‹ Quel fut le premier composéChapitre 3 sur 23 · Prologue B V · texte numérisé non relu

Prologue B V

this wot I wel also,

That ther nis noon dwelling in

[this contrée, That either hath in heven or belle

[y-be.

A est encombré et un peu obscurci par les trois that consécutifs. Le défaut n'est sans doute pas très grave et il n'y aurait rien de surprenant à ce que Chaucer s'en fût tenu à cette construction. Mais il serait inadmissible qu'ayant d'abord trouvé le tour allégé et plus clair {dwelling au lieu de that dwelleth) il l'eût remplacé par une construction inférieure. Un ruisseau remonterait plutôt vers sa source.

Men shal nat wenen everything

[a lye For that he seigh it nat oj yore

[ago.

God wot, a thing is never the lesse

[so Thogh every wight ne may hit

[nat y-see.

Men shal nat wenen everything

[a lye But if himself hit seeth, or elles

[dooth ; For, god wot, thing is never the

[lasse sooth, Thogh every wight ne may hit

[nat y-see.

Le second vers de A est des plus gauches ; il faut le compléter mentalement pour le comprendre : « parce que cette chose s'est faite au temps jadis où il n'a pu la voir ». B offre l'expression droite et pleine de la pensée. De même so termine faiblement le troisième vers de A et il est impossible de ne pas voir dans sooth de B un progrès pour le sens et pour le vers.

Wel oghte us than on olde hokes

[levé, Ther-as ther is non other assay [hy preve.

Wel oghte us than honoiiren and

[heleve Thèse hokes , ther we han non [other preve.

Non seulement B a plus de ferveur d'accent, mais il est d'un rythme plus libre et plus sur. L'enjambement, plus fréquent partout dans B que

dans A (voir encore B, v. 33, 82, 129, etc.) permet au premier vers de s'étoffer. Dans le second vers est évitée la redondante expression : cissay hy prevBy c'est-à-dire « test by way of proof » qui, je crois, ne se rencontre qu'ici.

Cette phrase de 11 vers a reçu dans B quelques modifications toutes avantageuses. Le mouvement général y est plus vif que dans A. Notez l'heureuse façon dont le « Save, certeynly » du vers 36 de B détache, pour la mettre en relief, l'annonce du mai qui est le m leit motif» du Prologue. Comparez le dernier vers des deux textes ; combien celui de B a plus d'ampleur et d'émotion ! A lire d'abord B sans souci de comparaison, j'avais noté ce vers : « Farwel my book and my devocioun ! » comme le plus éloquent de tout le début. Comme la longue période qu'il clôt trouve en lui un heureux couronnement ! Le vers correspondant de A a Farwel my studie, as lasting that sesoun ! » paraît bien grêle et prosaïque à côté. Remarquez encore l'allure plus souple du vers 35 dans B.

Le texte de B est ici beaucoup plus étendu que celui de A. J'aurais pu à la rigueur ranger ces additions parmi les remaniements apportés au plan, car elles ont pour objet de vivifier et de rendre plus corsée l'allégorie. A travers la pâquerette, les ferveurs du poète s'adressent à la femme dont elle est le symbole, et, comme on le verra plus loin, il identifie Alceste et la reine d'Angleterre, sa protectrice. Partout dans B plus de mouvement; comparez l'apostrophe directe à ses devanciers « ye » avec la froideur de A, où ils sont désignés par folk et they ; plus de poésie aussi : voir le vers 64 de B, qui est un des plus beaux du prologue et qui manque dans A :

Her chère is pleynly sprad in the brighnesse Of the sonne

et la fine comparaison si délicatement exprimée : « As an harpe obeyeth to the honde ...» qui n'existe que dans B (V. 84-97).

Pair was this medew, as thoughte

[me, overal, With flowres swote embrowded

[was it al.

Upon the smale softe swote gras, That was with flowres swote em-

[browded al, Of swich swetness and swich

[odour over-al. . .

Il suffît de lire pour juger. Quelles riches couleurs remplacent dans B la cheville « as thoughte me » !

Je me contente de signaler que seulement dans B se trouvent ces deux vers charmants, d'un réalisme si poétique, où le poète fait voir le sautillement des oiseaux sur les branches :

Upon the braunches fui of blosmes softe, " In hir delyt, they turned hem fui ofte.. .

