Guyenne, Béarn, Languedoc et La Sarre. Les Canadiens, commandés par le major Dumas, occupaient l'extrême droite.

A ce moment-là, Montcalm reçut de Vaudreuil un billet dans lequel le gouverneur lui conseillait de différer la bataille jusqu'à ce qu'il eût fait sortir le reste des troupes de la ville, et jusqu'à ce que Bougainville pût accourir du Cap-Rouge avec le corps qu'il commandait, pour prendre l'ennemi en queue.

Ce conseil était la sagesse même ; et, quand on sait combien cette bataille engagée prématurément fut malheureuse, on s'indigne

contre Montcalm de n'avoir pas tenu compte de ce sage conseil. On s'indigne aussi contre Bougain ville, qui commandait des troupes d'élite au cap Rouge, et qui n'en bougeait pas, quand la canonnade et la fusillade auraient dû le réveiller.

Mais quand on s'est indigné contre Montcalm et qu'on lui a reproché sa faute, on s'attendrit malgré soi, et l'on revient à l'indulgence envers ce noble cœur et ce brillant soldat, si prompt à l'aélion, si intrépide et déjà couvert de gloire.

Sans doute, il aurait dû compter ses forces, et calculer qu'il n'avait que trois mille cinq cents hommes à opposer aux cinq mille six cents de Wolfe.

Mais trois mille cinq cents hommes, c'était le nombre qu'il avait à Carillon, et c'est avec ce nombre qu'il avait battu les seize mille hommes d'Abercromby. C'était avec trois mille hommes qu'il avait pris Oswégo.

C'était un chiffre fatidique pour lui. Sans doute, il fallait gagner la bataille ; mais la gagner avec trois mille hommes, comme c'était beau ! La viéloire, toujours fidèle jusque-là, ne le trahirait pas au moment suprême. Montcalm en était venu à ne plus douter de lui-même et de son étoile. Il était l'idole des soldats, et chaque fois qu'il paraissait devant eux ils criaient: ^^Vive le général!" Cette popularité le grisait. Celui qui se fait aimer et obéir par les multitudes s'imagine facilement qu'il peut commander aux événements ; et Montcalm avait rayé le mot impossible de son vocabulaire.

Cependant, il tint un conseil de guerre, et il représenta aux commandants des divers corps que les Anglais commençaient à se retrancher, et qu'il ne fallait pas leur en donner le temps. Ses officiers, le voyant décidé à brusquer l'attaque, n'osèrent pas le contredire.

Ah ! si Lé vis avait été là, lui qui, suivant l'expression de Montcalm, '^faisait si bien la guerre à l'œil." Il aurait jugé la situation avec son flegme ordinaire, et il aurait calmé l'impatience de son chef.

*^I1 était alors dix heures," dit M. l'abbé Casgrain. ^^Les nuages étaient dissipés, et le soleil éclairant la plaine de tout son

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éclat, faisait briller devant les Français les baïonnettes, les sabres, les tartans des highlauders. Wolfe, qu'on eût dit présent partout, reconnaissable à sa haute taille, marchait à la tête de ses régiments qu'il avait fait avancer jusqu'au bord du ravin/ Personne mieux que lui ne comprenait la position dangereuse où il se trouvait. Quelques coups de fusil entendus du côté de Sillery lui faisaient penser que Bougainville s'avançait et serait bientôt sur ses derrières.

'* Si le général français retardait l'attaque pour combiner son mouvement avec celui du colonel, il sentait que sa position était presque désespérée. Mais la fortune, qui avait si bien favorisé le coup d'audace qu'il venait d'accomplir, lui donnait foi dans son triomphe. Il passait devant son régiment en montrant l'ennemi de son épée, haranguant les soldats d'un air inspiré, leur disant que pour eux c'était la vi6loire ou la mort, car la retraite était impossible.

** Montcalm fit sonner la charge. Son armée s'ébranla en poussant le cri de guerre à la façon des anciens. Elle s'avança avec rapidité, recueillant sur son passage les pelotons de tirailleurs qui n'avaient pas eu le temps de rentrer dans les rangs, ce qui occasionna un premier flottement. Elle ne fut pas rendue au fond du ravin que les lignes rompues par les difficultés du sol firent croire aux Anglais que l'attaque se faisait en colonnes irrégulières.

'* Les régiments essayèrent de se former en gravissant la montée, et firent halte à demi-portée de fusil. Dans l'instant de silence qui suivit, on n'entendit que les cris des commandements répétés sur tout le front de l'armée, puis une décharge générale par les trois rangs à la fois, sans qu'on eût le soin de réserver de coups pour entretenir le feu. Cette première décharge faite à distance et avec précipitation produisit peu d'effet. Les Canadiens, rangés presque tous sur la seconde ligne, se couchèrent à terre pour recharger selon leur coutume, et causèrent quelque confusion. Les Anglais, à qui leur commandant avait ordonné de mettre deux balles dans leurs fusils, s'approchèrent avant de tirer, et de la hauteur d'où ils dominaient, répondirent par un feu bien dirigé

I C'est le ravin qui se creuse en arrière de l'Observatoire.

qui décima le premier rang et le fit osciller. Le centre anglais surtout, dont la décharge instantanée résonna comme un coup de canon, fit d'affreuses trouées dans les régiments. Un nuage de fumée enveloppa les deux armées qui continuèrent de marcher de Tavant. Le combat fut court, mais d'une extrême vivacité. Les deux braves commandants de la Sarre et Guyenne, Senezergues et Fontbonne, furent tués en ce moment, ainsi que le second commandant de la droite, M. de Saint-Ours. Le lieutenant-colonel du Languedoc, Privât, fut blessé dangereusement. L'aide-major Malartic eut deux chevaux tués sous lui.

Du côté des Anglais, le colonel Carleton reçut une blessure à la tête, le brigadier Monckton, une balle au travers du corps. Pendant que Montcalm courait d'un point à Pautre, pour affermir ses bataillons ébranlés, Wolfe dirigeait T attaque en personne, à la droite de son armée. Une balle T avait atteint au poignet, et il s'était fait un bandage avec son mouchoir. Il marchait en avant des grenadiers, et leur donnait l'ordre de charger, lorsqu'une seconde balle le frappa dangereusement. Mais, fidèle à Taxiome qu'il répétait souvent : ** Tant qu'on peut marcher et tenir les armes, c'est une honte de reculer," il continua d'avancer. Son brillant uniforme le signalait aux francs-tireurs canadiens cachés dans les buissons, d'où montaient des flocons de fumée. Une troisième balle le frappa en pleine poitrine. Il chancela, et, voyant qu'il perdait connaissance, il dit à un officier d'artillerie qui se trouvait près de lui : ^^ Soutenez-moi, il ne faut pas que mes braves soldats me voient tomber." Le lieutenant Brown, du corps des grenadiers, le grenadier Henderson et un autre soldat accoururent, le prirent dans leurs bras, et l'emportèrent en arrière du champ de bataille. A sa demande, ils le déposèrent sur le gazon, dans un pli de terrain. Un des officiers voulut aller chercher un chirurgien. *' C'est inutile," soupira le général, ^'c'en est fait de moi." Il paraissait sans connaissance, lorsqu'un de ceux qui l'assistaient cria : '' Ils fuient ! — Qui fuit ? " demanda vivement Wolfe, comme s'il se réveillait d'un profond sommeil. — ^* Les ennemis," répondit l'officier, ** ils cèdent de tous côtés."

Wolfe reprit : *' Que l'un de vous coure vite dire au colonel Burton de descendre en toute hâte vers la rivière Saint-Charles^ et de s'emparer des ponts, pour couper la retraite aux fuyards." Il se tourna sur le côté, et murmura tout bas : '' Dieu soit loué ; je meurs en paix," et il expira.

A ce moment, les combattants étaient très rapprochés, et les Anglais chargèrent les régiments français à la baïonnette. Ceux-ci plièrent, surtout au centre, et ce fut le commencement de la déroute.

