‹ Quelques âmes d'éliteChapitre 4 sur 26 · Le 2 2 mars · texte numérisé non relu

Le 2 2 mars

GUSTAVE DEICHTIIAI, I ^

coiiiine bon élève (^il avait traduit en vers latins ('léganls la Jeune Captive de Chdnier). Mais auparavant il avait été imprégné de judaïsme et de clirislianisme.

Le sang du pcuj^le élu coule dans mes veines, ninsi s'exprinio mon père', dans une note intime datée du 2 mars t832 (^inédite). Lu ancien Testament, orné des beaux dessins de Ra| lecture liabituelle de mon enfance., mon imagination du sidilime spe< lion, des scènes terribles du délul mination d'innombrables armées passionné pour les valeureux exp] riers israélites ; j*ai combattu avec les Jonatbas, les Maccliabées. J'ai senti comment un David pouvait terrasser un Goliatli. J'ai entendu gronder la voix des oracles ; j ai frémi aux arrêts impitoyables de Moïse et des grands-prctres ; et avec les prophètes j'ai erré dans le désert, ou me suis élancé au ciel sur un char de feu : avec eux j'ai professé la parole de vérité, J)ravé la rage du peuple, défié le courroux des Rois. Partout, partout, j'ai vu la main de Dieu, et l'inévitable accomplissement de ses décrets.

(( Enfant, je suis devenu chrétien. J'ai abreuvé

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mon cœur, sans le pouvoir rassasier, des joies du mysticisme et de l'extase. J'ai aimé la chasteté, la tempérance, la pudeur. J'ai conquis avec les martyrs la palme de béatitude ; j'ai prié avec les solitaires, et vaincu les ruses du Démon. J'ai appris dans les cloîtres l'obéissance aveugle envers 1( chef; j ai appris près des saints évéques les tendres sollicitudes de la paternité religieuse. J'ai été initié à cet amour de l'IIomme-Dieu dont nepeuvent soupçonner la puissance ceux qui ne l'ont point éprouvé... Enfin je me suis pénétré du dogme de la présence perpétuelle de Dieu, je l'ai senti sans cesse au fond de mon cœur.

« Et j avais éprou\ é aussi les angoisses de la damnation : j'avais tremblé pour moi-même et pour ceux qui m'étaient chers, devant la perspective des éternels châtiments. Enfin j'avais souffert du christianisme tout ce qu'il en fallait j^our m'en détacher dès qu'une foi plus consolante se serait présentée... »

Plus tard en plein saint-simonisme il écrivait à son père (il décembre i83t).

c( Voici le secret de ma vie : J'ai de bonne heure été frappé des souffrances que les hommes, riches et pauvres, sans exception, ressentent au milieu de cette société dénuée d'avenir, dénuée

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de joie, qui est la noire. J*ai moi-même toujours souffert dans cette société, et je n'ai jamais pu m \ concevoir d'autre vocation que de faire cesser les souffrances des autres, et les miennes propres. */e suis né pour e'^re apotre. »

Apôtre, il le fut dans toute l'étendue du mol, d'abord dans le saint-simonisme, puis avec une certaine atténuation de forme et plus de maturité de pensée, dans le reste de sa carrière d'écrivain et de publiciste. Il avait été mis en contact avec les idées de Saint-Simon par un homme qui devait se séparer du pliilosophe avec éclat, mais qui fut pendant plusieurs années son élève et son collaborateur : Auguste Comte. Mon père avait pris d'abord de lui des leçons de mathématiques. Puis des liens plus étroits se nouèrent entre eux. Littrc a publié dans le volume consacré au fondateur du positivisme les lettres de Comte à mon père, jeune encore, pendant un voyage qu'il fit en Allemagne, et d'oii il initia son maître à la philosophie d'outre-Rhin et notamment à celle de Hegel.

J'ai de mon côté communiqué naguère à la Revue d'Occident de Pierre Lafïitte les lettres de mon père auxquelles répondait Comte. On verrait dans cette correspondance l'afTection profonde qui exis-

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tait L'iili c l'élève cl le maître, et la confiance de c dernier dans l'esprit d'observation et de généralisation de mon père. Cependant l'absence de religiosité de la doctrine de Comte à cette époqu avait fini par refroidir mon père, et après un période d'apprentissage commercial et financie au Havre,, à Berlin et en Angleterre, attiré par Olinde Rodrigucs qui venait depuis la mort de Saint-Simon (i825) de grouper quelques-uns de ses disciples, il se rattaclia à la nouvelle école que Rodrigues dirigeait avec Bazard et Enfantin. Je retrou \ c l'exposé de ses sentiments et de ses idées à ce moment dans une lettre qu'il écrivait à Stuart Mill, qu'il voulait convertir au saint-simonisme), (lettre que j'ai publiée dans le volume intitulé CorrespOiLua/Lce de J . S. Mill avec Gustave d" EicJithal^), et où il déclare « qu'il a passé de l'athéisme à un sentiment tout contraire » (i*^' décembre i8:2C|j : a II est beau de voir Saint- Simon après avoir dans ses premiers écrits essayé de réorganiser la société au nom de la science, après avoir postérieurement renouvelé la même tentative au nom de l'Industrie, s apercevoir qu'il a pris les moyens pour la fin ; que c'est au

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nom (le leurs sympalliies qu'il faut parler aux lioniuies, et surtout au uoin des sympatliies religieuses qui doivent résumer toutes les autres. Il est beau de lui voir généraliser le principe fondamental du christianisme : a Aime ton prochain comme loi-même », en mettant \ humanité h la place du prochain ; et à ce principe ainsi généralisée rattacher tous ses travaux précédents parce (juc celui qui aimera véritablement travaillera à l'amélioration de la condition des hommes par le perfectionnement de Tindustrie »... « Dès lors, confinue-l-il, il ii \ a plus de connaissances sacrées et de connaissances profanes : le temporel et le spiriluel se trouvent réunis dans une môme unité religieuse : la doctrine religieuse saint-simonienne unit le bul matériel temporel du polythéisme et d u judaïsme au but spirituel éternel du christianisme... Dieu, pour les disciples de Saint-Simon, c'esl cet être infini qui nous enserre, nous embrasse, réagit sur nous dans tous les sens ; qui se manifeste à nous par celte apparence matérielle qu'on appelle l'Univers, comme nous nous manifestons nous-mêmes les uns aux autres par nos apparences matérielles. »

Je retrouve ces idées plus dévelopj)ées dans une lettre qu'en i83o (5 janvier) mon père écri-

vait à son ancien camarade Lamoricière * ((... Vous êtes un de ces infortunés qui comm i moi ont été ensorcelés par Comte et qui tiennen de lui comme une vérité des plus positives qu i part le témoignage de nos sens il n'y a rien dans Irtj monde qu'un homme raisonnable doive cioircj* Aùguste Comte est certainement un homme d'unaii capacité scientifique... Saint-Simon l'avait clioia» pour collaborateur et l'a gardé en cette qualitl!! pendant huit ou dix années. Mais je vous affirmdii que Comte doit tout à Saint-Simon, qu'il lui doi; f non seulement son éducation scientifique, maisii ses idées même, et que c'est à Saint-Simon que » devaient revenir les hommages que nous adrcs*î sions à son disciple. Quand vous aurez lu Vlntro-) ([action aux travaux scientifiques du A/A** sièclef écrite par Saint-Simon en 1808, ses Mémoires sur la gravitation , sur V Encyclopédie, sur la Sciences de r Homme, écrits avant 181 3, vous verrez alors i qu'il n'y a pas dans Comte une seule idée im-E portante qu'il n'aitpas empruntée à Saint-Simon. . . ; Sans doute Comte a dans son travail donné plusf d'ensemble et de haison aux idées de Saint-

I . Cette lettre restée inédite figure à l'état de brouillon dans es papiers de mon père. Lamoricière, son camarade de collège, avait été amené par lui à l'enseignement d'Aug, Comte.

