EMILE BOUTMY
Peu d'hommes ont réuni autant de qualités du caractère et de l'esprit qu'Emile Boutmy, qu'un coup inattendu vient d'enlever à V Kcole des Sciences politiques , à l'Institut, à l'admiration de ses collaborateurs, de ses élèves, de ses amis, de tous ceux qui ont à cœur le développement des sciences morales. La pluralité de ses dons a même peut-être nui, en quelque mesure, à sa réputation auprès du grand public. La France est volontiers simpliste en ce qui concerne ses hommes illustres. Elle n'admet pas aisément la confusion des genres. A force d'entendre joindre le nom de Boutmy à celui de Y École libre des Sciences politiques qu'il avait créée en 1872, qui, depuis, n'a jamais
I . Notice insérée dans le volume : En souvenir d'Emile Boutmy (njofi), mort !<? 25 janvier de cette même année.
luG QUKLQUES A^IES DÉLITE
A écu que par l'initiative privée, et qui est, à elle seule, dans sa prospoi ité, une œuvre extraordinair e et digne de remplir la vie d'un homme même exceptionnellement doué, on a parfois oublié qu'à côté de l'éducateur merveilleux qu'était Boutmy, du fondateur, de l'oriranisateur. de l'administrateur, de l'inventeur d'hommes et de méthodes, de réveilleur d'idées et de talents chez les autres, il y avait chez lui un philosophe, un artiste, un écrivain, tous trois de premier ordre et qui dureront. L'admiration pour l'œuvre vécue a un peu opprimé l'admiration pour l'œuvre pensée et écrite. Et cependant l'une et l'autre attestent la même richesse de nature, le même besoin de contact avec les choses réelles, du passé et du présent, la même science d'analyse, le même talent de construction quand l'observation attentive et déliée lui avait fourni les éléments de la synthèse. Il synthétisait les hommes comme les idées, sans les brusquer, en les étudiant à fond, en les saisissant par leurs reliefs, en les réunissant par leurs points d'affînité ou de sympathie. 11 pénétrait les esprits, démontait le mécanisme, puis le remontait au point de leur donner à euxmêmes une idée de 1 ir propre essence plus nette et plus exacte que ce,.le qu'ils s'en étaient faite ;
KMILE BOUTMY I 2 'y
comme après avoir disséqué la psychologie d'un peuple ou les rouages d'une constitution, il fournissait à ce peuple, ou aurait pu fournir aux auteurs de cette constitution, une image d'euxmomes ou de leur œuvre, apte à les rendre conscients, plus qu'ils n'étaient auparavant, de tout ce qu'il y avait de fondamental dans leur organisme.
Boutmy a ainsi, soit dans son Ecole, soit dans ses œuvres de philosophie historique, laissé des ( xemples admirables de ce que peut la méthode d'observation maniée par un homme à la fois au cœur chaud et à l'esprit aiguisé, qui tient compte autant des choses du sentiment chez les peuples ou les individus que des données positives, géographiques, ethnographiques, économiques, historiques. Celles-ci constituaient comme une base inébranlable à son étude, et il voulait qu'elles fussent le point de départ aussi bien de ses livres sur l'histoire constitutionnelle de la France, de l'Angleterre ou des Etats-Unis, ou même de son coup d'œil philosophique sur l'architecture grecque (l'un de ses premiers ouvrages), que des cours qu'il instituait à la rue Saint-Guillaume. Là, il maintenait les professeurs li^ .'s ligne qu'il y avait groupés, sur le terrain des faits positifs étudiés à
1 53l8 QUELQUES AMES D ÉLIXE
fond dans leurs caractères particuliers, — qu'il 1 s'agît d'histoire diplomatique, d'administration, i d'économie politique ou de finances, — « sans4 que l'historien d'une partie quelconque du dévc- ^ loppement humain dût jamais isoler cette partie j de l'ensemble ^ ». ' 1
Comment il conciliait cette vue exacte et péné- I trante des objets réels avec une sentimentalité! toujours chaude, fidèle à ses anciens attachements! et ne craignant pas, cependant, les rapproche- 1 ments nouveaux, en quête de la jeunesse intelli-1 gente, active, même ardente, en même temps I qu'il était admirablement fixe dans ses amitiés ou i dans ses souvenirs, tous ceux qui ont pu jouir de | l'affection de cette âme d'élite le savent ; et ceux î qui n'en ont pas eu la joie, peuvent en deviner 2 une partie, en lisant les notices nécrologiques qu'il a consacrées à Taine, à Scherer et à Laboulaye. Elles sont, comme il l'écrivait lui-même, (( restées palpitantes d'émotion et baignées des larmes d'une amitié fidèle ». Je sais peu de pages plus pathétiques, que celles que, dans leur con~ cision gonflée d'émotion contenue, Boutmy a écrites sur Taine. Il s'y est montré grand écrivain,
I. Philosophie de l'architecture en Grèce. Vues générales, p. 7, " 1^* éd.
KMILE 130UTMY 1^9
— ainsi que dans beaucoup d'autres pages de son œuvre, — en cherchant simplement à dire juste ce qu'il pensait et sentait : comme ce qu'il pensait et sentait était fort et profond, il lui a fallu, pour l'exprimer, des images également fortes et profondes. Je crois que personne n'aura mieux manié la métaphore que Taine et Boutmy, le premier avec éclat, mais avec quelque excès, le second avec plus de tact et de discrétion. Il ne me réconcilie pas complètement avec elle, car j'ai toujours peur de l'abus qu'il évite, mais oi\ tant d'autres tombent ou pourraient tomber. Dans ces pages nécrologiques, elle esta sa place, elles revêt d'une sorte de somptuosité sombre, à la fois éclatante et funèbre, bien d'accord avec le sujet et l'émotion de l'écrivain.
