‹ Quelques âmes d'éliteChapitre 10 sur 26 · I. Sully l^radhomme est mori 1 > î (t septembre · texte numérisé non relu

I. Sully l^radhomme est mori 1 > î (t septembre

Kâ V<«-^ftAUC*

( iabriel Moiiod a été un tendre dissimulé sous ne apparence de professeur des pays du Nord, es yeux même, si doux à la fois et profonds, il illait aller les clierclier sous des verres de lunettes ui les atténuaient et les voilaient. Il avait pris nsemble de l'Alsace à laquelle il tenait par sa lère, et du protestantisme fervent où il fut élevé, ne sorte de rigidité de geste et de physionomie ui n'avait aucun rapport avec le fond de son aractère, mais qui a trompé beaucoup de peronnes sur sa véritable individualité- Celle-ci, il a révélée non seulement à ses nombreux amis t élèves auxquels ils témoignait une profonde, iialtérable et toujours vigilante affection (je ne connais pas d'homme qui ayant eu autant l'amis des deux sexes se soit autant donné eux, préoccupé d'eux dans le détail de leur

existence morale et matérielle :) — il l'a eiicor traduite d'une plume j^lus chaude (jue sa parolo dans ses souvenirs et récils iu limes, dans ses lelli es si nombreuses et si abondautes, dans les portrait des disparus qu'il avait admirés et aimés, dans ses dédicaces à des vivants alTeelionnés, dans ses allocutions en réponse à <es élèves qui réalisaieri pour lui le mot de Michelet : « L'enseignemc* est une amitié. » Peu d hommes ont autant aimé et ont clé autant ainics. Mùiul' dans ses léprobations d'homme fait qui ont été vigoureuses, parfois impétueuses, on sentait comme un regrel d'être obligé de blâmer et de réprouver, — que ce n était pas autrui qn il haïssait, mais le mensonge ou la méchanceté, et qu'il aurait voulu ramener et convertir le pécheur ou l'égaré^ Il \ a toujours eu chez lui de l'apostolat, tempère par sens et la méthode du critique : même dans 1 récits de ses plus fortes émotions, douleurs o joies, il analysait comme s'il s'était trou\é en fa d un texte à décliiflVer, et son impression de sei sibilité cherchait à rester discrète sous l'apparei

I. (c L'amour aimo mcmc ce qui ne lui re'ssemblo .pas, mèm ce qui lui semble hostile, et à force de l'aimor il le change e en fait de l'amour >>, a écrit Alichelet, cité par G. Monod dan l'opuscule dédié à sa fille aînée pouf son mariage.

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scientifique. Elle éclate cepeiidaiil, tant elle est sincère, profonde et vibrante : mais il faut quel-: quefois lire entre les lignes, et surtout synthétiser dans le détail des faits objectifs auxquels, par scrupule d historien rigoureux, Monod ne renonce jamais, de peur d'omettre une parcelle de vérité. H a été le contraire du simplisme qu'il reprochait, en les admirant malgré ses réserves, à des constructeurs de systèmes comme Taine ou Fustel de Coulanges. Aussi son œuvre savante est-elle restée surtout une série d'essais, avec revisions, retouches, reprises d'idées et de points de vue, faisant honneur à sa conscience d'éiudit toujours au courant, d'observateur toujours à l'afFût, d'amant de la A^érité toujours scrupuleux.

Ce scrupule l'emporta chez lui dès sa prime jeunesse même sur l'éducation profondément orthodoxe qu'il avait reçue de sa famille et de son éducation.

Issu d'une famille de protestantisme rigide et qui a compté un nombre considérable de pasteurs, Gabriel Monod a rappelé dans une curieuse brocliurc qui renferme une correspondance qu'il eut avec Mgr Dupanloup de i863 à i865, ses hésitations morales de jeunesse. Il sortait alors d'une (( crise de la foi » consécutive à son séjour pen-

daiit plusieurs mois dans la maison de M. et M'"" E. de Pressenssé. Ils avaient eu, elle surtout, u une influence profonde sur son évolution sentimentale et religieuse. c( J'ai passé, a-t-il écrit, sous « leur toit deux années incomparables, dans n une disposition constante d'enthousiasme et n de ferveur... J'avais reçu une éducation profondé- il ment pénéht'L^ de piété et de croyances orlliodoxes... Je me trouvais tout à coup transporté »|! dans un milieu où les idées que j'avais consicL - > rées comme incontestées. . . étaient discutées, j mises en question, non pas au nom du rationa- i: lisme, mais au nom d'un protestantisme plus libre... je me trouvai bientôt tout à la fois il animé d Une fervoiii religieuse que je ne m'étais jamais connue et du besoin impérieux d'exami- ner à nouveau toutes mes croyances... »

