‹ Québec et Lévis à l'aurore du XXe siècleChapitre 23 sur 35 · DEDIT · texte numérisé non relu

DEDIT

Elles résument admirablement la destinée des deux héros, et elles donnent à tous cette belle leçon de patriotisme ; à ceux qui meurent généreusement pour la patrie, l'histoire donne la renommée, et la postérité la consacre et l'éternisé dans des archives de pierre.

Le monument des Braves

C'est le même langage d'union dans l'amour de la patrie commune que fait entendre le monument des Braves, érigé sur le champ de la seconde bataille des plaines d'Abraham ; et l'on y retrouve le même dualisme national, symbolisé et éternisé dans le bronze.

Une colonne superbe, et de proportions vraiment monumentales, élève dans les airs la statue de Bellone, divinité de la guerre ; mais ce n'est pas pour la glorifier, c'est pour l'apaiser.

La hache de guerre entre les deux races est enterrée au pied du monument, et sur les côtés du piédestal les noms des deux chefs militaires, Murray et Lévis, sont réunis dans une gloire commune, comme le sont Montcalm et Wolfe sur la base de l'obélisque de pierre.

Mais le bronze du chemin Sainte- Foye n'est pas seulement un symbole :

c'est un monument funéraire, et le sol Monument des Braves, à SainU-Foye.

sur lequel il est assis est un vaste tombeau. Car c'est là que dorment du dernier sommeil un très grand nombre des victimes de la dernière bataille, qui fut horriblement meurtrière.

L'honorable M. P.-J.-O. Chauveau a très bien traduit le langage éloquent de ce monument, dans le beau discours qu'il prononça à la pose de la première pierre, le 18 juillet 1855 :

"Que ne dira-t-il pas à la postérité ce monument? Quel enseignement plus profond, quel plus haut tribut à l'héroïsme

des temps anciens, à Tunion fraternelle du temps présent, à Toubli des haines passées, au souvenir des gloires qui ne passeront pas !

'* Ne dira-t-il pas aux Anglais comme aux Français, aux émigrés comme aux natifs, que la fidélité de nos pères pour leur ancien drapeau, nous l'avons montrée pour le nouveau ; que s'ils étaient les hommes de Carillon et des plaines d'Abraham, nous avons parmi nous les hommes de Lacolle et de Châteauguay ; qu'enfin, nous n'avons pas encore dit à l'histoire le dernier mot de notre race?

'* Ne dira-t-il pas aux générations futures que le souvenir des grandes aélions a beau dormir dans la poussière et l'oubli, il faut qu'un jour, ne fût-ce qu'après un siècle, il se réveille et ressuscite rayonnant d'une splendeur imprévue?

" Ne dira-t-il pas aux hommes trop positifs peut-être de notre époque, qu'après tout on ne meurt qu'une seule fois, et que cette fois-là il vaut autant mourir par la mitraille que sous les roues d'un char à vapeur ; que ceux qui agiotaient, qui s'enrichissaient il y a un siècle, sont morts tout comme ceux qui combattaient. Bigot et Deschenaux aussi bien que Montcalm et Lévis ; que les premiers sont oubliés et exécrés, tandis que les pauvres soldats miliciens et les pauvres sauvages du 28 avril reçoivent aujourd'hui l'apothéose la plus magnifique qu'il nous soit possible de leur donner? N'enseignera-t-il pas, aux peuples de l'avenir, que les guerres et les haines d'un siècle sont les amitiés et les alliances d'un autre siècle ; que la face des empires change, que les empires eux-mêmes s'écroulent ; qu'une seule chose reste debout, la mémoire des braves? Ne dira-t-il pas que, après avoir lutté sur terre et sur mer, dans les arts de la guerre et dans ceux de la paix, dans les sciences, où elles ont produit Pascal et Bacon, Newton et Cuvier, Laplace et Herschell, dans les lettres où elles ont placé au faîte de l'intelligence humaine Bossuet et Milton, Shakespeare et Corneille, Lamartine et Byron, notre ancienne et notre nouvelle mère patrie, désespérant de pouvoir se vaincre l'une l'autre, se sont décidées à dominer, réunies, le reste du monde?"

L'ancien Palais êpiscopal et l'ancien Parlement

Il est bien d'autres pierres à Québec qui n'ont pas l'éloquence des monuments ou qui ne parlent plus comme autrefois, mais qui se souviennent encore et qui nous font souvenir du passé.

Voyez par exemple, quand vous vous promenez sur la Terrasse, cette vaste construélion en pierre qui s'étend sous vos yeux, touchant d'un côté à la rue Champlain et de l'autre aux quais de la cité.

