QUELQUES LETTRES DE SULLY PRUOIIOMME
Ollans, 9 août 1880.
Mon cher ami,
La lettre que vous m'avez adressée à Paris m'a été renvoyée en Franche-Comté chez mes amis Derosne, où je suis installé pour un temps encore indéterminé. Je vous remercie beaucoup de ne pas m'avoir oublié au milieu de vos très intéressantes préoccupations, et je suis tout particulièrement sensible à la nouvelle que vous me donnez de la naissance de votre petite fille. 11 me semble que Madame d'Eichthal doit être bien heureuse d'avoir une fille ; n'est-ce pas ridéal d'avoir deux enfants dont l'aîné est un garçon ? Pour moi je ne conçois rien de mieux assorti, et vous devez être de mon avis. Je vous félicite donc de tout mon cœur. Quand on ne vise, comme moi, qu'à la paternité littéraire, on soufTrc, je vous assure, de se sentir stérile. C'est ce qui m 'arrive depuis bientôt deux ans ; je ne puis me remettre sérieusement au travail. Les vers que j'ai faits chez GuifPrey et que j'ai lus à Gaston sont bien loin de me satisfaire; je les considère comme un pur exercice propre a me dérouiller l'esprit. Tout y est pénible et prosaïque. Mon chagrin de cette impuissance prolongée est très vif : j'ai renoncé à rimer ici, j'ai préféré reprendre une étude déjà très ancienne en prose sur les arts ; mais je ne m'y sens guère plus apte qu'à la versification.
Je suis encore incapable d'une attention soutenue, et tout effort intellectuel me coûte beaucoup. Enfin je patiente de mon mieux.
Vous me parlez du livre de Guy de Maupassant, je Taî lu aussi. J'ai été frappé comme vous de la facture solide du vers et du sens poétique de l'auteur ; mais je déplore le choix des sujets qu'il a traités. Ce snobisme efTréné,
QUELQUES AATES O ELITE
cotte absence rlc toute sensibilité morale, me répugnent. Il est vrai que ce poète est jeune, parait-il, et qu'on peut espérer une transformation de son goût. D'autre part II se pourrait bien que ce lut moi qui eusse tort de ne pas apprécier ce genre de poésie; je vieillis à coup sûr, et je ne suis plus capable de ressentir les passions toutes juvéniles qui animent la génération qui m'a suivi. Je crains toutefois que le naturalisme n'étende ses ravages jusque^ dans le domaine de la poésie. Les arts ne me semblent utiles que par la révélation qu'ils nous font des traits rares et beaux de la nature. Mais aujourd'liui on ne paraît pbis se soucier du beau ; le réel sulïit. Je ne m'y habitue pas- ]Ma santé est assez bonne, je fais de l'exercice, je marche plus qu'à Paris. Gaston m'avait proposé de l'accompagner dans le voyage qu'il va faire en Grèce. Jamais je ne rencontrerai une aussi iavorable occasion de voir l'Orient. Mais mon médecin ne me juge pas en état d'entreprendr(^ un pareil voyage ; j en suis très aUlgé.
Je vous prie, mon cher ami, de présenter mes affectueux respects et mes compliments à Madame d'Eiclithal, d'embrasser vos chers enfants pour moi et de me croire voire toujours bien dévoué ami.
Sully Prudiiomme.
Enghien, 67, Grande Rue. Vendredi.
Moin cher ami,
Il ne faut pas vendre la peau de 1 ours avant de l'avoir tué ; j'ai bon espoir, mais on ne peut, en pareille matière, avoir aucune certitude, on ignore le dessous des cartes. Je prends néanmoins dès aujourd'hui bonne note de la gracieuse demande que vous me faites pour Madame d'Eich" thaï et pour vous de billets pour la séance académique.
QUELQUES LETTRES DE SULLY IMUnilOMME I -y
J'ignore do combien on on dispose ^ mais j espère bien ((u'on en peut offrir à ses plus chers amis en nombre suffisant. Gaston me renseignera sur* ce point ; il vous a dit cjue je me préparais déjà ; on effet je ne voudrais pas être pris au dépourvu et je commence à étudier les dix gros volumes de V Histoire da Gouvernement Parlementaire. Cette lecture m'intéresse, mais combien je suis étranger à font cela! Emmanuel Duvergîer de Hauranne a été mon camarade au lycée Bonaparte. J'avirai, au besoin, par lui, des renseignements très particuliers. Les recommaîtdations ne me manqueront pas auprès de Ribot ; Albert Detbomas m'a déjà proposé do i))f^ présenter à lui. Malgré toutes les ressources dont je disposerai, je suis effrayé de mon incompétence .