Une partie do cet examen se reporta sur l'bis- toire du catholicisme : u M'éloignant du protestantisme, écrit Monod, je me reprochais de n'avoir vu le vrai christianisme que dans la Réforme, de n'avoir pas donné la place légitime dans mes conceptions, au catholicisme, de n'y avoir pas vu l'héritier naturel et bienfaisant de l'Eglise des trois ]i?cmiers siècles... Je ne sais rien de plus grand (juc l'Eglise du moyen âge duvi'^au xiii' siècle, écri-

vais-je à ma mère. Voilà le plus beau moment du christianisme... Je me préoccupais beaucoup (lu problème de l'éducation puisque je devais être professeur. Je lus le gros ouvrage de Dupanloup sur l'éducation .. . Je lui écrivis en mars i863 pour lui (lemander quand paraîtrait un plan de lecluîv s (jui^y élait annoncé, et je lui disais en môme temps que mon désir n'était pas dicté par un motif purement pédagogique, mais aussi par la volonté de re viser méthodiquement mes idées 1 ohgieuses. » Monod ne nous a donné qu'un fragment de ses lettres : elles durent loucher fort son • orrespondant, à voir les'réponses qu'elles lui ailirr Mvnt. mais où l'esprit libre qu'était Monod semble avoir senti, malgré la réserve et la prudence de l évêque, des tentatives ou au moins des désirs de conversion : «Vous ne vous étonnerez pas sajis doute quo le vœu d'un évêque catholique soit celui de saint Paul devant Agrippa : a Opto... etiam omnes... fieri qualis ego su m »... Mais malgré c(3 vœu que je ne puis cacher, ce que je puis dire, c'est que j'ai toujours eu le respect le plus profond pour la liberté des a mes... » Dans une autre lettre il lui recommandait a la foi explicite )), et pour l'acquérir « non se i dément de chercher avec sincérité, ce que vous faites, . . . mais

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encore de ne pas chercher seul^ de chercher avec Dieu, et en priant Dieu » (suivant une prière chaque soir et chaque matin qu'il lui conseille). Monod, dans le fragment de réponse qu'il a reproduit, maintint qu'il était possible <( qu'un esprit très sincère passe toute sa vie sans arriver à la connaissance entière de la vérité.., Le principal pour l'homme et aux yeux de Dieu, n'est-ce pas de chercher, c'est-à-dire d'aimer la vérité avec sincérité ? C'est la preuve que l'on prend la vie pour ce qu elle »jst, pour une épreuve oii il faut achelcr chaque progrès dans la vérité par une douleur. »

— <( Le vrai chrétien ne cherche plus », fut la réponse, d'ailleurs aHcctueuse. que reçut sa lettre.

L évcquc et le normalien ne pouvaient s'entendre longtemps et la rupture eut lieu, lors qu'en 1860 Monod déclara à son correspondan qu'il était devenu le disciple de Michelet, qu l'évéque d'Orléans venait d'attaquer violemmen dans son Avertissement aux Pères de famille, er même temps que Littré, Taine et Renan.

(( Ceux dont l'enfance et l'adolescence, écrit Monod dans son chapitre ce Michelet yy du volume intitulé les Maîtres de V histoire , se sont écoulées pendant les douze premières années du second Empire, se raiDjDclleront toujours la froideur et le

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morne ennui qui accablaient les âmes pendant rette triste époque... Séparés par un abîme de la France du passé dont ils avaient perdu les traditions et les croyances, désabusés des espérances de liberté et de progrès tour à tour excitées cl déçues par tant de révolutions... les plus nobles esprits se réfugiaient dans un dilettantisme é2:oïste ou dans des rêveries humanitaires. Pour plus d'un, et je suis du nombre, les livres de Mirhelet ont été alors une consolation et un cordial. On apprenait, en les lisant, à aimer la France, à l'aimer dans son histoire ressuscitée par lui, à l'aimer dans son foyer ... à l'aimer dans son sol même... Avec lui on prenait foi dans Tavenir de la patrie, en dépit des tristesses du présent... La vocation qui m'a poussé vers les études historiques, c'est à lui que je la dois. Le premier il m'a ('mu de sympathie pour ces morts innombrables qui ont été nos ancêtres, qui nous ont faits ce que nous sommes et dont l'histoire retrouve et ressuscite les pensées, les désirs et les passions... Il m'a montré comme la plus noble des vocations, celle l'enseigner l'histoire , d'enseigner la France, de servir d'intermédiaire, de lien et d'interprète entre la France d'hier et celle de demain. . . »

Il avait hésité avant de s'enfermer dans l'his-

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toire. Tl ;i driM il lm-m(^'ini' (!;ms une leUro M ichelet daléc de Berlin i8()8, et il a rappelé ensuite, en reproduisant cette lettre dans une biochure eonsaeréo aux noces d'aiirent d'un de ses élèves. M. Iu>\. ses ter^iN ei sations (le jeunesse ; el on les conçoit, quand on se souvient, pour l'avoir connu de près à celte époque, de ce qu'il nomme — en écri^ vant à Mielielet — « sa fai^ilid' pour toutes choses et sa curiosité insatiable ()<' toutes choses ». Economie politique et sociale, histoire religieus< . sciencf^ psychologique et morale, arts, littérature. I(»nl soilieitesa nature r(''cepti ve el eoi npréhensive. \ ee moment l érudition le glaçait et (( irritait son impatience de la vie ». a Quand j ai pass ies journée- à d('e]»i(rrer des manuscrits. ?! copier des textes... je pense avec elTroi que ces jours ne reviendroiit pas, que c'est autant de donné à la mort, et souvent inutilement. »

Après un premier séjour tomme étudiant à Berlin oii je l'avais retrouvé, — ayant été camarades de c( Bonaparte », — et où nous explorions ensemble FT^niversité, les musées, les concerts, les théâtres et des salons amis, il avait passé quelques mois à Florence. Son imagination et son cœur s'y étaient épanouis. 11 y avait ébauché un grand travail sur les corporations tlorentines : surtout il s'y était