— Eh bien ! me direz-vous, c'est le marché Champlain ?

— Oui, c'est bien cela, et cela ne vous dit pas grand'chose. Mais les pierres qui le composent ont leur histoire, et je vous la raconterai si vous voulez bien me suivre dans ce joli jardin, ombragé de saules et parsemé de fleurs, qui est suspendu au flanc de la montagne, à un étage plus bas que la Terrasse.

C'est le parc Frontenac.

Ce lieu est redevenu ce qu'il était à l'origine : un bosquet silencieux et solitaire. Mais, à certaines époques, il a été le théâtre d'une existence mouvementée et non sans gloire.

Il paraît qu'en 16 16 les Récollets y cultivaient des légumes. Il passa plus tard aux mains de Louis Hébert (qui continua de le cultiver), puis à Guillaume Couillard, son héritier.

Dès cette époque primitive, la partie du jardin qui est en dehors des murs, et qui se penche vers la côte de la montagne à l'ombre d'un bosquet de saules, était un cimetière, le premier peut-être érigé à Québec.

Après une série de mutations, ce terrain fut acquis par l'intendant Talon, qui le vendit à M. Provost, lequel le céda à M^^ de Saint -Vallier, en 1688.

L'une des plus belles maisons de la ville y était alors érigée, au coin sud-ouest du terrain, touchant à la rue de la Montagne et au cimetière. '' Elle était bâtie en pierre, à deux étages, couverte en ardoise, avec cuisine séparée et hangar, cour et jardin." '

I Nous empruntons tout ce récit à V Histoire du Palais èpisœpal de Québec^ par Mfirr H. Têtu.

252 QUEBEC ARCHEOLOGIQUE

M*" de Saint -Vallier y alla résider dès le mois d'août 1688. C'était le deuxième palais épiscopal ; car le premier se trouvait à Tendroit où s'élève aujourd'hui le presbytère, et remontait à 1663.

C'est ce premier palais qu'avait habité M*"' de Laval, et en arrière se trouvait son grand séminaire, qui touchait au chevet de la cathédrale. "Il est probable," dit M*' Têtu, "que M"' de Saint -Vallier y résida lui-même pendant les quelques mois que les deux prélats demeurèrent ensemble."

Mais le nouveau palais n'était pas suffisant au goût de M^' de Saint- Vallier, et dès 1694 il fit commencer de nouvelles constructions qui s'étendaient plus au nord.

Quant à la grande maison de pierre, achetée de M. Provost, elle paraît avoir été détruite en ...

Les nouvelles construélions étaient beaucoup plus spacieuses, quoiqu'elles ne fussent qu'une partie du palais projeté.

M. La Potherie en fait une description pompeuse. Une aile avait soixante-douze pieds de long, -^ ' " V r^

et la chapelle, dont la façade re- Bâtisses <iu parlement, de 1833 à 1851.

gardait la rue de la Montagne, avait elle-même soixante pieds. Tout l'édifice était en pierre de taille. Après y avoir présidé son dernier synode, en o<5tobre 1700, M^' de Saint -Vallier, quitta Québec pour la France ; dans la traversée de retour, il fut fait prisonnier par les Anglais, et retenu en Angleterre pendant neuf ans. Il ne revint à Québec que le 17 août 1713.

Dans l'intervalle, en 1701, un incendie avait détruit le séminaire et la résidence de M*' de Laval, de sorte que l'illustre prélat était venu habiter le nouveau palais, de 1702 à 1704. Mais après deux ans, voyant son nouveau séminaire reconstruit, il alla y vivre, et il y passa le reste de ses jours. A partir de 1705, le nouveau palais cessa donc d'être la résidence épiscopale, et il fut occupé par MM. Beauharnois & Raudot, puis par l'intendant Bégon, dont le palais avait été incendié le 5 janvier 17 13.

A son retour d'Europe au mois d'août suivant, M^' de Saint- Vallier jugea que l'état de ses finances ne lui permettait pas de reprendre possession de son palais, et il prit un appartement à r Hôpital-Général, qu'il habita jusqu'à sa mort (26 décembre 1727).

L'occupant du palais, après l'intendant Bégon, fut le doéleur Sarrazin ; puis M*^' Dosquet y vécut en 1729 et 1730.

Enfin, en 1743, M^' de Pontbriand en prit possession, et il y fit des réparations importantes. Pendant de longues années, il y exerça une généreuse hospitalité.

Le marquis de La Jonquière et Montcalm y furent souvent reçus et invités à dîner.

