CHAPITRE IX
Je pars poor Paris. — Madame de Bèze m'y accompagne. — La guerre se déclare avec la Russie. — Je ne puis partir. — Madame de Bèze veut que je retourne ayec elle en Nivernais. — Je refuse. — Triste séparation. — M. Royer-Collard. — Mademoiselle d*Â...— Me voilà
. chez une folle. — < Procès désagréable. -— Caractère ^ esprit , folie de Mademoiselle d* A... — Le procès est jugé. — La famille F... remplie d'égards pour moi. — Yictorine. — La baronne de Choiseuil.
^ PRÈS avoir rcva et dit adiea à mes excel- I lents parents du Nivernais , je me rendis à Paris* A peine y étais-je arrivée, que l'on apprit que la guerre était déclarée et les hostilités commencées ; il ne m'était plus possible de partir pour la Russie. Ce contre-temps était cruel. Combien durera-t-il? Que devenir?
Madame de Béze^ qui m'avait accompagnée à Paris ^ me proposa de relom*ner en Nivernais et d'attendre près d'elle un temps plus favorable à mes desseins. Je refusai cette amie si chère^ et Dieu seul sait tout ce qu'il m'en coûta* Mon pauvre cœur avait à peine assez de force pour ce dernier adieu. Ses affaires la rappelant chez elle bientôt^ trop tôt, selon mes vœux, je la vis repartir, et je restai seule ^ à Paris.
Avec elle se brisait le doux lien qui me tenait encore attachée à mon pays, à mes habitudes, à tant de souvenirs chéris. Désormais le passé de ma vie serait sans rapport avec le présent; je ne pourrais plus dire : Vous savez, vous éliez-là. A qui potfrraije parler de mes amis? Qui comprendra mes douces souvenances? Tout me sera étranger. Quand. on n'a jamais quitté sa patrie on ne connaît pas le nombre des sacrifices journaliers qui se révèlent à votre ame étonnée. Chaque instant lui apporte une souffrance nouvelle; les plus sensibles passent souvent inaper-* çues de ceux qui vous entourent. C'est un mot dont pour vous, ils ignorent la valeur, un regard qui fak mal,... et rien ne dédommage de ces douleurs secrète»
1 ^on frère aine était encore à Paris; comptant quitter bientôt cette Tille et forcé par sa position d'accepter un logement chez un ami qui demeurait très loin de moi, je me trouvais en effet à peu près seule.
dont vous rougiriez de vous plaindre. Tandis qu'an grand sacrifice trouve dans sa grandeur même une compensation ; car la force engendre la force.
J'avais pris congé de mon pays et de mes parents avec la ferme volonté de ne les revoir jamais ^ si je ne pouvais parvenir à me créer une existence libre de leur appui. — Si je ne puis atteindre ce but, dis-je à un de mes cousins, je vous dis adieu pour toujours , je saurai mourir sans me plaindre; on ignorera ma misère. — Faire des vœux pour mon retour, c'est donc en faire pour mon bonheur et pour le succès de mon entreprise.
Après le départ de ma cousine, je pris dans l'hôtel où nous avions logé ensemble une petite chambre^ très modestement meublée, au quatrième étage. Je me procurai de l'ouvrage pour alléger ma dépense, et j'attendis.
Je cultivai les connaissances que j'avais faites et celles que j'avais retrouvées. Madame de Malet, dont l'accueil avait été plein de bienveillance, me devint chaque jour plus chère. Je partageai mon temps entre elle et madame Royer-Collard % née de Piolenc^ une des amies que j'allais voir jadis au couvent de la Visitation de Moulins. Désirée, sa
1 M. Royer-Cqllard, son ipari, était médecin et frère de celui si connu par son opinion politique. . .
sœuo était venue la rejoindre à Paris ^ Désirée que j'avais vu partir de Lyon dans un temps si fertile en infortunes. Toutes les deux avaient éprouvé de grandes vicissitudes : Yictorine^ sans quitter Chambéry, sa ville natale; Désirée ^ en parcourant l'Allemagne à piedy travaillant ainsi que sa jeune sœur Agathe ^ pour nourrir leur vieux père et les deux enfants qu'il avait eu d'un second mariage. Enfants elles-mêmes ^ appelées tout-à-coup & remplir d'immenses devoirs , elles se sont aussitôt élevées à la hauteur de leur tâche. Ces temps ont été riches en épisodes intéressants, qui joignaient aux charmes de la vérité tout l'attrait du roman.