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rempli.de 1 Italie à IjKjuelle il devait toujours rester fidèle, rappelé qu'il était vers elle par son passé, ses arts, son j^résent en même temps que par souvenir des lieux ofi s'était noué le roman qui tlevait. après plusieurs années d'attente, lui donner la compagne fidèle de son existence ' . « Le désir de mes parents, écrit-il (son père était négociant, eslimé'et C(jnsidéré au Ha vre) , m'obligea à renoncer (en i 868) à Florence, pour aller travailler Berlin et à Goettingue. Cet arrachement à l'Italie ne devait pas empéclier roman de 1866 (son mour pour M"' Olga Tlcr/.enj de devenir l'histoire de toute ma vie ; mais il me fit rentrer dans pcnes cartons à tout jamais mes notes prises dans lesarch!v< - <}<' Florence... J'allai en Vllemagne "avec l espoir d'y trouver encore quelque chose de fGrimm, de Schleiermacher, de Humboldt et de rervinus. . . Je découvris tout à coup la puissance, îréaliste comme le roc et tranchante comme l'acier, qui allait nous écraser. »

I. Il m'écrivait cl'IIeidelbtîrg \i' 22 aoAt it^-ja : « Depuis un mois j'annonce mes fiançailles officiellement — en réalité il y a quatre ans que je suis fiancé avec M'^^ Olg^^ Ilerzen, la deuxième fille d'Alex. Herzen... Je ne puis pas vous faire son portrait bien que je la connaisse intimement depuis des années. Mais mon jugement serait suspect... Depuis que je suis libre de l'aimer, jo suis parfaitement heureux... »

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Je ne serais pas surpris que l'idée de mainte nir et do fortifier par l'histoire Tunité française j qu'il sentait menacée par son grandissant et rude J voisin, ne l'ait déterminé définitivement à la car- î rière d'historien . d'historien muni des méthode? > et des instruments de travail qu'il avait malgré : tout, profondément étudiés et appréciés en Allemagne, d'histoinen érudit tel qu'il le désirait pour la France. Ancien normalien, il accepta de Durny, j créateur de l'Ecole des Hautes Etudes, une place^ de répétiteur à cette École, avec la promesse d'avoir à collaborer à lu rénovation de tout notre haul enseignement.

Cette rénovation consistait surtout dans 1 instauration des méthodes rigoureuses de la science dans l'histoire et la philologie françaises. Bréal. Lavisse, Gaston Paris, G. Monod et d'autres furent les principaux et infatigables artisans de la Réforme. Par la Revue critique, par la Romania, par la Revue historique (celle-ci créée par Monod) ils défendirent leurs idées, surtout en attaquant ceux qui dans leurs publications manquaient aux règles de la bonne critique et de la recherche consciencieuse. Ils montrèrent dans leurs propres oii- vrages et dans leur enseignement comment cellesci dev aient être pratiquées. Ils furent d autant plus

irt ifci 1É mi mi fi«i

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igouieux vis-à-vis d'eux-mêmes qu'ils voulaient 'être sans rémission vis-à-vis des autres. De là ane certains austérité délibérément pratiquée — :|uelques-uns dirent sécheresse — dans leurs travaux, ou leurs cours. Il faut croire que leurs disciples sentirent la vraie flamme qui animait malgré tout leur pensée puisqu'ils s'attachèrent à eux avec passion. Moriod entre autres avait, sous son apparence de limitation voulue de l'étude historique, et son choix des époques les plus austères de nos annales, conservé sa large conception de l'histoire et de l'enseignement.

Il disait à ses élèves, trente-cinq ans après sa lettre à Michelet : « L'histoire est pour moi, comme on 1869, le sol fécond où je cherche le secret de l'évolution littéraire, artistique, religieuse et économique de l'humanité : comme en 1869 aussi, j'ai pour idéal de vie l'association de renseignement et du travail scientifique, de la création intellectuelle et de l'action sociale. Contrairement à ce que j'imaginais alors, c'est l'action du professeur qui, dans ma vie, a pris le pas sur le travail du savant et de l'écrivain. Je ne le» regrette pas, car j'ai eu dans mes élèves et par eux des joies qu'aucun succès littéraire ne m'aurait données. » Et il disait dans une autre occasion à

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ces mêmes anciens disciples : « Vous qiii v ! - au jourcriiui vous aussi des maîtres, vous savez, c peut-être est-ce là ce que J'ai su le mieux enseignei-, que Ton n'agit vraiment sur les esprits tjvu si lo ( œur se met de la partie. » Écho d'une letli c que lui écrivait, lorsqu'il eut 22 ans, M"'^ de Presse assé dont l'inQuenco morale sur toute sa vie fut

nrolonde : « Gardez noIîc ( (rur. cai c esl di iui que coulent les sources de la vie. »

Sources parfois bien douloureuses pour l'êtrj intime qui les épanche. (î. \Tonod eut à souffrir eouiine souffrent lu^l^^ les êtres sensibles. <'f eu proportion même de sa sensibilité. Mais chez h la bienveillance était si vraiment le fond de soi cfir^xclcre qu il ne gardait jamais de grief éternel 111 contre les hommes ni même contre la nature] souvent cruelle, quand elle n'est pas indifférente

