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QUELQUES LETTRES DE SULLY PRUDIIOMME I

A ous déplorez l'état critique des affaires du pays, je vois Tavenir fort en noir et ne puis prévoir où nous allons. Les vaincus me paraissent tout prêts à recommencer, leur attitude est menaçante, et la façon dont ils sont traités n'est pas faite^pour les intimider beaucoup.

Allez-vous chez Gaston ? Je vais lui écrire ; si vous le voyez ces jours-^ci, faites-lui bien mes amitiés. Je néglige tout le monde, tant je suis paralysé et dégoûté par mon ('lat maladif qui dure depuis bien longtemps sans amélioration décisive.

Au revoir, mon cher ami, ceci n'est qu'un mot de souvenir et de remerciement.

A vous de tout cœur.

Sully Prudhomme.

Dimanche, i8 oct.

Mon cher aau.

Combien je vous remercie de votre empressement à venir me voir ! Je voulais vous l'écrire pour vous exprimer tout mon regret de n'avoir pas été à mon poste pour vous recevoir lors de votre première visite ; puis mille distraclions m'en ont empêché et votre nouvelle visite, encore vaine, a devancé les effets de ma bonne intention. Je vais maintenant rester chez moi le lundi comme d'habitude, mais ce jour ne nous réunit guère plus que les autres, car vous n'êtes libre que vers le dîner ; je ne sais oncore comment va s'organiser ma vie, car j'arrive depuis peu de la mer et j'ai tant de menues affaires arriérées que je n'ai aucune régularité encore dans mes sorties ; je vais être absent à toute heure avant que j'ai déblayé mes jour-

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nccs encombrées. Toutefois je suis fi équeriiment cluv iiun avant le dîner.

J'ai lu avec le plus vif intérêt le discours de Du Bois- Reymond. J'ai éprouvé un sentiment d'extrême satisfat tion en trouvant ses vues si conformes à celles que j al développées dans ma préface de Lucrèce , et l'autorité de son érudition me confirme dans mes opinions, si pauvrement servies par mes connaissances. J'ai essayé là d'établir aussi que les phénomènes de sensation et les phénomènes de mouvement, qui se manifestent à la limite des deux mondes, le moral et le physique, sont irréductibles entre eux, c'est-à-dire que les premiers ne sont pas les résultants des seconds, bien q\i ils les aient pour conditions. Mais j'ai rc^poussé aussi riiypothèse d'un double substratum de ces deux classes de phénomènes, comme téméraire et exclusive de toute solution ; j'ai enfin considéré aussi l'admission d'un substratum unique, se révélant à nous, d'une part au moyen des sens, de l'autre au moyen de la conscience comme la seule hypothèse prudente et féconde.

Certes la philosophie n'a rien de mieux à faire que de sviivre pas à pas la science qui donne, pour ainsi dire, un corps à ses spéculations, qui confère aux mots qu'elle emploie une signification concrète ; il semble que les savants enseignent aujourd'hui aux pliîlosophes le sens et la portée de ce qu'ils ont dit ; mais les philosophes ont eu des pressentiments souvent vérifiés, dcj^nis Epicure. et il faut leur on savoir gré.

AIos inoillouros amitiés.

St KlA PiU Pn< ^WME.

Je reviens du 1 report avec ]>lus de forces, mais dans un» état de surexcitation nerveuse qui m'interdit toute application d'esprit ]^roh"»'UM'o J'ai travaillé av(M- n^sez de fruits

mais, hélas, à des choses qui intéressent peu de gens; j'ai en outre un recueil de vers presque achevé ; mon année sera moins stérile que je ne le craignais.

Paris, I juin i^'7;*

INI ON « ni \MI,

C'est avec émotion que j'ai lu la lettre alTectueuse que vous m'avez adressée pour m'annoncer vos fiançailles. Il a allu un bien fort arriéré d'obligations et de corres[)ondance acccumulées pendant mon absence, pour m'empécher de vous répondre dès mon arrivée. Je vouJais le faire comme je le sentais, et tant de choses me venaient au cœur et à la pensée que j'attendais du loisir pour vous les écrire à mon aise. Le loisir n'est pas venu, et en ce moment même je suis souffrant pour avoir trop couru par la grande chaleur ; j'ai la tête et la poitrine prises, ce qui me rend toute application pénible. J'ai dû faire aussi des pas et des phrases à propos de mon prix académique ; ce n'est pas le payer trop cher, mais je trouve toujours moyen de n'être* heureux qu'à moitié. Vous allez l'être tout à fait, mon cher ami, votre bonlieur sera tel que vous le rêviez, puis^ qu(^ vous avez eu la sagesse de ne pas rêver sans agir; je m'aperçois tous les jours que le bonheur ne se fait pas tout seul, même dans les meilleures conditions. D'autre part des garanties singulièrement complètes vous donnent toute sécurité. J'ignorais au dernier dîner qui nous a réunis chez Philippe Delaroche-Vernet que ma voisine dût si tôt vous être si chère. ne me lais aucun sciupule de vous avoir disputé son entretien ; vous allez goûter toute votre vie une grâce d'esprit et de langage que je n'ai pu

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a[)[)iecier qu'en passant ; assez toulefols pour que mes Iclicitations ne soient pas banales ; et je n*ai pas besoin d'être^ grand sorcier pour deviner ce qu'un visage noble et fin promet de qualités précieuses. Mais n'ayez peur que je devienne descriptif, je sens trop bien que de nous deux ce n'est pas moi qui suis .le poète ciujourd'bni ot mon dithyrambe vous ferait pitié.