Une longue séparation n'avait point effacé les douces relations de notre enfance; nous retrouvâmes notre vieille amitié fraîche et jeune encore. Chacune^ après avoir raconté son histoire , revint avec délices vers ces temps passés si doucement au sein de la paix. Souvenirs chers, dont le prix grandissait par les tristes expériences que nous avions faites toutes trob. Je trouvai près d'elles amitié, secours, conseils; enfin, tout ce qui pouvait adoucir mon existence isolée* J'aime à rappeler tout ce que j'ai dû à leur affec^ tion.
1 Agathe, en rentrant en France, fut chez une tanta où te trouvait déjà sa sœur Césarine.
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On vit chëremeDt à Paris. Ma bourse Amiouait; je gagnais peu, et je compris qu'il fallait prendre des mesures plus économiques* Je résolus d'aller attendre" à la campagne l'époque oit je pourrais pairtir pour la> Russie. Nous approchions de fautomne, saison trop dispendieuse pour moii) et ne toulftnt point toucher et la petite somme qui faisait tout monespoir^- je demandai à madame de Souligné ^ la permission d'aller cher elle attendre le printemps; sa réponse ne tarda point, elle m'attendait.
Je fis mes préparatifs de départ, et je me hfttai d'achever une bande de broderie que^ je voulais rendre au plus tôt, lorsque je vis entrer M. Royer-Gollard dans ma petite cellule; c'était le mari de mon amie. Sa vue m'annonça tout de smte quelque chose d'extraordinaire; car il n'avait guère le temps de monter à un quatrième étage, pour voir quelqu'un qui se portait bien.
— Je viens, me dit-il, vous proposer un moyen dé rester à Paris. Il est un peu dur, j'en conviens, mais il s'adoucira par la suite ; vous resterez au centre de vos affaires et près de nous, qui vous aimons; et,
1 J*al parlé d'elle dans la première partie de ce récit. Son mari fut guillotiné à Lyon. Elle se retira ensuite dans une très petite maison près de VilleneuTe*la-Guyard. Sa fllle, mon amie, était morte depuis peu.
malgré les difficullés que nous aurons à vaincre , nous pourrons vous voir quelquefois. — Eh bien ! voyons, parlez^ qu'est-ce que c*est? — Il s'agissait de me mettre à la tête de la maison d'une dame qui était folle.— -Vous y serez la maîtresse, vous y aurez un joli appartement, 1,200 francs, et défrayée de tout. Voilà le beau côté de la chose. Je ne puis vous cacher que vous serez prisonnière et réduite à la société de mademoiselle d'Â... jusqu'à la fin d'un procès intenté à M. F..., administrateur de sa fortune, par une vieille tante à elle , qui soutient qu'elle n'est point folle. Les deux parties contestantes se sont engagées à ne pas aller , avant le jugement , chez mademoiselle d'Â..., qui doit rester étrangère à toutes ces discussions; et pour éviter les intrigues, personne jusque-là ne sera admis dans la maison.
Ma position m'interdisait toute hésitation sur ce qui n'était que désagréable. — Je n'ai pas le droit de refuser, dis-je à M. Royer; il me semble ici voir le doigt de Dieu : j'accepte. — Je pris jour pour voir M. F... chez madame Royer, où je me rendis, afin de faire connaissance avec celui dont j'allais dépendre désormais. J'y allais aussi pour être vue, et celte espèce d*eiamen me coûtait un peu. L'accueil de M. F... me rassura. C'était un homme de bon ton, la délicatesse des expressions dont il se servit me
prouva qu'il comprenait ma position^ el lui acquit toute ma reconnaissance. Il évita tout ce qui pouvait me faire sentir l'espèce de domesticité à laquelle je me soumettais /en ne parlant que des choses qui en éloignaient l'image.