Les Canadiens résistèrent plus longtemps, et ne reculèrent qu'à la façon des Parthes, se ralliant çà et là, et arrêtant l'ennemi par leurs décharges meurtrières.

Montcalm tenta vainement de rallier les fuyards, dont le plus grand nombre s'étaient précipités vers la vallée Saint-Charles. Il fut lui-même entraîné par ceux qui se dirigeaient vers la porte Saint-Louis, lorsqu'il reçut deux blessures coup sur coup. Trois soldats s'approchèrent et le soutinrent à cheval. C'est ainsi qu'il rentra en ville. Quelques femmes, qui le rencontrèrent, s'écrièrent en pleurant : ^' Mon Dieu, le marquis est tué ! "

— *' Ce n'est rien," dit-il, en se tournant vers elles, '' ne pleurez pas sur moi, mes bonnes amies."

Pensa-t-il en ce moment au Sauveur rencontrant les filles de Jérusalem, et leur disant : ** Ne pleurez pas sur moi ! " Il est bien permis de le croire, et il a dû ajouter alors : '' Mais sur vous-mêmes et vos enfants," c'est-à-dire sur la colonie.

La bataille continuait entre les terribles montagnards écossais et les francs-tireurs canadiens, embusqués dans un bois. Les highlanders perdirent un grand nombre d'hommes. Murray leur envoya des renforts, et les Canadiens durent retraiter, mais toujours en combattant et en profitant de tous les accidents de terrain.

Descendus dans la vallée, ils se rallièrent encore à la boulangerie de l'armée, firent de nouveau face à l'ennemi, et l'arrêtèrent longtemps. Cette opiniâtre et vigoureuse résistance des Canadiens permit aux Français d'échapper en grand nombre aux balles des Anglais.

EUe sauva aussi l'honneur des troupes françaises, mais elle ne put les sauver de la défaite.

Quand les saintes Ecritures appellent Dieu le Dieu des armées, elles ne lui donnent pas un vain titre. Et quand Homère, décrivant les combats des Grecs contre les Troyens, nous montre les dieux prenant part aux batailles, il ne fait que traduire la croyance des peuples à l'intervention divine dans le gouvernement de ce monde.

Sans doute, il y a des batailles perdues dont les conséquences sont presque nulles. Mais il en est d'autres dont les résultats sont incalculables ; et c'est dans celles-ci que le doigt de Dieu est visible. Souvent elles décident du sort d'un peuple, et quelquefois même des destinées du monde.

Telles furent Marathon, Zama, Lépante, Aélium, Waterloo, et quelques autres. Ce sont des étapes sanglantes de l'humanité vers l'avenir.

La première bataille des plaines d'Abraham sera également célèbre par ses conséquences immenses ; et, quand on recherche les causes de cette défaite, il est impossible de ne pas y voir l'index formidable de Dieu pointé vers l'armée française, et lui montrant la borne fatale où son char glorieux vint se briser.

La douleur de la population fut immense ; et l'ange de la Nouvelle-France, devenu l'ange de la douleur, pleura amèrement la mort de Montcalm.

L'eiFarement et le désordre qui suivirent la défaite sont indescriptibles. Jamais on ne vit pareille désorganisation opérée en si peu d'heures. C'est que Vaudreuil était sans autorité sur l'armée, qui, n'ayant plus de chef, se trouvait réduite à l'impuissance.

Faible, indécis, et ne sachant lui-même s'il fallait résister ou capituler, Vaudreuil oscilla entre les avis contradi6loires quMl reçut ; et finalement, il consomma la défaite et la rendit irréparable, en abandonnant Québec, et en se retirant précipitamment, dans la nuit même, vers la rivière Jacques- Cartier, avec une partie des troupes.

Il laissa à sa place, dans Québec, M. de Ramesay, un autre brave homme aussi faible que lui, avec des articles de capitulation tout préparés d'avance.

Pendant que cette lamentable fuite noélurne s'accomplissait, Montcalm expirait chez le doéleur Arnoux, après avoir reçu les derniers sacrements avec la piété et la résignation d'un vrai chrétien. Le 14 septembre au soir, son corps fut transporté dans la chapelle des Ursulines, où il fut inhumé dans une excavation faite quelques jours auparavant par une bombe qui avait défoncé le plancher et creusé le sol.

Mandé en toute hâte de Montréal, Lévis accourut au secours de Vaudreuil, dont il blâma énergiquement la retraite, et il ordonna immédiatement de marcher sur Québec. Les troupes reprirent courage sous le commandement de Lévis, et le 18 septembre au matin, rassérénée et pleine de confiance, l'armée reprenait la route de sa chère ville.

Hélas ! elle y arrivait, lorsqu'elle apprit que M. de Ramesay avait capitulé et livré Québec aux Anglais, malgré les protestations de ses plus vaillants officiers, Fiedmond et Johannès. Il ne restait plus de fautes à commettre, et bon gré mal gré Lévis dut rétrograder à Jacques-Cartier et y établir ses quartiers d'hiver.

Tout espoir pourtant n'était pas perdu, et l'hiver fut employé à réparer les pertes, à recruter des troupes et à préparer une nouvelle campagne.

Bataille de Sainte-Foye.

Dès le mois d'avril 1760, Lévis résolut de venir assiéger Québec ; et, le 28 au matin, son armée était en possession des hauteurs et du village de Sainte-Foye.

Au lieu de rester sur la défensive, Murray commit la faute de sortir de la ville avec toutes ses forces, et de venir au-devant de Lévis pour lui livrer bataille. Il se montra même si ardent à l'engager que Lévis eut à peine le temps de disposer ses lignes de bataille.

L'armée anglaise était rangée sur les mêmes hauteurs qu'avait occupées celle de Wolfe le 13 septembre précédent, mais inclinait davantage du côté du chemin de Sainte-Foye. Celle de Lévis étendait ses lignes à l'endroit oii se trouve aujourd'hui la route du Belvédère, et son aile droite s'appuyait au moulin et à la maison de Uumont, occupés par cinq compaj;nies de grenadiers.

Ce moulin Dumont, où la bataille fut des plus acharnées, s'élevait à l'endroit aujourd'hui occupé par le monument de Sainte-Foye.

Dès le premier choc, et pendant que son artillerie ouvrait un feu de mitraille terrible sur le chemin de Sainte-Foye, Murray lança son infanterie légère sur le moulin Dumont, et les grenadiers durent l'abandonner après une lutte furieuse.

Mais ils revinrent bientôt à la charge, soutenus par le régiment de La Sarre, et reprirent le moulin, ainsi que les deux monticules voisins.

Pendant ce temps-là, la bataille s'étendait vers la droite, et cinq autres compagnies de grenadiers, soutenues par les francstireurs canadiens, luttaient opiniâtrement contre les terribles /lig/tlanders^ et s'emparaient d'une redoute.

fWz^ravSrrf

e (le Sainte-Foye, la nu L'église adluelle.

Le centre était inébranlable, car chaque bataillon français y était précédé de coureurs des bois et de francs-tireurs canadiens^ et le gros de Parmée anglaise essaya vainement de les entamer.

Pour remplacer son infanterie légère, que les grenadiers avaient terriblement décimée, Murray envoya un détachement de montagnards écossais reprendre le moulin Dumont.

*^ Antagonistes dignes les uns des autres,'' dit le chevalier Johnstone, *Mes grenadiers, la baïonnette au poing, forçaient les highlanders de sauter par les fenêtres de la maison, et ceux-ci, la dague à la main, revenant par la porte, obligeaient les grenadiers de sortir par les fenêtres à leur tour. La maison fut prise et reprise plusieurs fois, et la lutte aurait continué tant qu'il y aurait eu un grenadier et un highlmider, si les généraux des deux armées ne les avaient rappelés, et n'avaient abandonné la maison comme un terrain neutre. Les grenadiers étaient réduits à quatorze au plus par compagnie, et les highlanders décimés dans les mêmes proportions."

