QUÉBEC LA NUIT
La lune monte à l'horizon, et paraît courir dans le firmament sombre, avec une rapidité vertigineuse. Mais non, elle est immobile, et regarde Québec d'un œil calme et charmé. Ce sont les nuages qui passent sur elle en courant, tantôt noirs et tantôt blancs, floconneux et transparents. Ils s'enfuient vers l'ouest comme un troupeau d'agneaux épouvantés.
L'homme est fait d'ombre et de lumière ; mais il aime mieux la lumière que l'ombre, et quand des clartés soudaines l'environnent, son cœur s'épanouit. Or, les jeux de lumière que j'ai sous les yeux sont des plus variés et des plus beaux.
Dès que la nue cesse de voiler son disque argenté, la pleine lune apparaît au-dessus des crêtes sombres de Lévis, et elle inonde le fleuve de ses rayons. Alors tous les réverbères pâlissent devant sa large face lumineuse, et le fleuve prend l'aspeft d'un vaste tapis vert sombre, où des joueurs invisibles font danser leurs millions en monnaies d'argent.
Mais quand la lune se cache sous un masque de nuages, les fanaux, les réverbères, les lampes incandescentes reprennent leurs jeux de lumière.
Des étoiles rouges, ou vertes, ou blanches, glissent et se croisent sur le miroir du fleuve. Des traînées de reflets rayonnent et tremblotent entre Québec et Lévis. Des serpents de feu rampent sur les flots, et y déroulent leurs orbes flamboyants piqués de lueurs phosphorescentes.
Je descends sur la terrasse, et je me perds dans la foule — car on se perd aussi bien dans une foule que dans une forêt — et j'y trouve l'isolement dont mon esprit a besoin. Je vais
m' accouder à la balustrade, et je plonge les regards dans le grand vide noélurne d'où montent des effluves frais et embaumés.
Le fleuve dort, et sur son large dos tacheté d'ombre et de lumière se dessinent vaguement des profils de navires qui semblent dormir aussi, avec leurs veilleuses accrochées au mât d'avant, mais il en est d'autres qui glissent silencieusement, flanqués de leurs fanaux rouges et verts.
Devant moi la nature assoupie, peuplée d'êtres inconnus, derrière moi la multitude humaine, grouillante, bruyante, avide de mouvement, exubérante de vie, pensant, sentant, rêvant et jetant dans le vide de la nuit des milliers de paroles plus vides encore. Ce tableau sur lequel les rayons lunaires et éleélriques alternent et répandent un demi-jour blafard, a je ne sais quoi de doux, de voilé, de vague béatitude.
Des milliers de femmes en toilettes claires et ondoyantes, et quelques milliers d'hommes et d'enfants circulent et se croisent, ici dans un demi-jour crépusculaire, et là en pleine lumière.
La fanfare militaire et l'orchestre du café Frontenac ravissent alternativement nos oreilles, tantôt par les éclats d'une musique guerrière, et tantôt par les accords d'une valse sentimentale.
Voilà longtemps que le canon de la citadelle a tonné. Onze heures vont bientôt sonner aux horloges du parlement et de l'hôtel de ville, et la foule s'écoule lentement en pensant : '' Nous reviendrons demain soir."
'' C'est l'heure, Chacun dans sa demeure Doit s'en aller dormir."
J'y vais aussi, après avoir endormi mon leéleur peut-être, et je me dis à part moi : ''Il n'y a pas une ville au monde qui puisse offrir à sa population, chaque soir d'été, un aussi ravissant speélacle.
lï *gliM, la SBBCsse. la Législs
Vue générale
.'AMPHITHEATRE de rochers qui lui sert d'assises contribue beaucoup à la grande beauté de Québec monumental. Ce fondement n'est pas seulement solide et hardiment taillé : il est si harmonieusement gradué, qu'il donne grand air aux moindres construtftions qu'il porte.
Si, au lieu de s'étager les unes au-dessus des autres sur les marches de cet escalier cyclopèen, elles s'allongeaient sur un plan uniforme au fond d'une vallée, elles n'attireraient pas l'attention, et perdraient leurs traits caradléristiques.
Cette disposition naturelle des lieux donne à nos grands édifices et à nos rues un relief particulier qu'on ne trouve pas ailleurs. Toutes les rues qui s'étendent de l'est à l'ouest sont comme les paliers superposés d'un escalier de géants ; et toutes celles qui vont du nord au sud sont des côtes, le plus souvent escarpées, à tel point qu'en divers endroits elles sont remplacées par des escaliers en fer.
C'est un désavantage au point de vue de la circulation, qui est plus difficile. Mais, au point de vue de la beauté et de l'art, c'est un avantage inappréciable, grâce auquel Québec apparaît de loin comme une pyramide colossale d'édifices superposés, de façades, de pignons, de coupoles, de tours et de clochers.
Satisfaite de sa beauté naturelle, notre ville a longtemps négligé d'y ajouter en ayant recours aux ressources de l'art.
Elle avait la coquetterie de penser : "Je suis belle de naissance et n'ai pas besoin d'ornements : la simplicité est un de mes charmes."
En même temps, à force de s'entendre appeler la vieille cité de Champlain, elle avait fini par se croire une véritable antiquité, à laquelle il ne fallait pas toucher ; et, par une combinaison de sentiments qui semblent contradiétoires, elle avait fini par se dire ; "Je suis une belle vieille." Et, sans autre ambition, elle se reposait sur ses , — jrm lauriers, enveloppée Qi'^ dans un linceul de -^ gloire.
Mais, un jour, le Progrès s'est approché d'elle, et la secouant doucement il lui a dit :
"Allons, réveille-toi, cité de Champlain ! Es-tu donc une momie enveloppée de bandelettes et dormant son dernier sommeil dans ton imposante pyramide de pierre ? Non, non, un sang jeune circule encore dans tes veines. Lèvetoi et marche. Elargis
tes portes, ouvre ces porte Saint-Louis (ancienne et nouvelle) vue des deux côtés.
épaisses murailles qui t'enserrent comme une tombe. Laisse entrer chez toi l'air, le soleil, la vie et le mouvement...."
Et la vieille cité de Champlain a tressailli. Elle s'est senti rajeunir. Un esprit nouveau s'est emparé de son être, et a ravivé ses ambitions éteintes. Elle a ouvert ses murs, arraché ses portes de fer, élargi ses rues, aplani, balayé ses chemins. Elle a démoli ses vieilles constructions en ruines, et les a remplacées par des édifices modernes, le vieux collège des Jésuites par l'hôtel de ville, le château Saint-Louis par le château Frontenac.