— Vous prenez une bien grande résolution, me ditil ; je ferai du moins tout ce qui dépendra de moi pour rendre votre existence plus supportable. Ma cousine étant beaucoup mieux dans ce moment-ci , je désire lui procurer la société d'une personne de son rang, qui par son esprit et ses manières, lui en rappelle peu à peu le ton et les usages.
M. Royer eut la complaisance de se charger des conditions, car M. F... ne me parla jamais d'argent^ et mit tous ses soins à m'épargner ce que ce premier pas avait de pénible pour moi.
En attendant le jour où je devais entrer en service, disons le mot, je me fis instruire de l'histoire de ma folle, et la voici à peu près :
Mademoiselle d'Â..., spirituelle et instruite, avait toujours eu dans le caractère un peu de bizarrerie, ce qui s'accrut encore par des études trop abstraites pour elle. Son père, attaché au comte d'Artois, fut guillotiné , ainsi que sa mère ; son frère périt à la Martinique, elle resta seule. Tant de malheurs affaiblirent son esprit en même temps qu'ils l'exaltèrent.
Sa fortune considérable devînt en quelque sorte le riche patrimoine des intrigants. Un aventurier^ qoi parvint à captiver toutes ses affections^ en reçut des dons énormes. Dévouée à la cause des Bourbons^ et pénétrée de douleur à cause de l'irréligion qui régnait en France^ on peut dire que la piété ^ Tamour et la politique bouleversèrent ses idées et lui firent perdre la raison. Pendant long-temps on vit croître sa singularité^ sans y trouver des motifs assez puissants pour autoriser sa famille à la traiter en aliénée. Elle donna enfin la preuve qu'elle Tétait tout-à-fait par une lettre qu'elle écrivit à Napoléon^ et qu'elle porta elle-même aux Tuileries. — J'avais^ me dit-elle depuis^ en me parlant des causes qui ^ selon son opinion ^ amenèrent sa réclusion^ j'avais évité d'employer même une épingle à ma toilette^ afin qu'on ne me soupçonnât point d'en vouloir aux jours de l'empereur. — Après avoir cité dans sa lettre plusieurs conciles^ elle disait à Napoléon qu'il était trop grand pour vouloir usurper le trône ^ et lui demandait une audience pour convenir dés moyens à employer afin de le rendre à son légitime, maître. Ici commençait la folie : c'était le Dauphin^ mort an Temple^ qui devait reparaître^ tel jour^ à la messey dans l'église de fAs^ somption^ etc.^ etc. Napoléon envoya cette lettre à Fouché^ et bientôt mademoiselle d'A...^ amenée de-^
vanl hii , sa folie fut avérée. Recondaile chez elle , sa famille nomma M. F... administrateur de sa fortune^ et il fut chargé de prendre toutes les mesures nécessaires au retour de sa raison. Cette décision déconcerta une foule de gens^ qui^ abusant à leur profit du dérangement d'esprit de mademoiselle d'Â... ^ avaient mis tous leurs soins à le cacher à sa famille; on retira ses affaires aux uns^ on chassa les autres. Irrités de perdre leur influence , mais n'ayant pas le droit pour eux^ ils mirent en avant une bonne vieille tante de mademoiselle d'Â. . .^ qui avait peu de capacité et beaucoup de crédulité. Ils se servirent de son nom pour intenter un procès à l'administrateur des biens de sa nièce ^ l'accusant de la faire injustement passer pour folle , afin de se rendre maître de sa fortune.
M. F... demanda que^ pendant la durée de ce procès^ sa cousine fût remise entièrement sous la surveillance des médecins ; que pour éloigner tout soupçon de vouloir l'influencer, il ne la verrait point, mais qu'il désirait que sa partie adverse y mît la même réserve , condition que le tribunal trouva juste et qui lui fut accordée.