Jusque-là, ni l'une ni l'autre des deux armées n'avait remporté un avantage décisif, et la brigade La Sarre, placée à la gauche, était tellement maltraitée par l'armée anglaise que Lévis lui envoya l'ordre de se retirer un peu en arrière, afin de s'appuyer aux maisons qui s'y trouvaient. Mais, au lieu d'obéir à cet ordre, Dalquier voulut profiter de l'ardeur de ses soldats, et commanda de charger à la baïonnette. Voyant ce mouvement audacieux de la gauche en avant, le centre suivit, et ce fut un entraînement irrésistible.

Lévis reconnut que Dalquier avait raison, et lui dit : ^* Tenez cinq minutes, et je réponds de la viéloire." Puis il s'élança vers la droite, et prit l'aile gauche des Anglais par surprise.

Murray jeta vainement sa réserve sur ses deux ailes qui pliaient. Il était trop tard ; et l'on vit alors se renouveler dans l'armée anglaise le spedlacle que l'armée de Montcalm avait donné le 13 septembre. La panique s'empara des soldats, et ils s'enfuirent dans une telle confusion qu'il fut impossible de les rallier, abandonnant tout : artillerie, munitions, outils, morts et blessés.

L'Hôpital général, que les Anglais avaient transformé en hôpital militaire, après la bataille du 13 septembre, servit aux mêmes fins le 28 avril 1760, et plus de cinq cents lits y fiirent dressés pour les blessés. Les infirmeries du couvent logèrent soixante-douze officiers, dont trente-trois moururent. ■

Lévis avait vengé Montcalm, et remporté une brillante vidtoire ; mais les Anglais n'en restaient pas moins maîtres de Québec, et l'infatigable Lévis commença immédiatement les travaux du siège. Il les poussa avec une grande a(5livité. Hélas ! le sort de Québec et de toute la colonie dépendait d'une éventualité qui allait se produire dans quelques jours. Français et Anglais attendaient des secours d'Europe : les premiers, pour reprendre Québec ; les seconds, pour le garder et s'emparer du Canada tout entier.

Avec quelle fiévreuse anxiété les uns et les autres attendaient le premier pavillon qui apparaîtrait au bout de l'île d'Orléans ! Et quels lurent la joie des uns et le désappointement des autres quand, le 9 mai, on vit un vaisseau de Lâvis, p., Philippe Héb,„. guerre doublant lentement la

(st.i» on>.Dt i> fit>de du pai>i> itKiaiaiir.) pointc Lévîs, ct portaut les cou-

leurs d'Angleterre à son grand mât !

Lévis, cependant, espérait encore contre toute espérance. Mais le 15 mai, deux autres vaisseaux de guerre anglais mouillèrent dans la rade, et le vaillant chevalier dut lever le siège.

après avoir écrit à M. de Vaudreuil : '^ Je juge la colonie perdue

sans ressource.../'

Elle était bien définitivement perdue, en effet ; et le 8 septembre suivant fut signée la capitulation, à Montréal.

L'avenir est à Dieu.

Dans les deux batailles des plaines d'Abraham, il n'y avait pas seulement deux armées en présence : il y avait deux nations et deux races qui se disputaient la suprématie dans l'Amérique du Nord. Chacune a eu sa défaite et sa vi6loire ; mais la vidloire de la France a été inutile ; et celle de l'Angleterre a été le point de départ de cet immense empire colonial qui fait l'étonnement du monde.

Etrange chose que l'enchaînement des causes et des effets dans la vie des nations ! Mystérieuse aélion que celle de la Providence dans la préparation et l'accomplissement de ses décrets !

Que d'événements nous paraissent d'une importance majeure et nous semblent devoir produire des conséquences extraordinaires, et dont les effets sont, en réalité, presque insignifiants ! Et que d'autres passent à peu près inaperçus, et qui pourtant produisent d'incalculables résultats.

Sur une colline lointaine, ignorée, et jusqu'alors inhabitée, une bataille s'engage entre deux petites armées qui ne font pas ensemble dix mille combattants. Une sourde rumeur, faite de bruits de toutes sortes, trouble le silence et la solitude des champs, et de temps en temps un coup formidable, une détonation, ébranle l'atmosphère.

Le cliquetis des armes et les crépitements de la fusillade se font entendre et se rapprochent. Des traits de feu sillonnent des nuages de fumée blanche ; des bruits secs éclatent et font des gammes et des arpèges de notes courtes et sans vibration. Des hommes tombent en gémissant, et des filets de sang rouge coulent sur les gazons verts ou teignent les tapis de neige blanche.

Une force occulte que les hommes appellent le hasard des batailles, parce qu'elle vient d'un être qu'ils ne voient pas, plane

sur ce champ mouvementé et couvert de fumée, de poussière et de sang.

Que va-t-il sortir de cette petite bataille que le monde civilisé ignore? Les hommes d'Etat, les penseurs, les philosophes n'en savent rien, mais TEtre invisible le sait.

'Dans cette lutte sans gloire et sans témoins, sur ce théâtre encore à demi -sauvage, la France sera vaincue ; et sa défaite, comme nation, sera définitive en Amérique. Le Dieu des armées, qui se sert des instruments qu'il a sous la main, pour l'exécution de ses desseins, quand l'heure est venue, se sert aujourd'hui de l'Angleterre pour mettre la France hors du nouveau monde, et lui en fermer les portes à jamais.

Cet effacement de la France de la carte d'Amérique entraînerat-il cependant celui de la race française ? — Non. Le jeune arbre transplanté par elle aux bords du Saint-Laurent y a déjà poussé des racines vivaces, et c'est en vain que les plants anglo-saxons l'entoureront de leurs hautes futaies, et le jetteront dans l'ombre : ils ne l'étoufferont pas.

De faibles rayons de lumière suffiront à sa croissance ; et, si son feuillage est moins touffu, si son tronc est plus débile, sa tête s'élèvera assez haut dans la forêt nationale pour avoir sa part de soleil.

Non, la race française n'a pas trouvé la mort sur les plaines d'Abraham. La France seule y est tombée, dans la personne de Montcalm. L'épée d'Albion a tranché le cordon ombilical qui unissait la mère à l'enfant ; mais l'enfant est né viable, et il vivra en ne gardant avec sa mère que des liens de pur amour filial.

Mais pourquoi Dieu a-t-il voulu cette séparation ? Ah ! nous sommes bien dépourvus pour oser scruter ses desseins. Et quelle langue parlons-nous pour oser mettre dans sa bouche des paroles divines ?

Mais ne devons-nous pas tout de même essayer de comprendre les enseignements qu'il nous donne par les événements qu'il conduit? Ne devons-nous pas essayer de traduire dans notre pauvre langage humain les sublimes leçons de choses qui se

dégagent du gouvernement divin dans ce monde ? — Oui, c'est ainsi que nous devons chercher à découvrir le sens des grands faits historiques, avec tout le respeél qui nous fait trembler devant la suprême sagesse qui les dirige ; et, quand je me représente le Dieu des armées planant au-dessus des combattants sur les plaines d'Abraham, il me semble qu'il parle en même temps aux deux nations, et qu'il dit à la France :

'*0 patrie de Clovis et de saint Louis, je te destinais ce superbe domaine que tes enfants avaient découvert, et qui s'étend de l'Atlantique jusqu'au delà des grands lacs et jusqu'à l'embouchure du Meschacébé. Mais c'est aussi mon royaume que je voulais étendre avec le tien. Or, tu secoues mon joug ; tu rejettes mon sceptre ; tu te prépares à me chasser violemment du sol français.

** Eh bien ! soit. Tu te gouverneras sans moi, et l'on n'appellera plus tes allions gesta DeL Mais je veux rester sur cette terre vierge, et pour que j'y règne en paix elle cessera d'être tienne."