Il avait gardé de sa profonde empreinte relil gieuse un optimisme transcendant ; dans sei déboires de carrière ou de famille, dans ses décej lions politiques et sociales, même dans sa plus cruelle meurtrissure, la perte de soti fils cadet •en qui il voyait son élève préféré et son successeur d'avenir, et qui mourutà 26 ans, cet optimismele^ laissait encore plein de courage et d'espérance, de f foi dans le résultat de son labeur et de ses efforts

e confiance dans rafTection et l'amilié de ceux ui lui restaient. Je l'en ai toujours admiré, et arfois envié. Je le cite lui-même une fois de •lus : a Je no suis pas de ceux qui cherchent la onsolation dans l'oubli, mais je ne suis pas non )lus de ceux qui repoussent la consolation quand lie n'enlève rien au souvenir, et qu'elle fait trouer dans les épreu\es mctnes des raisons nouelles de vivre et d'agir. »

Une de ces raisons de vivre et d'agir, il les rouva dans son dévouement à la mémoire de Mi lielet auquel le rattachaient une longue reconlaissance et une profonde affeelion. Avec son lésintéressement habituel il consacra àpufjlierles papiers, les lettrc^s de l'illustre historien, à l étudier laas ses cours du Collège de France, une bonne partie des dernières années qu'il aurait pu employer dans des travaux plus personnels. MicheleL qui occupe une large part de s.on livre sur les Maîtres de V Histoire , était resté pour lui, malgré ses défauts <* relui à qui il faut demander le secret de la vision et de Ui l ésurrcctioji du passé » . « Logiquement, écrivait-il, cette reconstitution de l'histoire auraitdiiêtre entrepriseaprès que les bases de la science historique et de la méthode critique auraient été posées... — Mais peut-être était-il

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nécessaire pour que Miclielel pût, comme Ezécliiel, soufïler sur les ossements desséchés de k A allée de Josapliat, les revêtir de chair et les pénétrer de l'esprit de a îo (ju'il ne fût pas entiuvt par les scrupules du ci i tique, ni par les déductions rigoureuses du savant. »

On voit par cette dernière phrase coml)ien rempreiiitc bihHque était restée prolbnde sur Monod.

Il écrivait encore en 1 go3 \ comme épilog de la pidjlication de sa correspondance do jeuii homme avec Mgr Dupauloup, trente-sept an après la dernièi e lettre adressée à celui-ci : c< Bie des choses ontchnnLré en moi et autour de moi,; et mon esprit, aussi désireux de vérité et aussi' difficile à satisfaire que lorsque le problème reli^ gieux lui apparut pour la 23remière Ibis, 5àr~Çarcouru une longue route sans avoir cru trouv l'abri que rien n'ébranle ni la source qui suffît désaltérer. Et pourtant, si je repasse les pages o^ s'exprimait le confiant enthousiasme de mes seiz ans, je trouve que j'ai moins changé que l'on ne pourrait croire, que je n'ai cru moi-même autre^ fois. Certes, je ne récrirais pas tout ce quej'écri-

I. Souvenirs d'adolescence. Ils ont été rappelés dans rexcellenlc notice de son successeur à l'Institut, M. A. Delatoiu".

GABRIEL MONO» I OQ

rais alors, et pourtant aucun al^înio ne s'est ouvert eus mes pieds où mon idéal iiiorii! nil risque de iombrer, aucun abîme ne sépare mon adolescence de ma vieillesse commençante. QuantFaust "ait à Marguerite sa déclaration panthéiste, celleôi lui répond : (( Le prêtre dit à peu près les ;nêmes choses, mais pas avec les mêmes mots. » Moi aussi, je pense et je sens comme en 1861 et 18C2, mais je n'emploie plus les mêmes mots. Via conception de la vie est toujours essentielleinent chrétienne. Jésus est toujours pour moi le maître par excellence, le seul qui parle clairement I souverainement à mon cœur \ Et je crois en Dieu avec encore plus de certitude qu'alois, si c'est croire en Dieu que de croire qu'une loi supérieure gouverne le monde, loi d'ordre, d harmonie et de bonté, à laquelle nous obéissons quand nous faisons le bien. Si je ne donne pas à ce Bien suprême le nom de Père, c'est que je me refuse à l'enfermer dans une formule prise à notre condition humaine ; mais je regarde vers lui avec un sentiment de dépendance, de vénération

1. Presque clans les mornes termes, Renan écrivait en i883 <lans ses Souvenirs de jeunesse, p. 3i3 : « Jésns a bien réellement toujours été mon maître. En suivant la vérité au prix de tous les sacrifices, j'étais convaincu de le suivre et d'obéir au premier de ses commandements. »

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et cramour que je ne puis pas ne pas a^Dpelei filial ^ »

I. J'ai commenté dans mon volume^ Pages sociales (Alcau < d), chap.: Jésus et l'idéal humain, cette conclusion de G. Monod. Je cite ici quelques passages de cette étude :

(c Jésus est toujours pour moi le maître par excellence, le seul qui parle clairement et souverainement à mon cœur... »

Si je cherche à démêler le sentiment qu'exprime dans ces lignes l'esprit indépendant et en même temps enflammé pour l'idéal qu'est Gabried Monod, j'y vois un besoin d'incarner sous une forme individuelle et presqvie divinisée les aspirations les plus nobles de la nature humaine, une sorte de soif de mytliologie supérieure qui est évidemment la survivance d'\ine longue tradition, mais qui, par le fait qu'on la trouve agissante dans une ame avissi affranchie, fait preuve qu'elle a conservé dans une grande portion d'humanité de profondes racines.