Description du dieu d'Amour. Il a sur la tête une guirlande de feuilles de roses i)iquées de fleurs de lis. Ceci ne prépare guère à Teffet d'éblouissement que i)roduit son aspect, aijisi qu'il est dit au vers 164.

Il n'a plus de lis. Au lieu de cet ornement un peu quelconque, le poète lui donne pour couronne un soleil, parure plus éclatante que l'or et plus légère. Aussi le regard ne peut-il soutenir son éclat.

Chaucer évite dans B la répétition du mot women. Il le remplace au second endroit par mankynd qui souligne mieux la plaisante hyperbole.

Hadden ever in this world y-be. I Had ever in this w^de word y-be.

Le rythme est meilleur et le vers plus plein dans B.

Toute cette phrase est de construction emi>êtrée et obscure. Le vers 374 ne se rattache pas bien à ce qui précède. Il est à peine intelligible.

And for to speke of other besinesse.

La phrase est très claire et très bien menée. Le vers 388, qui correspond au vers 3^4 de A, est parfaitement net.

And for to speke of other hoiynesae

A est plat ; B est piquant. J'ajoute ceci : est-il admissible un instant que le poète ait écrit d'abord hoiynesse pour le remplacer ensuite par besinessCf et cela au moment même où il aurait, selon la conjecture de Ten Brink, ajouté à la liste de ses vertueux écrits la mention d'un nouveau livre de piété : The Wreched Engendring ofMankinde ? Au contraire, il est évident qu'il a trouvé dans hoiynesse un biais habile pour faire passer la mention de son Boëce, qui avait peu de droits à entrer dans ce plaidoyer mais dont la suppression eût nécessité une retouche laborieuse.

J'arrête ces comparaisons, me contentant de renvoyer aux textes pour compléter l'épreuve. On arrivera à la même conclusion en opposant A 89 à B 108; A 107-9 à B 118-120; A 117 à B 129; A 227 à B 3oo ; A 400-401 à B 414 ; A 348 à B 368 ; A 323-324 à B 346 ; A 333 à B 358. De vers ou de passages où A offrirait plus de beauté que B je n'en ai pas trouvé.

Conclusions.

Ainsi l'étude du plan et l'étude des vers conduisent à la même conclusion : le texte B offre des marques évidentes de progrès ; il est plus plein, plus harmonieux, plus beau ; il est littérairement plus parfait. 11 gagne par ce qu'il omet non moins que par ce qu'il ajoute. Il est donc le remaniement de A; il est le texte révisé et pour nous définitif. Il nous paraît difïicile d'atteindre à un plus haut degré de certitude en dehors des sciences exactes.

Ce point acquis, il faut d'ailleurs avouer que notre connaissance de la biographie et de la bibliographie de Chaucer n'en est guère accrue. Il y a pour cela une excellente raison : en démontrant la pi?iorité du texte A

on ne fait que ramener la critique chaucérienne au point où elle était avant la conjecture de Ten Brink. Or cette critique avait déjà tiré de la priorité de A à peu près tous les renseignements qui en résultent pour l'histoire littéraire. On ne peut faire ici guère plus que les ratifier.

J'insisterai néanmoins sur- une question qui se rattache directement à la comparaison des deux prologues. On remarquera que dans A il n'était fait aucune allusion précise à la reine d'Angleterre. Cette reine était Anne de Bohême, femme de Richard II. Si, selon la croyance générale, la Légende des Femmes Exemplaires est de i385 ou i386, Anne était sur le trône depuis trois ou quatre ans et Richard, âgé de vingt ans à peine, n'avait pas encore exercé le pouvoir personnel. Or, rien n'oblige à croire que le poète eût pensé à elle en rédigeant son premier prologue. C'est dans B seulement qu'il la mentionne. Alceste y enjoint à Chaucer quand il aura fini sa Légende de la porter à la reine « à Ëltham ou à Sheene » (v. 49^7)* ^^ même coup l'allégorie a été fortifiée et réchauffée. Il apparaît dans B qu'Alceste n'est qu'un déguisement poétique pour la reine d'Angleterre. Comme d'ailleurs Alceste et la marguerite ne font qu'une, les extases du poète devant la fleur deviennent autant d'hommages à la souveraine. 11 le donne à entendre maintenant en termes suffisamment clairs :

Be ye my gyde and lady sovereyne ;

As to myn erthly god to yow I calle,

Both in this werke and in my sorwes aile (B. 94-5).