N'est-ce pas là la signification des événements qui ont suivi ? Et ne vous semble-t-il pas que Dieu tenait en même temps ce langage à l'Angleterre :

**Je t'avais donné la plus belle et la plus riche partie de l'Amérique du Nord. C'était plus qu'il n'en fallait pour l'expansion de ton peuple et de ton génie. Mais tu te montres insatiable, et tu convoites maintenant le bien de ta voisine injustement. Eh bien ! dans l'intérêt même de ce pays naissant, je vais te le laisser prendre. Mais, dans quelques années, je te reprendrai ce que je t'avais oélroyé, et les belles colonies que tu appelais la Nouvelle -Angleterre, deviendront les Etats-Unis d'Amérique ! "

Ce qui est certain, c'est qu'il y a corrélation visible entre ces deux faits : la conquête du Canada par l'Angleterre et la perte de ses premières colonies d'Amérique. On sait, en eflfet, que celles-ci ont secoué le joug de la mère patrie, parce qu'elle prétendait leur imposer de lourdes taxes. Or, pourquoi l'Angleterre croyait-elle ces impôts absolument nécessaires? C'est parce que la conquête du Canada lui avait coûté quatre-vingts millions, et

qu'il fallait créer de nouvelles sources de revenu pour combler ce déficit dans les finances de l'Etat.

Voilà quelles ont été les graves conséquences du conflit sanglant dont les plaines d'Abraham ont été le théâtre, et tels sont

les enseignements qui s'en dégagent.

La France a perdu toutes ses possessions en Amérique, et l'Angleterre, qui s'en est emparée, a perdu celles qu'elle possédait auparavant.

La race anglo-saxonne a acquis la suprématie dans toute l'Amérique du Nord ; mais, malgré ses efforts et sa puissance prépondérante, elle n'a pu ni détruire la race française, ni la fusionner, ni se l'assimiler.

Quel sera l'avenir de cette race ? Dieu seul le sait. Mais quand le besoin de rêver m'entraîne vers le mélancolique plateau oii se livra la suprême bataille, il m'apparaît comme un autel sur lequel l'élite des guerriers de France a fait l'offrande de son sang pour la patrie, et je ne puis croire que ce sang ait été versé en vain. Si Dieu ne l'a pas accepté pour le succès de la France, il a dû l'accepter pour l'avenir de la Nouvelle-France.

Pauvre colonie, si jeune et si faible encore, elle fut d'abord accablée sous le poids de son malheur. Ignorante du lendemain, elle envisagea l'avenir avec des regards vagues et profondément tristes, comme une vierge en proie aux plus noirs pressentiments.

Mais elle ne perdit pas la foi. Au contraire, elle y chercha un refuge. Elle pressa sur son cœur la croix, qui est le salut des peuples, comme celui des individus. Elle accepta l'épreuve, et.

levant les yeux au ciel, elle y retrouva Tespérance en des jours meilleurs.

Nulle mort n'est définitive ; et quelques heures seulement séparent les matines de Pâques des ténèbres du Vendredi saint. Le corps du Christ était encore appendu à la croix du Calvaire, que déjà les anges envoyés pour ouvrir son tombeau sillonnaient l'atmosphère de leur vol silencieux qui dégageait des lueurs d'aurore.

Ainsi devait-il en arriver de cette race que Ton croyait bien morte et enterrée. En dépit des prévisions des hommes d'Etat, elle a survécu, avec sa religion, sa langue et ses lois. Elle prospère, elle se développe, elle grandit ; elle possède une part notable de souveraineté intérieure dans sa province, dont le territoire est plus étendu que la France entière.

Et c'est sous l'égide d'Albion qu'elle progresse. C'est à cette ancienne ennemie qu'elle est maintenant unie par des liens d'attachement sincère, de loyauté et de filial dévoûment.

Le temps tue tout, même les douleurs qu'on proclame éternelles, et le jour . viendra où il triomphera même de la mort, puisque dans la vie future nous ne mourrons plus.

C'est le grand consolateur de toutes les affliélions ; c'est le grand guérisseur de toutes les plaies ; et c'est à peine si le Canada français se souvient encore de l'immense et profonde désolation dans laquelle il se sentit plongé, quand il dut se soumettre pour toujours à la domination anglaise.

J'évoquais ces souvenirs du passé dans la soirée du 13 septembre dernier (1899), en contemplant sur la terrasse Dufferin le brillant spectacle que j'avais sous les yeux. Cinq grands navires, arrivés d'Angleterre l'avant-veille, étaient mouillés dans la rade, et rayaient de leurs feux multiples les flots sombres du fleuve. Des milliers de speâateurs charmés admiraient ces citadelles flottantes magnifiquement illuminées.

La fanfare du vaisseau amiral Crescent jouait sur la terrasse, et la foule parée, joyeuse, et jeune, circulait et causait gaiement, en applaudissant les musiciens et les marins de Sa Majesté.

Et je songeais au contraste du 13 septembre 1759. Ce soir-là, il y avait aussi dans le port des vaisseaux de guerre

anglais. Mais, en les regardant, les Québecquois pleuraient de rage et de désespoir; et le château Saint-Louis, sombre, désert, tombait en ruines sous les boulets que les batteries anglaises lançaient sur la ville.

Cependant, à bord du vaisseau amiral on n'était pas gai non plus. Car le cadavre du général Wolfe reposait sur un lit de camp, et deux sentinelles se tenaient debout à ses côtés, Tarme renversée.

En même temps, aux fenêtres du D' Arnoux, dans la rue Saint-Louis, des lumières inusitées tremblotaient dans les vapeurs de la nuit. C'est là que Montcalm agonisait et que M^' Pontbriand recevait sa dernière confession, et lui donnait le viatique, le pain du grand voyage vers un monde meilleur.

Tempora mtitantiir.... Cent quarante ans sont passés, et la foule crie en français : *' Vive l'Angleterre ! "

Québec sous la domination anglaise

Québec avait subi deux sièges ; mais c'est surtout le bombardement du premier qui T avait en partie démantelé. Les édifices publics, les églises, le château Saint-Louis, le palais épiscopal, le séminaire, le collège des Jésuites, étaient, les uns brûlés et démolis, les autres troués et déchiquetés par les boulets, avec les toits défoncés.

Québec avait donc grand besoin de repos et de paix. Les campagnes avaient aussi beaucoup souffert, et la culture des terres avait été très négligée. Ce fut donc un grand soulagement, quand les habitants des campagnes, libres enfin du service militaire, purent se livrer aux paisibles travaux des champs.

Dès que le général Murray fut devenu gouverneur, il s^occupa de procurer à ses troupes des logements convenables, et il fit réparer ou reconstruire à cette fin environ cinq cents maisons.

2o6 QUEBEC HISTORIQUE

En attendant la restauration du château, en 1764, lui-même résida dans une maison de la rue Saint-Louis, propriété de la veuve Arnoux.'

Naturellement, tout était à organiser sous le nouveau régime. Les représentants des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire

n'avaient plus d'autorité, du moment que le territoire était devenu anglais.

Le gouverneur Murray nomma un conseil, choisi parmi ses principaux officiers, et chargé de l'administration de la justice civile et crimir.elle.

Ce conseil siégea au couvent des Ursulines. Mais les Canadiens n'avaient guère de confiance dans ce tribunal, et faisaient juger leurs différends par leurs seigneurs ou leurs curés.

Le gouverneur anglais fit de nombreuses concessions de terres aux officiers de l'armée, pour les récompenser de leurs services. Un bon nombre de soldats licenciés se fixèrent dans la ville, et se livrèrent au commerce et à d'autres occupations. Quelques-uns s'établirent à la campagne et y firent de la culture. Dans un rapport qu'il fit au gouvernement de Sa Majesté en 1766, lors de son rappel en Angleterre, le gouverneur Murraj' fait un triste portrait de ses compatriotes de Québec.

