‹ Quelques âmes d'éliteChapitre 19 sur 26 · ANATOLE LEROY-BEAULIEU T 5 I · texte numérisé non relu

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plexes des luttes de races, de croyances, d'opinions ou d'intérêts : la souplesse de l'esprit italien avait encore délié son intelligence naturellement aiguisée et l'avait inclinée non à l'indifFérence ou a l'éclectisme, mais à la largeur lumineuse et

j pénétrante de vues et de jugement. Ces dons, on les retrouve dans son magistral ouvrage, Y Empire

> des Tsars, qui assit sa renommée, puis dans toute sa carrière de penseur et de publiciste. L'intelligence servait de base à son profond libéralisme. Car si A. Leroy-Beaulieu fut ardent dans ses sympathies, vif dans ses réprobations, jamais il ne fut intolérant ni fermé à l'impartialité vis-à-vis des opinions ou négations antagonistes de ses sentiments ou de ses croyances. Il n'a été partial que contre la partialité exclusive et oppressive : il n'a vraiment haï que ce qu'il appelait les doctrines de Haine, ces « anti », qu'il réprouvait comme indignes de la pensée humaine civilisée \ Celle-ci avait dans son esprit et dans son cœur conservé des attaches bien étroites avec le christianisme. N'est-ce pas à lui-même qu'il songeait en écrivant dans Les Catholiques libéraux (i885) : « Il en est qui ne veulent point séparer dans leur

I. Cf. le chapitre : Les trois Anti, dans le volume intitulé* Les doctrines de Haine (1962).

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anerlion la mère de leurs Cimes, la tendre et noble mère dont les leçons ont façonné leur cœur aux fortes et délicates vertus, et le père allier de leur intelligence, l'esprit moderne, qui leur a inculqué le viril ninour de la liberté et du piogrès. Au lieu d'opter entre eux ils se font un devoir de les rapprocher ; ils cherchent à les convaincre qu'ils ne se combattent que parce qu'ils se méconnaissent. » Il étail très profondément chrétien libéral. Mai ridée leligieuse débordait chez lui même le christianisme : il voyait dans toute religion sincère, un essor tl idéal, et croyait fermement cpio l'idéal a conservé son action, masquée parfois, défigurée par les préjugés ou viciée par l'erreui . mais profonde toujours, sur les sociétés humaines : (le là sa réel' ' '']\e, dans toutes ses éludes

et cette recherctie donne à son œuvre sa grand originalité et son caractère particulier — de là, dis-je, sa recherche de l'élément de croyance et de culte dans les phénomènes sociaux, historiques ou contemporains. Et cette préoccupation il ne la portait pas seulement dans ses livres : il Fa introduite, en quelquf^ soi te toute chaude et agissante, dans son enseigueiiient, osant parler devant des auditoires de confessions diverses des matières les plus délicates, puisc^'ellcs touchent à la

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conscience intime individuelle : il savait, cracc à son tact et à la discrétion de son langage, en parler sans jamais choquer aucune couAdction, aucune loi, môme aucune incrédulité, souventplus susceptible que la Toi. C'est un témoignage qu'aimait à lui rendre Boutmy qui avait osé avec lui ce qui l'aurait peut-être effrayé sans lui, qui admirait, < tant d'autres dons, la délicatesse de son -^piil jointe à l'ardeur du caractère, la sûreté (le son information dominant des tendances intimes, la modéjation et comme l'équilibre de la Ibriiie réglant le feu sacré de l'ame et du cœur.

Ce feu sacré, notre ami l'a gardé jusqu'à son dernier jour. Vous en avez été témoins, vous qui i écoutiez dans ses cours, qui le suiviez dans ses conférences, qui le lisiez ou qui le voyiez Ti rdMiA rc dans son cal>inet de directeur. 11 a encore porté cette flamme d'action et de parole au dehors de nos frontières, dans ces voyages à la fois d'investigation et de propagande qu'il faisait chaque année, là surtout où des nationalités sympathiques, et depuis longtemps étudiées et pratiquées par lui, le rappelaient comme un hôte vénéré qu'on peut revoir et réentendre, comme un vcprésentant de notre France dont il semblait, à la fois bon Français et bon Européen, incarner.

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chez nos voisins et nos amis, ce qu'elle a de meilleur. — Il était à la lois l'apôtre de la justice et delà liberté, ou 23lutôt l'apôtre de la justice par la liberté, ce qui l'a fait parfois traiter d'idéologue. Idéaliste aurait été plus exact. Les idéalistes ont certainement raison, mais à longue portée. La vie humaine est trop courte pour qu'ils A oient leur idéalisme consacré par la réalité. Parlois même, s'ils avaient survécu, ils auraient assisté à de cruels démentis, au moins passagers, de leurs nobles esj)érances. Par quelles angoisses, par quelles admirations en même temps que par quels déchirements, notre ami aurait passé pendant les événements qui ont soulevé et ensanizlanté les Balkans il y a quelques mois î II aurait certes suivi passionnément cette grande lourmentede l'Est, pleine de renouvellements féconds, mais aussi d'inapaisements et de rancunes inquiétantes pour l avenir. Rien ne l'aurait retenu de nous mettre au courant de ses impressions, de les écrire, de les parler, et nous aurions eu pour nous éclairer et nous instruire, à côté d'autres témoins, un juge, des mieux informés, ardent dans son enquête, sûr dans ses sentences.

J'ai eu, dans un récent voyage à Prague, comme une vision vivante de notre cher direc-

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