Le bombardement de Québec par Wolfe, en 1759, endommagea tellement ce palais qu'il le rendit inhabitable ; et, pendant le temps que M*^' de Pontbriand résida à Charlebourg, il resta en ruines et abandonné. En 1775, le 13 novembre, une assemblée y fut tenue dans la chapelle déserte, et un nommé Williams y fit un discours du haut de la chaire pour décider les citoyens à livrer la ville aux troupes américaines qui allaient en faire le siège.

Une éloquence plus patriotique s'y fit entendre quelques années après ; car cette chapelle fut transformée en parlement, et l'assemblée législative, créée par la constitution de 1791, y siégea de 1792 à 1832.

Pendant ces quarante ans, des luttes parlementaires souvent ardentes y furent soutenues ; et, quand je vais errer dans ce lieu, il me semble entendre, dans les murmures du vent parmi les saules, les accents patriotiques des Papineau, des Bédard, des Panet, des Bourdages, des Neilson, des Lafontaine et des Morin, et aussi les nobles revendications et les paroles toujours conciliantes de M^' Plessis, qui siégeait au conseil législatif.

Il était chez lui dans cette demeure dont le gouvernement était le locataire. Que de calomnies il y entendait proférer contre son église, dans cette chambre même qui avait été la maison de son Dieu !

Enfin, le i" août 1832, le gouvernement devint propriétaire de ce qui avait été le Palais épiscopal, et du terrain en dépendant, moyennant une rente annuelle de mille louis sterling.

Le gouvernement se mit immédiatement en frais de réparer, d'agrandir l'édifice et de lui donner les dimensions convenables à sa destination. La chapelle fut démolie, et l'on vit s'élever à sa place le corps principal du Parlement, avec un beau portique à colonnes. C'était en 1833. Mais, de 1838 à 1852, les chambres ne siégèrent plus à Québec, et le Parlement servit d'hôtel de ville.

En 185 1, l'aile sud-est de l'ancien palais épiscopal fut démolie, et l'on compléta l'exécution des plans du Parlement, qui devint en 1852 le plus bel édifice de Québec.

Malheureusement, deux ans après le feu s'y déclara et le consuma, avec la bibliothèque et le musée qui s'y trouvaient.

Les murs et la colonnade du portique restèrent seuls debout, et formèrent jusqu'en 1858 une ^.

ruine imposante qui rappelait bien des souvenirs politiques et religieux.

Voulez-vous savoir maintenant ce qu'elle est devenue ?

Regardez le vaste bâtiment de :

pierre qui s'étend entre la rue

Champlain et les quais. Les ""— '~*""Sl«*»-

restes de l'ancien Palais épisco- bmb»!. i„ p.riemi!iit. ,\, issi a .«m-

pal et de l'ancien Parlement y sont entrés, et les belles colonnes ornent la façade du marché Champlain !

destinée des choses inanimées ! Elles ont parfois, comme nous-mêmes, leur époque de décadence. Celles-là sont descendues de l'Acropole à la rue Champlain, de l'église au Parlement, et du Parlement au marché.

Quand je vais les voir et les interroger sur nos évêques et nos grands hommes politiques qu'elles ont vus et entendus, les grandes colonnes ne répondent plus rien. Au lieu des Papineau, des Bourdages, des Lafontaine et des Plessis, elles n'entendent plus parler que les femmes de la halle et les charcutiers. Elles ont perdu le souvenir des gloires d'autrefois. Elles ne se souviennent plus des somptueuses réceptions de lord et lady Durham, dont elles furent témoins en 1838.

Le noble comte était arrivé le 27 mai, à bord de la frégate Hastings, accompagné de toute une escadre formée des navires de guerre V Andromaqîie, V Hercule^ le Madagascar, la Médée et la Vestale. Les Coldstream Gtiards l'avaient précédé de quelques jours sur trois autres vaisseaux de guerre : le Race/torse^ le Piqtœ et le Malabar,

Tout Québec était en mouvement. La citadelle regorgeait de militaires. Les artilleurs faisaient tonner leurs canons, et les trompettes éparpillaient leurs fanfares.

Le vieux château était trop étroit pour le déploiement fastueux du nouveau gouverneur et haut commissaire ; on Pavait installé dans Tancien Parlement, et les divertissements, les bals et les fêtes de toutes sortes s'y succédaient.

Mais tout ce bruit ne couvrait pas la voix des orateurs patriotes, et ne les empêchait pas d'obtenir enfin justice.