Il les représente comme une colle{^\ion d'hommes sans morale, et peu propres à réconcilier les Canadiens avec le nouveau régime. "Ils s'appellent," dit-il, 'Mes anciens sujets" du roi, par opposition aux Français qu'ils nomment " les nouveaux sujets," et ils

Vue générale de Québec, prise de Lévïs par te capitnini

Harvey Smytli, aide de camp du général W'olfe.

I^ calhéiirale, le collège <les Jésuites et l'église des Récolli

Ernest Gagnon, le Fort el le château Saint-Louis, p. 233.

réclament le monopole de la loyauté et la supériorité d'intelligence."

Murray faisait en même temps Téloge des Canadiens, qu'il proclamait une race frugale, industrieuse et morale, quoique ignorante.'

Malheureusement, ces bons sentiments du gouverneur à Tégard des Canadiens, n'étaient pas ceux de la plupart des officiers civils envoj'és d'Angleterre, et l'oppression dont les Canadiens eurent à souffrir venait de cette poignée de fonctionnaires prévenus et insolents.

Leur ressentiment s'affichait en toute occasion, et, dans un des premiers rapports faits à la cour du banc du Roi, le grand jury représentait les catholiques romains comme une "nuisance publique."

Québec n'avait encore aucun journal, mais en 1764 fut fondée la Québec Gazette, qui eut une longue existence.

En 1 766, Carleton succéda à Murray, et témoigna aux Canadiens la même libéralité et la même bienveillance. C'est grâce à son influence et à celle de Murray probablement que fut passée, en 1774, par le parlement anglais, la loi connue sous le nom "d'aile de Québec," qui rétablissait dans notre province les lois françaises, abolissait

ArRKS i,E siër.K i>K 1759.

les ruines prises sur les lieux par Kklinrd Sliort.

\A Trésorerie « le collêRe des J. suites.

Intérieur de l'énlisc des Jisiiiles.

Intérieur de l'église des Récollets.

Québec paU and présent, par s

2o8 QUÉBEC HISTORIQUE

le serment du test^ et accordait les libertés nécessaires aux catholiques. En même temps, cette loi organisait un gouvernement régulier, sous le nom de conseil législatif, dans lequel les catholiques pouvaient être admis.

Cette législation libérale n'arrivait pas trop tôt, car la loyauté des nouveaux sujets anglais allait être soumise à une rude épreuve.

La guerre de Tindépendance américaine allait commencer, et Québec, qui se relevait à peine de ses ruines, allait subir un nouveau siège, le cinquième depuis sa fondation.

Les colonies de la Nouvelle-Angleterre s'étaient déclarées indépendantes, et elles voulaient entraîner le Canada avec elles.

Le danger était grand, car c'étaient des frères d'armes, de langue et de religion qui faisaient appel aux Canadiens de race anglaise. Et, quant aux Canadiens-Français, quelle tentation n'était-ce pas pour eux de secouer un joug qu'ils n'aimaient pas, et de conquérir l'indépendance !

Heureusement pour l'Angleterre, Murray et Carleton avaient été personnellement sympathiques et bienveillants pour les Canadiens-Français ; et non seulement ceux-ci ne se révoltèrent pas, non seulement ils restèrent loyaux à l'Angleterre, mais lorsque Carleton les appela sous les armes, ils répondirent à son appel, et plus de cinq cents d'entre eux, commandés par le colonel Dupré, vinrent combattre sous le drapeau d'Albion.

L'histoire de ce dernier siège de Québec est connue. On sait comment Arnold, à la tête de deux régiments, entreprit une expédition hardie et considérée comme impraticable, et réussit à venir de la Nouvel le- Angleterre à Québec, à travers les bois, en suivant les rivières Kennébec et Chaudière.

On sait aussi que Montgomery vint l'y rejoindre avec ses troupes, après avoir pris le fort Saint-Jean et Montréal.

On sait encore que le siège traîna en longueur pendant deux mois, et qu'enfin, le 31 décembre 1775, les assiégeants crurent pouvoir s'emparer de Québec par un coup d'audace. Arnold, maître du faubourg Saint-Roch, devait durant la nuit s'ouvrir un chemin jusqu'à la basse ville ; et Montgomery devait l'y rencontrer en venant du Foulon par l'étroit chemin qui longe le pied

du cap Diamant. De la basse ville, ils se proposaient d'escalader hardiment la côte de la Montagne, et, pour mieux cacher leur entreprise, ils avaient organisé de feintes attaques du côté des

portes Saint-Louis et Saint- Jean.

Mais ils avaient compté sans leur hôte, et celui qui voulait surprendre fut surpris. A l'endroit nommé Près-de- Ville, oii la rue Champlain est le plus étroite, trois canons avaient été dressés dans un hangar, et deux Canadiens-Français, Chabot et Picard, ayant sous leurs ordres trente compatriotes et dixsept Anglais, gardaient ce poste important.

Montgomery s'avança sans bruit, et s'assura que les gardes du poste ne bougeaient pas et paraissaient endormis ; mais, lorsqu'il fut arrivé à vingt ou trente pas, une formidable décharge l'atteignit, et il tomba avec ses deux aides-de-camp, et douze de ceux qui le suivaient. Le reste s'enfuit.

De son côté, Arnold n'avait guère été plus heureux.

Car à la première barricade qu'il avait rencontrée, au bout de la ruelle tracée entre le cap et ce qui était alors la grève, formant aujourd'hui la rue Saint- Paul, il avait été blessé au genou et transporté à l'Hôpital-Général. Sa troupe avait poussé plus loin, au milieu d'une horrible tempête

AFR^ le siège DR 1759.

Vues des ruines prises sur les lieux par Ricliard Short.

Eglise de Notre-Dame des Vifloires.

Le Palais épiscopal, vu en remontant de la basse ville

et en y deseendant.

de neige. Mais, arrivée à Tencoignure, qui est aujourd'hui Textrémité est de la rue Sault-au-Matelot, elle avait rencontré une résistance inattendue, et une barricade défendue par un canon. En même temps, une troupe envoyée par Carleton, et descendue par la porte du Palais, était tombée sur les derrières des Américains, et, après une lutte acharnée, ceux-ci avaient été obligés de se rendre.

Dans cette défaite, les Bostonnais (comme on les appelait alors) avaient perdu plus de cinq cents hommes, dont cent tués ou blessés, et plus de quatre cents prisonniers.

Après ce grave échec, le siège languit, et finit de la même manière que celui fait par Lévis. Trois vaisseaux de guerre anglais arrivèrent à Québec le 6 mai 1776, et les Bostonnais filèrent sans tambour ni trompette.

En 1778, Carleton fut remplacé par le général Frédéric Haldimand, qui fut loin de marcher sur ses traces. Fanatique et soupçonneux, il opprima et fut détesté. C'est lui qui commença la construélion d'un nouveau corps de logis au côté ouest du fort Saint-Louis, et qu'on a appelé successivement de noms différents.

Il était complètement séparé du vieux château, qui se dressait hardiment au bord de l'escarpement.

Quand le vieux château, qui remontait à Frontenac, fut remis à neuf et rehaussé d'un étage, de 1808 à 18 11, on se mit à l'appeler château neuf, et ce fut le nouveau château Haldimand qu'on nomma le vieux château.

Mais en 1834 l'ancien château Saint-Louis ayant été détruit par l'incendie, le nouveau bâti par Haldimand prit définitivement l'ancien nom historique de château Saint-Louis.

L'année 1791 est une date remarquable dans notre histoire. C'est alors que le gouvernement représentatif nous fut donné pour la première fois. C'était la quatrième forme de gouvernement depuis la capitulation. Dans une période de trente et un ans, nous avions eu la loi martiale de 1760 à 1763, le gouvernement militaire de 1763 à 1774, et le gouvernement civil absolu de cette dernière date à 1791.