Toutes les communications avec l'extérieur furent défendues , et voilà pourquoi je devais être prisonnière.
Au jour fixé pour mon installation, je me rendis
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chez M. F... avec mon frère atné, qui se trouyaU alors à Paris. Noas rnootâmes toas trois dansnne voiture doDt la quatrième place fut occupée par un M. Pussin^ employé à la Salpétriëre^ et chargé d'assister tous les jours au dtner de mademoiselle d'Â... C'était sur lui que reposait le soin de m'introduire près d'elle. Nous traversâmes les Ghamps-Élisées, et la voiture s'arrêta à l'entrée de la rue de Ghaillot ^ devant une jolie petite maison. C'était donc là ma prison! Nous entrâmes sans bruit ^ et M. Fussin se rendit chez mademoiselle d'Â..., mais malgré tous nos soins^ elle avait entendu une rumeur inaccoutumée^ et lorsqu'elle passa devant la porte de la chambre où elle supposait avoir entendu quelqu'un , elle r^arda par le trou de la serrure. J^entendis aussitôt une voix rude et brève dire : -i- Je vois une dame! Je vois M. F...! M. F... ici! trahison! trahison! — Je fus un peu émue de cette exclamation qui me présa-* geait ^Èl^*4ji^<pftK une réception pleine de méfiance^ Au bout de quelques instants^ on vint de sa part ra'inviter à descendre. Jamais présentation à la cour n'a plus fait battre le cœur; cependant je me donnai un air courageux et j'entrai. Elle était à table , et me reçut avec beaucoup de politesse^ me pria de m'asseoir près d'elle et s'informa des raisons qui m'amenaient à Paris. Je répondis que les malheurs qui
pesaient sur la France ayant ruiné ma famille^ j-y étais venue pour quelques réclamations, et que Ton m'avait procuré un logement dans la maison qu'elle occupait. M. Fussin lui observa que dans la solitude où elle vivait^ on avait pensé qu'il lui serait agréable d'avoir de la société. Mademoiselle d'Â...^ pensant de son côté qu'il était précieux pour elle d'acquérir une connaissance de plus, me fit aussitôt donner un couvert et m'invita à dtner avec elle pendant tout le temps de mon séjour à Faris. Fuis^ me fixant de son œil ^ vif et pénétrant, elle s'écria : — Je vous connais; oui, je vous reconnais : vous êtes la fille du comte d'Artois, morte l'année 1783. Je vous ai vu enterrer ; ce qu'il y a d'étonnant , c'est que vos yeux et vos dents se soient aussi bien conservés. — J'eus beau l'assurer en riant ne point me rappeler d'être jamais morte. — C'est possible ; il n'en est pas moins vrai que je vous reconnais. — Enfin , ce premier dîner fini , elle remonta chez elle et je rentrai dans ma chambre , espérant y retrouver mon frère et M. F...; ils étaient partis! Un froid aigu circula dans mes veines; c'en était fait! seule! seule! séparée de tout ce que je connaissais; au milieu de Faris, et pourtant seule ! Mes yeux se gonflèrent de larmes
1 G*est â la lettre, elle D*en avait qu'oo.
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qae je n'osais répandre. Assise et silencieuse, j'aurai» cédé bientôt peat-étre à la puissance de tant de pensées douloureuses^ sans l'arrivée du valet de chambre de mademoiselle d'Â...^ qui me présenta les gens de la maison^ auxquels désormais je devais commander. Je vis entrer tous mes nouveaux subordonnés, marchant par ordre/ d'un air cérémonieux,, faisant la révérence chacun à son tour. C'était sa femme de chambre^, la garde -malade, une cuisinière, la femme du portier, enfin le portier lui-même, le chapeau à la main, saluant à sa manière. La maison était entre cour et jardin , tout m'aurait paru charmant , si la raison l'eût habitée. Peu après, je reçus un billet de M. F... Il s'excusait d'être parti sans m'attendre^ mais il avait craint d*étre aperçu par sa cousine, et d'ébranler mes succès près d'elle; il m'en félicitait et joignait à ce billet l'envoi de quelques livres pour charmer un peu les premiers instants d'une vie si nouvelle pour moi. Le goût qui en avait dirigé le choix ajoutait du prix à cette attention. Touchée de tant de délicatesse^ un sentiment de reconnaissance vint terminer doucement une pénible journée.