Les grandes colonnes du marché Champlain ont oublié tout cela. Mais chaque année, en juillet, août ou septembre, elles tressaillent encore et redressent la tête quand elles voient arriver, au bruit des salves d'artillerie, les belles frégates de l'escadre anglaise de l'Atlantique.

La préhistoire du Palais êpiscopal actuel

Dans son livre très documenté, auquel j'emprunte les faits que j'ai relatés, M*^' Têtu fait aussi l'histoire du Palais êpiscopal aéluel, qui ne date que de 1843. Mais l'historien remonte plus haut, et il a fait, sur les occupants antérieurs de ce terrain, une étude très intéressante, que je veux résumer.

La belle avenue qui conduit maintenant à la porte du palais n'a été élargie que tout récemment. Auparavant, il n'y avait là qu'un passage de vingt-cinq pieds de largeur, et avant la construélion du palais c'était la rue du Parloir (du séminaire).

Deux maisons occupaient exaélement l'emplacement de l'archevêché aéluel, et faisaient face à cette petite rue; et de 1728 à 1843, des familles bien connues y ont successivement résidé, entre autres le D' Sarrazin, les de Lanaudière, Marin, Taschereau, Baby et de Gaspé.

Thomas-Jacques Taschereau, conseiller, trésorier de la marine, y vécut longtemps. Qu'eût-il pensé, si quelqu'un lui avait dit alors qu'un jour son arrière-petit-fils vivrait au même endroit pendant de longues années, et y mourrait cardinal de la sainte Eglise romaine ?

Dans les années précédant la conquête, la famille de Lanaudière occupait l'une de ces deux maisons, et elle était très fréquentée par les hommes les plus distingués de cette époque.

Le marquis de Vaudreuil, Montcalm, Bougainville, Bourlamaque, les de Longueuil, les de Saint-Ours, les Baby, se rencontraient souvent dans ses salons.

Le héros de Carillon parle avec enthousiasme de M'"^ de Lanaudière. En 1758, il écrivait à Bourlamaque : '^De toutes parts il n'est question que de la beauté d'une dame du Parloir ; je l'ai toujours trouvée aimable et plus d'esprit qu'on ne croit. Je suis très attaché, sans réserve, à toute la rue.'

En 1764, M. de Lanaudière fit l'acquisition de l'autre maison de la rue du Parloir, qui appartenait à Joseph Lamargue de Marin, ofiicier de marine, qui avait épousé M^^"" Fleury de la Gorgendière, et qui se trouvait ainsi le beau-frère de M. Thomas-Jacques Taschereau. Ce M. de Marin retourna en France après la conquête, et ne revint jamais.

M'"*" de Lanaudière, devenue veuve en 1776, se trouva propriétaire des deux maisons occupant le site aéluel du Palais épiscopal. Mais après sa mort, en 1788, les deux maisons furent vendues à l'enchère. M. de Gaspé acheta l'une, et l'autre échut à l'honorable M. François Baby, grand-père de l'honorable juge Baby et de M. F. Baby, de la rue Saint-Louis.

M. de Gaspé occupa la sienne jusqu'en 1806, et la vendit alors au do6leur Lengmore. De 1806 à 1841, elle changea fréquemment de propriétaires et de locataires. Le plus célèbre de ces derniers fut M. André Stuart, alors avocat très brillant, qui est devenu sir Andrew Stuart, juge en chef de la cour supérieure, et l'une des illustrations de la magistrature de Québec.

I On sait que M"»e de Lanaudière était la grand'mcre de M. de Gaspé, et c'est dans cette maison de la rue du Parloir que naquit l'auteur des Anciens Canadiens.

En 1834, le gouvernement y installa le bureau de poste, et en 1841 elle fut incendiée. Elle n'était pas encore rebâtie, quand M*^' Turgeon fit l'acquisition de la masure en ruine et du terrain, en 1843.

La maison Baby eut une histoire moins aventureuse.

L'honorable M. François Baby avait épousé une demoiselle de Lanaudière, et la maison, tout en changeant de nom, restait ainsi dans la famille.

Elle continua d'ailleurs d'être le rendez-vous de la société la plus choisie de Québec.

Après la mort de son mari, arrivée en 1820, M™^ Baby continua d'y vivre avec sa sœur, Marguerite de Lanaudière, qui a laissé la réputation d'un esprit très remarquable et original.

M. de Gaspé en parle beaucoup dans ses Mémoires, et la manière dont elle quitta la maison où elle avait passé tant d'années témoigne surtout de son originalité.

