DE SULLY PRUDHOMME
Nice, I I mars 69.
Mon cher ami,
\ oU e bonne lettre m'a causé beaucoup de joie, et aussi du regret de ne vous avoir pas devancé en vous donnant de mes nouvelles ; je suis en retard pour toutes choses, car je ne sais rien faire en son temps, les jours passent et, sans oublier, je néglige.
Je suis installé ici assez commodément à ]3eu de distance de ma famille, dans des conditions favorables au recueillement et au travail. J'ai mis la dernière main à mon nouveau volume de poésies Çles Solitudes^ y j'ai envoyé le manuscrit à Gaston Paris. On m'a demandé plusicLirs changements et corrections, que j'ai faits, et enfin me voilà débarrassé de cette besogne ; le manuscrit est maintenant à l'impression. Que ferai-je à présent? Je n'en sais ri^n ; la philosophie me tente, la poésie réclame ses droits. Il y a de graves inconvénients à diviser ses forces ; si j'étais sage ou plutôt très ambitieux je sacrifierais Tune de mes deux aptitudes au profit de l'autre ; je n'entendrais plus les
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éleinelles rciiioiiLraiices de mes amis sur la stérilité de ï spéculation philosophique et le détriment qui en résulte pour la faculté littéraire, je concentrerais tous mes efforts sur une seule chose, et je me donnerais plus de chance d'y réussir. Mais je ne puis consentir à une abdication si absolue ; je ne résiste pas à la tentation de gravir de nouveau cette âpre montagne de la Vérité d'où j'ai dégringolé déjà tant de fois; il me semble toujours que je découvrirai un sentier plus praticable, et séduit par les premières fleurs de la route, je vais, je monte jusqu'aux neiges : Qui voudra bien m'y suivre? Qui s'intéress(* a cette ascension téméraire Vous et quelques autres, mais le public? Je suis très content que ma préface ait soutenu la seconde lecture que vous en avez faite. L'expression de mes idées n'a pu être entière et sans brouillard ; car je ne me sentais pas en parfaite possession des plus importantes, bien que j'en eusse une conscience instinctive aussi forte qu'une conviction assurée. Je laisserai mûrir dans mon esprit les premiers aperçus et quand ils y auront pris une netteté suffisante, je serai plus à mon aise pour leur donner la forme que je voudrai et j'en ferai un livre ; je n'y pense pas pour le moment. Me voici parvenu au point où il ne m'est plus^ permis de me répéter, de tergiverser et de me borner à des pièces de vers détachées et des études. Il faut que je conçoive un vrai poème ou que je me taise. Gela demande réflexion, je n'ai pas pris encore ma détermination.
La lin de votre lettre m'a donné beaucoup à penser. J'approuve tout ce que vous dites sur la condition inique du travail manuel, sur la nécessité et la possibilité de le relever, enfin sur la résolution très courageuse que vous avez prise de vous consacrer à l'étude de ces questions capitales. Vous avez souvent rêvé d'être poète, ou artiste^ ou savant ! Ali ! mon cher, quelle âme bien faite n'a
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forme ce rêve ? Je plains rhomme qui ne Ta jamais cai^esse et j'admire celui qui, sachant mesurer du regard Timmenslté des travaux antérieurs dans tous les genres et ce qu'il faut de génie pour y ajouter une œuvre vraiment neuve,
résigne à n ôtre qu'un bon soldat dans Tarmée des justes, un bon ouvrier dans l'atelier des travailleurs. ^ loyez-vous que les petites ovations de salon, les petits -accès de coterie puissent faire longtemps illusion au débutant qui les obtient? On a vite reconnu qu'il n'y avait de nouveau dans les productions dont on espérait tant, qne la nouveauté même de l'àme qui les avait créées ; plus on apprend, plus on se retrouve dans ses prédécesseurs, plus on aperçoit la difTîculté et la rareté de l'invention. Mais, à côté de ces tentatives aventureuses de Tesprit pour con- I quérir d'un coup la gloire, il y a la persévérante et modeste recherche du vrai selon la portée naturelle des facultés ; c'est comme Talluvion lente et sûre des études constantes ; aucune déception n^'y est possible. Gomment fera-t-on comprendre à un bachelier qu'il n'est pas destiné a la renommée ? Il faut qu'il s'en convainque lui-même. Je deviens très humble, mon cher ami, la passion me pousse où ma sagesse naissante voudrait m'arrêter. Je vous féli- > cite d'en avoir fini avec la chimère.
Adieu, je vous reverrai le mois prochain, je pense. Je vous serre la main cordialement.
Sully Prudhomme.
Clermont, 28 mai 71.
Mon cher ami.