Monsieur votre pèi-o m'a fait rhonneuç et le plaisir de m envoyer un exemplaire de sa très curieuse étude sur Socrate. Je l'en ai remercié par une lettre que j'ai adres" sée rue des Matliurins, loo ou 44 (je ne me rappelle pas lequel des doux numéros), je pense qu'il n'a pas cliangé d liabitation et que ma lettre lui est parvenue. J'ai peur do n'avoir été ni clair ni mesuré dans l'expression de mos doutes sur la Providence. Vous me rassurerez à ce sujet? quand nous nous reverrons. Je ne puis bêlas, vovis donner aucun rendez-vous certain ni prochain à Paris, car j'appartiens ici entièrement à ma sœur qui est très jalouse du peu de temps que je lui consacre tous les ans. Nous sommes ici pour jusqu'à la fin du mois. Nous ne jouissons d'ailleurs nullement de notre courte villégiature. Il pleuL à torrents depuis une semaine.
Je vous prie de présenter mes affectueux respects à Madame d'Eiclithal, et je vous serre bien cordialement la main.
SuLT.V PlU DIK >MME.
Mo^ CHKH \MI,
Je suis encorç occupé du matin au soir à faire des visite à mes confrerrs , J on suis a^UVeuscment fatigué. Mais i faut que j'aille chez chacun d'eux de nouveau. Vous ne pouviez donc pas me rencontrer chez moi. Combien je vous remercie de vos témoignages d'amitié ! Oui certes j'accepte votre invitation a dîner pour le lundi 19. Ce sera une excellente occasion pour moi d'être présenté à Af. Ribot.
Merci de tout cœur. En grande hâte.
\otre dévoué.
Sui.T.v Prudiiommk.
Jeudi soir.
Mon cher ami,
Gaston est chez moi et nous venons de prendre jour pour lire ensemble mon discours qui est achevé. Je serais très heureux si vous pouviez vous joindre à lui pour critiquer ma tartine. C'est samedi soir que nous nous réunissons. Si vous n'étiez pas libre, nous nous arrangerions tous deux pour une nouvelle lecture.
Bien à vous de tout cœur.
Sully Prudhomme.
Paris, i5 février 82.
Mon eu lu ami.
Je vous remercie beaucoup des observations parfaitement justes que vous m'avez envoyées sur mon discours. J'en ai tenu compte comme vous le verrez. M. Camille
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Doucet m'a écrit que iTia réception aurait lieu le 28 ou le 3o du mois prochain ! Il savait que mon discours était achevé ou à peu près ; et il m'invite à le communiquer sans retard à Du Camp qui me le rendra pour que je le lime encore et que je le fasse copier. C'est aller vite en besogne.
V^euillez présenter mes afTectueux respects à Madame d'Eichthal, et croyez-moi votre bien dévoué et reconnaissant.
Sully Prudiiomme.
Gaston que j'avais prié de me venir voir avant-hier au soir pour prendre connaissance des corrections que j'ai faites à mon discours, en a été content, et nous avons abrégé ensemble le passage sur l'Histoire du Gouvernement parlementaire .
Paris, 16 mars 1882.
Mon cher ami,
Je suis bien lâché d'avoir manqué vos visites réitérées. J'ai reçu votre lettre. Je ne vous oublie pas et vous enverrai bientôt les billets. Je vous écris ce billet en hâte; je vais à rinslitut lire mon discours devant la commission.
Bien à vous cordialement.
Sully Prudhomme.
Mardi.