Devenu acquéreur des deux maisons en 1843, l'évêque de Québec en commença la démolition pour y bâtir son palais aéluel, au printemps de 1844, et M"*" de Lanaudière devait sortir de la maison Baby le premier mai. Mais elle s'y refusa avec une énergie qui annonçait l'intention d'y subir un siège en règle, ce qui embarrassait fort le constructeur, auquel la courtoisie interdisait la violence. Voici le moyen qu'il employa : le pignon sud-est de la maison touchait à la rue de la Montagne, comme le pignon actuel du Palais. Les maçons en démolirent partiellement la base, et, en le faisant tirer par le sommet, ils le firent tomber tout d'une pièce dans la côte de la Montagne. M"* de Lanaudière, n'ayant plus pignon sur rue, fut obligée de déguerpir, et elle alla vivre rue Saint-Louis, jusqu'à Tâge de quatre-vingt-deux ans.

M. de Gaspé raconte que M. de Belvèse, commandant de la Capricieuse^ frégate française qui visita Québec en 1854, alla faire visite à la vieille demoiselle, et qu'après avoir longuement causé de la France avec lui, elle lui dit ces paroles : *^ Nos cœurs sont à la France, mais nos bras à l'Angleterre."

Du Séminaire au couvent des Ursulines

Continuons à visiter notre acropole et à en faire parler les pierres, sur les choses du passé.

C'est en vain que nous chercherions des restes de la chapelle de Champlain et de Notre-Dame de la Recouvrance, Il n'en subsiste rien qui soit visible, et Ton ne peut pas même localiser d'une manière certaine le site de la première.

Quant à la seconde, il paraît constaté que M. l'abbé Laverdière en a retrouvé les fondations dans le jardin a6luel du presbytère de Notre-Dame et sous le rond-point de la basilique.

Elle fut incendiée en 1640, et l'on pourrait tout au plus conjeélurer que les pierres de ses décombres sont entrées dans la construélion de la cathédrale, qui fut commencée en 1647.

Mais il n'est pas nécessaire de s'éloigner beaucoup de ce petit coin de terre, si riche en souvenirs, pour retrouver des pierres bien authentiques qui nous parlent des temps héroïques de notre histoire. Le séminaire de Québec n'est-il pas là, attenant à la fois à la basilique et au palais épiscopal, et n'y a-t-il pas là des murs vieux de plus de deux siècles?

Oui, certes, et ils méritent bien d'être vus, ces vieux témoins des vertus de M^"^ de Laval et des aéles de dévouement et de zèle de ses successeurs pour la cause de l'éducation et de la religion.

Ni l'incendie de 1701, ni celui de 1705, ni les bombes des batteries anglaises en 1759, n'ont pu les entamer, ces solides murailles qui mesurent à leur base quatorze pieds d'épaisseur !

A la fin du siège de Québec, M^' de Pontbriand écrivait que les murs de six pieds d'épaisseur n'avaient pas résisté au bombardement. Mais ceux du vieux séminaire, bâtis par M^' de Laval, étaient à l'épreuve des boulets de Wolfe, et ils dureront aussi longtemps que l'institution même fondée par le grand évêque.

Allez les voir, archéologues et antiquaires, et vous conviendrez qu'ils sont indestructibles. Allez admirer l'escalier sinueux, en vieux merisier noirci par les siècles, et les voûtes colossales qui soutiennent l'étage supérieur, et dites-moi si c'est ainsi que l'on bâtit aujourd'hui.

^^ Sunt quorum 7ion est mémorial dit TEcclésiaste, il est des hommes qui n'aiment pas à se souvenir ; mais vous n'êtes pas de ceux-là, et vous n'oublierez pas d'aller vous agenouiller dans la toute petite ^^ chapelle de M'^' de Laval." C'est un vieux bijou à mettre dans un écrin. Le rétable est en bois remarquablement ouvragé et sculpté ; et l'on assure que ce travail est dû aux élèves de l'école industrielle, fondée par M^' de Laval, dont plusieurs étaient sauvages, et au prélat lui-même.

Vous y verrez de plus une statue de la sainte Vierge, qui était un objet de dévotion très cher au grand évêque, et sur le socle de laquelle est gravée cette inscription : ^^ O mater Maria, ab originali lahe préserva ta, corda terge nostra, O notre mère Marie, préservée de la tache originelle, corrigez ou purifiez nos cœurs."

Ainsi, au Séminaire de Québec, la dévotion à l'Immaculée Conception était pratiquée deux siècles avant la proclamation de ce dogme, comme la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus était en honneur aux Ursulines avant la bienheureuse Marguerite-Marie.