La nouvelle constitution laissait encore beaucoup à désirer, car une seule des trois branches de la législature se composait des élus du peuple. Les deux autres relevaient de la couronne, et le conseil exécutif était à peu près omnipotent, indépendant de la chambre populaire.

Les Canadiens se montrèrent très généreux aux premières élections, car ils élurent seize membres anglais sur cinquante, alors que Télément anglais ne formait qu'un neuvième de la population totale.

Cela n'empêcha pas la minorité de demander, dès l'ouverture des chambres, la nomination d'un président anglais et l'abolition de la langue française. Il va sans dire que ces deux propositions furent repoussées par la Chambre, et qu'elle choisit un Canadien- Français, M. Panet, pour président.

Bien des luttes surgirent, dans les années qui suivirent, de Tantagonisme des deux races ; et bien des efforts furent faits, tantôt par le conseil exécutif, tantôt par le gouverneur ou les agents de la métropole, pour gouverner à leur guise la race qu'ils appelaient la race conquise, et pour soumettre au gouvernement la régie de l'Eglise catholique en Canada.

Mais toutes ces tentatives d'asservir le clergé catholique, et de réduire l'élément français à l'impuissance dans le gouvernement du pays, échouèrent. En même temps, elles n'empêchèrent pas les Canadiens de rester loyaux à l'Angleterre, d'acclamer ceux de ses princes qui vinrent alors au Canada, de contribuer dans l'occasion aux fonds de la guerre que la métropole soutenait contre la France en 1799, et de se battre courageusement contre les Américains en 1812 et 1813.

A cette époque, et malgré la division du Canada en deux provinces, Québec était et fut longtemps encore le siège du gouvernement du Canada, et le centre vers lequel tout convergeait. C'était la capitale, la ville militaire, la ville maritime et commerciale, le chef-lieu judiciaire, le lieu de résidence des gouverneurs, des ministres, de la plupart des députés et conseillers législatifs, des hauts fonélionnaires et des officiers de Sa Majesté britannique, des dignitaires ecclésiastiques et des juges.

Sa population augmentait, et la ville progressait. Un journal français, le Canadien, fondé en 1806, avait pris place à côté de la Qiteàec Gazette et du Mercury.^

En 1809, commençait à voyager entre Québec et Montréal le premier bateau à vapeur, nommé Accommodation. Il faisait le trajet en trois jours. Ce n'était pas encore merveilleux comme vitesse ; mais, ce qui faisait l'étonnement du Mercury et renversait ses notions scientifiques, c'est qu'il marchait contre le vent et la marée !

La lutte des partis politiques, qui, à cette époque, était une lutte des deux races, se continuait avec des alternatives de succès et de revers pour la race française, selon que le gouverneur se montrait large et juste, ou étroit et fanatique.

De temps en temps, des abus de pouvoir, des aàtes de despotisme se produisaient, et faisaient prévaloir les volontés de la minorité sur celles de la majorité.

Mais les Canadiens-Français continuaient de lutter avec la fermeté et le calme qui devaient assurer le triomphe définitif de la justice.

Ajoutons que, de temps en temps, la crainte des Etats-Unis, qui rêvaient toujours de s'emparer du Canada, était pour les Anglais le commencement de la sagesse.

I I.e Mereiiry vit encore, et il est plus jeune que jamais. Il est vrai que le Dr George Stewart, son rédacteur, n'a pas encore l'âge de son journal.

DE S.\1..^BERRV — par Pliilippe Hébert.

Cependant, la lutte s'accentuait toujours davantage sur le terrain parlementaire et constitutionnel ; et de temps en temps elle devenait plus vive, plus profonde, et s'étendait dans les rangs du peuple. Pétitions sur pétitions étaient signées par les électeurs, et envoyées au bureau colonial, pour se plaindre des abus, mais elles restaient généralement sans réponse.

Cet état de choses se prolongea de 1816 à 1837. Comme on devait s'y attendre, les débats violents du parlement descendirent dans la rue, et engendrèrent la rébellion.

Dans l'intervalle, Québec se développait lentement. Un an après l'établissement de la Banque de Montréal, la Banque de Québec était fondée (1818) et donnait une impulsion nouvelle au commerce.

La construélion des navires prenait en même temps une grande extension, et allait devenir la principale industrie de cette ville. C'est à Québec que fut construit, en 1831, le Royal IVilliam^ le premier steamer qui traversa l'Atlantique, de Liverpool à New-York. En retournant, il fit le trajet en quatorze jours et demi.

Vers la même époque, un certain mouvement littéraire se manifesta, et la Société littéraire et historique fut fondée. Après l'Union, ce mouvement s'accentua. Plusieurs clubs furent établis. La jeunesse instruite voulait se former aux luttes de la tribune, pour résister aux tentatives d'anglification de la race française.

C'est dans ce but que s'organisèrent la Société Saint-Jean- Baptiste d'abord, et plus tard l'Institut canadien, deux institutions éminemment nationales qui existent encore et qui s'afi&rment dans toutes les démonstrations patriotiques. On sait que saint Jean- Baptiste est le patron des Canadiens-Français ; et le drapeau de la Société nationale porte l'image du Précurseur enfant, à côté d'un agneau sans tache, pour rappeler les termes dans lesquels il présenta le Christ à la terre : ** Voici l'Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde ! "

L'insurreélion de 1837 rencontra bien des sympathies à Québec et dans les campagnes environnantes ; mais il n'en résulta aucun soulèvement populaire, ni manifestation à main armée.

grâce à rintervention de Tautorité ecclésiastique, qui conseilla toujours de lutter sur le terrain constitutionnel, et qui condamna la révolte.

Cette attitude du clergé, qui avait cependant, plus que tout autre, raison de se plaindre, est un des faits les plus remarquables de notre histoire sous la domination anglaise. Que d'abus commis par les fonélionn aires du gouvernement britannique dans les années qui suivirent la conquête ! Que de tentatives d'absorption auxquelles nos évêques durent résister avec une inébranlable fermeté ! Mais jamais les injustices dont ils avaient à se plaindre n'ébranlaient leur loyauté, et, quand il était nécessaire, ils rappelaient les sujets d'origine française à leurs devoirs vis-à-vis des autorités britanniques.

Telle fut l'attitude de M*' Briand en 1775, de M^' Plessis en 181 2, et de M*"^ Signay en 1837. Ni ce dernier, ni son prédécesseur, ne déguisaient leur désapprobation du projet de l'union des deux Canadas, qui fut débattu pendant plusieurs années dans la presse et dans les chambres ; mais ils n'avaient recours en toute circonstance qu'à des moyens de persuasion, de conciliation, et jamais ils ne manquèrent au respeél dû aux autorités civiles.

On sait que cette union, qui avait pour objet d'assurer le pouvoir à la minorité anglaise, et de réduire l'élément français à l'impuissance, n'atteignit pas son but, et que ce furent les Anglais qui, après moins de vingt ans, demandèrent d'y mettre fin, au cri de: "No French domination ! ^^

Le plan de cet ouvrage ne nous permet pas de faire l'histoire des luttes parlementaires qui précédèrent et suivirent l'Union, et dont Québec fut le théâtre. Qu'il nous suffise de dire que nos compatriotes se distinguèrent dans les débats prolongés qu'ils durent soutenir, et que ce fut à force de courage, de travail et de désintéressement, qu'ils conquirent une à une toutes . les libertés nécessaires au bon fonélionnément du gouvernement parlementaire.

Pendant ce temps-là, Québec grandissait. Sa population augmentait, et les faubourgs prenaient de l'extension. Les églises, les maisons d'éducation, les institutions de charité, se multi-

SAINT JEAN-BAPTISTR — d'après Murillo.

pliaient. Des lignes de steamers, de chemins de fer et de télégraphe s'établissaient. Des industries nouvelles étaient créées, et les Canadiens-Français prenaient graduellement leur part du haut commerce que les Anglais avaient longtemps accaparé. Enfin,

BlzËar-Alexandrb TASCHEREAU.

notons encore parmi les progrès matériels réalisés, la construélion d'un aqueduc et l'éclairage au gaz.