Mon cher ami,
Je vous remercie beaucoup de la bonne idée que vous avez eue de me communiquer l'article de la Revive Criti-
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que relatif au traite de versification de Becq de Fouquières. J'ai lu cet article avec d'autant plus d'intérêt que je suis en train de lire Touvrage même qui m'a été prêle par Gaston. Je n'avais jamais essayé de uk^ i ( ndre compti^ des lois profondes et essentielles de la v(*rsilication ; cett analyse m'a toujours paru excessivement délicate, elle n'es^' d'ailleurs pas très utile au poète, car il est hien plus im portant pour lui d'avoir le sentiment de son art que d s en faire une théorie ; mais au point de \ uc philosoplii •que rien n'est plus intéressant que ce genre de reclierclie Vous devez avoir des opinions arrêtées sur cette matière, NOUS qui êtes musicien en môme temps que lettré ; je serai très aise de les connaître. Je ne ne vous ai pas rencontré chez Gaston depuis longtemps et dans là semaine vos journées sont prises ; pour moi je suis presque toujours hors de chez moi, car j'ai le chagrin dr ne pouvoir travailler encore. Je suis cependant fidèle à mes lundis ; on trouve jusqu'à sept heures du soir : je n'irai à la campagne qu'au commencement do juin, j'espère bien pouvoir vous serrer la main avant de m'éloigner de Paris.
Veuillez présenter mes amitiés respectueuses à Madame d'Eichthal et croyez-moi votre toujours bien dévoué ami.
Sully Pruduommk.
Jeudi .
Mon cher ami.
Je suis en effet très fatigué des dîners en ville ( l des soirées, mais, puisque vous m'offrez une place à v(^tro table dans 1 intimité sans la moindre cérémonie, ce qui ne peut que me récréer et me reposer, je ne me pri veinai pas de ce plaisir par excès d'hygiène et je me propose d'aller
QUELQUES LETTRES DE SULLY PRUDHOMME l8l
liiioi avec vous samedi. Nous causerons un peu, ce que nous n'avons pas fait depuis longtemps.
Veuillez présenter mes alTectueux respects et mes remerciements à Madame d'Eichthal, et agréer ma meilleure j )(^ignée de mains.
Sully Prudhomme.
Vendredi.
MOW CHER AMI,
Je ne puis malheureusement pas me rendre à votre grac ieuse invitation, je suis déjà engagé. Je le regrette vivement ; il y a en effet si longtemps que je ne vous ai vu I Vous êtes venu chez moi et j'étais encore absent. J'ai beaucoup travaillé cet été ; j'ai presque achevé mon travail bur la psychologie de l'artiste . Grosse besogne ! Je voudrais le terminer tout de suite, mais je n'en ai pas le loisir ; j'ai trouvé mille affaires en rentrant à Paris et me \oilà déjà pris dans l'engrenage de la vie d'hiver, si peu favorable à Tétude !
Veuillez présenter mes affectueux hommages à Madame d'Eichthal et me croire votre toujours bien dévoué.
Sully Pulduomme.
Jeudi.
Mon cher ami.
Je suis allé ce matin rue Mogador pour vous voir ; on jn'a dit qne vous n'y habitiez plus. J'avais négligé de regarder votre adresse sur la carte que vous avez laissée chez moi pendant mon absence; je ne suis pas rentré ce matin, je chercherai cette carte à mon retour, elle doit porter votre nouvelle adresse, qui m'a été donnée par vos
l82 QUELQUES AMES d'ÉLIÏE
anciens concierges. Je vous griffonne ces lignes pendant la séance académique.
J'ai été retenu en Franche- Comté, d'où je suis revenu récemment 5 par une entorse qui m*a empêché de dk* rendre ici le 4 pour voter. Je suis à peine guéri de cet ennuyeux accident. J'irai vous serrer la main un de ces malins, mais je tiens à vous témoignei' tout de suite mon vif désir de vous recevoir et mon regret d'avoir manqué votre visite. Je ne suis pas très satisfait de ma santé, et me voici ressaisi par mes obligations qui vont se multipliant tous les ans au préjudice de mon repos et de mes alïections : je porte envie à ceux de mes confrères qui peuvent sauver leurs loisirs et leurs préférences au milieu des obsessions qui nous assiègent sous toutes les formes. Je ne travaille plus avec suite que pendant l'été. J'ai fait mon utile emploi de la saison dernière ; j'en suis au dixième chant de mon poème qui en avira onze ou douze.
A bientôt, mon cher ami, je ne sais ce que j'écris, car on fait une lecture.