Je fus bientôt faite à mon sort ; si je ne pouvais
1 Si i*en fais ici Pénumération, c'est parce qu'on a dit plas tard qu'elle D'avait personne pour la servir*
recevoir personne, j^avais do moins la liberté de sortir quelquefois, elTinlérét qae mademoiselle d'Â... m'inspira en peu de temps rendit ma chaîne moins pesante. Elle avait beaucoup d'esprit, d'instruction et de mémoire. Elle savait nos classiques par cœur; souvent même elle causait avec un bon sens qui me surprenait, auquel je me laissais aller complaisamment jusqu'à ce qu'une bonne folie vint me réveiller en sursaut pour me rejeter avec rudesse dans le domaine de l'extravagance.
Parfois elle racontait les malheurs de sa famille avec la plus scrupuleuse exactitude, parlait de son père et de sa mère avec amour et raisonnait sensément sur tout ce qui était étranger à sa manie.
En retrouvant des éclairs de raison, mademoiselle d'Â...devenaitfort à plaindre; ellesoufTraitdesadépendance et désirait sa liberté; la persistance et la ruse qu'elle employait pour la recouvrer exigeaient la surveillance la plus soutenue. Elle s'aperçut bientôt que mon pouvoir s'élevait au-dessus du sien. — Vos yeux^ me dit-elle , ont pris en ces lieux une puissance inconcevable; je suis chez moi, je devrais y être la mattresse, et je ne sens que trop que vous y commandez. — Souvent elle se livrait à des accès d'une douleur si profonde, qu'elle m'arrachait d'abondantes larmes.
Je lui fus d'abord agréable, mais la puissance dont
elle me soupçonnait investie lui inspira bientôt poor moi on éloigoemenl qui fut nourri par les soins des gens de bas étage, auxquels ma présence était importune. Je ne compte pas donner ici les détails minutieux des désagréments qui croissaient sous mes pas^ dans cette jolie maison, pleine d'intrigues, où le bien^ être de celle qui Thabitait n'occupait que sa fidèle Victoire , paysanne d'une de ses terres et sa filleule. Ce fut par mademoiselle d'A... elle-même que j'appris les accusations qui pesaient sur moi. Malgré son malheureux état, retrouvant parfois le tact d'une personne distinguée, et ne remarquant rien dans ma manière d'être qui pût justifier les soupçons que Ton avait voulu lui inspirer , elle me dit un jour en riant : — Que les gens du peuple sont stupides et crédules ! cette femme prétend que ma vie est en danger près de vous.
Cependant, ces soupçons lui revenaient souvent à la mémoire, alors elle n'était pas commode; mais le plus ordinairement, bonne, originale, aimable même à sa façon , habile à soutenir son opinion et la poursuivant avec une dialectique admirable, elle fit de nos conversations des discussions sérieuses. Ses récits étaient vifs, animés, pleins d'une originalité qu'elle ne tenait point uniquement de sa folie. On sentait qu'un peu de bizarrerie naturelle avait toujours fait
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jpartie de son caractère. D'autres fois^ elle souriait en pitié de mon ignorance , et je ne puis m'empécher, à ce sujet, de raconter ce qu^elle me dit un jour que nous nous promenions ensemble dans le jardin. Elle avait passablement divagué en parlant de ses idées favorites ' , et je la suivais silencieusement, en me livrant aux miennes, quand tout-à-coup elle s'arrête et me dit : — Âvez-vous pris des leçons d'astronomie? — Non, répondis-je. — Mais vous connaisses un peu l'histoire du ciel? — J'en ai reçu de légères notions dans mes leçons de géographie. — Je suis sûre qu'on vous aura dit que le soleil est un globe. — Oui, et c'est l'opinion reçue. — Eh bien ! on vous trompe, le soleil est un trou. — Â ce mot je me mis à rire. — Oui, je vous dis, moi, que c'est un trou ; — et poursuivant avec un enthousiasme de prophélesse: — le soleil est la porte de l'éternité, par laquelle il nous parvient quelques faibles rayons de la grandeur de Dieu...^ Vous ne riez plus. — J'avoue f lui répondis-je , que je suis stupéfaite de votre définition. — Je ne puis qu'admirer en silence, et c'est ce que chacun fera comme moi ^ Cette idée est belle.