Les réserves mêmes que, malgré son admiralion pour la puissance intellectuelle incomparable fie Taine, Boutmy exprime sur la méthode du philosophe, indiquent combien sur certains points la sienne est plus souple, plus détaillée, plus d'accord avec la multiplicité des faits et des points de vue réels. Il range le système logique de l'auteur de l'Intelligence dans la catégorie c< des points d'appui que l'esprit humain doit changer périodiquement pour y fonder ses constructions spéculatives »...
l3o QUELQUKS AMES DELITE
(( Toute philosophie, ajoute-L-il, en tant que plan est éphémère. Celle de Taine a servi à deux g^éné rations. La troisième commence à tenter d'autre voies. )) D'une touche lésrère mais si'i.nificative Boutmy constate, par exemple, à propos de 1 Révolution, a qu il faudra compliquer un peu p\u le jeu des forces, que Taine n'a eu le loisir ou 1 goût de le faire : il faucha faire intervenir e s entre-croiser plus de causes secondaires, maté rielles, occasionnelles ». Il insiste sur les néces si lés politiques ui gCTites, surtout « sur les Tue pratiques des hommes d'Etal, rendues mécon naissahles par le jargon idéologique dont on se' croyait ohligé de les enA clopper ». « Ces hommes, ajoute Boutmy, avec une rare finesse psycholo^ gique, sont souvent Jes derniers qu'il faille croire sui' les mobiles f|ui les ont déterminés. » A oilà bien l'observateur pénétrant qui va jusqu'au tuf des âmes humaines et ne s'arrête pas à leur surface plus ou moins colorée ou éclatante. l\ien mieux qu'une sentence de ce genre ne marque la différence des procédés d'analyse d'un Taine, d'avec ceux d'un groupe oii il faudrait placer Tocqueville, Boutmy lui-même et Albert Sorel.
Ces procédés. Boutmy les a appliqués avec succès à l'étude de la constitution ou plutôt de l'his-
KMILE BOl TMV l3l
oire politique de l'Angleterre et des Etats-Unis ; et 'ai entendu des historiens de ces deux pays admirer in Iclligence parfaite à laquelle il était parvenu des grandes causes efïîcientes d'oii était sortie, en suivant des courants divers, leur évolution politique et sociale. Il n'avait élé ni abstrait comme rocqueville, ni détaillé presque à l'excès comme Bryce, ni systématique comme tant de commenialeurs des institutions anglaises ; mais tout en voyant et sachant avec précision les faits réels, il ivait vu etjugé de haut et exactement. Il a publié, après ses études constitutionnelles, ses essais d'une «: Psychologie politique » des deux peuples dont il avait analysé les institutions ; c'était comme un complément de pièces justificatives, et pour prouver que rien ne lui avait échappé les données, aussi bien morales que physiques, , d'oii dépend la destinée d'une nation : et en même temps, cela a étédeux beaux livres, qui se suffisent à eux-mêmes, et que l'observateur politique consultera longtemps.
Ces volumes rcnfei ment la plus grande partie de l'œuvre imprimée de Boutmy : mais il faut les compléter par bien des études parues aux Annales des Sciences politiques ou ailleurs, sur la Souveraineté du Peuple, sur la Déclaration des Droits de
l32 QUELQUES AMES DKLni:
r homme, sur le Baccalauréat, sur Y Enseignement v? c?e5 Sciences politiques. On devrait y joindre la ] Notice sur son prédécesseur à l'Institut, M. Bardoux, Notice qui est une merveille de fine analyse 3 et, souvent, d'esprit. Chateaubriand y tient une place importante comme celle, qu'avec son cycle féminin, il a occupée dans les écrits de Bardoux : faut-il s'en plaindre? Parmi tous les éloges qu'a reçus l'auteur du Génie du Christianisme , il eût ,^ aimé celui du libre esprit et du fin appréciateur qu'était Boutmy. Quel bel éloge académique il e a esquissé ! D'autant plus saisissant dans soiJ admiration que l'auteur déclare, au début môme de sa Notice sur Bardoux, ne pas aimer la forme surannée de (c l'Éloge ». « Les insuffisances,:» écrivait-il, sont aussi importantes à noter que les| qualités dont elles donnent la clé. » Il en relève peu dans le génie, sinon dans le caractère, de^l Cliateaubriand. « Cette grande figure, s'écrie-t-il, est debout sur le seuil du siècle... Il lui a fallu| la témérité du génie pour déjDayser l'imagination de ses contemporains, déplacer le principe de l'émotion littéraire et changer le système de^ métaphores et des images. . . »
Le secret du style de Boutmy est assurément, outre ce qu'il y a mis de sa propre force de péné-