Bien à vous de cœur.
Sully Prudhonme.
Fontenay -le-Plessis, par Saint-Cyr (S.-et-O.).
Mon cher ami,
Je suis surpris et désolé que vous n'ayez pas reçu l'exemplaire de mon livre que j'ai préparé chez Lemerre pour vous avec une centaine d'autres qui, du reste, sont arrivés à leurs destinataires^vec une lenteur et une régularité désespérantes. Je n'ai pas un seul exemplaire disponible ici : je vous aurais envoyé sans retard ma dédicace. Vous n'avez pas pensé que je vous eusse oublié. Je suis
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( liez mon ami Gullïrey, où je coimiieiiv^^iï^ à me remettre sérieusement au travail quand j'ai reçu avis de la tache terrible qui m'incombe. Je n'ai pas un moment a perdre. Je vous remercie de m'avoir adresse votre impression toute récente de Jocelyn. H y a un temps infini que je n'ai rien lu de Lamartine ; j'ai besoin de faire appel à mes souvenirs, vous m'y aidez. Lafenestre est ici pour quelques jourSj nous en causons ensemble. Mais je ne sais vraiment pas comment je pourrai en quelques pages (il faut qu'un discours en plein air à des auditeurs debout soit court), je ne sais comment je pourrai tout dire de ce que je ne dois pas négliger. Je n'ai guère hélas ! l'espoir de vous voir à Paris avant votre départ ; je ne ferai qu'y passer et ma sœur compte sur moi pour le peu de temps dont je disposerai.
Pardonnez-moi la hâte de ces lignes, je suis accablé en ce moment.
Bien à vc us fie tout cœur.
Sully Phuduomme.
Ce que vous me dites des travaux inédits de votre père m'intéresse vivement. Je reçois la Revue bleue^ mais je n'ai pas eu le loisii* depuis longtemps de la lire et je n'ai pas même regardé ce que contenaient les derniers numéros. Je n'ai parcouru que la Revue scientifique. Mais je lirai l'étude sur V Etre suprême et la Déclaration des droits. Ne preno/ pas la peine de me IVnvoAer.
i5 août 94- x\uhiay-Chatenay (Seine).
Mon cher ami,
Votre intéressante lettre jn'a rejoint ce matin ^ à la campagne où je suis avec ma sœur et mon neveu. Je reviens
de chez GaifTrey, où j'ai passé trois semaines, comme tous les ans. Ma santé est assez bonne, autant qu'elle peut Têtre. Je m'applaudis du nouveau traitement que je suis. Je ne vous ai pas vu avant la séparation générale qui disperse les Parisiens. C'est en traversant Paris dernièrement que j'ai trouvé chez moi l'exemplaire de vos sonnets musicaux, qui m'y attendait. Je vous remercie de tout cœur de ce gracieux envoi. Le volume fait bonne figure et la lec~ ture en est bien attrayante par la variété des motifs tirés d'un même sujet et par les trouvailles très heureuses de rimes et d'expressions, ciioses si importantes dans le sonnet ! Je suis bien surpris de la rapidité avec laquelle vous vous êtes mis en pleine possession de toutes les ressources d'un art assez difficile en dépit de la simplicité de ses règles. Je ne parle ici que de l'art de la versification ; quant à l'inspiration qui est proprement la poésie, il ne faut pas songer à l'acquérir par l'étude et l'exercice ; on l a eu ou on ne l'a pas. La musique vous est familière et, en outre, vous en êtes épris. De là une passion vive qui anime tous vos sonnets et leur communique un charme rare, aujourd'hui surtout que l'artifice supplante trop souvent l'érudition. Les nouveaux sonnets m'ont plu à l'égal des premiers que je connaissais. J'ai relevé dans quelques-uns encore certaines vers un peu forcés, un peu durs, chez lesquels la justesse de l'expression n'est acquise qu'au prix d'un effort sensible. Mais ces vers sont très peu nombreux, et la perfection n'est pas de cemondi .
Je vous prie, mon cher ami, de présenter mes hommages empressés à Madame votre belle-mère et d^embrasser pour moi votre jeune entourage. Je vous serre les jnains bien affectueusement.
Sully Prudhomme.