J'ai reçu hier votre lettre et j'ai été enchanté d'avoir de vos nouvelles, je n'avais pas votre adresse et j'étais inquiet
sur votre sort depuis le jour où vous êtes venu me voir ; les choses en sowl arrivées h un point où il n'était pins prvident pour vous de resli i à Paris ; vous avez sur no autres l'avantage de vous rendre utile à la cause de Tordre eu favorisant autant que possible In volonté de travaille t\ chez les ouvriers que vous occupe/ , . que vous me dite du reste, de leur peu de discernement nioral ne me sui^ prend pas; la nécessité est une terrible corruptrice, il faut en tenir grand compte pour être juste envers fous ces mallieureux ; aussi avez-vous bien raison de rejetc . vraie culpabilité sur les meneurs ; il serait désirable qu^ Thiers maintînt sa promesse de ne poursuivre que ceux-la ( t ^!(* ménager les égarés.
Les nouvelles que nous recevons aujourd'hui par le télégraphe sont excellentes : Tarmée est maîtresse de Paris sau Montmartre ; il n'est plus doviteux que Tinsurrection soit matée; j'espère donc que nous nous reverrons dans peu de temps. Je suis ici avec ma sœur, mon beau-frere et mon neveu ; nous vivons dans une retraite assez monotone; je mVnnnuierais beaucoup si je ne me créais des occupations ; j'ai d'ailleurs l'habitude de chercher plutôt au dedans qu'au dehors les conditions de ma vie, de sorte que je m'arrange assez bien de la solitude ; je travaille un peu, mais il m'est impossible de fabriquer un seul vers ; ce sont les questions économiques qui m'attirent maintenant; le problèmr social se dresse devant nous comme un spectre obsédant,- c'est le seul côté positif de ma pensée ; il est vrai que ce problème devient de jour en jour plus pressant et pour ainsi dire dramatique. Les conservateurs dans le sens étroit du mot ne font que soutenir par des échafaudages hâtifs la maison qui croule ; il serait temps que la dilïiculté fut abordée de front par les hommes que h^ur position met en relation constante avec la classe
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( avrière, au lieu de laisser à celle-ci le soin d'une solution qu'elle est trop ignorante pour trouver et trop faible jH^ur imposer. Voilà , mon cher ami, l'imniense tàclie qui voiis incombe à vous autres industriels et capitalistes ; les théoriciens ne peuvent que vous gagner des adhérents dans les régions de la science, mais vous seuls pouxo/ appliquer le bien rêvé par les prétendus utopistes. A j)ropos, j'ignore si votre article a paru dans la Revue; il v audrait mieux que l'insertion en eût été dilYérée ; le moment est proche où toutes ces questions seront plus que jamais à l'ordre du jour.
Je suis aise d'apprendre que vous avez trouve Lafenestre on bonne voie et que vous avez de bonnes nouvelles (le notre Gaston, Il me tarde beaucoup de nous voir tous réunis. Pour moi, je ne puis dire que je me porte bien. J'ai un dérangement d'estomac dont je souffre depuis une quinzaine de jours; depuis dix-huit mois je ne suis jamais l)ien portant. Votre alîectueux souvenir m'a été extrêmement sensible : tout est plus vivement éprouvé dans l'éloi- - nement. A bientôt une poignée de mains de chair et d'os ; ('U attendant jo vous envoie mes meilleures amitiés.
Sully Prudhomme.
Samedi (juin 1871).
Mon bien cher ami,
Vous êtes toujours plein de gentillesse pour moi, vous cles venu pour me voir jusqu'en mon trou et vous m'envoyez votre article de la Revue des Deux Mondes. Je l'avais lu et je ne puis qu'applaudir à la bonne position que vous prenez dans l'unique revue française qui soit à peu près
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lue dans tous les pays. J'en exprimais mon plaisir à Monsieur votre père, que j'ai rencontré l'autre jour au service du pauvre père Gueroult. Je Tai pris pour Legouvé et il m'a pris pour Deharme, . erreur mutuelle qui trouve scJn excuse dans sa réciprocité, bien que toutefois je me sente beaucoup plus coupable, vu mon âge et ma modeste personnalité. Voilà ce que c'est d'être distrait. Faites-moi pardonner cela. Je compte aller vous serrer la main avant mon départ pour Ludion qui aura lieu dans le milieu de la semaine prochaine. Cependant il se peut que mes der~ nières affaires jointes à la chaleur excessive me rendent ingrat envers vous, mais ce sera par lâcheté, non par oubli. Je vous serre bien afTectueusement la main.
Sully Prudhomme.
Vichy, i6 août 71.
Mon cher ami,
11 y a huit jours que j ai votre billet sous les yeux avec l'intention de vous écrire, rl je ne sais quelle sorcellerie m'en empêche. Il est vrai que je suis l endu excessivement paresseux par Tétat ih^ ma santé qui laisse beaucoup à désirer. Ma dyspepsie, pour laquelle je suis venu ici, est en excellente voie de guérison. Mais les eaux ont réveillé chez moi tous les maux latents dont je me croyais débarrassé ; j'ai des effets nerveux très pénibles, et une courbature rhumatismale qui m'empêche de marcher ou à peu près ; j'ai, en outre, la plus cruelle constipation que j'aie jamais l'éprouvée ; je dors mal avec toutes ces infirmités ; la chaeur orageuse qu'il fait ici me tue, et en somme ]e ne vaux pas grand'chosG.