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■mon : mais d'un autre côte, comme il n'avait ms dans le cœur les vives sympathies pour le ftnheur de l'humanité qui sont le propre des -ands génies, et que Saint-Simon possédait à un haut degré, il a ôté aux conceptions de celui-ci t élan, cette chaleur, cette grandiosité qu'elles •it dans ses compositions originales... Conser- )nsà Auguste Comte la reconnaissance que nous i devons pour avoir été auprès de nous l'instruent d une première initiation saint-simonienne : ais plus heureux que lui, ne nous laissons pas i traîner à un point de vue que le maître a laissé en loin en arrière et que Comte n'a jamais pu passer. . .

(( Le développement régulier et constant des lénomènes de l'Univers, et particulièrement le rfectionnement continu de l'humanité est le 'sultat d'une volonté divine : voilà ce que nous sons, et voilà ce que nie M. Comte... J'essayeli de vous exposer nolie dogme : mais auparamt il est nécessaire d'examiner et de détruire "ux assertions fondamentales de Comte. La prelière que V influence des idées religieuses a tou- >urs été diminuant; la seconde que Vidée de ^ieu doit êtfe rejetée parce quelle ne peut être émontrée par Vobseri^ation.

(( Quant au premier point , qu'est-ce queComU a prouvé ? Que comme lien dans les sciences les idées tliéologiques ont toujours eu de moins en moins d'importance. Voilà ce qii il a prouvé et pas un iola de plus ; et comme Comte... est un homme qui ne voit dans le monde que de la science, il a étendu sa conclusion à ce qui concerne l'ordre social tout entier, sans songer le moins du monde à justifier cette extension. C'est ainsi qu'il a pu fermer les yeux à un fait d'une vérité si frappante : que l'idée religieuse perdant en importance comme lien scientijîqne n'avait pas cessé de gagner comme lien moral; que de cette manière même, quoique médiatement, elle avait eu une immense influence sur les progrès de la science ; et que c'était aux inspirations d'une religion perfectionnée que les Ivepler et les NcAvton avaient du la gloire do leurs plus belles découvertes.

«Tout être, lorsque nous voulons le concevoir, se présente à nous sous un triple rapj)ort de ses sympathies, de son intelligence, de sa puissance ; c'est levelle, nosce,posse, de certains philosophes ; c'est le dogme chrétien qui nous apprenait que nous étions nés pour aimer, connaître et servir Dieu : c'est enfin la Trinité nouvelle qui sert de base à

r.Uï^TA\ l: u i:ic:n «UAL 2e>

la doctrine saint-sinionienne et d'où dérive immédiatement le caractère fondamental de notre organisation : c cst-à-dirc la di\ i8ion de la société en trois grandes classes : Prêtres, savants et indus l rie Is . . . . »

Mon père démontrait ensuite à son ami que les hommes se sont iait sans cesse une idée de plus en plus grande de l amour, de rintelligence et la puissance de Dieu que le Dieu cbrétien embrasse tout dans son éternelle Providence, tandis que le Dieu du féticliisme ne s'occupait que du fétichiste et que les Dieux du polythéisme se heurtaient soit au destin, soit enlie en\ (omme dieux des différentes cités. L institution religieuse a suivi le même développement : le sacerdoce a passé de la famille à la cité, à la nation, à la communauté européennf^. . . Le saliit-siruonisme doit 'élargir et l'universaliser sans rien perdre de sa puissance morale et de propagande.

— Mon père se donna au Saint-Simonisme corps cl hiens (il consacra l\ la doctrine une partie de sa fortune), fut parmi les plus exaltés disciples d'Enfantin, mêlant les occupations actives de direction de la Famille et du journal le (]lohe aux prédications et aux prophéties dogmatiques. Il fut chargé d une mission de propagande en Angleterre. Il lit

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auprès de Stuai l Mill et de Carlyle des efforts de conversion qui ont marqué leur influence dans la correspondance de ceux-ci avec mon père, et de leui' aveu même, laissé des traces profondes dans les idées philosophiques et sociales des deux écri- A^ains ^ .

Malgré la résistance de ses parents, mon père suivit Enfantin à Ménilmontant oii il piil sa part des occupations professionnelles et domestiques de la Retraite. Il quitta cependant la Famille quelques mois avant la dispersion, pour a reprendre sa liherté d'homme ».

Il ne voulut pas néanmoins ahandonner ses anciens coreligionnaires lors du procès intenté contre les chefs de l'Ecole, en i832 : mon père prononça devant la cour, à titre de défenseur, des paroles qui donnent une idée exacte de l'état d'âme qui avait entraîné lui et ses compagnons vers la Doctrine et les avait attachés à son chef:

« On nous a dit que nous ferions hien de nous

I. J'ai publié les lettres de et à Garlylc dans une Ijrochure extraite de la Revue /itA-fori^uc (Alcan, cdit.). — M"'^ Garlyle décrivait ainsi mon père, à la suite d'une visite (dans une lettre du recueil Froude) : « C'est un homme qu'on ne peut s'empêcher d'aimer à première vue : il est si doux, si franc, si convaincu, prêt à faire ci à soufTrir lout pour sa foi. »

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( < ' i ( • I ) ;i<'n I î dans r m >( i(* un 1 pour \ rc j)i < ■ lulrc nos fonctions de l'ancien monde, pour y redevenir négociants, médecins, ingénieurs... Celle vie mesquine, cette vie étroite, cette vie sans poésie était pour nous un insupportal)le fardeau : nous rêvions quelque chose de mieux, quelque chose de grand... Nous n'avons plus les joies du guerjier : nous n'avons plus de croisades à faire, de nouveau monde à découvrir : le temps même est passé des expéditions napoléoniennes : nous M jiNons plus ni solennités, ni temj^les, ni tournois, ni chants, ni fêtes. La vie est terne et monotone aujourd'hui et Dieu a mis dans le cœur de heauconp d'hommes une énergie qui ne peut se ployer à cette contrainte... Nous avons cependant été plus heureux que beaucoup d'autres : car l)eaucoup sont réduits à chercher dans des joies désordonnées un ahmoni à 1 activité brûlante qui les remplit. Nous, nous avons rencontré un homme qui nous appelant à lui, nous arévéléune vie nouvelle... Nos vies ne font plus (j u'u ne même vie : nos destinées sont communes, nous sentons que nous sommes appelés à faire ensemble une chose glorieuse, sainte, divine î . . . »

On comprend, après avoir lu ce passage ' r éflexion de mon pcre dans une de ses lettres à

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Mill : « Pour aimer, comprendre et pratiquer Saint-Simon, il faut avoir été chrétien... et ne plus l'être \ . . »

Après le saint-simonisme, et tout en s'étant nettement séparé des derniers adeptes qui tâchèrent de continuer l'Ecole soit en France, soit en Orient, auquel s'adressait leur Appel aux Femmes, mon père A'^OTilutappliquer à la Grèce, échappée à peine à la bai bai ie turque et vers laquelle il se sentait attiré par un secret instinct, les principes de régénération par le travail et l'industrie chers à l'enseignement saint-simonien . \é d'une famille de banquiers, initié, comme nous l'avons dit, en France, en Allemagne et en Angleterre, avant son entrée dans le snint-simonisme. aux affaires financiri'cs et commerciales, il (lésir;iil. comme l)caucoup de ses coreligionnaires saint-simoniens, se vouer à une œuvre pratique ^.

1. Mon père disait encore clans une note inédite : « Presque tous ceux qui sont venus au saint-simonisme l'ont fait à la suite de soufi'rances personnelles ou de famille. » Sa position hardie dans la question des femmes vint en grande partie des souffrances qu'il avait constatées autour de Kii, ou traversées lui-même dans sa jevmesse.

2. Quelques-uns l'essayèrejit et certains y réussirent brillamment en faisant leur fortune personnelle par la fondation ou le développement de grandes entreprises industrielles, comme les chemins de fer, source d'une prospérité immense pour la com-

^ ^ rt m-, m»

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11 partît donc pour la Grèce en traversant l'Italie. Celle-ci, alors semblait bien morte. Mon père écrivait à ses amis que c< la régénération lui viendrait par la l eprise du mouvement industriel et comnK^rcial, notamment avec l'Orient si, comme cela est probable, le commerce des Indes reprend par la mer Rouge et Alexandrie son cours naturel ». Même de Naples il pensait que « c'est un pays qui demande à travailler cl qui se moralisera par l'industrie ».