1 Elle se croyait tour-à-tour prêtre, reine ou épouse délaissée par son mari. Souvent elle voyait le ciel ouvert et la main de la Providence dirigeant le fil de la vie des liommes.
2 Je n'ai pas changé un seul root.
Je vis chez elle les sommités de la faculté de Paris; c'étaient JVf M. Portai^ Désessarts, Halle, Pinel, Andry, Royer-Gollard , etc., qui venaient tour-àtour, et quelquefois ensemble. Mademoiselle d'Â... convenait qu'elle se trouvait un peu intimidée lorsque cet imposant sénat était rassemblé chez elle. Bientôt, remise de sa peur , elle répondait avec aisance aux questions qui lui étaient faites ; et à Theure qu'il est > après plus de trenteannées écoulées depuis cette époque, je ne peux m'empêcher de sourire encore des choses ridicules traitées et débattues devant cette grave faculté avec toute Timporlance qu'y mettait mademoiselle d'A..., importance que ces Messieurs devaient avoir l'air de partager pour le bien de leur malade.
Pendant que nous mettions tous nos soins à suivre les ordonnances de tant de modernes Esculapes, le procès allait son train , et les antagonistes de M. F... publiaient, tantôt que sa cousine n'était pas folle, mais qu'il la faisait passer pour telle, afin de rester administrateur de sa fortune; tantôt ils convenaient que son esprit était un peu faible , mais que son cousin avait placé près d'elle des gens chargés de s'opposer à l'efficacité des remèdes ordonnés par la Faculté, ce qui amenait pour lui le même résultat. Toutes ces noirceurs de la partie adverse^ après avoir circulé dans le monde, allaient retentir dans le tribunal,
tournées en crime, oo tout an moins arguées de mauvaises intentions.
Le tribunal nomma une commission prise dans son sein 9 pour s'assurer de Tétat de mademoiselle d'A..., et yérifier si, en effet, elle habitait une espèce de prison malsaine, 06, privée d'air, mal logée, mal servie, mal nourrie, tout se trouvait réuni pour la rendre folle, si elle ne Tétait pas, ou Tempécheir de retrouver la raison, si vraiment elle ne la possédait pas.
Je fus prévenue de l'arrivée de ces Messieurs, auxquels je présentai moi-même les gens attachés au service de mademoiselle d'Â..., et répondis à leurs questions, sur la dépense de la maison, sur sa table, son entreUen personnel , etc. Ils parurent satisfaits et surpris de Tagrément de sa demeure^ et les conduisant à son appartement, je les y laissai avec elle, voulant leur prouver qu'elle était parfaitement libre de répondre à son gré.
La vieille tante n'en fit pas autant; elle était venue préparer sa nièce à cette importante visite, qui allait décider de la vérité des accusations auxquelles elle avait attaché son nom respectable. Tout le temps que dura cette séance, elle tirait la main de sa nièce, qu'elle avait prise dans les siennes, pour l'arrêter quand elle divaguait; mais elle n'en retirait qu'un
impatient : — laissez-moi donc, ma tante; vous n'y entendez rien.