Au premier abord il peut sembler étrange c|ue des liommcs éclairés aient besoin de donner un nom et des traits, à la foi> humains et divins, à leur propre rèvc de perfection. Il peut sembler étrange que pour jouir de ce réve et s'en inspirer dans h s actes de la vie quotidienne, ils soient amenés à le réaliser pour eux-mêmes et à l'invoquer sous la forme d'un Être vivant et mourant comme l'Homme, ayant des paroles et des gestes d'Homme, et cependant à une telle distance morale de l'Homme qu'il semble être issu d'une paternité divine, transmise sans taclie au Fils, et le faisant rayonner comme un Dieu au-dessus de la chéti^c humanité .

Dans les longs siècles de son enfance < l de son adolescence, celle-ci n'a pas pu se passer de dieux faits à son image. Jésus a été seulement un Dieu plus parfait que ceux de l'Olympe antique. Son histoire a été la ce Fable » la plus épurée qui ait parlé aux imaginations croyantes. Pour avoir pu se donner à elle-même un î^tre divin de cette essence, on comprend que l'Humanité ait cru au miracle. Elle a pu trouver miraculeux que par un effort do l^ureté et de beauté, elle ait tiré d'elle-même une image dépouillée de tout ce qu'elle a en elle de vicieux ovi de difforme ; — comme une mere qui, en un jour de prodige, mettrait au mond< une créature presque céleste dans laqvicUc elle oserait a peine s<

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Il a montré dans plusievirs circonstances graves comment il comprenait et pratiquait a la raison de vivre et d'agir ».

r c liiiaitre, et s*<''lazU cuJin reconnue, jouirait de s'y voir pins helle et meillouro qu'elle n'est ni n'a jamais été en réalité.

Mais malgré- sa perfection, la figure traditionnelle de Jésus a ('lé encore sous certains rapports uni créatir>n de mythologie : mythologie primitivement même assez grossière dans plusieurs do ses parties, puisque le thaumaturge a tenvi au début une si i:raT)de place dans le rôle de Jésus. La mythologie a été s'épurant r ! adinant à mesure que, par le progrès de la culture, s'affinait 'purait la raison humaine. Les progrès de celle-ci ont fait [ - rdre à Jésus plusieurs des traits qui le rapprochaient d'un ( >rphée antique; et cependant la mythologie ne disparaîtra complètement que lorsqu'aura disparu des ames le besoin d'incarner en une figure humaine, baptisée d'un nom d'homme, un idéal cfiii devrait rester un idéal impersonnel et anonyme.

C'est là nu dernier pas qui reste à faire à une portion de l'huînanité, portion qui n'est pas la moins noble dans ses aspirations < i touchante dans ses tendresses, pour acheter de se délivrer des irvivances du passé. L'évolution qu'a suivie la figure du Christ I Ile qu'elle s'est successivement présentée à l'adoration de ses (i<lèles, est un encouragement à penser que le cycle se poursuivra; <[ii'à force de s'intellectualiser sous forme d'un mythe de plus en plus dégagé de ses primitives conditions de miracle et de merveilleux, la croyance en Jésus deviendra celle en un idéal immai^'riel, n'ayant d'existence que dans les désirs et les imaginations fies hommes, e^t les poussant vers la réalisation de cet idéal au prix de sacrifices momentanés, rendus plus doux par la contem- ])lation même de l'idéal dont ils sont la condition.

Ainsi substituée à une figure, humaine dans se s traits, si divine dans son essence — la joie et l'espoir de tant de contemplateurs Mui ont communié en elle et puisé dans ses regards à Igi fois meurtris et réconfortants la force de vivre et d'aimer — la vision (Tun idéal né de la même source que la figvire idéale de Jésus, ( ost-à-dire l'àme humaine, peut être pour celle-ci encore une source de joie et d'espoir et répandre en elle la force d'aime r et

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En 1870, dispensé comme normalien du ser-

de vivre. Elle joourra môme y puiser la joie et la force avec plue de sécurité que dans une image qui par certains cotés tient de Tenfance de la raison, et sur laquelle, malgré l'épuration qui s'y est successivement produite, la superstition a nécessairement laissé plusieurs de ses empreintes. A un certain degré d'éducation scientifique il est impossible, sans une révolte profonde et mortelle pour la croyance, d'adorer une forme humaine, si ennoblie qu'elle ait été par les qualités dont l'a parée la légende ou la tradition. Il y resfo néresairoment, de ce qu'elle est humaine, trop de défaillance -! 1 ou veut la faire à la fois divine et humaine, trop de contradictions impossibles à accepter par la raison. Même en se dégageant de tout l'enchevêtrement dogmatique qui s'est forcement créé par cristallisation logique autour de l'illogisme primilif de la double nature, même en réduisant au minimum, à une sorte de paternité mystique entre L)ieu et le Fils de l'homme, Térlifice théologique chrétien, la raieon n'en vient j^as moiri- licurter à <1( s impossibilités insolubles, dès qu'elle Aeut concilier la divinité et l'humanité de Jésus. Or si les hommes anciens ont j n vivre dans le myst< re imposé à la raison et jouir même du., mystère sous le nom d'objet de foi, heureux d'adorer sans comprendre, les hommes d'aujourd'hui, sachant qu'ils ne peuv^ent pas tout comprendre, veulent bien s'incliner devant ce qu'ils ne comprennent pas, et attendre pour juger, de comprendre, ou, s'ils ne doivent jamais comprendre, s'abstenir de juger; ils a (filent l)i('a accepter le mystère, mais refusent de l'adorer.