Naviguant dans le golfe de Lépante, il rappelait le Romain pleurant sur les cadavres des villes grecques. « Et maintenant, écrivait-il, on peut pleurer sur les cadavres des buttes mêmes. La guerre (turque) a enfoncé les, toits des moindres chaumières, brûlé lefe oliviers, incendié les forêts, décimé les populations. Partout où vous allez la désolation... Cependant peut-être cette terre est mûre pour une destinée nouvelle... »

Il observait la fierté indomptable des habitants. c( Vous ne verrez jamais un Grec porter un faideau ; même pour de l'argent vous ne l'y dé-

munauté. On a, à tort souvent, conclu du succès d'un petit nombre à l'onricliissement de la généralité des ex-saint-simoniens . Beaucouj) sont morts dans des situations modestes ou gênées. La légende, là encore, aurait grand besoin d'être corrigée par l'histoiro vraie.

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toF minerez pas. » En revanche il notait que les soldats bavarois — amenés par Othon, — se précipitaient pour ramasser son mouchoir ou sa canne. « T^es Grecs sont si étrangers à ces égards î . . Il est vrai qu avec un de ces Grecs vous feriez un vizir aisément. Tandis qu'avec les autres. . . »

Arrivé à Nauplie, siège du gouvernement, (Athènes n'était pas encore capitale et se composait de quelques maisons), encouragé par Coletli , nommé fonctionnaire réguUer, il fonda et dirigea, sous le nom de Bureau d Économie politique, une sorte de section des Travaux publics qui devait surtout s'occuper de colonisation à l'intérieur de la Grèce. Il y déploya une activité et un feu sacré qui revivent dans ses notes et ses lettres de cette époque.

« Cette œuvre si positive, si certaine, à laquelle je me suis attaçhé, écrivait-il à Duveyrier, jette une douce lueur sur mon avenir... La tâche à laquelle je vais me vouer est tout à fait selon mon cœur... Nous rencontrerons beaucoup d'obstacles... Mais R. et moi sommes deux gaillards qui ne dormiront pas... J'ai du sang de 1 83o dans les veines. . . Sur cette terre désolée, des villes, des monuments, des routes, des moissons, sur cetle terre solitaire des ports, des vaisseaux à

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rames, à voile, à vapeur : lout cela danse incesb samment devant mes yeux \ »

Il se heurta bientôt, dans l'accomplissement de sa tache, en sa qualité d'ancien saint-simonien , aux préjugés réactionnaires de la petite cour bavaroise qui entourait le roi Othon.

On lui reprocha d'avoir accueilli quelques saint-siiiioniens fugitifs. Il écii\ait à sa mère : \< J'avais des saint-simoniens près de moi quand ta lettre m'est arrivée, et cela je t'assure bien contre mon gré... Il ii y avait cependant pas moyen de les laisser périr de misère ou mendier de porte en porte. En m'intéressant à eux, je craignais de compromettre non seulement moi, mais tous mes amis politiques... En les abandonnant je me déshonorais... J'ai été au plus sûr... J'ai fait mon devoir. . . »

Cependant après quelques frottements quiallù- I rent jusqu'à une menace de destitution, mon f père dut céder ^. Il donna sa démission, et se réso-

I. J'ai commviniqué les lettres et notes de mon père se ratta- ) chant à cette époque au marquis de Queux de Saint-Hilaire qui > en a publié de longs extraits dans la Notice publiée en tête d»

vol. (posthume) iLa langue grecque, par Ci. d'Eichtbal, Hachette,

Lorsque mon père fut menacé de révocation, Goletti écrivit au premier ministre pour protester, en faisant l'éloge de l'activité fît delà compétence du fonctionnaire, qui d'ailleurs n'avait jamais

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bit à quitter la Grèce apirs avoir achevé de l'ex- ' plorer au point de vue économique surtout. Il I revint en voyageant, visitant l'ALitriche et étudiant son rôle futur dans TEurope orientale. Ces^B études le conduisirent à la publication d un livre ■ intitulé les Deux Momies (Orient et Occident), I sans signature d'auteur, oii il prévoyait le dua- 1 lisme antnVliien avec l'égalité de Vienne et de I Pest. Seulement il croyait que Témancipatiou 1 hongroise servirait d'appui à celle des Slaves. Il 1 croyait de même à une bienveillante protection de 1 l'Autriche sur les Etats l)alkaniques dcAenns iii- I dépendants des Turcs. Il voyait ceux-ci restant 1 maîtres de Constantinople et servant de centre à 1 une civilisation islamique contrastant par cei tains | traits d'autorité calme avec l'activité fiévreuse 1 d'Occident. 1

Je ne retrace pas une notice 'de la vie et des œuvres de mon père, et je dois me borner à signaler quelques manifestations de sa pensée en les puisant un peu au hasard dans sa correspondance ou ses écrits. Elles se rapportent presque ] toujours à la nécessité de rétablir une continuité entre l'antiquitéjudéo-chrétienne et le monde mo-

louclic SCS appointemenis et Jcs avail laissés au niiiiislère pour acheter des ouvrages teclmiqucs.

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i Icrnc i nftnrhé par la l\onaissnnce à la cnlhire 3lahisi(|ae, continuité qui était à ses yeux comme □ne sorte de filiation relig^ieuse, et qui devait servrir de centre à la civilisation humaine, dans aqucllo il comprenail l'islamisme.

Revenu définitivement à Paris, marié à une eune fille d'origine juive baptisée dés sa naissance, (Cécile Rodrigues), bientôt père de famille, ïion père reprit ses études : il s'occupa de la question des races qui jouait alors un si grand rôle dans les problèmes d'avenir du monde civilisé et qu'il avait vue brûlante en Orient. Il fut un des fondateurs de la Société d^Ethnolocjie , de la Société de Géographie , de la Société Asiatique . Il publia de savantes études sur les FouIlias d'Afrique, sur les races nègres en général, sur l'origine des antiquités mexicaines.

Mais les origines judaïques et chrétiennes delà civilisation méditerranéenne, résumé à ses yeux de l'histoire du monde, absorbèrent bientôt pour une longue période sa force d'attention et de recherches. Vivement intéressé par les œuvres de Salvador, qui fut l'un des premiers en France à remettre en honneur les études juives, il eut des relations suivies avec cet écrivain à vues prophétiques, dont les tendances sociales et religieuses

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libérales appuyées sur une élude approfondie de^j^L documents, rencouragèrent à entreprendre lui-* même des travaux développés sui* V Exode et su» le Deuirronome ^ . jm Gomme conclusion de ses Etudes bihliqueJH mon père écrivait (lettre inédite) en 18^7 ii Mi-B chelet (à propos de V Introduction à la Héi'otation) : (( Au moment 011 a^ous attaquez le dogme clirétien. vous oubliez qu'il existait un dogme plus ancien, plus complet que celui-ci qui n'en était qu'une impaîfnite dérivation : aous oubliez le dogme mosaïque... Nulle législation ancienne ou moderne, comme l'a écrit Salvador, n'a plus profondément placé la liberté dans la justice... Tu ne faxoriscras pas, dit le Lévitique (cli. 19) la personne du grand : tu jugeras ton prochain selon la justice... N'admettez-vous pas que les idées de liberté et de justice répandues par la lecture de la Bible ont eu une part immense à l'explosion delà Révolation française? liJ Etre suprême n est-il pas né de Jehovah ?» — Mon père a repris cette idée dans un travail de la fin de sa vie que j ai

I. J'ai public après la mort de mon père, dans Mélanges de critique biblique, son Étude ^u^ le Deutéronome, qu'il avait reprise dans les dernières années de sa vie. h' Exode fut imprimé et distribué, mais non publié.

