‹ Quelques âmes d'éliteChapitre 9 sur 26 · I . Fleura lie sang · texte numérisé non relu

I . Fleura lie sang

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déjà laiil de fois. Il me semble toujours que je découvriiai un sentier plus praticable, et séduit par les premières fleurs de la loute, je monte jusqu'aux neiges. Qui voudra m'y suivre ? »

C'est de cette époque que date sa belle l^réface à la traduction en vers du I*"^ chant du Poème de Lucrèce. De hi un lare des choses. Il s'y livrait à un remarquable examen critique des données et des méthodes de la philosophie, examen qui supposait une connaissance étendue et approfondie des systèmes acquis et des procédés de la science. Sa conclusion aboutissait à un scepticisme provisoire : ce Sachons ne pas savoir, ce n'est pas la moindre vertu du philosophe. Le plus sûr est de dilTérer la conclusion et de réfléchir longtemps encore. Toutefois entendons par réfléchir non pas concentrer indéfiniment nos facultés sur les mêmes questions posées toujours de la même manière, mais au contraire multiplier incessamment les données de l'expérience externe et interne en les analysant toujours davantage, et saisir ainsi des rapports de plus en plus essentiels à l'objet, alin d'améliorer nos définitions. . . »

Ce travail de réflexion et de méditation, il ne l'abandonna jamais pour sa part. Il lui inspira de remarquables essais en prose qu'il publiait

par fragments, et où l'infatigable penseur qu'il était tentait de poser quelques bases de certitude plus fixes que celles qu'il avait jugées jDrématurées dans sa Pré/ace'. Il eut, suivant moi, le tort de vouloir donner à quelques-unes de ces tentatives la forme poétique qui ne satisfaisait complètement ni à la rigueur de la déduction logique ou de la description scientifique, ni aux conditions de cliarme d'une œuvre artistique*. Nous avons déjà fait allusion à ces poèmes qui lui coûtèrent de pénibles efforts et qui, malgré de brillantes réussites épisodiques, ne contentèrent jamais entièrement ni le lecteur ni l'autenr.

En tous cas, prose ou vers, il s'efforçait de se prouver par des arguments plus nobles dans leurs tendances que décisifs au point de vue du raisonnement, et sous une forme de style animée, l'existence innée cbez l'homme de la conscience, du

I . Plusieurs de ces fragments ont été réunis dans le petit volume : Que sais-Je? (i8c)6). L'auteur, à mon avis, comme d'ailleurs tant d'autres psychologues, a voulu trop tirer de l'observation du moi par le moi.

u. Baudelaire observe justcuit iiL que a raconter en vers les lois connues selon lesquelles se meut un monde moral ou sidéral, c'est décrire ce qui est découvert... c'est se réduire aux devoirs de la science et empiéter sur ses fonctions, et c'est embarrasser son langage traditionnel de l'ornement superflu et dangereux ici, do 1.» rimf > L'art n)/na/i/h/iir . Réflexions sur Victor IIuijo, IV).

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sentiment du devoir, de la dignité. Il disait à la (in de son volume « Que sais-Je ? », p. 289, « Aucun doute n'ébranlera en moi la colonne que la nature et l'expérience de mes innombrables aïeux ont dressée au fond de ma conscience, et sur laquelle je lis gravées les règles dictées à ma conduite par l'intérêt supérieur de mon espèce, quel qu'il soit. J'ai voulu ressaisir parmi l'efTondrement des constructions transcendantes ce que j'entends ne jamais sacrifier de ma foi dans les suggestions profondes que je dois à l'inconnaissable même, ni de mes espérances dans sa communication, si lointaine qu'elle puisse être, avec l humanité. »

Il cherchait dans Pascal, auquel il a consacré de multiples études, un appui pour sa propre sécurité de foi dans l'idéal. Il reléguait le scepticisme de l'auteur des Pensées dans le domaine ►i)urement intellectuel et rationnel et voulait avec ilui trouver dans les instincts du cœur une base de certitude. C'est une voie ovi on a depuis, sous l'influence de W. James, de M. Bergson et d'autres penseurs, tenté beaucoup d'eflbrts. Sully aura été un des précurseurs de ce mouvement de pensée qui, sous de généreuses visées, cache peut-être plus d'un malentendu dans les mots.