Le fait même qu'elle ait pu concevoir une figure comme celle de Jésus, en la tirant de sa propre conscience, est une preuve la hauteur morah' à laquelle l'humanité pourra parvenir lorsqu'elle se sera peu à peu dégagée de toutes ses survivances iniVrieures, lorsque surtout ce qui est l'idéal d'une élite de choix et singulièrement limitée en nombre sera devenu celui d'une masse sans cesse accrue de cœurs et d'intelligences. Lorsque cet idéal se sera élargi au point d'embrasser une partie notable de l'huniiinité, ce qui reste encore de mystique et d'ascétique dans la figure du Christ, ce qui devait nécessairement y subsister de contradictoire aux conditions d'une vie réelle trop en opposition avec l'existence supérieure rêvée, et se traduisait en une aspiration ardente vjers le royaume qui n'est pas de ce monde, sera remplacé par un

GABRIEL MONOI3

vice militaire actif, il organise l anil^nlanco interruilioiialc^ 1 1 ( l l><^ye de s;i jx isoiiiie sur les

désir et un st'iitinionl cl liarmonio toujouis plus rix»ll() entre les visées (Tiine moralité supérieure* les données de l'existence terrestre, individuelle et sociale. < contraste, vraiment mortel par certains cotés pour le perfectionnement de la cité humaine, entre; un désir d'idéal jamais assouvi d une réalité toujours décevante, disparaîtra peu à peu devant la satisfaction croissante que procurera Tamélioration socidilc : et celJe-ci pourra être poursuivie avec la niTine ferveur, mais avec pKis de sécurité, f{ue les joies de la vie J'outre- tombe. Ij'esprit de sacrifice appliqué au mioux-étro terrestre, plus dilTicile à développer parce qu'il sera accompagné d'espérancrs moins individuelles, pourra produire des bienfaits plus féconds pour l'ensemble de l'humanité, des qu'il se sera réchaufTt» dans une conception sufTîsamment vivante de la sociabilité humaine, des synipathies qu'elle engeiidre, et des joies [ iproques qu^elle procure.

Ainsi peu à peu se substituera, dans le culte de l'humanité^ à la figure personnalisée de Jésus, Tidéal de perfection qui lui a servi d'origine et de modèle, et qui se réalisera, non plus sous la forme d'un individu , semi-humain, semi-divin , définitivement parfait par origine;, mais sous la forme d'un idéal se créant et se complétant successivement par l'amélioration progressive de chaque membre du grand corps collectif social, lui-même sans cesse épuré et ennobli. C'est un idéal d'évolution qui prendra la place d'un idéal de déification : et cet idéal-là sera plus fécond en joies et en émotions que Tancien : car celui-ci ayant apparu une fois sous sa perfection définitive et complète, devait être admiré dans le passé comme une apparition, vivante au souvenir de ses fidèles, mais impossible à faire revivre suivant les lois de la vie réelle, (pli est un renouvellement et par suite une disparition perpétuelle. L'adoration de Jésus ne peut pas ne pas être mélangée d'un regret de Jésus. L'Humanité a toujours autant pleuré au pied de la croix qu'elle s'est réjouie d'y voir rayonner un signe d'espérance céleste. An point de vu^ de la terre, la douleur l'emportait même nécessairement -^ur l'espérance. La mise au tombeau est un deuil qui ne quitte; pas l'àme humaine. Les larmes rlr s saintes Femrïies viennent à tous les veux ci ovants, et l'éblouis-

lO.

il I I I ' T 1 f i'IlflÙiiMii ■ iiâ j

ll4 <>UELOUES AMES I>ÉLITE

champs de bataille de Sedan et de Metz ^ ; aprt > la chute de Mclz, il suit les opérations de Farmée de la Loire, soignant les blessés, les cholériques, les typhiques. Il m'a souvent, longtemps après la guerre, raconté qu'il recevait régulièrement des marques de reconnaissance de paysans qu'il avait veillés.

Il a écrit ses impressions de 1870-71 dans un remarquable et émouvant petit livre : « Alle-

sement d\in ciel rêvé ne petit les sécher entièrement. Il y aura toujours des cendres et des torches funèbres dans le souvenir de la Passion.

Rien de pareil dans un culte de perfection peu à peu réalisée, grandissante et universalisée. Chaque pas, si faible, si incomplet soit-il, est un pas vers la lumière, et le petit chemin parcouru hier rassure sur le pas d'aujourd^hui et sur celui de demain. I/àme du croyant au progrès marche dans les certitudes, et s'il hii faut de la patience, elle sait du moins que raboutissement cJc cette patience ne risque pas d'être le néant. Cette claire notion do l'avenir facilite Tindulgence pour les taches du passé et la résignation en face des imperfections, ou même des tristesses, du pressent. La figure souriante de Jésus ainsi conçue devient une imag(^ de tolérance et même de liberté. Elle n'écarte pas les dissidenis par la violence, mais les attire par la bonté, et s'ils hésitent a venir, elle donne confiance dans le temps et dans les progrès do la raison humaine povir les ramener. Elle est une leçon à la fois de sécurité et de sagesse... »

