I. Voir V Annexe ci-après p. lôg
'jf> OUELQUES A^IES DÉLITE
veau et d un cœur l<jujours un peu inquiets (1( leurs conclusions et de leurs désirs réciproques Vun ne cédant rien au point de VLie de la rigueur, de la méthode de raisonnement, l'autre n'abdiquant rien de ses exigences, au nom d'une sort( de logique supérieure et transcendante Ce combat de la sensibilité et de la raison, joint à la lutte conti e une organisation physique souvent défoillanle et un souvenir toujours cuisant d'une déception d'amour de jeunesse, a imprimé au caractère el à l'œn \ ic (Ir Snlly une sorte de mélancolie tragique qui perçait sous sa pliysionomie si douce, comme dans ses vers ou sa prose même les plus dénuée d'empliase. On sentait rlicz lui tout un stoïcisme voiilu et conservé comme forme et comme fruit de la dignité, une pitié jamais satisfaite pour le malheureux parmi les hommes et même pour les heureux s'ils examinent consciencieusement leur sort. Il n'avait rien du pessimisme orgueilleux de certains romantiques qui ont ti ouvé comme de la joie dans la malédiction". Il se contentait d*ana-
1. C <'st ainsi qu'au sujet de l'immortalité il écrivait : « J( subis des preuves que j'ignore. » Et dans la même pièce (JLa Mori ^ il disait de la philosophie : « Toi qui n'es qu'un bruit pour 1< cerveaux honnêtes, — ^"aine philosophie o\x tout sombre h '
ff.is : .
2. Lu <l<- s< s sonnets j^osthumes, recueilli dans le volume (les
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yser — par là il était bien de son siècle — et de onclure : mais à sa conclusion plutôt désespéante son besoin d'aimer ajoutait une aspiration, [u'il voulait prendre pour une réalité aussi ceraine que la solution de ses syllogismes : et là, le croyant et le poète reparaissaient sous une forme m peu froide parce qu'il voulait lui conserver l'apparence et comme l'appareil scientifique, pour rassurer les lecteurs par la solidité de sa logique. Ses trois grands poèmes (les Destins, la Justice, le Bonheur^ sont la partie de son œuvre à laquelle le ijrand public a attacbé le moins de prix, préférant le beaucoup ses simples expansions sentimentales
Epaves, igo8) et en général peu connu, dépeint bien sa tristesse fie fond :
La Fontaine de Jouvence.
Rends la sève aux heiireui, naïade de Jouvence, A leurs rapides jours donne un long renouveau; Retourne pour eux seuls le fatal écheveau Dont le fil mesuré vers les ciseaux s'avance.
Ceux-là n'ont pas connu le soupir dès l'enfance, L'austère appel du vrai, l'altier défi du beau. Le tourment d'y répondre et l'attrait du tombeau Pour le front sans appui, pour le cœur sans défense.
Le ciel lointain des yeux ne leur a pas fait mal ; lis n'ont connu qu'un proche et clément idéal, Et les regrets en eux ne sont pas des blessures.
M ais les martyrs du rêve et ceux du souvenir, Inclinés vers la fosse aux promesses plus sûres, Craignant tous les amours, n'osent pas rajeunir.
OU ses inpfénieiix rapprochements lyriques, et (• ('Uni rnihircl. vu \n sjil)liril(- de cerlaiiies de ses déductions pliilosopliiques et la difficulté de les pc'nétrer sous des images un peu artificielles et laborieuses : celles-ci. Vartisl ■ allacliail à les polir d autant plus soigneusement que la matière ollrait plus d'obslacles et de hérissements. Sa conscience de penseur n mis ^^ouvent \\\\ peu de trop plein dans quelques-unes de ses poésies et lui a lait sacrifier le charme musical du vers (qui en est une qualilé essentielle), aux exigences de ranalysfe. Instincli \ emen l 1 <>i*eille voudi ail parfois dans celles de ses pièces qui sont moins réussies un peu moins de rigueur et plus de douceur et de facilité dans le rythmfv ïl ne suivait pas toujom s sur ce p(Knl le goût du lecteur, et quelques-unes de ses pièces les moins répandues étaient peut-él re celles auxquelles il tenait le plus, soit parle sentiment de la difTiculté vaincue, soit par la satisfaction de n avoir pas fait de sacrifice à la forme pure. De là des regrets qu'il n'exprimait pas volontiers mais qu'on devinait dans ses réticences ou son détachement mélancolique'.
