‹ Québec et Lévis à l'aurore du XXe siècleChapitre 30 sur 35 · DANS LES CIMETIÈRES CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

DANS LES CIMETIÈRES CATHOLIQUES

terrestres dont il avait été témoin pendant son voyage. On eût pensé que toutes les ingratitudes des hommes et tous leurs crimes commis sous les rayons de sa lumière bienfaisante l'avaient profondément affligé, et pour ne plus contempler ce spedlacle, il se glissait silencieusement sous T horizon en fixant sur notre planète son grand œil rouge de larmes. **Mais demain/' pensait-il, **je reviendrai et je verrai peut-être des spedlacles plus consolants.''

Et, comme pour préparer les allégresses du lendemain, il inondait les champs, les forêts, les montagnes, comme un vaste fleuve aux flots d'or.

Les feuillages devenaient rares aux cimes des grands arbres et s'envolaient au moindre souffle. Je ne sais quel artiste invisible y jetait ses couleurs variées avec profusion, et nuançait d'ambre et de pourpre leurs robes d^émeraude.

Mais à peine avait-il terminé son œuvre que les feuilles tombaient lentement sur le sol, et couvraient les tombeaux d'un épais et riche drap mortuaire aux couleurs pontificales.

Etait-ce seulement un décor funèbre ? — Non, c'était aussi une couverture soyeuse pour défendre les tombes des âpres souffles de l'automne et des morsures de la bise. Sous ce chaud manteau, des graminées et des fleurs cachées continuaient de vivre et d'embaumer.

Le ciel pâlissait. Une longue procession de nuages sombres défilait au bas du firmament, comme de célestes corbillards emportant nos morts vers des mondes meilleurs.

Le silence était solennel, comme celui d'un temple vide ou d^un ' palais en ruines. Seuls, les oiseaux continuaient leurs concerts, mais dans le mode mineur ; et de temps en temps les chœurs se taisaient et faisaient place à des soli mélancoliques.

Et que de noms sur les tombes, qui évoquaient des souvenirs intimes, et faisaient renaître tout un passé si vite et pour toujours évanoui !

C'étaient les quatre frères Hamel : Abraham, Théophile, Joseph et Ferdinand. C'étaient mes anciens collègues, les juges Taschereau, Tessier, Bossé senior et McCord. C'étaient des avocats, des députés, des artistes, des hommes politiques, Edouard

Taschereau, Amyot, Dessane, Evanturel, Thonorable R.-E. Caron, lieutenant-gouverneur, et M"* Caron et leur fille. C'étaient de riches marchands, J.-B. Renaud, Isidore Thibaudeau, Eugène Chinic, et bien d'autres qu'il serait trop long de rappeler.

Mais un tombeau surtout captiva mon attention. C'était un grand bloc de pierre posé sur le sol, sans autre ornement qu'une croix découpée en relief dans la pierre, et au-dessous ce simple nom : F.-X. Garneau — sans un mot, ni une date ! Et je me représentai la scène des funérailles, la foule remplissant le cimetière, et M. Chauveau, debout sur un tertre voisin, et prononçant ces paroles :

*' Poète, voyageur, historien, François-Xavier Garneau a été en même temps un homme d'initiative, de courage, d'héroïque persévérance, d'indomptable volonté, de désintéressement et de sacrifice. Une idée fixe ou, mieux que cela, une grande mission à remplir s'était emparée de tout son être. Il lui a tout donné : cœur, intelligence, repos, fortune, santé. Sa grande tâche, son œuvre, un monument national à élever, à compléter, à retoucher, à embellir une fois qu'il fut terminé, voilà à ses yeux toute sa vie.

*^Au prix de ses veilles et de son repos, de sa santé, de la fortune qu'il aurait pu si facilement acquérir, il nous a donné de bien grandes choses, dont les moins grandes ne sont point le respedl de nous-mêmes, l'amour exalté de notre pays, la foi dans notre avenir. Certes, nous lui aurions donné fort peu de chose en retour, si notre reconnaissance se bornait à ce monument simple et touchant il est vrai, mais encore si insuffisant, et s'il ne s'en élevait pas un autre plus grand, plus beau, plus impérissable, dans la mémoire de tout un peuple....

*'Ici, vos restes mortels reposeront sous cette pierre tumulaire, sur ce champ de bataille que vous avez célébré, non loin de cet autre monument que vous avez eu la joie de voir élever à nos héros, au milieu de cette grande nature que vous avez si bien appréciée. Ces grands pins qui vous entourent conserveront en votre honneur leur sombre verdure, et les oiseaux d'hiver, sujet d'une de vos poésies, viendront y gazouiller sur votre tombe. Ces lumières errantes de notre ciel boréal, que vous avez aussi

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