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iséré dans le volume posthume : Mélanges bi-

liques. ce Pour vous, continuait-il, la Révolu-

on est l'œuvre du xviii** siècle seulement : poui' loi elle dérive aussi de la tradition «juive et des raditions romaine et grecque. Je trouAC en moi me reconnaissance pour le passé, alors que vous ?e maudissez. . . »

En pleine révolution de 18/48, frappé du aractère religieux que, dans certaines de ses pliacs, avait pris le mouvement populaire, d'abord u avec sympatliie par le clergé, il essayait de ransformer la Papauté en une sorte de suprême iiagislrature chrétienne à la fois, libératrice de Italie, et arbitre de la fédération européenne. Il ubordonnait cette nouvelle mission de la pa- )auté à une l énovation préalable de son dogme et le son organisation renouvelée par un contact >lus direct avec ses origines bibliques. c( Pour »s élever à la hauteur de ses nouvelles destinées, )pour se mettre en harmonie avec l'état actuel de (!a civilisation, écrivait-il, elle a besoin d'élargir et »de développer son dogme : mais elle a en ellemême les éléments de cette rénovation. 11 lui suffît de se pénétrer du caractère profondément * social de l'ancienne loi, de cette loi que Jésus était venu non pas détruire, mais accomplir :

mettant à profit toute la richesse de sa tradition elle doit s'inspirer du Pentateuque aussi bien que de l'Evangile. »

C'est à cette seconde partie de notre tradition religieuse que mon père s'attaclia plus spécialement, lorsqu'en i863 il publia son important ouvrage sur la composition des Evangiles (2 volumes in-8), ouvrage dans lequel il cherchait à rendre, par une épuration des textes juxtaposés des trois premiers Evangiles (dits synoptiques) et la restitution d'un texte primitif, une base historique au christianisme ce pragmatique », bien voisin de celui qu'avait entrevu Saint-Simon. C'est un ouvrage érudit qui lui coûta de longues années d'eflbrts et qui marqua dans l'exégèse d'il y a 5o ans par la minutie et l'ingéniosité de la recherche * . Rappelant ses origines mosaïques, dans sa Préface, mon])ère opposait ce christianisme au christianisme mystique dont son enfance comme celle de l'humanité avait été nourrie. Pour lui, la grande parole de l'Évangile était a Uendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Mais « ce Dieu, écri-

I. Hachette, c<.l. — Sainte-Beuve le signala comme « l'oevivic d'une intelligence élevée, consciencieuse, tenace, imbue d'une religiosité sincère, en quête dès la jeunesse de la solution «lu grand problème théologique ». La Vie de Jésus, de Renan, qui faisait mention des Evangiles, de mon père, a paru pevi après.

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ait-il. est celui qui a cille sur la jnslice de ce nonde, qui veut le salut dhns le inonde par la jusice dans le monde. L'acconiplissement du mereillenx a\enir depuis lant de siècles annoncé par es prophètes, attendu par Israël..., cette justice )lus parfaite..., tous ces enfantements de la foi eligieuse d'Israël sont le fond même de la prélication évangéllque. . . débarrassée de ses élénents postérieurs. »

Par là il lej oignait le Nouveau Christianisme le Saint-Simon (en déclaiant seulement que ce l'était pas là un nouveau christianisme mais le hrislianisme même) : « Vous aimerez le Sei- ,meur votre Dieu de toute Aotre àme, de tout otre esprit et de toutes vos forces... Vous aimeez votre prochain comme vous-mêmes... Rien à de commun avec la fameuse maxime : ce Mon royaume n'est pas de ce monde. » Ce n'est ^^as un monde nouveau que Jésus a formellement institué... Ce n'est pas le monde chrétien, notre monde, qu'il a voulu réprouver. Son royaume au contraire est de ce monde ou plutôt il est ce monde môme. » Il exposait dans sa Préface comment ce monde — notre monde . résultat delà

combinaison des trois grands peuples niéditciianéens (Judée, Grèce, Rome), fils des croisades, de

la Papauté, de la Ueiiaissancc, de la U.éforme, dt la Révolution française, représenl<> ' le triomplii des croyances sociales et des intérêts praliqui > sur les croyances et les intérêts m \ stîcpios . . . Pour ce Aéritable Royaume de Dieu, composé d< membres épars, ou du moins mal unis, du corj> duChrisl. il n'existe aujourd'hui (pi'un seul ( I moi no i^iand niloiol : c est de lecoimaîtro (juo lu pensée du Clirist est avant tout une pensée civilisatrice et sociale, qui nous a transmis tous les germes de la sagesse antiqiio. i-olii^iouso. intolloctuelle, politique, et les fécondant par leur lappro- ^ chement même, en a fait sortir la vie moderne avec toutes ses merveilleuses manifestations, » — Avec ses souifrances aussi et sos contradictionsqii il altri]>uait à la lutte des principes opposés dans laquelle notre société consume ses forces les plus précieuses, a De là. écrivait-il, cette éducation incohéicnle, partagée enli(' des doctrines, des inlluences, des corporations opposées. . . des hommes de Dieu qui ne sont pas du monde, des hommes chi monde (jui no sont ]ias de Dieu : la chaire chrétienne, ce puissant organe destiné à porter le mouvement et la vie jusque dans lo dernier hameau, jusque dans le cœur du dernier des fils de Jésus, ne rolonlissant que do sloriles rogi ols et de

GUSTAVi: DEICHTIIAT.

aines doléances : tout un peuple né de l'indusrie ne trouvant dans l'institution religieuse du )ays aucune direction, aucun appui pour l'accom- )lissement de sa rude destinée... dans l'ordie iioral une éternelle contradiction entre le dire et

0 faire, entre la doctrine elles actes; l'incessant ontraste d'une sainteté sans joie et d'une joie ans sainteté : T homme et la femme moralement solés 1 un de l autre par la diversité et l'opposition de leurs croyances... dans le rèi^ne de l'in-

ftelligence, la lutte entre la raison qui discute etla

01 qui se soumet, eiiliela science qui réforme et !a tradition qui maintient ; eniin la société sans loctrines, sans croyances arrêtées, incapable par onséquent de se gouverner elle-même, incessamaent ballottée de l'anarchie au despotisme et du

despotisme à' l'anarchie, et toujours poursuivant à travers les lévolutions un lepos qui toujours luit devant elle... »

Ces soulfrances de la contradiction qu'il

fidépeignait en termes si saisissants, en parlant de !a société eontempoi n i ne . mon père les connaissait ' h 11 pour en patir pioiondément dans son être

1 intime et dans sa vie de tous les jours. Doué d'une grande force cérébrale, marquée par un front élevé et un grand dévelopi^ement crânien, il était

fiO QUELQUES AMES d'ÉLITE

plutôt cliélif de corps, petit de taille, nerveux » l'excès, et depuis la grande crise saint-simoniennw et les déchirements qu'elle avait engendrés \ im travaillait difTlcilement et par à coups. Son tem-B péranient de prophète allait aisément de l ex-» trême optimisme à l'accahlement en présence deB certaines déceptions ou de certaines injustices.» L'optimisme reprenait le dessus, mais après de» crises de dépression pénibles. En pareil cas, ixÊ était vis-à-vis de lui-même d'une sévérité qun aggravait l'épreuve. Il n'accusait pas, comme ill aurait du le faiie. la réalité des choses qui était plus loin de son idéal qu'il ne voulait sè l'avouer, mais sa propre impuissance de prosélytisme et sa chétivité. Et comme il ne pouvait pas se réfugier dans cet idéal, transcendant, planant au-dessus des déceptions d'ici-bas, plein d'une sorte de splendeur mystique, où se sont abrités et s abri-

I. Notamment les déchirements de famille qui furent particulièrement pénibles pour mon pore au moment du saiiit-simonisme. Ses parents, qu'il aflectionnait profondément, virent avec inquiétude son ardeur de néophyte. L'inquiétude devint plus tard révolte. Mon père m'a raconté que, durant une absence, sa mère avait pris et détruit une grande partie de ses papiers relatifs à l'Ecole. La grande crise de séparation de Bazard et d'Enfantin et i]i < disciples qui les suivirent dans des camps' opposés fut violemment douloureuse pour lui dont l'exaltation religieuse avait vu dans le Père et dans la Famille la réalisation d'un idéal longtemps caressé de réconciliation entre les classes et les sexes.