I. Je retrouve ces billets de M. Ed. Monod père : Havre, i4 sept. 1870 : (c Nous avons de bonnes nouvelles de Gabriel jue^qu'au 9 septembre de Raucourt, Ardennes. » Il écrit : ce Ecrivezmoi à Bouillon, province de Namur... J'ai chance de recevoir les lettres. lime dit de vous écrire. — 17 sept, ce J'ai reçu quelques lignes de Gabriel me prévenant qu'il est tombé malade en veillant un dysentérique. »

ands et Français », dédie' « aux sœnr s de charite catholiques et aux iiilirmières |ji ^testantes qui nous ont aidés pendant cette campagne et nous ont toujours donné l'exemple du courage et du dévouement » Rechercha nf l'équité jusqu à un scrupule qu'on lui a souvent et durement reproché d impartialité entre les deux pays ennemis dont il constatait les qualités et les défauts, il était également impartial pour les sources d insiration de la charité et du dévouement dont il vait été témoin et qui l'avaient touché et inspiré. (( J "ai dit sincèrement ce que j'ai observ^é, écrivait (i. Monod dans son Avant-propos , m'elTorçantde conserver une stricte impartialité à laquelle j'ai d'ailleurs moins de mérite qu'un autre. Français par la naissance, par l'éducation et par le cœur, j'avais pourtant une connaissance assez intime de l'Allemagne pour être à l'ahrides préjugés patriotiques et de la haine nationale qui auraient pu me rendre injuste pour nos adversaires. » Son impartialité lui valut naturellement des reproches des critiques des deux côtés. Il y fait allusion dans V Avant- propos de sdi 2' édition (i 872) : ce II ne serait pas sans intérêt, écrit-il, pour la psychologie de la race allemande et de la nation française de reproduire quelques-unes de ces critiques. »

1 iG QUELQUES AMES 1) ÉLITE

Toiil (Il reconnaissant avec sa modestie habituelle qu'il n\;ul penl-èli-e sur plus cTnn point loué à tort ou inlligé des blâmes iminéiités, et que ses appréciations diclées non par les événements de la guerre mais par les faits particuliers dont il nAJut <'((' l'''inoiM. \\r sauraicnf ' »ir la \aleur d un jugement général et complet, Alonod maintient c[ue ses appréciations sont un témoignage sincèn^ apporté pai' un liomnic e ([ni a l'ait tous ses elForls pour voir les choses telles qu'elles étaient, et pour les dire telles qu'il les a \ nés ». La guérie ch^ iC)T''l aurait probablement modifié son opinion sur certains I rails (!<• lond du caractère allemand, et devant l'horreur delà barbarie dont nous avons été victimes et cpn n'a pas soulevé de protestalion^ < Mitre-Hhi n . 1] aniail reconnu a\('C la franchise qui était ,1 essence île sa natiiie, les erreurs qu'il avait commises.

Vingt-sept ans après la crise de 1870, dans une circonstance inémorahle où 1 honnêteté nationale était en jeu, il a devancé les autres en intuition et en persévérance presque héroïque pour faire réparer ce qu'il jugeait une criante injustice : là. l'historit?!!, éclairé par les méthodes rigoureuses qu'il appliquait au passé lointain, cl aidé par d'autres « scientifiques », a contribué à

forcer (après quels efforts !) l'opinion à s'incliner (le\ iint la lumière. Un historien cle profession a bien marqué son rôle de découvreur et de défenseur de ce qui lui apparaissait la vérité. c( Dès que le jugemen idu conseil de guerre du Glierche-ATîdi eut été prononcé, votre conscience d'historien, par le rapprochement <lc quelques légers indices, sentit s'éveiller en elle des doutes poignants sur la justice delà sentence. \ pnrtir do rojour, vous avez perdu le sommeil et vous n'avez plus eu de repos que vous n'eussiez percé les ténèbres dont avait été obscurcie la vérité, puis convaincu les aulres qii il y avait faux jugement comme on disait au moyen âge... Vous vous êtes dépensé sans trêve ni repos jusijirnce ([ue les efforts d'une phalange d'hommes decœui', puis fcveil de la conscience publique, eussent obtenu la revision d'un jugement qui révoltait votre» patriotisme autant que votre raison... Vous av e/ monliH' pn i \ < )l l e conduite, pendant ces tragiques amiées, que la passion pour la vérité histori([ue peut être inspiratrice de vertu et de courage civique... ' î »

Noble hommage, après tant d'accusations injustes (qui n'ont pas toutes cessé après sa

I. Allocution de M. Jules Roy, directeur adjoint à l'Ecole des Hantes-Études, professeur à l'Ecole des Chartes, y 6 mai 1907.

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mort) rendu à une carrière tout entière consacré» ^ par une sorte d'abnégation volontaire à l'éruditioi la plus austère, la plus minutieuse, la plus respec- >c tueuse de l'impartialité*, à l'enseignement le pluj 'f< ennemi du faux Iji illant et do la vaine éloquence et qui a justifié par des fruits pratiques la valeui j de la méthode.

Celle-ci. dans son austérité voulue, n'a jamais, chez Gabriel Monod, desséché ni ralTectuosilé du cœur, ni l'enthousiasme artistique, ni l'inclina-iï tion poétique.

En lui. I artiste, le fervent de musique, ci ai fs plastiques, était chaud comme l'âme. Il a raconté M dans son volume : Portraits et souvenirs, ses émo- i lions, presque ses i\ roses aa agnériennes. Je les i ai vécues avec lui dans un voyage à Bayreutli, moi nouv^eau venu dans ce milieu et cette œuvre extraordinaire qu'il avait absolument voulu me ré-^ Acler', lui, depuis longtemps initié 23ar M^*'' de MeyiB senbug et d'autres amitiés aux idées, à l'entreprise, !

