‹ Quelques âmes d'éliteChapitre 23 sur 26 · I. La mort de ma mrrc · texte numérisé non relu

I. La mort de ma mrrc

QUELQUES LETTRES RE SULLV PRTDIIOMME I7I

Cannes, 3o X^^^« 78.

Mon cher ami,

J'ai lu avec le plus vif plaisir votre afTectueuse lettre, et si je n'y ai pas répondu sur-le-champ, c'est que je voulais d'abord mettre à jour un gros arriéré de correspondance que j'avais sur la conscience et que l'approche di? la nouvelle année me rendait plus urgent encore d'expédier. Puis je suis ici extrêmement paresseux, et il paraît que c'est le premier effet ordinaire du climat. Nous avons une température très douce malgré la fréquence inusitée des pluies, et je vous écris dans une chambre sans feu. Il n'est pas encore question pour moi de me remettre au travail, car, outre cette paresse que je subis comme tout le monde, j'ai l'esprit encore fatigué et incapable d'une attention prolongée. Le calme dont je suis entouré et qui me pénètre m'est d'ailleurs très salutaire. Je prends un grand bain de repos et de silence. Ce n'est pas toutefois que je sois solitaire, car j'ai trouvé ici beaucoup plus de relations que je n'en attendais, mais ma vie est incomparablement moins agitée qu'à Paris. Plusieurs personnes qui me connaissaient indirectement par mes livres ou par des amis communs m'ont témoigné le désir d'entrer en relations avec moi, entre autres le docteur Cazalis, dont le pére vient assez souvent chez Lemerre, et le docteur de Valcourt qui connaît Brachet et dont la femme est liée avec les Paul Casimir Périer que je vois à Paris. Enfin une famille Hayem (Hayem a posé pour la tete de Jean de Henner) m'est aussi une société sympathique. Vous voyez que je n'ai pas à craindre l'isolement. Je redouterais plutôt l'envahissement. J'attends, en outre, des amis de Bourgogne,

QUELQUES AMES DELITE

(jui in avaient donne rendez-vous ici cl qui devraient ^ être arrivés déjà- Je compte doue passer un hiver agréaljl< qui réparera mes forces. Je veux recouvrer tout à fait ma santé pour achever des études en prose que j'ai commencées depuis longtemps sur quelques points de philosophie et d'esthétique. J'ai aussi un sujet de poème en tète ; voudrais en faire le plan ici, ce qui ne me fatiguerait pas et me serait fort utile car le plus souvent c'est l'absence de plan qui nuit à mes poèmes. Ensuite je n'aurais plus qu à m'occuper de la versification. Malgré le mauvais temps j'ai pu faire déjà de belles promenades grâce à des éclaircies : rien n'est plus varié que l'aspect de ce pays. J'ai de mes fenêtres une vue admirable sur la mer, les îles S^® Marguerite et S* Honorât et sur les montagnes VEstérel.

A ous ave/, à Paris, un temps alTreux, je ne m étonne pas que Madame d'Eichthal en souffre et qu'elle soit obligée à beaucoup de précautions. Il est vrai qu'à défaut de soleil elle a le minois souriant de son enfant. J'ai été saisi de la beauté de ce petit et de son air de santé robuste. Tl faut vous abandonner sans réserve à la diversion que votre bonheur de père doit apporter à votre chagrin de fils. Je n'ai pas eu les mêmes consolations, et je souffre bien ?i certains moments d'avoir fait violence, par le célibat, à la loi de la nature qui balance les peines par des joies dans le cœur de ceux qui lui obéissent.

Faites, je vous prie, mes amitiés, à Gaston, quand vous le verrez^ dites-lui bien que je ne Toublie pas, non plus que mes amis Delaroche. Veuillez faire agréer à Madame d'Eichthal et agréer pour vous-même mes meilleurs souhaits pour la nouvelle année et mes plus affectueux sentiments.

Sï ï.!.^ Pli i i)iu>.\%n'.

QUELQUTîS LETTRES DE SULLY PRUDIIOM^TK

Versailles, 7 7^*^*^ 78. 8, rue des Réservoirs.

Combien je vous remercie, mon cher ami, des témoignages si empressés d'intérêt que vous me donnez dûs votre retour à Paris ! Je vous verrais avec le plus vif plaisir, si je ne craignais d'abuser de votre bonne volonté en acceptant voire proposition de venir me voir. Je ne puis cependant me résigner à me priver définitivement de l'espoir de vous serrer la main avant mon départ d'ici, c'est-à-dire avant le i4 de ce mois. Si donc vous trouvez le temps de faire ce voyage, ayez 1b bonté de me prévenir la veille par un mot, afin que je vous attende, car je suis fréquemment dans le parc ou chez ma sœur. Et, enfin, si Madame d'Eiclithal permettait que vous vinssiez déjeuner avec moi, ce serait une vraie fête. Il ne m'est pas encore permis d'écrire, et c'est un peu en contrebande que je vous envoie ces lignes. Mais je suis seul en ce moment, et je tiens à ce que ma lettre soit mise a la poste aujourd'hui.

Sully Prudhomme.

Nanterre, 30 oct. 79.

Mon cher ami.

Je reçois votre lettre à Nanterre, chez mon ami Bernard Derosne qui m'a laissé sa maison pendant un voyage qu'il fait en Italie. Mon séjour ici touche à sa fin, je compte retourner à Paris mercredi où jeudi prochains. Je resterai chez moi pour mes amis tous les Ivindîs comme les atitres années, mais si vos alYaires vous permettent de venir me voir dés mon arrivée, je vous attendrai vendredi jusqu'à

QUELOUES AMES d'ÉLITE

deux heures. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus que je désire retarder le moins possible le plaisir de vous serrer la maîn et de causer avec vous. J'ai appris li cruelle perte que venez de subir ; j'ai trouvé la lettre de faire part chez moi à mon retour d'un voyage que j'ai fait avee ma famille en Suisse. Getle épreuAC, me dites-AOus, a été vaillamment supportée par Madame d'Eîchthal. Félicitez-vous de son courage qui vous a épargné bien des inquiétudes. Sa douleur et la fatigue d'un long voyage devaient vous faire craindre que sa santé n'en fut ébranlée. Vous voilà on peu de temps frappés tous deux dans vos plus tendres affections, et il ne faut pas moins que la mine réjouissante de votre magnifique bébé pour vous rendre la foi dans le bonheur.

Du reste les gens qui, comme moi, vivent seuls et diminuent ainsi les chances du malheur en donnant moins de prise au mauvais destin, ne sont pas plus heureux pour cela. Je broie du noir en ce moment. Je déplore l'impossibilité où je suis, depuis un an, de faire un seul vers, et dès que je ne suis plus en état de travailler, la solitude où je vis me devient très sensible. Je caresse un plan de poème hérissé de difficultés. Mais je ne veux pas entreprendre sur notre prochain entretien.

Je vous prie de présenter mes amitiés respectueuses à Madame d'Eichthal, et je suis tout à vous cordialement.

Sully Prudhomme.

J'oubliais de vous dire combien je suis touché de la sympathie littéraire que veut bien m'accorder Mad... Les témoignages de ce genre m'aiguillonnent un peu doulousèment depuis que je me sens trahi par mes facultés de ritneur. C'est comme un reproche de ne rien produire.

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