I . l^ui-même a écrit sur ^ deux premiers grands poèmes : « Mes tentatives de ce genre n'oi\t pas réussi à mon gré et m'ont extrêmement fatigué. J'ai vu qu'en ne Acculant rien sacrifier du
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Cr lut, on peut le dire, ramitlé de Gaston Paris qui lui ouvrit l'Académie, lui donna par la la
soin clomir à la loriuc, on m: peut exprimer on vers les vérités philosophiques et scientifiques sans un eflbrt impossible à soutenir et' sans condamner le lecteur h une tension d'esprit incompatible avec la jouissance qu'il attend de sa lecture. :» Cite par L. Arnoult : Quelques poètes, p. ^33. — Gœtho conseilKiit aux poètes, d'aprc s sa propre c^xp^rience, ce de se défier des grandes œuvres. C'est le défaut des meilleurs esprits, de ceux justement chez qui Ton trouve le plus de talent et les plus nobles efforts )) (^Entretiens avec Eckermann, 18 sept. iSqS).
Ce défaut de musicalité dans certains vers n'était pas dû chez Sully-Prudhomme à la méconnaissance de cette partie de Fart de la poésie. 11 s'était toujours beaucoup préoccupé (et nous en avons bien souvent discuté) des conditions du rythme dans les vers. 11 a consacré à ce sujet uii petit volume : Réflexions sur Vart du vers, reproduit dans son Testament poétique, 1901, et j'ai publié >: moi-môme une étude sur le Rythme dans la versification française^ Lemerre, 1892. Il voyait dans le vers des éléments mathématiques, et moi, j'y marquais la répartition du temps suivant un système à la fois simple et rigoureux, en y ajoutant des effets de^ répétitions de sonorités (voyelles et consonnes). Jamais il n'a dans ces discussions pu admettre — faute probablement d'une éducation musicale suffisante — que le silence eût des durées mesurées.
Il était inexorable sur l'application des règles classiques de notre versification, et les licences des jeunes, poussées au point do détruire complètement l'équilibre poétique, le faisaient cruellement souffrir, ce Je pense, écrivait-il, qu'il n'y a rien eu d'arbitraire dans la préférence accordée par l'oreille à certaines combinaisons harmonieuses. Ces combinaisons, déterminées par des rapports arithmétiques, ne sont pas en nombre illimité » (Testament poétique, p. 280). Même dans les poètes qui respectaient le mètre classique, il répugnait à l'emploi que quelques-uns font de la rime des singuliers et dos pluriels. Je lui ai entendu notamment faire de vifs reproches à ce^ sujet à M.^^^ de Noailles alors débutante Kilo n^' sVst pas corrigée, non plus r[ue beaucoup d'au-
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8o QUELQUES AMES 1) ÉLITE
grande notoriété, lui procura plus tard le prix Nobel qui élargit sensiblement son indépendance matérielle, déjà strictement assurée par une petite fortune dont il savait un gré infini à ceux qui par leur dur labeur la lui avaient transmise, etravaicnt par là affranchi de toute besogne alimentaire. Successivement employé au Greusot, puis dans une étude de notaire, il s'était dès sa jeunesse senti complètement inapte à une profession proprement dite ' : mais son contact avec la vie réelle Favait rempli de compassion et de sympathie pour ceux qui \ peinent. Il a souvent exprimé en termes émus dans ses poésies, notamment dans les Soli-
1res, et pour ma pnrt je suis encore choqué de cette irrcgvilariic alors qu'elle nVst pas indispensable pour l'idée et par suite excepfionnellc. Je dois dire qu'elle ne blesse plus la plupart des jeunes- Kt cependant il est à remarquer que, sauf cette hardiesse et quelques autres de détail — très désirabhîs — (hiatus, souplesse dans la césure, etc.), les mieux doués des poètes qui avaient essayé du vers désarticulé ou allongé, ou terminé par de simples assonances, sont, comme le réclamait Sully Prudhomme et comme je m'y attendais, revenus au mètre classique — prouvant par la le solide fondement rythmique de notre versification.