1 . Au point parfois de la pousser jusqu'à l'extrôme comme"! dans sa Préface à la traduction de V Histoire de l'Ordre des Jésuites'^ de Bohmer. « Les Jésuites, écrivait-il, ont été les victimes de trop i de jugements haineux... pour qu'une modé-ration plutôt bienveillante ne soit pas pour les libres-penseurs ou les protestants qui parlent d'eux, un devoir d'équité',

2. Il m'écrivait de I3ayreuth, 20 août 1876 : « Venez : j'ai é immensément ém\i, enthousiasmé même par moments. »

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àTart et au génie de l'auleur de la Tétralogie. On nageait en pleine fièvre romantique, et Monod, malgré sa pliysionomie réservée et en dépit de certaines critiques, ne le cédait n personne en enthousiasme pour la grande tentative nouvelle, dont la puissance d'invention musicale a emporté, comme un torrent invincible, toutes les objections et les résistances qu'on avait sur cejtaîns points le droit de lui opposer. Ah î quelles bonnes heures nous connûmes, écoutant, discutant, admirant, souriant parfois des gaucheries ou des exagérations de certains fidèles, choqués de certains détails de mise en scène ou des puérilil<'s du poëme. Toute la grande poésie qui était en iVlonod vibrait sous le souffle magique du grand créateur de sons brûlants ou tragiques. Ses habitudes critiques se subordonnaient à l'émotion, plus que n'aurait pu l'attendre quelqu'un qui ne l'aurait pas profondément connu. Il a toujours gardé aussi vivace celte faculté de sentir, qui parait son existence d'érudit de tant d(' tleurs amoureusement respirées. Il les recherchait non seulement dans les œuvres écrites (jeune, il était fanatique de Hugo), mais dans le commerce des artistes et des poètes. Il a connu parmi eux de tendres amitiés. Je retrouve ce qu'il m'écrivait au sujet de la

mort de Sully Prudliomme (lo septembre 1907). <( En apprenant la mort de Sully, ma pensée a été ë 1f)ut d abord à Gaston Paris dont il me semblait <jucje perdais encore quelque cliose en perdant Sully, puis à vous, à Pomairols, et à Lafenestrc, les trois meilleurs amis qui me restent et qui tous -J trois ont été comme moi unis à Sully par des liens de tendre admiration et d'intime sympatliie. La poésie et la personne de Sully sont mêlées à toute notre vie, à toute notre pensée, et c'estbeancoup de nous-mêmes qui est saisi par la mort au moment ori il dispaï aît. Depuis 1 865 jusqu'à aujourd'liui, Sully a occupé une grande part dans ma vie intellectuelle et morale et je lui ai dû non seulement des joies profondes, mais un enricliissement constant de mon propre être, et aussi de prendre conscience de beaucoup de pensées qui étaient latentes en moi... Je suis lieureux de sentir que nous sympathisons dans le deuil d'aujourd'hui comme dans toutes les choses qui ont une valeur pour nous... »

Oui nous avons profondément symj>athisé, et cela a toujours été une force pour moi de me sentir soutenu dans le chagrin, encouiagé dans 1 ellorl , aj^prouvé dans les résolutions par un homme tel que G. Monod. Il fut l'assemblage

GABUiliL. MONO!)

exceptionnel d'une nature d'élite et d'influences el de cultures à la fois variées et proTondes qui se trouvent rarement réunies sans se nuire ou se détruire. Gliez lui elles se complétaient et s'harmonisaient sans rien perdre de leur force • Les êtres < ette sorte portent leur chef-d'œuvre en euxmêmes, et quel que soit le mérite ou la distinction de ce qu'ils laissent d eux après eux^, rien ne ré- \ ile complètement l'homme ([u'ils furent. Ils ne restent entiers que dans notre affection en deuil et nos inconsolables regrets ^.

1. Je rappelle ici ses principales œuvres : Etudes critiques sur les sources de l'histoire mérovingienne, en 2 parties: 1872 et i885. Bibliographie de l'histoire de France^ 1888 (Hachette). Allemands et Français, Fischbacher, 1872. Les maîtres de V histoire : Renan, Taine, Michelet. Galmann-Lévy, 1894. Portraits et souvenirs, Galmann-Lévy, 1897. Jules Michelet, igoS, Hachette. L»a Revue historique (Alcan) fondée en 1876.

2. Je retrouve (nov. 1918) clans Portraits et souvenirs, p. 3ii, cette note de voyage qui depuis les derniers événements prend une valeur de prédiction :

ce Qui oserait afTirmer que la constitution de TAllemagne est viable? Gomme historien je suis plein d'incertitude... quand je clierche à deviner son avenir... : elle a toujours été une agglomération dY4éments hybrides plutôt qu'une nation... L'Alsace devient pour moi comme le symbole de cette impuissance de l'Allemagncî. . . à se définir elle-même...

(c ... Je franchis le Rhin... Les puissantes nations qu'il sépare se sont disputé l'anneau fatal forgé et maudit par les Nibelung. Les Ottons cl les Ilohenstaufeii l'ont possédé après Gharleniagno et Glovis : Louis XIV et Napoléon ont à leur tour obtenu le formidable et funeste taUsman. Il est aujourd'hui aux mains des Hohcnzollern. Qu'ils prennent garde à la malédiction d'Alberich !

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