Ce mot caractéristique de lady sovereyne qui revient encore dans B au vers 370 n'existait pas dans A. Il est possible que Chaucer eût déjà la reine dans sa pensée en écrivant le premier prologue ; mais la chose ne devient certaine que dans le second. Peut-être n'eùt-elle été jamais soupçonnée si nous ne possédions que le texte A. D'autres indices sont fournis par l'adoucissement des réflexions d'Alceste sur la tyrannie. Du moment que le poète confond à dessein Alceste et la reine, il est difficile de ne pas être amené à voir le jeune et beau Richard II dans le dieu d'amour devant lequel elle plaide pour le poète. On y est d'autant mieux conduit que la scène du jugement rappelle une scène historique célèbre et encore récente où figuraient un roi et une reine d'Angleterre. Elle fait penser à l'intercession de la bonne reine Philippine de Hainaut en faveur des pauvres bourgeois de Calais voués à la mort par Edouard III. Plusieurs traits renforcent cette impression : la colère du dieu calmée par Alceste; l'allusion au pénitent qui implore merci et s'offre *' in his bare sherte " (B V. 4^5), etc. Donc, le roi étant clairement mis en scène, il devenait indispensable d'adoucir des conseils de justice et de clémence dont la précision trop grande eût paru impertinente.

En somme il est vraisemblable que Chaucer ne s'avisa d'introduire le nom de la reine Anne qu'après avoir réussi à lui faire parvenir et approuver son premier prologue. Ceci n'empêche d'ailleurs nullement de croire qu'il aurait eu au préalable vent d'un désir exprimé par elle de lui voir célébrer la vertu des femmes après avoir tant écrit sur leurs faiblesses. Mais il fallait au poète une autorisation i)récise pour oser lui dédier son livre comme il le fit dans B. Ainsi trouve-t-on dans la comparaison des deux Prologues quelque vague lueur sur les relations du poète avec la cour.

Maigre butin, il est vrai, et que prendra en pitié le critique décidé, comme Ten Brink, à exprimer une biographie complète d'œuvres avant tout poétiques, c'est-à-dire fictives. On s'en consolera en considérant la nature fragile et précaire de pareils édifices biographiques. Il y a quelque tristesse à voir Térudit qui consacra la moitié de sa vie à l'étude de Chaucer, reprendre à la fin de sa carrière certaines des pierres d'assise de son monument et les déplacer au risque de faire crouler toute la structure (i). Le Prologue A placé par lui d'abord en i385 est brusquement reporté à la date de iSgS. Le lecteur trouve le sol bien mouvant sous ses pieds. Il s'étonne que l'érudition ait plus d'incartades que la fantaisie, moins de rectitude que le simple goût. La faiblesse révélée d'une des parties l'inquiète sur la solidité du reste.

L'étude qui vient d'être faite, en même temps qu'elle combat une erreur de Ten Brink, aide à en faire comprendre l'origine. Ten Brink n'est certes pas au nombre des érudits à qui le sens esthétique fait défaut. Ses appréciations sur les œuvres de la vieille littérature anglaise ont habituellement de la vigueur et de la justesse. Le souci du beau n'est pas absent de son histoire. Néanmoins ce souci est chez lui subordonné plutôt que dominant.

S'il étudie Chaucer, par exemple, il a pour premier objet de fixer la chronologie littéraire du poète, et seulement pour second objet d'apprécier son œuvre. La préoccupation chronologique devient peu à peu idée fixe. Elle se fait tyrannique et arrive à gauchir le sentiment esthétique en le sollicitant vers ses fins propres. L'appréciation de l'œuvre n'y est jamais tout à fait pure et désintéressée. Grave défaut pour l'histoire littéraire et pour la chronologie elle-même puisque dans bien des cas cette appréciation est la seule condition possible du reste. Défaut plus grave encore si l'on estime que la précision des jugements portés sur les œuvres est la fin dernière de la critique et que l'étude historique n'est ici que moyen préparatoire. Je suis encore frappé du danger de cette méthode quand je lis dans la Littérature de Ten Brink son jugement sur les Légendes mêmes qui sont annoncées dans le Prologue et dont Chaucer n'écrivit que la moitié : « Dans V ensemble, dit-il, les premiers contes sont m.eilleurs que les derniers. On dirait que le poète s'est graduellement lassé de son ouvrage ou qu'il a eu hâte d'arriver au bout de son programme. » Or, si je lis d'une manière désintéressée les neuf légendes écrites par Chaucer, je note ainsi brièvement mes impressions :

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