Le mouvement intellectuel et religieux était encore plus remarquable. L'éreétion des écoles normales, de l'université Laval, avait complété l'organisation de l'instruétion publique. Et, pour se faire une idée du mouvement religieux, il suffit de

2l8 QUÉBEC HISTORIQUE

se rappeler que M'' Baillargeon, pendant son épiscopat, de 1850 à 1870, ordonna cent quatre-vingt-dix prêtres et consacra cinq évêques.

Enfin, en 1886, l'élévation de M" Taschereau à la pourpre cardinalice vint mettre le couronnement à l'édifice hiérarchique de l'Eglise du Canada.

La confédération des provinces, qui remplaça l'Union en 1867, n'a pas nui aux développements matériels de Québec. Au contraire, elle y a centralisé les forces et les énergies de la race française en Canada, et elle a accentué son caraétère national. Notre chère ville en a reçu une impulsion nouvelle, et, depuis quelques années surtout, des espérances de grandeur future viennent se joindre à la gloire de son passé.

notre ville ;

Québec Social.

^ ANS tout le continent américain, Québec est, au point de vue social, la ville française par excellence. Elle est demeurée telle, malgré l'ex- J pansion constante de l'élément anglo-saxon au Canada, malgré les périodes de crises où l'influence française a pu paraître anéantie, et malgré les influences climatériques qui ont un modifié notre tempérament national.

Il sufiit de jeter un coup d'œil sur notre monde officiel pour juger de la physionomie nationale de car ce sont des noms français que nous trouvons dans toutes les positions les plus élevées ; notre lieutenantgouverneur, notre archevêque, le président du sénat, les juges en chef de la Cour du banc de la Reine et de la Cour supérieure, et la plupart des autres juges de ces deux cours, le premier ministre et presque tous ses collègues, les orateurs des deux chambres, le maire de Québec, sont tous d'origine française.

Nous sommes donc bien restés Français, mais un peu différents des ancêtres. Tout en gardant leur vivacité d'esprit et leur enthousiasme, nous nous flattons d'être moins légers, moins exubérants, moins remuants. On dirait qu'un peu de l'âme anglaise a passé en nous, a diminué notre chaleur native, et nous a communiqué quelque chose de son calme flegmatique.

Après avoir été, pendant un siècle et demi, le centre et le boulevard de la race française en Amérique, Québec devint le siège de la puissance anglaise, où tous les pouvoirs et toute l'influence des conquérants étaient concentrés. Mais l'esprit du

passé survécut dans la race qui avait vu crouler tous ses rêves

de grandeur.

Elle garda le souvenir des gloires évanouies ; elle savoura

l'amertume de les avoir perdues ; et les familles nobles, restées

dans la colonie en plus grand nombre qu'on ne l'a cru longtemps, continuèrent d'entretenir avec la France des relations plus ou moins suivies de parenté et d'amitié.

En même temps, notre société française s'épura ; car celle qui resta fut la meilleure, celle qui avait été moins mêlée au monde officiel et à la population flottante des fonctionnaires et des spéculateurs véreux.

Pendant les dernières années de la domination française, notre capitale était devenue mondaine et brillante à l'excès. On y importait de France l'élégance, les belles

Gouverneur Ceaénil du canada. T, , ^ . ,. ,

manières, la tnvolite, l'on y vivait dans un luxe inquiétant. La France se modelait sur la cour de Louis XV, et notre colonie se modelait sur la France. Québec avait sa petite cour vice-royale qui reflétait plus ou moins celle de Paris.

La noblesse vivait dans la galanterie et l'oisiveté. On y jouait

et

beaucoup, et l'on y donnait des fêtes continuelles qui duraient toute la nuit et qui finissaient par un jeu effréné. Soit par insouciance du lendemain, soit pour s'étourdir en prévision de la catastrophe prochaine, on se grisait de joies folles, de dîners somptueux et de basses intrigues, savamment voilées d'élégance.

Au moindre prétexte, on organisait des parties de plaisir à la campagne ; on se mettait en route, tantôt le jour, tantôt la nuit, et l'on parcourait des quinze et vingt milles pour aller danser, jouer et déguster de fins soupers, dans quelque solitude où l'on n'avait pas à craindre la critique.

L'administration, l'armée et la noblesse conduisaient avec un entrain inépuisable ce tourbillon de plaisirs, où tous se montraient spirituels et galants, intrigants et bien élevés, faisant des dettes ou des extorsions, et gardant toujours grand air, au milieu de leur déchéance.

Sans doute, il y avait, à côté de cette société surrafiinée, poudrée, musquée, imprégnée de coquetterie et d'immoralité, un groupe d'honnêtes gens qui s'efforçaient de réagir contre cette décadence morale. Mais ni les sermons du clergé, ni les bons

La comtksse de MINTO.

exemples ne produisaient d'effet sensible, et la voix seule du canon put dominer les chants de fête et les bruits de l'orgie. Le fer et le feu passèrent sur notre ville, et de son sol purifié otn vit surgir une société nouvelle.

. Tout changea brusque-

ment du jour au lendemain ; et le caracftère social de Québec fut profondément altéré. Le gouverneur, les fonctionnaires, les troupes régulières, et un grand nombre de nobles, tous de race française, firent voile pour l'ancienne mère patrie ; et l'on vit s'installer à leur place un gouverneur anglais, une armée anglaise et des fonctionnaires anglo-saxons.

Une immigration britannique, qui n'était pas des plus choisies, commença; et elle s'installa comme en pays conquis, avec un sans-gêne plus ou moins insolent. Tout ce qui restait de français fut relégué au second plan, et le va vi(tis de Brennus devint le mot d'ordre du fonctionnarisme colonial. Tous les emplois furent accaparés par les militaires, les trafiquants et les spéculateurs d'origine anglaise. Seuls, quelques gouverneurs, tels que Murray et lord Dorchester, com»prirent mieux la situation que le bureau colonial, et s'efforcèrent de s'attacher les vaincus, au lieu de les gouverner avec une verge de fer.

Lieiiteiuiit.Gou'

[ Louis-AMABLB JETTE, ir de la proiiace de Québec.

Les relations sociales furent bien lentes à s'établir entre les deux races, et elles ne commencèrent guère avant rétablissement du gouvernement représentatif (1791). Quoiqu'ils ne fussent admis qu'avec beaucoup de restri{ftions à prendre part au gouvernement de l'Etat, les Canadiens-Français se trouvèrent alors forcément rapprochés de leurs compatriotes anglais ; et les réceptions officielles du château Saint-Louis habituèrent peu à peu les deux éléments à vivre de la vie commune.

Le peuple, cependant, resta profondément attaché à l'ancienne mère patrie et à ses princes. Mais il fut horrifié quand il apprit les crimes commis par la Révolution française, le régicide, la captivité et la mort du dauphin Louis XVII, les spoliations, les proscriptions, la fermeture des églises, et la suppression du culte catholique. Il se félicita d'avoir été soustrait à l'influence néfaste de la Révolution, et sauvé des horreurs de la guillotine. Il comprit alors qu'un abîme se creusait entre la France et lui, et que la Providence les avait bien définitivement séparés.

Vainement les échos lointains des guerres merveilleuses et des triomphes de Napoléon réveillèrent son orgueil de race et son admiration pour les gloires du passé, il n'en resta pas moins convaincu que le rejeton, séparé du tronc, pourrait vivre sur le sol où la Providence l'avait transplanté, mais qu'il ne serait jamais réuni à l'arbre natal.

Pendant longtemps il y eut deux Canadas, vivant l'un à côté de l'autre, non sans froissements. Puis vint l'Union législative, qui développa plus ou moins l'union sociale des deux éléments, sans les fusionner, comme les hommes d'Etat anglais l'avaient espéré.