C'est au fond de la première cour, en entrant, que se trouve l'aile du Séminaire qui contient ces antiquités, et quand vous les aurez vénérées, arrêtez-vous un instant sous l'orme unique qui ombrage toute la cour. Il est jeune encore, puisque je l'ai vu planter ; mais il est d'une rare beauté et de proportions énormes.

En sortant du Séminaire, on se trouve en face de l'Hôtel de Ville, bâti sur l'emplacement de l'ancien collège des Jésuites, et en grande partie avec les pierres provenant de sa démolition.

Aux yeux de l'archéologue, ces pierres ont vainement rajeuni, et elles lui parlent encore d'un passé que personne ne devrait oublier. Ne laissons perdre aucune des gloires qui ont brillé sur notre berceau, et il n'en est pas de plus pures que celles des fils de Loyola qui ont évangélisé les sauvages du Canada, et dont plusieurs ont versé leur sang pour la foi.

Je ne puis mieux parler d'eux que ne l'a fait M. Faucher de Saint-Maurice dans les belles pages qu'on va lire :

"Grands parmi les grands de la Nouvelle-France, les missionnaires jésuites n'ont cessé — ici comme ailleurs — de faire surgir sur leur passage les injustices, les calomnies, la persécution, les

tourments, la mort ! Les pages que leur réserve T histoire de notre pays forment les plus admirables chapitres où il soit traité de dévouement, de courage apostolique. Ayant la plupart de grands noms, humiliés dans leur chair, portant le cilice et donnés constamment ^'en spedlacle aux anges et aux hommes,'' comme le disait, aux pieds du poteau de la torture, Brébeuf tout sanglant à son compagnon de martyre le Père Lalemant, ils enseignaient aux autres à continuer la moisson des âmes, tout en consacrant ce qu'elle pouvait leur laisser de temps à l'étude des langues et aux solutions géographiques.

'' N'est-ce pas en parlant d'eux que Bancroft dit : " L'histoire des travaux des missionnaires se rattache à l'origine de toutes les villes de l'Amérique française. Pas un cap n'a été doublé, pas une rivière n'a été découverte sans qu'un jésuite n'en ait montré le chemin?"

'' Quelquefois, au milieu des rudes fatigues de l'apostolat, la voix du supérieur venait surprendre le missionnaire au fond des forêts, sur le bord des cascades et des grands fleuves inconnus. Elle lui ordonnait de venir retremper ses forces par un repos bien mérité, qu'il passait dans la prière et dans la retraite, au collège des Jésuites de Québec. Alors les robes noires arrivaient de chez les Abénaquis, les Montagnais, les Esquimaux, les Hurons, les Outaouais, les Iroquois, les Algonquins, les Illinois, les Outagamis. Des bords embaumés du Détroit, de la Floride et de la mer vermeille jusqu'aux confins solitaires de l'océan Glacial, les apôtres du Christ accouraient vers Québec, leur métropole. Groupés autour de leur supérieur, sous le toit hospitalier d'une partie du collège des Jésuites de Québec, ils passaient quelques mois dans la méditation, dans les pieux entretiens, dans la rédaélion de ces admirables relations qui font encore l'étonnement de l'historien et du savant, puis ces courts instants de repos écoulés, ils reprenaient plus alertes, mieux préparés, plus forts que jamais, le chemin de l'apostolat et de l'isolement, de la souffrance et du martyre.

'^ Dans ce vieux collège des Jésuites qui vient de disparaître sous le marteau du démolisseur, on se racontait jadis, pendant les récréations, les grandes découvertes qu'avait faites Jean Dolbeau,

rinfatigable explorateur des contrées situées au nord du Saint- Laurent. Ici, le Père de Quen venait annoncer la ^' descouverture'' du lac Saint-Jean ; le Père Druillard décrivait les contrées qu'il lui avait fallu traverser pour être le premier à se rendre à l'Atlantique, par la Chaudière et le Kennébec ; de Brébeuf, Daniel, Lalemant, Jogues, Raimbaut narraient les voyages qu'ils avaient faits pour se rendre jusqu'au fond du lac Huron ; Chaumonot et de Brébeuf se préparaient à parcourir en éclaireurs la grande vallée qui s'étend du Saint-Laurent au lac Supérieur. Et quand venait l'heure dé la séparation, quand il fallait aller reconduire par le petit sentier de la côte de la Montagne ceux qui partaient pour les longs voyages en canot d'écorce, et que ces derniers s'éloignaient, n'ayant pour tout bagage qu'un crucifix et une soutane rapiécée, c'était vers la maison mère de Québec que convergeaient les nouvelles des souffrances, des combats, des triomphes des missionnaires jésuites. C'est ainsi que le monde catholique ravi lisait, les larmes aux yeux, ce que venait de faire le Père Jogues, à qui ses bourreaux arrachaient un pouce.