GUSTAVE DEICHTIIAL 4l

en\ tant de crovants. — son idc'al à lui étant jirestre et social et fait d liumaiiitc vivante, — subissait les affres de la foi sans en connaître les doucissemenls d'au delà. Aussi son contact avec monde était-il souvent douloureux et ressemiait parfois à un froissement : non qu'il manquât sympathie ou môme d'indulgence, et encore oins de besoin d'aimer et d'être ainié : mais il sentait incompris et « criant dans le vide »; ême estimé, aimé (peu d'hommes ont eu ?iitant d amis) et parfois admiré, il sentait l'être sez souvent pour autre chose que ce qui lui nait le plus au cœur, et par là le monde ne m plissait pas ce qu'il aurait voulu de lui. L'édication de sa propre vie, de sa famille, de sa maison \ l'éducation de ses trois enfants dont il

I. Vers 1860, il entreprit de créer pour lui et les siens à Rueil, arès de la Mal mai son, et attenant à une belle propriété de mon ^rand-père maternel Edouard Rodrigues (Boispréau), xine installation de campagne conforme à ses goûts et pouvant devenir une durable résidence de famille. Il acbeta des champs absolument dépourvus d'arbres dans la plus grande partie de leur superficie, mais de la portion supérieure desquels on découvrait une vue superbe sur la vallée de la Seine depuis l'aqueduc de Marly jusqu'aux hauteurs de Sannois. il fit des plantations, des terrassements, des rampes d'accès et une maison à l'italienne avec terrasse. Le succès fut complet, mais au prix de quels efforts et de quelles préoccupations ! Comme jeunes gens nous jouîmes beaucoup plus de cette propriété (Vermont) que mon père qui en avait eu tous les soucis. La maison fut brûlée par les Bavarois

/i2 QUELQUES AMES d'ÉLITE

s'occupait avec ardeur personnellement, les soin constants à donner à ma mère, presque toujour soiifTrantc. tc^)ut le règlement matériel de so existence et de son activité, rentrait normalement dans le plan de son idéal social, et il tenait à ce (|ue dans la mesure de ses forces et de ses ressources, tout y lut correct, régulier, sain, aussi bien au point de vue familial que social : et c'est une partie de ses efforts qui lui coûtait beaucoup de peine, en le ramenant du domaine de la spéculation . <Mi le monde ne le suivait guère, dans les choses pratiques : à celles-ci il s'appliquait avec sa conscience habituelle, mais en apercevant toujoui s ( litre elles et son idéal un lien religieux qui le gênait parfois dans l'action et n'était pas toujours compris par son entourage de famille, plus spécialement placé à un point de vue positif.

Les hommes qui portent en eux une humanité supérieure à celle qui les approche, ont toujours dans leur vie une partie douloureuse. Pour mon père, le viatique qui le soutint jusqu'au bout d'une verte vieillesse fut sa communion avec un avenir terrestre meilleur, communion où s'incar-

en 1870 (mon père l'avait vendue peu avant la guerre). Elle a <' l-' reconstruite et est devenue le centre d'un magnifique domaine aux mains d'un riche Américain.

GUSTAVE d'eICIITHAL. 43

ait pour lui la vife éternelle, a Pour nous dont es sympathies embrassent l'infini, écrivail-il déjà à Mill en i83i lors de la mort de leur ami commun, A. Tooke, pour nous, qui nous sentons vivre dans une intime unité non seulement avec nos proches, mais avec notre patrie, avec l'humanité, avec l'univers tout entier, l'objet de notre amour est impérissable. »

A travers toutes les déceptions, les tribulations, comme au milieu des joies de la vie qui ne lui furent pas refusées, il conserva toujours cet <( amour impérissable ».

Dans la dernière période de sa vie, revenant à une de ses préoccupations d'après le saintsimonisme, il se consacra à la restauration des études helléniques, dans lesquelles il voyait non seulement un des plus nobles héritages de la pensée humaine à recueillir par les générations nouvelles , et l'un des principaux facteurs historiques de notre civilisation méditerranéenne, mais un lien pratique à étabhr entre les divers organes de cetfe civilisation. Il pensait que l'unité de culture classique et même l'usage du grec comme langue commune, rapprocherait les différentes nations, et préparerait la fédération européenne. C'est sous l'empire de ces idées qu'il fonda en 1867 avec

f\\ <JL l.I.< M !:S \Mi:S I) \.\AV\L

quelques amis, Y Association pottr f Encoiiragemen des Ktudes grecques , qui groupa cle suite tous les fervents de la culture hellénique et est restée une de nos plus actives sociétés savantes.

Les événements de 1870-71 le surprirent et le désolèrent dans ses espérances humanitaires et pacifiques, mais ne le découragèrent pas.

Il avait, dans la mesure de ses forces, en 1869, essayé de conjurer le terrible orage qu'il prévoyait près d'éclater entre la Prusse et la France, en éciixaiit au Temps, an moment de l'alTaire du Luxernboat'g , une lettre qui lit sensation et oii il adressait au nom du christianisme un éloquent appel aux hommes c( de paix » de l'Europe Jïélas! les Ikhiuiics ci de guerre » d'oulre-Rhin l'emportèrent alors, comme ils devaient l'emporter quarante-quatre ans plus tard. Mon père avait cjuitté Paris pour Etretat, avant la déclaration de guerre. Déjà âgé, il vécut quelques semaines en province, puis alla retrouver à Londres, avec ma mère, d'anciens amis, dont J. Stuart-Mill, se réchauffa au contact de ses vieux souvenirs de

I. A rapprocher des lignes de Kcnan dans Souvenirs de jeunesse, p. : « Je voudrais parfois me mettre à genoux, pour supplier

l'Europe de ne pas se diviser par des jalousies fralricidc^s, de ne pas oublier son devoir, son œiivre commune qui est la civilisation. (i883).

GUSTAVE d'kICUTHAL

jeunesse, créa des liens nouveaux entre la culture française el le parti libéral anglais.

La Commune lui fit horreur sans pourtant lui enlever ses espérances d'avenir. Il m'écrivait de Londres (le 29 mars 1 87 i ^, répondant à des lettres oii je lui décrivais mes émotions et les crimes du 18 mars et des jours suivants : (( Je comprends toutes les agitations par lesquelles tu as passé. Cependant aver les croyances dans lesquelles j ai vieilli et dans lesquelles tu as grandi, il y a de sérieux motifs de confiance dans l'avenir. C'est hien évidemment un nouveau parti politique qui ai rive aujourd'hui sinon au pouvoir, du moins .à la puissance. Cela ne se fait pas sans trouble et sans désordre : mais enfin c'est un acheminement à l'avenir. »

Apres la Commune, il revint en France où il ictrouvait ses deux fils et son gendre sortis indemnes de leur participation à la guerre. Quelcjues années après, ses fils lui donnaient, à côté des enfants de sa fille, d'autres petits-enfants. Toujours vert d'esprit et de corps, il reprit ses travaux- philosophiques et philologiques en les rattachant, comme par le passé, à la création d'une ère meilleure pour notre civilisation et pour l'humanité en général.

/|6 QUELQUES AMES DELITE

Il publia une intéressante étude sur Socrale et notre temps, plusieurs brochures sur V Usage de la \ langue grecque comme langue internationale , une f substantielle notice sur l'Association flrs Etudes^}) grecques , des articles sur l'Être suprême dans ht Déclaration des droits de l llomme , sur le Nom ci le caractère de Jahveh. Il songeait toujours a . compl('l(r tsoii Liavail suri Evangile de saint Jean, i qu'il avait laissé de côté dans sa publication d( i863. Il aimait à s'entourer de jeunesse studieuse à laquelle il cherchait à iiu iiUjuer quelques-unede ses idées d'avenir. C est ainsi qu'il Iravaill; successivement avec II. Marion, avec Gaston t Maspero, avec Maurice Vernes. Il s'était décidé à groupei* ^f^'- -ouveni i < d ses ik >I('>^ <iir Saint-Si i n<.)n , et avaitprcparé l'ébauche d une iiotice d'ensemble sur les travaux du fondateur de l'Ecole. Elle existe dans ses cartons et communiquée par moi, elle a été utilisée par M. G. \\ eill pour ses volumes sur Saint-Simon et sur le saintsi monisme.