L'union entre les deux races est d'ailleurs tout ce qui est nécessaire, et elle suffit à rendre la vie sociale agréable et avantageuse à tous. La fusion ferait perdre à notre société son cara<5tère original, tandis que l'harmonie et la bonne entente entre deux types nationaux distincts n'excluent pas une noble émulation, qui est un élément de progrès.

Cette union nécessaire entre les deux races se manifeste surtout dans cette partie de la population québecquoise qu'on appelle "la société;" et cette "société" remplace ici ce qui est ailleurs raristocratie.

Il est curieux d'observer que chez tous les peuples, même les plus démocratiques, il se manifeste toujours, dans les centres, une certaine inéprf-id^t du sé„at du Canada. galité socialc. Valnemeut y

a-t-il égalité de droits entre tous les citoyens, l'organisation de l'autorité, qui est indispensable dans toute société, crée nécessairement un certain ordre hiérarchique, d'où résultent des différences de niveau social.

Il est également remarquable que le quartier de la ville où se groupent les représentants de cette hiérarchie sociale paraît s'élever au-dessus du niveau commun et revêtir un certain cachet aristocratique.

PEI.LHTIER

A Québec, on dirait même que les différences du niveau social correspondent à celles du niveau topographique, et qu'habiter la haute ville ou la Grande-Allée confère une certaine supériorité.

C'est un préjugé, sans doute ; mais ceux qui en souffrent tentent vainement de réagir : le préjugé subsiste, et il s'impose souvent à ceux que leurs talents, leur fortune et leur position font arriver aux premiers rangs de la société.

Voyez tel et tel de nos concitoyens qui ont fait fortune dans le commerce et l'industrie, et qui ont habité pendant longtemps les parties basses de la ville. Ils avaient un grand train de maison, de beaux équipages et une vie luxueuse. Quelques-uns avaient voyagé, étudié et acquis des connaissances. Ils possédaient même, si vous le voulez, l'usage du monde, de bonnes manières, une tenue de gentilhomme, une certaine distinétion de langage et de sentiments — toutes choses auxquelles la richesse ne supplée pas. Que leur manquaitil pour prendre place au premier rang de l'échelle sociale ?

— Rien ; et cependant ils ont cru devoir changer de milieu, et venir habiter la haute ville ou la Grande-Allée. Je ne vois pas pourquoi on les en blâmerait.

Dans la plupart des grandes villes, il y a plusieurs centres sociaux, et l'on pourrait dire plusieurs " sociétés." A Québec, il n'y en a qu'une, bien groupée, et dans laquelle tout le monde se connaît.

Mais, en dehors de cette "société" unique, il y a des cercles divers et des classes distinétes. Il y a des centres militaires, des groupements professionnels ou bourgeois, des classifications commerciales, industrielles et ouvrières. Enfin, il y a tout un monde à part, qui est le monde politique.

La politique est le seul champ que Ton cultive avec une

grande aélivité à Québec.

En général, dans les affaires on manque d'initiative et d'audace. On n'aime pas s'aventurer, mais dans l'arène politique, on se lance volontiers et en trop grand nombre.

C'est un mal qui n'est pas exclusivement québecquois, du reste. C'est le mal de notre pays, et même de notre temps.

La politique est devenue une carrière où l'on cherche et où l'on trouve des moyens de vivre. Voilà le mal. Car si la politique fait vivre tous ceux qui y entrent, le pays en mourra.

Evidemment, cette carrière a des charmes. On y acquiert toujours une certaine notoriété, qui a de faux airs de gloire ; et c'est le chemin par lequel la médiocrité a le plus de chance d'arriver.

L'homme de mérite y arrive aussi, mais lentement, s'il n'a pas certaines aptitudes particulières de souplesse et d'élasticité, en même temps que plusieurs moyens de locomotion.

Vous connaissez les avantages qu'ont certains oiseaux pour

traverser la mer : ils peuvent à la fois voler et nager. Eh bien, la politique est une mer agitée à traverser; et, parmi ceux qui s'y aventurent, les chançards sont ceux qui savent nager, même entre deux eaux, et voler, sans calembour.

N'allez pas conclure de cette boutade que les politiciens de Québec sont pires que les autres. Oh ! non ; il y a ici comme ailleurs de nobles exceptions, des hommes qui ont des principes et des conviélions, qui regardent la politique comme une mission, et non comme une profession lucrative à exploiter.

Je comprends d'ailleurs que les gouvernants sont indispensables, et qu'il faut un rare mérite pour apporter dans l'administration de la chose publique le dévouement et le désintéressement nécessaires. Mais je regrette de voir tant de jeunes gens entrer dans cette carrière, sans fortune et sans autres moyens de gagner leur vie, et tant d'autres encombrer le service civil, et devenir des ronds-de-cuir automatiques. Ils sont cause que les employés bien doués et vraiment utiles à leur pays ne sont pas suffisamment payés.

Québec possède un petit nombre de clubs de divers genres, des clubs athlétiques, de sport, de leélure, de musique, et autres.

Les premiers ont pour but d'amuser les jeunes gens et de développer leurs forces physiques. C'est excellent, à condition qu'ils ne se laissent pas absorber par le jeu et détourner du travail intelleéluel.

Les clubs sociaux ont aussi un but louable : procurer aux hommes un lieu de réunion, en dehors des salons, où ils puissent se mieux connaître, se lier, causer, lire, discuter et s'amuser d'une façon intelligente. Mais ils ont leurs dangers ; et il arrive trop souvent qu'ils font déserter le foyer domestique, et enseignent le chemin de la taverne, au lieu d'en détourner.

Il y a aussi, à Québec, quelques clubs de femmes, où l'on étudie la musique et la littérature — plus particulièrement parmi les Anglaises. Ces associations sont recommandables, en principe. Dans toutes les grandes villes, il y a toujours un bon nombre de jeunes filles et de jeunes femmes qui ont des loisirs ; et elles ne sauraient les mieux employer qu'à s'instruire, soit

dans les arts, soit dans les lettres, tout en faisant leur part dans les œuvres de charité.

On oublie trop, parmi les femmes, quel charme donnerait à leurs foyers une culture intelleéluelle plus élevée que celle qu'elles possèdent en général. Elles n'ont pas Pair de comprendre que la meilleure école pour les enfants devrait être le foyer domestique.

Une fois sorties du couvent, elles croient en savoir assez long, et se reposent sur leurs grades et leurs lauriers académiques. Elles ont d'ailleurs besoin de repos, disent leurs mères, qui s'empressent de les produire dans le monde, et de leur procurer tous les amusements que chaque saison apporte.

A Québec, il y a trois saisons particulièrement mondaines.

La première s'étend de la Noël au carême. Le parlement provincial est alors en session. Les ministres, les membres des deux chambres, souvent accompagnés de leurs femmes, séjournent en notre ville. C'est le temps des réceptions officielles à Spencer Wood, aux chambres des Orateurs, et au château Frontenac. On y voit figurer toute ^4a société" de Québec et une partie de celle de Montréal. Les bals sont assez rares ; mais les dîners, les déjeuners, les parties d'euchre, de whist, de poker, et surtout les thés sont innombrables. Cela dure jusqu'à ce que les derniers grelots du carnaval aient sonné.

C'est aussi la saison du patinage, des courses en raquettes et en traîneaux, des concours de hockey et de curling^ des glissades à Montmorency, et des soupers au parc Parent. Les tournois de hockey passionnent surtout la jeunesse, et suscitent même des rivalités entre les différentes villes du Canada.

L'été, les amusements changent, mais sont encore nombreux. Les jeux de balle de tout genre, le cricket, la crosse et le golf sont très en vogue. Ces deux derniers surtout se disputent les suffrages du public. Le croquet et le tennis sont tombés en désuétude.

L'été est aussi le temps de la pêche et des amusements nautiques. C'est la *' saison américaine." Nos voisins des Etats- Unis nous envahissent, et Québec devient leur ville d'eau. Ils

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