— '^ Je pris alors ce pouce avec l'autre main, et vous le présentai, ô Dieu vivant et véritable, en mémoire des sacrifices que depuis sept ans j'avais offerts sur l'autel de votre Eglise."

'^ C'était à Québec, sur l'emplacement qu'occupait naguère le vieux collège, que les jésuites retenus à la desserte de la ville, se réjouissaient pieusement à la nouvelle, si souvent répétée alors, du martyre de l'un des leurs. Que de fois la voûte de la petite chapelle de leur congrégation ne s'est-elle pas éclairée, la nuit, à la lueur des cierges, et n'a-t-elle pas entendu psalmodier l'office des Morts, terminé alors par les cris de joie du Te Deum f C'est que dans la journée était arrivée la nouvelle que Jogues, de Brébeuf, Gabriel Lalemant, Bressani, Gamier, Daniel, René Goupil (dont les vœux furent acceptés par le Père Jogues en marchant au lieu du supplice), Garreau, Buteux, Rasles, Chabanel ou Auneau, avaient souffert pour la foi et venaient de confesser le Christ...."

Toujours à la recherche des vieux murs, nous ne pouvons manquer d'en trouver dans nos plus anciens monastères, et l'Hôtel- Dieu n'est qu'à deux pas.

On sait que les trois fondatrices de cette maison arrivèrent en Canada dans le même vaisseau que celles du couvent des Ursulines, c^est-à-dire en 1639.

C'était deux ans auparavant, en 1637, ^^^ ^^ duchesse d'Aiguillon avait fait avec THôtel-Dieu de Dieppe le contrat de la fondation de T Hôtel-Dieu de Québec.

Nous avons déjà dit qu'en arrivant à Québec les Dames hospitalières avaient été logées dans une maison de la compagnie des Cent-Associés sur la place d'Armes, et que cette maison fut incendiée quelques années après.

Nous avons dit aussi qu'en 1640 ces dames étaient allées fonder un établissement à la Pointe-à-Puiseaux pour y suivre les sauvages qui avaient établi leur bourgade à Sillery, sous la direction des missionaires jésuites.

Quatre ans après, quand ils revinrent de Sillery à Québec, leur hôpital en construdlion n'était pas encore terminé, et elles durent vSe réfugier pendant quelque temps à la basse ville.

Ce ne fut ainsi qu'en 1845 qu'elles purent s'installer dans leur hôpital aéluel.

Des murs de ce premier monastère, il ne reste plus malheureusement que les fondations, sur lesquelles se trouve aujourd'hui une des ailes du vaste établissement. La construélion la plus grande et la plus ancienne qui existe encore dans l'Hôtel-Dieu de Québec ne remonte qu'à 1696, et conséquemment ses souvenirs sont beaucoup moins anciens que ceux du monastère des Ursulines, de la Cathédrale et du Séminaire.

Mais à l'intérieur du couvent, on conserve avec soin de précieux objets qui sont, de véritables reliques et qui remontent à une date beaucoup plus ancienne.

C'est ici que l'on peut voir les ossements des Pères de Brébeuf et Lalemant, conservés dans une châsse, qui y furent apportés en 1649, après le martyre, chez les Iroquois, de ces héroïques missionnaires.

On y garde aussi, dans une espèce d'oratoire qu'on appelle le Calvaire, à l'intérieur du monastère, dans un reliquaire des martyrs de Montmartre envoyé au Canada par la duchesse de Beauvilliers en 1640, un os du Père Garnier, autre jésuite martyr.

Dans la chapelle aéluelle, qui n'a été bâtie qu'en 1800, on admirera dans le chœur une magnifique lampe d'argent massif, richement ciselée, qui fut donnée à la communauté en 1664 par M. de Courcelles, alors gouverneur du Canada.

Elle est marquée aux armes du donateur.

On sait que M""" d'Ailleboust (Barbe de Boulogne), femme de notre troisième gouverneur, a vécu à P Hôtel-Dieu pendant les quinze dernières années de sa vie, et qu'elle a légué à cette maison la moitié de ses biens. On y conserve encore des assiettes d'étain marquées de ses armes, qui servent encore à l'hôpital pour le dîner et le souper des pauvres.