Mon père A ieillit plein de confiance en cet avenir meilleur dans lequel il conservai! sa foi, cpielque retardé que fût cet avenir par nos divisions politiques et la rupture dcTéquilibre euro23éen, suite des conquêtes allemandes de 1871 . Il avait confiance.

GUSTAVE d'eICHTHAL t\^J

iiaJgrétoul, dans la démocratie, pijurvu qu'elle se iitfacliât à une tradition de haut vol, celle des idées iidéo-clirétiennes, et qu'elle fût, non le triomphe l'un parli, ou d'une classe, mais un atTranchis- Liiient et un ennohlissement universels. Plein de et idéal, et tout en souffrant des incidents de la »olitique quotidienne, il planait au-dessus de ce pi il considérait comme des défaillances passagères. Sans infirmités, chagrin seulement de voir (approcher la dernière heure qui interromprait ses lefforts et son laheur personnels, croyant dans la onlinuité de la vie à travers les générations terrestres, et fier malgré tout d avoii* été un des chaînons lahorieux et tenaces de cette trame éternelle, il mourut en murmurant à mon oreille : «J'avais "Mcore beaucoup à faire » (9 avril 1886). Il avait 2 ans ^ .

I. Son l'rère, Aclolplic cl'Kiclithal , ancien banquier, députe, régent de la Banque, est mort en 1896, à 89 ans.

(îaston Paris est le plus bel exemple que j'aie connu de l'immolation d'un homme à l'amoui cl au service de la science ^ : de la science conçue dans toute son austérité, d'autant plus difficile u servir que, dans la carrière qui s'ouvrait devant lui, elle devait s'appliquer a une matière où son rôle est forcément incomplet et ne peut jamais donner

1 . Je conserve expressément dès le début de cette étude le mot (le science, s'appliquant à des matières autres q\ie celles auxquelles - adapte la méthode expérimentale, où voudraient actuellement confiner la Science (avec un S majuscule) certains esprits à Tétat de réaction contre le mouvement scientifique de la seconde moitié du xix"* siècle, parmi lesquels il sullîra de citer M. P. Bourget. On verra comment G. Paris concevait Tesprit et les méthodes <l( la science, tout en ne prétendant nullement a runiformité les procédés d'investigation qui n'a jamais été proposée par un penseur sérieux. C'est vite fait et c'est facile d'appeler a Scientisme » la mauvaise science et de la condamner. C'est moins aisé de démontrer que les esprits vraiment scienliPupies d'il y a f\0 ans ont conçu d'une façon aussi puérile la science.

r)2 . QUELQUES AMES o'ÉLITE

de salisfactions absolues : les recherches histori-il ques et philologiques. Doué de dons admirahlesa et presque prodigieux, mémoire extraordinaire, v faciUté et éclat de parole et de style, puissance physique, charme de la personne, imagination, rapidité et profondeur d'assimilation^ prestige d influence sur ses auditeurs qui deve naient de suite ses amis ou ses discijDles, précocité du talent et de l'illustration, G. Paris aurait pu être ce qu il aurait aouIu dans n*importe quelle direction intellectuelle : lui qui s disait lui-même encore tout jeune possédé de la lihifJo sciendi, il a voulu n'être, jusqu'à une période reculée de son existence, que philologue et maître de philologie romane à laquelle l'avaient préparé les traditions de la carrière paternelle, désirant montrer par quels eflorts patients et opiniâtres la vérité peut et doit se faire conquérir même dans un domaine où elle apparaît particulièrement fuyante et peu saisissable, faute des

I. Son père, Paulin Paris, est l'auteur bien connu de nombreux ouvrages sur la liltératxire dvi moyen âge. Il légua à son fîls, comme l'écrivait celui-ci, « l'amour de l'étude, l'amour de notre vieille poésie, et l'amour de la douce Franco ». Conservateur de la Bibliothèque royale, puis impériale, où il avait son logentient, on a pu dire de son fils « qu'il était né dans une bibliothèque ».

moyens d'cxpérimentalion qui sont à la portée des sciences physiques et chimiques, a Ce qui éveille, a-t-il écrit, et soutient l'ardeur du savant dans le cours de ses recherches, rjui pourrai (Mit parfois sembler peu dignes du temps et de la peine qu'elles exigent, c'est la pensée qu'il concourt à l'édification de ce grand monument, l'histoire de l'esprit humain. » Il était inllexible sur la rigueur des méthodes à employer dans la recherche : a II faut apporter à nos études, autant que possible . In disposition d'esprit que demandent les sciences naturelles, cherchant non à juger ni à prouver, mais à connaître et à comprendre ^. » Il rappelait la parole de Bossuet que ce le plus grand dérèglement de l'esprit est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient ». « La science, ajoutait-il, n'a pas d'autre objet que la

f vérité et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir

) dans la pratique. Celui qui, par un motif patriotique, religieux ou même moral, se permet dans ses conclusions la plus petite dissimulation, la

I. G. Paris, on le voit, parlait de ce la disposition d'esprit », et non des procédés. Tout est là.

54 QUEÏ.QUES AMES n'Él.ITE

plus légère alléralioii, ii esl pas digne d avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable cpie l'habileté. » ( 'e icsjXM-l e! C(^nime ce culte de la vérité, G . Paris a emploN é sa vie à se l'imposer à lui-même, et sa puissance d'action extérieure à l'inculquer comme une règle sacrée à un groupe toujours croissant d'hommes qui se soiil attaché^ à lui par l'esprit et le ccx'ur : et cela, non seulement en quelque sorle dans son séminaire philologique, mais dans un ee; ele él<M»dn d i n telligences et de volontés, diverses par la carrière, les aptitudes ou le but visé. Ceuv (pii l'ont suivi ont senti à la fois le poids et le bienfait de l'action du Maître et lui ont gardé a\ec le deuil profond de sa perte une éternelle reconnaissance. Professeur, directeur de revues, administrateur, collaborateur plus ou moins tacite de tant de recherches ou de travaux et même de compositions purement littéraires, simple ami, G. Paris ordonnait, dirigeait, clarifiait, éclairait chacun sur ses mérites ou ses lacunes, jamais décourageant quand il sentait la sincérité, même avec peu de talent, inexorable seulement en face du sophisme voulu, de la supercherie oti de l'ignorance systématique et tenace. Les faibles, il les

OASTON PARIS 55

poussait à la spécialisation où avec une bonne méthode et de la suite chacun, selon lui, pouvait rendre des services : les foi ts, il leur donnait confiance en eux -mêmes, leur procurait le succès ou au moins des débouchés, jamais plus heureux que quand il voyait, lui qui se tenait en apparence dans une demi-obscurité, resplendir au grand jour un de ceux qu'il avait devinés ou stimulés à leurs débuts : Albert Sorel, Sully Prui dhomme, Ileredia, de Vogué, et tant d'autres qui l'ont précédé à l'Académie et aux honneurs, non seulement sans qu'il s'en étonnât ou les enviât, mais on partie par suite de la propagande qu'il avait faite pour mettre en relief leur talent, et de l'appui qu'il leur avait donné de son amitié et de sa sympathie : elles avaient la valeur d'un patronage.

