VUE GENERALE
que vous êtes en Angleterre. Mais quelques pas plus loin vous battrez Tasphalte d'un pas allègre en vous croyant à Paris.
En janvier, c'est Saint-Pétersbourg; et, dans les belles nuits d'été, le silence et la rêverie des rues écartées et solitaires vous transporteront en plein Orient.
Je contemplais, il y a quelques jours, la porte Saint-Louis, si monumentale et si pittoresque, avec sa tour carrée flanquée d'une tourelle ronde et surmontée d'une flèche. C'était un soir serein de nouvelle lune, et la gracieuse fée qui avait accroché son croissant d'argent à la flèche de la tour, donnait au monument l'aspeél: d'une mosquée surmontée de son minaret. Il me semblait être en plein Alger, et je me demandais si le muezzin n'allait pas apparaître au sommet des créneaux, et chanter la prière de l'Islam : ''Allah ! Allah I Im îlou Allah t "
La porte Kent n'est pas moins digne d'admiration ; et ces deux monuments nous empêchent de regretter les anciennes portes militaires. Sans doute elles étaient originales et curieuses à voir, avec leurs corps de garde, leurs guérites et leurs sentinelles rigides ayant toujours l'arme au bras, comme si notre ville eût été en perpétuel état de siège.
Mais aussi elles étaient fort gênantes, et, comme elles n'avaient aucune valeur artistique, il a bien fallu les démolir. Les nouvelles portes sont tout autres, elles sont toutes grandes ouvertes à la circulation, et elles sont des œuvres d'art. Les anciennes signifiaient : défense d'entrer. Les nouvelles disent : " Entrez, soyez les bienvenus."
Et le touriste ne peut s'empêcher d'être ravi, quand il peut embrasser dans une vue d'ensemble notre citadelle, nos remparts, nos bastions, nos portes monumentales, notre merveilleuse terrasse, nos jardins suspendus, nos palais et nos églises.
Mais il y a à Québec des choses que le touriste semble admirer encore davantage, et il a raison. Il y a ici des masures qui sont des bijoux, des décombres qui sont éloquents, des brèches qui s'écroulent avec art, des vieilleries qui sont jolies, des bicoques et des façades décrépites qui ont certain charme, des coins et des pignons discordants qu'on dirait avoir été faits en vue du pittoresque.
Pourquoi toutes ces choses, laides ailleurs, sont-elles belles à Québec ? C'est qu'elles ont ici une histoire. C'est que des esprits les habitent. C'est qu'elles ont des voix et parlent. C'est qu'elles pleurent un passé qui ne reviendra plus, et qu'il y a des larmes dans ces choses : siint lacrimce rerum.
Elles ne sont pas enveloppées de bandelettes et embaumées comme des momies, ni renfermées dans des sarcophages en bois de sandal. Elles étalent au soleil leur teint fané. Elles achèvent de mourir au grand air, ou bien elles sont définitivement mortes ; mais c'est ainsi qu'on les aime, non pas pour elles-mêmes peut-être, mais pour ceux qui les ont aimées et fréquentées, et dont elles nous parlent dans leur mystérieux langage.
Il y a là un mystère que personne ne peut approfondir, mais dont nous subissons l'irrésistible impression. Et c'est ce mystérieux rapport des esprits avec les choses qui explique pourquoi nous nous attachons si profondément à certains lieux, et pourquoi des peuples entiers se groupent autour d'un tombeau.
J'ai vu en Orient des villes et des villages arabes dont l'aspect est toujours le même. Ce sont des groupements de maisons en pisé, des cubes de boue séchée au soleil, posés sur le sol et sans fenêtres, avec une porte basse.
Mais au centre de ces groupes de couleur grise s'élève toujours une coupole blanche qui les domine. C'est une Koubah^ c'est-à-dire le tombeau d'un marabout.
Voilà l'attraélion mystérieuse, la raison d'être, l'âme de ces villages.