Je me réjouis de ce que vous vous mariez sans changer de milieu ; le mariage des amis est trop souvent redoutable aux endurcis du célibat ; mais vous me donnez Tespoir que mes liens d'amitié avec vous n'auront qu^à se dédoubler, et ce que vous me dites à cet égard m'est bien sensible. Depuis notre rencontre au Vatican, il y a longtemps déjà, je me suis attaché^ à vous de plus eu plus à mesure que nos entretiens plus intimes me révélaient davantage la communauté de nos goûts, et j'ai souvent admiré comment vous avez su garder entier l'amour de l'étude et des lettres au milieu de succès d'un autre ordre, de sorte que je vous ai toujours fait confident et complice de mes élucubrations aA^ec un parfait abandon. J'espère bien que ce commerce entre nous restera le même. Tout ce que je vous dis là ne se dit guère à brûle-pourpoint, aussi je suis tout aise que l'occasion s'offre à moi, et si belle ! de vous exprimer ma bonne amitiéavec ses motifs anciens et sérieux. J'ai fait part de la bonne nouvelle à mon ami Léon Derosne qui m'a chargé de vous en faire ses meilleurs compliments.

Je vous serre bien cordialement les mains.

Sully Prudhomme.

Paris, ) M I j I I 878.

INloN ( IIEU AMI,

Je voulais ces jours-ci aller vous remercier de votre affectueuse lettre ( t vous féliciter de la bonne nouvelle

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vous m'annoncez de la naissance de votre fils, mais depuis quelque temps je suis si peu libre que je n'en il pas eu de loisir, et je m'en veux de ne vous avoir pas ncore répondu. Mes félicitations ne sont point banales, bien que je ne connaisse pas le trouble étrange et doux dont \ ous me parlez^ car ce que vous m'en dites avec tant d'amicale intimité me le fait comprendre. Puis je m'y sens un peu initié par ma sym patliie pour les enfants ; il y a en eux quelque* chose qui m'attendrit tout en m'égayant, comme si I éprouvais qu'ils me manquent au moment môme où ils me rharment. C'est du moins ce que je ressens auprès de mon petit neveu, et certes, si l'afTection que j'ai pour lui n'es^ (|u une pale image de l'amour paternel, je me fais de ce sentiment la plus haute idée, et je puis apprécier le bonheur <|ui N OUS attend. Je m'imagine aussi que la naissance d'un enfant en accomplissant les fins de Tamour le consacre et l'assure mieux encore ; et votre lettre me suggère a ce sujet une foule de réflexions qu'il serait superflu de communiquer à ceux qui là dessus auraient tout à m'apprendre.

Enfin je suis frappé du jugement que vous portez sur les alternatives de deuil et de joie dont la vie est faite, et qui, par une compensation profonde, la rendent attachante, en somme, pour ceux qui racceptent sérieusement. Voilà trop de philosophie, mon cher ami, mais vous m'y sollicitez, et c'est d'ailleurs le tour habituel de nos entretiens, et il me plaît qu'ils ne perdent rien de leur caractère ancien. Je vous prie de présenter tous mes compliments à l'heureuse jeune mère; le moment de la plaindre est passé et lui semble déjà si loin qu'il ne sied de lui parler que de sa grande joie.

La nouvelle que vous me donnez du mariage de votre Ircre m'est encore une occasion^ de vous féliciter tous. Ainsi votre famille va se rajeunissant; le grand vide que

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VOUS ne pourrez jamais oublier^, ne saurait cependant décourager l'espérance, et puisqu'il n'est aucune destinée sans mélange, il est permis d envier la vôtre, malgré se épreuves.

Veuillez présenter mes respects à votre cher entourage cl recevoir la nouvelle expression de ma vive amitié.

Sully Prudiiomme.

Paris, samedi.

Mon cil eu ami,

Je suis bien heureux que mon troisième petit volume vous ait plu. Vous y avez trouvé quelques pièces que vous ne connaissiez pas. J'ai fait le prologue de la comédie de Gondinetpour des amis ; j'iiésitais à Pintroduire dans le recueil, parce que le genre gai n'est pas le mien ; la pièce politique sur Thiers me rendait aussi perplexe ; plusieurs passages en deviendront peu intelligibles. Je l ai mise pourtant dans ce volume, et si elle n'y fait pas tache, tant mieux. Je m'occupe en ce moment de chaipenter un poème ; j'y travaillerai à la campagne chez Jules Guiffrey où je vais la semaine prochaine. Je suis malheureusement pris tous les premiers jours de cette semaine jusqu'à vendredi, jour de mon départ. J'ai donc le regret de ne pouvoir dîner avec vous, ni déjeuner lundi parce que je suis obligé d'aller à une messe de mariage à Chatou. J'espère bien cependant vous voir avant de quitter Paris ; veuille/ présenter à Madame d'Eichthal mes plus affectueux compliments et embrasser votre magnifique bébé pour moi, en attendant que je le fasse moi-même.

Bien à vous de tout cœur.

Sully Prudiiomme .

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