Pas un parmi ceux-là, ni parmi bien d'autres, qui ne fût fier de se considérer comme en partie lu moins le disciple de G. Paris; car telle était sa maîtrise dans toutes les directions que chacun, même des mieux doués et déjà des plus glorieux, lui demandait constamment conseil sur tel ou tel point de son art ou de sa discipline et ne se sentait rassuré qu'après cette consultation. Et souvent la consultation ne portait pas seulement sur une question de foi me ou de méthode, mais sur le

50 QUEI.QUIÎS AMES DELITE

fond iiiciiic de 1 ullitude morale et sur des sujets de conscience intime, tant on était si'ir de la justesse et de la rectitude, amicale, mais inébranlable, de son jugement, et tant on sentait en lui le véritable directeur d'hommes.

Ce directeur d'hommes fut par deux foi^ déchiré dans ses fibres les plus intimes. L;» première fois ce fut par la guerre francoallemande de 1870. Il avait passé plusieurs annéeaux Universités Allemandes \ y avait largement puisé en fait de méthodes scientifiques et d'érudition. Il V avait noué des amitiés durables. Jl sentait jusqu au fond de son être Futilité qu'il y aurait eu pour le développement de la civilisation et deln rulture intellectuelle, au rapprochement de deux j)ays dont les contrastes de génie et de tempérament eussent servi également l'intércl général européen. La mainmise de l'Allemagne sur la France, la brutalité du nationalisme germanique, la sauvagerie de la guerre, l'orgueil de la victoire, les inutiles appels lancés par nos philosophes et nos historiens à la justice allemande,

I- Il fut de i856 à i858 élève de Fr. Diez à Bonn, puis de Curtius à Goeltingue : « Entrant dans ces universités, écrit M. Bedier. il crut entrer dans des temples. » Cahiers ilc ht Quinzaine , i4*^ 1 " série, |>. i '\ .

a profonde désorganisation de notre propre pa> s, \ iol de la T^orrainc ot de l'Alsace qui suivit la lélailc, le retour apparent du continent à la bar- )arie armée, le dédain pour la science et pour la )ensée pure qui semblaient le fruit iné\ llable de elles catastrophes, il \ avait là de quoi découager le penseur, le patriote et le savant. G . Paris e releva de la crise plus confiant que jamais lans la science'. Il fut de ceux qui virent dans les victoires allemandes résultat d'une longue et avante préparation, la preuve que, même au ser- \ i( c de la force, les règles scientifiques préparent le succès des entrepiises humaines, fut-ce des pires. Une bonne organisation intellectuelle était à r^es yeux aux yeux d'un groupe important de

I . Inondant le siège et même sous les obus il travaillait. Voici '(^. qu'il m'écrivait ;iu moment du bombardement de -Paris (je lui

vais offert de venir loger chez moi, rue des Mathurins, plus loin les batteries prussiennes) : ce Mille remerciements, mon cher ami, le votre offre vraiment aimable : j'ai déjà un asile pour la nuit : f[uant au jour, «m nous laisse tranquilles et je reviens travailler

hez moi, où je serai dimanche (raprès-midi) comme d'habit ! n » 3 de la rue du Regard (Paris habitait le n^ 7) oi*i

Icniuurenl mon beau-frere et mon père quand il est à Paris, a î oçu un obus qui a ravagé l'appartement. Brachet a eu trois obus

lans sa maison. Le tout sans grand dommage. Mais c'est ennuyevix de ne pas dormir la nuit... » Je lis dans \in autre billet du siège : ce Nous voyons de dures choses : tout ce qu'on croyait s^ébranle et flotte : on ne sait plus ni ce qu'est le présent ni ce que sera l'avenir. Il faut faire comme quand un obus arrive, se coucher par terre et attendre que ce soit fini pour voir les dégâts. »

QUELQUES AMES 13 I 1 1 l E

ses amis, la première condition pour la France son relèvement politique et international^. C'es^

I. On a beaucoup reproché à G. Paris et à ses amis de s'êti inspirés à cette époque, pour la réforme de renseignement siipé-j rieur, de Inorganisation viniversitaire allemande. M. Edmond Pot/ lier a fourni une réponse excellento à notre avis à ce reproche! dans un intéressant article du journa] le Temps ^ déc. tqiO :

<c II est tout a fait exact de dire que la guerre de 1870 et rin- Iluence allemande ont porté un coup décisif aux habitudes péda-j gogiques d'alors. Si vivants que soient souvenirs laissés pai

les cours de Michelet, de Villemain, de Saint-Marc Girardin, di Cousin, il est certain que leurs leçons sont à riieure actuelle deve*| nues incompatibles avec l'crientation des méthodes modernes.] Remplies de parties substantielles, en dépit de leur aspect souveni pompeux, elles avaient le défaut de donner le ton à toute iincl école de professeurs qui, sans égaler ni le talent ni l'érudition! réelle de ces maîtres, ne retiraient de leur exemple que l'idée del s'attaclier à la forme a la prédication oratoire. Cette rhétoriquel a vécu. Kaut-il la regretter ? Elle a disparu devant une organisa-^l tion nouvelle de l'enseignement universitaire, dont les promo-^j levirs étaient des hommes comme Gaston Paris ^t Ernest llav< pour la philosophie, Fustel de Coulanges et Gabriel ^Ionod pourij l'histoire, VVeil et Tournier pour le grec, Thurot et Gaston liois-| sier pour le latin, Perrot pour l'histoire de l'art : je ne parle quoi des morts, mais tout le monde connaît les noms aussi glorieux! des vivants. La fondation de l'Ecole des Hautes études, le développement croissant de l'Ecole chartes, la réorganisation del TEcole normale, la vie rendue aux universités de province pari Albert Di^mont, furent les sources où l'enseignement suj^érieiirl régénéré puisa des forces nouvelles. Qui oserait aujourd'hui porter la main sur l'œuvre admirable due à ces maîtres, qui furent des patriotes et qvii, au lendemain de nos revers, songèrent avant! tout à la prospérité intellectuelle du pays ? Qu'en bien des ca^ que sur beaucoup de points les réformateurs et initiateurs aient pris exemple sur les universités d'Allemagne, déjà prospères, déjà outillées, déjà actives et réputées dans le monde, c'est ce que Ton ne saurait contester. Il suffit pour s'en convaincre de lire le livre qui eut alors un grand retentissement : Quelqu-es mots sur rensci-

i . \> 1 ( )N \\\ lus 5f)

ce lilie qu'avec Breal, Lavisse, G . Moiiod et tant 'autres, il se voua à la réforme de VKnseignenien t

lement public en France (187:2), par Michel tîreal. Mais n'cut-on is c< nt t'ois raison de suivre les bons exemples que rennemi ous avait donnés ? Et rouffirait-oii aujourd'hui de fabriquer de artillerie lourde, sous prétexte r[ue les Vllemands en ont <*u les roniicrs ?

a Est-ce à dire d'ailleurs que depuis quarante ans ces méthocs, devenues nôtres, soient calquées sur renseignement d'outre- Ihin ? Rien ne serait plus inexact. Les difTérences sont formelles t nombreuses. Pour le constater, il suffit de comparer les thèses résenlées en Sorboiuie ou dans nos facultés avec les dissertations !iaugurales qui sortent des universités allemandes. 11 suflit aussi le lire les ouvrages des savants dont je rappelais les noms. On orra que la richesse d'informations, la clarté des idées, l'ordonance et la composition des développements sont à notre avanige ; les critiques allemands, en veine de sincérité, le reconnaisent parfois eux-mômes. On peut interroger nos élèves étrangers, {ui ont séjourqip dans les universités de Berlin, de Halle ou de iOiiii : ils savent bien faire la distinction entre les deux genres repseignement verbal. Celui-là, me disait l'un d'eux, un Hollanlais, en citant un professeur réputé, celui-là fait son cours ce à la rançaise ». Je ne veux pas dire que tout se passe ici dans le meilour des mondes et sur ce point encore il me faudrait écrire un iulre article pour exposer les améliorations à tenter; en particulier, je critiquerais la hâte que l'on apporte à lancer de tout jeunes gens dans des travarix de science pure, avant qu'ils aient u le temps de bien connaître et de bien pénétrer Pesprit littéxiaire des auteurs dont ils s'occupent. Pour ce qui est de la science elle-même, telle que la comprennent et la pratiquent, non seulement en France, mais dans le monde entier, des millions d'hommes dévoués à 1( m tàchf\ ([ni donc y porterait la main, sans nous trouver devant elle pour la défendre comme un des biens les plus précieux de l'humanité, comme une des gloires du pays ? Cette science n'est ni française, ni nlloniande. Elle f^st la science tout court, c'est-à-dire le progrès.