I. Il s'était d'autre part résigné à des conditions d'existence matérielle extrêmement modestes. Je le vois encore dans une petite chambre de l'étroit appartement qu'il partageait rue Hauteville avec sa mère et plusieurs parents. Il couchait sur un simple canapé-lit toul pr^s de <=îa table de travail :
Mon lit i fruit <l où lu joie est bannie...
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8ULL\ Pl\Ur>ilOMME 8l
7/r/(^.v ses scllûments de commisération sociale**
I . Je l'ai félicite dans une lettre dont je retrouve cooie : (c Mai 1869. finis votre volume des Solitudes. Il m^a vivenent touclic et ému. Les pièces que je connaissais, je les ai relues ivec grand plaisir (il m'en avait lu plusieurs en manuscrit) — ainsi :{u'on retrouve de vieux amis. J'ai fait avec joie la connaissance des autres. Vous êtes arrivé à une finesse de ciselure, à un poli vraiment merveilleux, et cela n'exclut chez yous ni l'originalité, ai r.élan du mouvement. Ce qui me plaît avant tout dans ce nouveau volumcî, c'est la force et l'intensité que semble prendre en vous un certain sentiment de compassion pour les misères humaines, qui vous a naguère inspiré dans les Épreuves, le Homo sum. et qui vous inspire cette fois la Damnation, L'une d'elles. Couples maudits, etc. J'avoue que j'ai une prédilection j^articulière pour les larmes qu'arrache aux poètes, non la contemplation plus ou moins égoïste de leurs propres douleurs, mais le spectacle non moins navrant des maux soufferts autour d'eux... Il me semble que la souffrance personnelle est trop intime et profonde pour se comm'uniquer tout entière en s'épanchant. On a plus de douleur ju'on n'en peut exprimer. On garde en soi-même le plus vif de son angoisse : aussi Tàme la plus atteinte» souvent aime mieux rester muette que d'exhaler des plaintes trop faibles pour ce qu'elle éprouve. Au contraire quels accents on trouve pour peindre les maux d'aulrui ! Gomme la pitié est facilement éloquente! Gomme elle émeut ceux à qui elle s'adresse 1 Gomme elle est communicatiye et touche juste et fort î Nous avons tous au fond de Tame un amour plus ou moins vif des hommes : l'habitude, le spectacle quotidien des misères émoussent un peu notre sensibilité naturelle : no\is nous accoutumons à voir souffrir sans en otr(3 trop émus : mais qu'un poète, qu'un orateur, qu'un artiste vienne raviver l'émotion assoupie, aussitôt la nature reprend ses droits et les larmes de la pitié montent aux paupières. Qu'elle est bienfaisante et salutaire cette influence de ceux qui savent parler ou peindre, sur les âmes profanes ! Voilà bien le rôle que je conçois pour l'orateur ou le poète... Vous me prouvez par trois ou quatre des meilleures pièces (à mon avis) de votre nouveau volume que vous êtes merveilleusement propre à remplir ce rôle... Persévérez dans cette voie, mon cher ami. Approfondissez
QUELQur< \Mi:s d'élite
Ce contact avec les réalités de la vie individuelle et collecti\ e fat pai ticulièrenricnt étroit poui Sully lorsqu'on 1870, malgré son âge qui le dispensait de tout service militaire, et sa faiblesse de santé qui on tous cas Ten aurait dispensé, il crut de son devoir de s'engager, avec quelques amis, dans un régiment de mobiles parisiens S oîi il fut employé à de pc'nibles corvées.