Les Dames hospitalières possèdent aussi plusieurs autres souvenirs de grand prix qui leur viennent des jésuites, et qui sont dignes de mention : un buste splendide en argent massif, artistement ciselé, représentant le Père de Brébeuf grandeur naturelle, dans le socle duquel a été placé le crâne du martyr; un missel in-folio, enluminé, imprimé en 1761, et relié en veau très fort, portant sur une des faces une statue en argent massif de la Vierge Mère, et sur l'autre face une statue de saint Joseph du même métal ; deux crucifix, dont l'un sauvé de l'incendie de la chapelle des Jésuites, et qui a été envoyé aux religieuses par le Père Duplessis, après son retour en France.

La grille de fer qui entoure le clocher de l'église, est celle de la chaire de l'ancienne église des Jésuites. ..

On peut admirer enfin, à l'Hôtel-Dieu de Québec, toute une colledlion de vieux tableaux dont plusieurs sont d'un grand prix.

Malheureusement, ils sont disséminés un peu partout dans tous les appartements du couvent, et il faudrait en faire le tour pour les voir tous, un peu perdus au milieu d'autres peintures qui n'ont pas de valeur artistique.

Ainsi, dans l'église je ne vois guère que la Nativité de Stella qui soit de grande valeur; mais dans la sacristie, au calvaire, au dortoir, dans les salons et divers autres appartements, il y a des œuvres d'art vraiment remarquables. Plusieurs sont dues au pinceau de Rubens ; quelques-unes sont de Lebrun, d'autres de Van Dyke ; on y voit aussi un Saint Bruno de Lesueur, un Saint François

de Paî4le de Léonard de Vinci, une Nativité de Petit, un Saint Paul de Van Dyke, un Saint Pierre, un Saint Bonaventurc, un Saint Ambroise, un Louis XIV, un Talon, tous de peintres inconnus, mais qui ont dû être célèbres, car ces tableaux sont très beaux.

L'œuvre par excellence de cette coUeélion est, à mon avis, un Crucifix de Van Dyke. Il n'est pas sans quelque ressemblance avec celui qui fait l'admiration de tout le monde à la basilique. Mais il offre des traits caractéristiques qui en font une œuvre à part. L'artiste n'y a peint aucun groupe d'anges, comme dans le tableau de la cathédrale. Le Christ en croix est seul au sommet du Calvaire, plongé dans des ténèbres lugubres, portant dans sa chair, dans son attitude et dans l'expression de sa physionomie le poids de toutes les douleurs qu'il a endurées. Il n'est pas idéalisé comme dans la toile de la basilique ; l'exécution est plutôt réaliste, et elle en fait un tableau tragique à voir. C'est l'expression de la souffrance qui va jusqu'à la mort.

Il m'a rappelé le Christ profondément douloureux du grand peintre espagnol Velasquez, que j'ai tant adiniré à Madrid.

D'autres tableaux non moins beaux, et d'autres souvenirs archéologiques nous attendent chez les dames religieuses UrsuUnes. Leur couvent se compose d'un assemblage énorme de maisons, d'âges bien différents, et dont quelques-unes sont fort anciennes. Il y a là des murs plus vieux encore que ceux du séminaire, et dont les fondations remontent à 1642.

Celles du premier couvent qui fut bâti alors, et qui regarde la rue des Jardins, dont il était séparé par un vaste enclos, existent encore.

D'autres sont de

Si donc leurs pierres voulaient

de récréation (lu niotiastére des Ursulines,

parler, elles pourraient nous répéter toutes les paroles qu'elles ont entendues tomber de la bouche de M"' de la Peltrie et de la Mère Marie de l'Incamation, que Bossuet a nommée la Thérèse du nouveau monde. Car elles vécurent toutes deux, la première jusqu'en 1671, et la seconde jusqu'en 1672.

Vue à vol d'oiseau du monastère des Ursulines, prise en 1HS9, le 250* anniversaire de sa toiulaiion.

Au rez-de-chaussée de ce premier monastère se trouve une petite chapelle où la messe fut célébrée de 1642 à 1650. " Elle fut incendiée alors avec le couvent {30 décembre 1650}, et reconstruite avec lui sur les mêmes fondements et avec une partie des mêmes murs et des mêmes matériaux, et elle servit de nouveau au culte de 1652 à 1667." '

En 1667, on l'abandonna pour une nouvelle chapelle bâtie en partie aux frais de M"' de la Peltrie. Mais en 1Ô86 le monastère et la chapelle nouvelle devinrent la proie des flammes,, et, quand le couvent fut rebâti en 1689, on revint à la chapelle primitive et l'on y fit le service divin jusqu'en 1724. .

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