ce Edmond Pottiei^. »

{supérieur et notamment dans cet enseignement ài;i sa partie la plus austère, celle qui se donna à l'Ecole des Hautes Etudes, fondée, sous l'impulsirni du groupe dont G. Paris était un des chefs, parjjj Victor Duruy à la fin du second Empire : mais s il était sévère sur les méthodes, il voulait que la <( bonne science » eût un large rayonnement et ne restât pas le privilège de quelques érudits. (( Lai science, a-t-il écrit, ne doit pas demeurer reléguée > dans des temples rarement Aisités, où quelques prêtres seuls célèbrent ses rites, mais animer et inspirer toute l'activité intellectuelle d'un pays — C'est pour la défendre, lapropager, et, en même temps combattre ceux qui se couvrent faussemenl de son masque, que, déjà presque célèbre dans les cercles scientifiques par son Histoire poétique de Charlemagne, il avait, avec Paul Meycr ^ et d'autres amis, créé cette Revue critique, vite fameuse par l'ardeur d'alors de ses jeunes et fervents rédacteurs, qui ne reculèrent devant rien pour soutenir leur cause et pulvériser l'adversaire sous le poids d'arguments strictement scientifiques auxquels jamais question de nationalité, de parti, de croyance ou de camaraderie ne vint se mêler. Malgré ses tendances personnelles qui, par certains côtés de sa nature et par ses tradi-

GASTOX PARIS (j I

ions de famille, le rappelaient vers l'iiistilution molarcliique, G. Paris s'imposa toujours à lui-même •t imposa à ses collaborateurs la plus sti icte impar ialité politique ou religieuse dans la polémique listorique ou littéraire. C'était pour lui la prenière honnêteté du savant. — Le pati iote plein de endresse pour le passé littéraire de la France I reparu dans ses fondations : la Ronicmia , revue onsacrée comme son nom l'indique aux études le philolologie romane, créée en 1872. (< alors, 'crivait Michel Bréal, que des propliètes de malleur annonçaient la fin des nations romanes » ; la Société des Anciens textes français (1875), collecion toujours grandissante de nos monuments ifléraires du moyen âge publiés avec l'appareil scientifique le plus rigoureux, par des collaborateurs compétents.

Il servait ainsi la lecherche de la vérité de outes ses forces dans la voie spéciale qu'il avait racée à sa vie de savant, et en même temps il en mettait les résultats à la portée du public simplement lettré et curieux d'études littéraires et historiques, en réunissant les plus importantes de ses leçons sur la Littératurr of s'/w la poésie du moyen âge, dans des volumes qui sont devenus classiques et qui eurent de suite plusieurs éditions. Son

62 QUELQUES AMES DELITE

volume Poèmes et Légendes fUi moyen âge, cel qu'il consacra dans V Histoire de fa littcratu française de Petit de Julleville au moyen âge (des origines à 1 5oo), trouvèrent également de nombreux lecteurs et admirateurs en France et dans le monde entier. Son culte de la vérité dé-; passait l'iiorizon purement historique oii il avait volontairement enfermé ses propres travaux. Il j)recliait la vérité, il la glorifiait dans son épanouissement total, dans son application générale aux besoins et aux ofroris do l'humanité. 11 y encourageait iiotanuiieiit la jeunesse, u On dit à celle- ( 1. s'écriait-il dans son discours de réception à l'Académie (1897), il faut aimer, il faut vouloir, il faut croire, il faut agii , sans lui dire et sans pouAoir lui dire quel doit être l'objet de son amour, le mobile de sa volonté, le symbole de sa croyance, le but de son action. Il faut a^ant tout, lui dirais-je, >i j avais 1 espoir d'être entendu, aimer la vérité, vouloir la connaître, croire en elle, travailler 011 on le peut, à la découvrir. Il faut. savoir la regarder en face, et se jurer de ne janiaib la fausser, ralU nucr ou 1 cxagérei , même en vue d'un intérêt qui semblerait 2:>lus haut ([u'elle, car il ne saurait y en avoir de plus haut, et du moment où on la trahi! . ful-cê dans le

secret de son cœur, on suljil une cliiiiiiiulion intime, qui, si légère qu'elle soit, se fait bientôt sentir dans toute l'activité morale. Il n'est donné (£u"à un petit nombre d'hommes d'étendre: son empire : il est donné à tous de se soumettre à ses lois. Soyez sûrs que la discipline qu'elle imposera à vos esprits se fera sentir à vos cœurs et à vos consciences. L'homme qui a jusque dans les plus petites choses l'horreur de la tromperie et même de la dissimulation, est par là même éloif^né de la plupart des vices et préparé à toutes les vertus. »

C'est presque au moment où il prononçait ces magnifiques paroles, digne couronnement d'une vie consacrée à la science et à l'enseignement, que Gaston Paris éprouva un second déchirement d'âme. Lorsqu'éclata la célèbre Affaire, sûr de la vérité qu'il croyait voir manifeste comme la lumière du jour, grâce à l'application à la découverte de cette vérité, de la plus élémentaire méthode critique, il la vit nitîe par les préjugés et les passions, défigurée par la haine, non reconnue ou prudemment gardée sous silence même par quelques-uns de ses meilleurs amis. Ceux qui ont assisté à ses douleurs d alors, n 'oublieront jamais ce spectacle émouvant. Sa conscience prononça

on ( aporcovait lo devoir, et il le fit, mais aprè *|uelles meurtrissures ' î Son salon du dimanche, une de ses plus chères et fécondes créations, oii s'étaient rencontrés pendant trente ans les tenants de la science et des lettres venus de toutes les parties de l'horizon, heureux d'entrer en contact dans ce large centre d'hospitalité et de libéralisme, son salon qui avait continué de nous abriter pendant le siège, était déserté par plusieurs de ses anciens et chers habitués : d'autres n'y revenaient que par intervalles et avec méfiance : un silence ombariasx' lemplaçail h\s épanchements ou les discussions libres et sonores de naguère. Il se ht là des révélations de caractère qui aflligeaieni profondément (î . Paris et lui laissèrent des plaies malaisément guéries. Il eut des déceptions sur des hommes qu'il aimait et dont il avait attendu beaucoup, non seulement de leur talent, mais de leur action el de leur exemple. Il sentit que la crise morale qui avait élevé et forti-

I . Je retrouve trace de ses émotions dans un billet d'ocioljre iSgt) : « Je suis resté paisiblement à Gerisy dej>uis le 8 août ; paisiblement quant à la vie extérieure, car ce jour même commençais l'affreux procès (de Rennes) qui pondant un mois nous a mis à la torture. La façon dont il s'est terminé a d'abord été un terrible coup de massue : mais je me suis vite repris et j'ai compris ffue ce vordîct ('ir.'ingo était un acquittement moral. »

lie l)eaucoup de cœurs laissait aussi derrière elle de l'irréparable funeste, et que le plus grave dans cet irréparable avait été d'enfoncer dans leur erreui;, ou leurs préjugés un certain nombre d'esprits parmi les plus brillants. Il ne se remit jamais complètement des déchirements de VAJJaire, des désillusions qu'elle laissa après coup sur certains de ses champions, du profit qu'en tira le parti du désordre et que les sages du début avaient trop prévu', de l'accroissement d'acharnement ou de sophisme qu'elle engendra chez les défenseurs des accusateurs, même parmi ceux qu'inspirait un patriotisme sincère.

Et cependant cette profonde blessure morale coïncidait avec une période de sa vie où il connut les honneurs, oii il était parvenu aux plus hautes situations scientifiques, à l'Académie française, à la direction du Collège de France, avec le temps aussi oii — après de douloureuses épreuves — il s'était refait un intérieur^. Le grand

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