Son état de santé ne lui permit pas longtemps de rester au service. Il fut renvoyé le 27 octobre 1870, comme me l'annonçait un billet de lui : a C'est hier seulement que j'ai eu ma libération. Je ne suis donc plus esclave. Je puis
les misoros humaines, h^s sombres douleurs morales : aous serez ém\i, vous émouvrez et cette émotion sera salvilaire pour tous. Quant à moi toutes les fois que je trouverai mes propres sentiments de pitié si éloquemment exprimés dans vos vers, je redoublerai de sympathie et d''Hfrection pour vous... »
I. Je retrouve un mot de lui du 23 août 1870 : ce Le^ commissaire de police qui m'a délivré mon certificat de moralité m'a dil que l'engagement dans la mobile est possible quand il a lieu avant Tappel, ce qui est mon cas,., toutefois je ne me croirai parfaitement renseigné qu'à la mairie où se contracte l'engagement... j'y passerai demain matin. J^^ retrouve aussi une cart' de lui avec rinscriplion avi crayon : a Mobile avi i3*^ bataillon. 8^ compagnie. » Il me demandait d'aller le prendre à la caserne de la Tour-Maubourg. Je le trouvai là, dans une salle de dépôt d'effets d'^habillement, rangeant des pantalons de troupe. Il h faisait courageusement et méthodiquement, mais en se plaignant de la fatigue que lui causait cette besogne à laquelle il n'était guoro pr<'|^ar('.
SULI ^ IMIUOHOMME 83
rendre un parti conforme u ma nature et moins ontraire à ma santé. Pour le moment je respire. ]e qui est une douceur que je n'appréciais pas ssez. )> Mallieureusement sa santé était atteinte )rofondément. Il partit de Paris rouvert après le iège, déjà très malade, et ne se remit jamais com- )lètement ' .
Il garda de la guerre un patriotisme avivé par es anxiétés et les souffrancés de V Année terrible t qui se traduisirent en de belles poésies (elles igui ( lit parmi celles qui fui enl le plus récitées) :
J'aimais froidement ma patrie
Au temps de sa sécurité...
Je ra'écriais avec Schiller
Je suis un citoyen du monde,..
Mais depuis nos sombres journées
De mes tendresses détournées.
Je me suis enfin repenti...
Ces tendresses je les ramène
Étroitement sur mon pays..,
... Je t'aime dans tes malheurs
O France, depuis cette guerre,
En enfant, comme le vulgaire,
Qui sait mourir pour tes couleurs ^.
1. Gaston I^aris m'écrivait : a Jo vous ( cris ce mot de* la hambro do Sully qui est revenu do Vichy plus malade qu'il n'y tait allé : il a une nécrose qui lui a saisi les jambes et une partie îu corps. Venez le voir. Il a besoin de distraction et d'amitié : il cra très heureux dé vous voir. »
2. Impressions de la guerre: liepentir la Ira/ice (^sonneis^ .
s II QUELQUES AAfES 1>'ÉLITE
D'au 11 es ont poussé des cris de douleur ou de revanclit"; plus éclatants : n*a été plus sincère
ni émouvant dans ses accents. En même temps il exprimait l'espoir d un renouveau :
l^^ils de la nature éternelle Par qui les champs ont refleuri, Les amours, invaincus coiiune elle Vont réparer le sang tari...
Pendant que nous faisions la guerre Le soleil a fait le printemps :
Des fleurs s*élèvent où naguère S'entre-tuaient les combattants.
Et s'adressant à la France future :
... Je sais l'avenir c|ui tressaille en ton flanc. . La suprême cite se pétrit en ton sang*.
Quant à lui, il s'enferma plus que jamais dan le travail de la j^onsée. La philosophie pure l'attirait toujours sans qu il pût y résister ni s'en distraire, dès que la sourPrance lui jDermettait de reprendre ses études. (< Je cède, m'écrivait-il dès 1869, à la tentation de gravir de nouveau cett(" apre montagne de la vérité dont j'ai dégringolé