Ces Messieurs lui demandèrent si elle n'avait aucune plainte à former contre la dame qui était près d'elle, ainsi que contre ses domestiques. Elle répondit qu'ils étaient bons et fidèles, et ne se plaignit que d'être renfermée contre le droit des gens , qu'elle était indépendante et riche, et cependant frustrée de sa liberté contre toute justice. — Quant à la dame qui est ici, c'est une très bonne personne, et je n'aurais point à m'en plaindre ainsi que des autres, s'ils n'avaient tous la faiblesse de vouloir obéir à de prétendus médecins qui ordonnent mille choses qui me sont désagréables et me contrarient; ils me forcent à prendre des bains et des douches dont je ne me soucie pas; mais je le leur pardonne, parce qu'ils ont la maladie à la mode. — Peut-on savoir, Madame, quelle est cette maladie? demanda un de ces Messieurs. — Ils sont fous : de bons fous, il est vrai, mais enfin ce sont des fous ainsi que les soi-^disant médecins qui viennent me voir. Vous vous serez sans doute aperçus, Messieurs, de cette maladie qui régne dans Paris, et qui tient à la Lune, à Mars et à Jupiter... aux constellations. . . — et la voilà qui se jette dans les divagations les plus extravagantes. La pauvre tante, toute déconcertée, mais qui n'avait pas quitté la main
de sa nièce, la serrait conyalsiveiDent à chaque grosse folie qui lai échappait, et celle-ci n'en tenait aucun compte, répétant de plus belle : — Laissez-moi donc, ma tante ; pourquoi voulez-vous m'empécher de parler? J'entends les affaires mille fois mieux que vous, qui de votre vie n'y avec rien compris.
Les juges n'ayant plus rien à apprendre, se retirèrent. Le personnage le plus ridicule de cette scène était sans contredit la vieille tante, qui venait de recevoir en personne le démenti le plus formel de tout ce qu'elle avait avancé en justice. Je la reconduisis à sa voilure, et voulant apparemment soutenir sa thèse, voici à peu près ce qu'elle me dit en termes choisis : — Ne tuez pas ma nièce. — Je pardonne à vos quatre-vingts ans. Madame, — et je la quittai. Pauvre femme ! sans s'en douter, elle n'était que le préte-nom d une troupe d'obscurs intrigants^ qui la revêtaient de leur bassesse et la tratoaient dans leur boue.
Quelque temps après, je travaillais tranquillement dans ma chambre, lorsque j'y vis entrer M. F... suivi d'un de ses cousins. Sa présence dans la maison annonçait une importante nouvelle ; en effet, il venait directement du tribunal pour m'annoncer- le gain de son procès. — Vous étiez la première à qui je devais l'apprendre , parce que vous avez beaucoup soufTert pour nous , me dit-il. Je reste administrateur de la
personne et des biens de ma cotisinér Après avoir prononcé le jagement^ le procorenr impérial a parlé de vous. — De moi ! et poarqaoi ? — J'ai désiré qu'il vous rendit justice afin d'anéantir les traits aigus de la calomnie. Il a vivement représenté combien on doit de respect aux malheurs qui vous ont forcée de prendre une place si peu faite pour vous^ et à quel point il est indigne de noircir la réputation d'une jeune personne étrangère et sans appuli, à laquelle il ne reste que l'honneur de son nom. Je vous prie^ ajouta-t-il^ de venir dtner demain chez ma mère; toute ma famille s'y réunira pour vous remercier des désagréments que vous venez d'éprouver pour nous. — J'acceptai avec plaisir , car j'étais fort sensible à la manière délicate dont M F... me déguisait ma ser-' vitude; cependant un certain embarras^ à la pensée de ma présentation à toute celte famille , ne laissait pas que de m'agiter un peu. Je le cachai sous un énorme chapeau et je partis. J'en fus accueillie avec la grâce et la bienveillance qui distingue les personnes bien nées^ et qui formaient l'apanage particulier de cette famille connue par son esprit et son amabilité , mais encore plus par ses vertus. Je revins doucement satisfaite^ étonnée qu'on ait eu à me remercier d'avoir fait mon devoir, et parfois sans doute quelques bévues.