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li tenait la beauté eslliétique pour une do ces siii^iicslions de l'idéal qui font planer au-dessus de riioimne quelque chose de supérieur à sa vie physique et physiologique, et qui lui révèlent. une partie de cette harmonie supra terrestre.

Le lien à établir cnli c le beau et la notion d une vérité inaccessible à la simple perception directe l'a toujours hanté, et il a tiié de ce point de vue, fécondé par sa sensibilité profonde en matière darl. des rapprocliemeni s éloquents ou ingénieux ^ .

Il aurait pn invoquer encore sa propre bonté naturelle comme un des indices de l'existence dans 1 àme et le cœur humain d'an mobile noble et désintéressé.

Cette bonté naturelle était, il faut le dire, chez lui d une qualité et d une constance exceptionnelles. Elle se traduisait par des manifestations assez rares chez les hommes de lettres parvenus à la grande réputation : une bienveillance infinie vis-à-vis des débutants, une patience angélique à lire ou à écouter leurs vers, un accueil souriant à tous ceux qui venaient le trouver aux heures qu'il

1 . \ v>ir uolammciil >on vol>iiu(> s\»r I^'c.rpres.sion dans les Seaux- Arts qui, malcrré ses lacunes, mériterait d'être plus lu et étudié qu'il ne semble l'avoir été jusqu'ici.

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le réservait pas à son travail personnel, pour un ser \icr' ou une recommandation.

Dans la dernière période de sa vie, ses amis n-aient plus de peine à l'approclier et à Tentre- ^onir que les centaines d'importuns, hommes ou Icinmes, qui défilaient chez lui et dont pas un (ou une) ne s'en allait sans emporter un mot d'encouragement ou d'espérance. L'intention chez lui était si vraiment sympathique ou apitoyée, que nul ne crovait à la hanalité d'un mot de félicitation ou de mise en confiance qu'il avait dit avec la douceur de ton et de regard qui lui était habituelle et qui venait du fond de son être. Je dois avouer que ses amis ont parfois constaté un peu de faiblesse et d'absence de choix dans la foule qui envahissait son salon le lundi, et à laquelle il ne savait pas se dérobcT, non plus qu'aux innombrables préfaces, allocutions, épîtres dédicatoires, discours d inauguration ou de commémoration qu'on réclamait de lui et qui lui prenaient à la fois beaucoup de temps et de force d'attention t car il ne faisait rien négligemment, et le moindre de ses billets, de ses discours d'apparat, de ses avantpropos était soigneusement poli et chargé d'une idée artistique ou philosophique. De même il ne savait pas se défendre ou s'alléger des besognes

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académiques, et sa religion du scrupule s'étendait au choix des candidats aux fauteuils a acants, ou aux prix dont il était l'un des rapporteurs, aussi bien qu'à ses actes moraux ou à ses décisions pliilosopliiques ; religion qui lui arrachait des plaintes réitérées, mais dont il restait malgré lout le pratiquant fervent et fidèle, trouvant avec raison que le devoir n*a pas de degrés et que la conscience, une fois la iTiche acceptée, doil la pousser jusqu'à son intégrale satisfaction.

C'est, je pense, le même sentiment qui l'a guidé, dans le véritaljle héroïsme avec lequel il a, pendant une longue période de sa vie. et encore plus durant ses dernières années, supporté de terribles souffrances physiques. C'était un spectacle à la fois admirahle et navrant de voir cette douceur de nature avide à la fois de bonté, de grâce, de beauté, torturée par des douleurs intolérables, grimaçante malgré elle sous la tension de la crise, puis reprenant un sourire et se rattachant à l'entretien commencé sur des matières de science ou de poésie. A certains jours il faisait dans les bois de Cliatenay — où il habita pendant ses dernières années — une petite promenade en fauteuil roulant traîné au pas par un âne : je l'y ai accompagné plus d'une fois ; et il donnait, par

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sa sércililc apparente, l'impression dun sage lieureux de son sort et jouissant des beautés de la foret. Et c elait en réalité un homme encore jeune, à demi parai;) sc'. I i ii\ « i sé périodiquement de douleurs lancinantes abominables, qui imposait sa dignité de sage volontairement stoïque à la malfaisance de la nature. l'"lle avait créé à la fois un grand poète et un noble martyr ^ .

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