— Diles-moi doDC^ ma chère Victorine^ demandaije à madame Royer-Collard^ la première fois que je la revis après Timportante conclusion de ce procès, qu'aije fait pour avoir besoin d'être justifiée ? — Ce que vous avez fait ? Quoi ! vous ignorez tout ce qu'on a dit et ce dont on vous accuse ? -^ Mais comment voulezvou^ que je l'aie appris dans la profonde retraite oh j'ai vécu ? — Eh bien ! je vais vous le dire : d'abord vous êtes très belle, c'est toujours cela de gagné à ce qu^on ne vous ait jamais vue; ensuite vous aidez M. F... à manger agréablement la fortune de sa cousine; enfin vous plaisez aussi à mon mari, et vous possédez au plus haut point l'esprit nécessaire pour mener de front ces deux intrigues. — Mais c'est affreux, m*écriai-je; comment peut-on déchirer ainsi la réputation d'une femme qui n'a fait de mal à personne ! Ah ! je bénis maintenant la délicatesse qui m'a épargné la connaissance de tant d'horreurs; j'aurais été bien malheureuse.
— El madame lloyer, ajoute-t-on, continua Victorine, est assez sotte pour aûner cette femme dangereuse* Mais vous aviez trouvé un défenseur dans ma tante \ Elle a pris hautement votre parti dans une assemblée nombreuse où ces calomnies circulaient
1 Madame la baronne de Choiseali.
rapidement. — M. Royer, a-t-elle dît, est le mari de ma Dièce : c'est an très honnête homme ; et quant à mademoiselle des Écherolles, ma coasine, qui n'est pas belle du tout , c'est une jeune personne aussi estimable qu'infortunée. Respect au malheur.
La fin de ce procès nous fit une existence plus douce. L'état de mademoiselle d'Â... ayant été reconnu incurable, elle fut déclarée folle à jamais, et les essais tentés pour rappeler sa raison égarée furent abandonnés sans retour. On ne chercha plus qu'à répandre sur sa vie autant d'agrément que le permettait sa triste situation ; n'étant plus contrariée , son humeur perdit de son irritation , et son commerce devint plus supportable; enfin les scènes violentes qui nous faisaient trembler furent plus rares. Je ne puis nier que parfois quelques-unes de ces bruyantes scènes n'aient eu leurs dangers, et je veux , avant de terminer cet article, en raconter une.
Mademoiselle d'A... ne se séparait ni jour ni nuit d'un grand parapluie vert , chargé d'écharpes et de cocardes blanches, qu'elle nommait Tégide de la Providence, et à laquelle elle attachait des vertus protectrices. La Faculté décida l'enlèvement de cette fameuse égide. En sortant du bain , elle ne la trouva plus : grande fureur et grande rumeur; elle bouleversa la maison, parcourut le jardin , chercha partout
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gans retrouver son trésor. Quand elle vint diner^ sa figure portait l'empreinte de son violent chagrin ; le souvenir de sa perte lui devenant plus sensible à l'aspect de la place qu'occupait orcHnairement son parapluie^ et maintenant vide et comme en deuil de son égide. Son désespoir s'en accrut au points qu'à peine étions-nous assises^ elle se relève furieuse en se saisissant d'un couteau et s'avance vers moi. Je crus le sentir dans mes épaules. Ce moment fut rapide , mais déplaisant. Elle passa... J'en fus quitte pour une belle peur et pour une contenance plus belle encore. La réflexion l'atteignit à travers son entreprise, elle revint sans avoir frappé personne. Je ne lui demandai point ce qu'elle avait voulu faire, mais dès le le lendemain je dtnai seule.
J'aurais asse? aimé à savoir un de nos Esculapes entre mes épaules et le couteau, afin de goûter un peu la différence qui se trouve souvent entre ordonner et exécuter : l'un est bien plus facile que l'autre.