‹ Quelques années de ma vie, Volume 2Chapitre 9 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Yclocirèreg. — Mon père placé, à Lyon, dans cette entreprise — Je vais attendre à iuxonne, chez Madame de Gaeriut, le moment d*aller l'y rejoindre. — Singulier roman. — Il te remarie. — Je fais connaissance avec ma belle-mère. — Je vais chercher , à Mouiins , Madame Duvernai. — Mon père consent à ce que je cherche une place.— Madame de Malet. — M. de Sancry.— Je pars pour Moulins^ sans oser parler de mes projets à ma bonne. — Je me décide à partir pour la Russie.

ès que mon père eut perdu i' espoir de retrouver pour nous quelques débris de sa fortune^ son cœur se brisa et le séjour 'de Moulins lui devint amer. Nous comprîmes (]u'il fallait fuir, et chercher, dans des aspects nouveaux, des distractions à sa mélancolie. II 11

Nous allAmés à la campagne , chez des parents^ où mon përe^ accueilli avec une amitié franche, entouré d'objets étrangers à ses tristes souvenirs , retrouva bientôt sa gaieté naturelle et la vivacité de son esprit, dont la fratcheur, rare à tout Age, le rendait d'une amabilité peu commune. Quant A moi, j'avais rompu avec toute idée de séparation; ma présence lui était chère; heureuse de lui consacrer mes soins , je voyais mon avenir se dérouler paisiblement dans cette douce occupation, lorsqu'une lettre de Martial, mon frère atné, qui ne nous avait point accompagné, vint donner un tour de roue à notre fortune et nous rejeta dans l'espace. M. le marquis de Ghabannes venait d'obtenir un brevet d'invention pour de nouvelles diligences que tout le monde connatt maintenant, ce sont les vétoci" fères. Occupé à en organiser le service sur la rèùté de Paris à Lyon , il venait de passer à Moulins, où ayant rencontré Martial , il le chargea d'offrir à mon père la direction du bureau de Lyon avec 1^200 francs d'appointements. Beaucoup d'émigrés furent placés par la générosité du marquis de Ghabannes, qui secourut ainsi la misère de ses frères d'armes et de ses compagnons d^infortune. J'ignore si ses affaires s'en trouvèrent aussi bien que son cœur. J'ai toujours pensé que mon respectable père était détestable directeur d'un pareil bureau.

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Mon frère, inspecteur dans celle entreprise^ et déjà parti pour Lyon^ invitait mon père à s*y rendre au plus tôt y afin d'y commencer promptemenl les occupations qui Ty attendaient.

Aussitôt que mon père vit une carrière ouverte devant lui, il s'y précipita avec une impétuosité de jeune homme, et saisissant rapidement Tespérance qui lui était oiïerte, il partit à l'instant même à pied, afin de se rendre à une petite ville voisine où passait une diligence pour Lyon. £n peu d'heures je me vis séparée de lui et du paisible avenir rêvé si doucement à ses côtés; mais combien j'étais touchée! car c'était pour moi que mon père courait consacrer ses derniers jours au travail , afin d'alléger les miens. Son départ m'affecta profondément; je ne pouvais me faire à le voir, à son âge, commencer la vie d'un commis de bureau.

Il m'avait promis de me faire venir près de lui, dès que sa position serait fixée. Bien des mois s'écoulèrent ; j'attendais impatiemment l'ordre de le rejoindre, lorsqu'il m'écrivit la chose la plus inattendue, la plus extraordinaire pour moi. Il se mariait. Il m'en donnait la nouvelle avec une gaieté spirituelle qui me fait regretter de ne pouvoir le laisser parler lui-même. Je n'ai plus sa lettre.

— On me demande en mariage, me disait-il, je n'ai

point envie de me marier ; mais puisque je plais et qu'on me trouve aimable^ je me vendrai pour 18,000 francs ; si on te les assure , c'est chose faite.--- Je lui écrivis aussitôt que je le suppliais de ne point risquer son repos pour moi; que jamais je ne pour-» rais me consoler d'avoir été peut-être la cause de son malheur. Ma lettre arriva trop tard. Il m'apprit bien^ tôt son mariage et ne me cacha point qile l'empres-^ sèment de sa femme en avait précipité Iflt conclusion. Cette particularité accrut mes inquiétudes, ne pouvant me rendre compte des raisons singulières qui avaient porté mademoiselle de Cirlot à faire cette démarche. Je reconnus plus tard que cette union était heureuse et que nous devions être reconnaissants d'un événement qui d*abord se montra sous l'aspect d'une bizarrerie alarmante pour la tranquillité d'un père si tendre.

Puisque c'est à toi, Maria, que ce récit s'adresse, tu prendras quelque intérêt au singulier mariage de ton grand-père; et si d'autres me lisent, ils pardonneront ces détails de famille, car à tout prendre, je ne raconte que cela.

Mon père étant retenu chez lui par un fort gros rhume, ne sortait plus de sa chambre depuis quelques jours, quand il y vit entrer un Monsieur qu'il rencontrait souvent dans la société. Ce Monsieur,

étoané Inip^nême de ga mission, lai apprit, après un assez long préambule^ qu'il venait le demander en mariage y ou plutôt lui proposer la main d'une demoi^ selle qui le trouvait aimable. Cette nouvelle jeta mon père dans un de ces étonnements que rien ne peut traduire. — Mais sait- elle donc que j'ai tout perdu? — Oui. — Que j'ai trois enfants? — Oui. — Que ma pension est médiocre?— Oui. — Que j'ai soixantequatorze ans? — £lle sait tout cela, et elle va s'expliquer elle-même. — £n effet , à ces mots, mademoiselle de Girlot entra dans la chambre.

£n femme entendue, elle donna les détails les plus exacts sur ses affaires, fut très pressante. Mon père, encore surpris de cette vive attaque, se retrancha dans la nécessité d'en parler & ses enfants, pour se ménager une retraite honorable; mais sans doute inquiète d'accorder trop de tenips à la réflexion, elle revint bientôt à la charge, et mon père, flatté peut* être d'un intérêt aussi vif, céda. Aussitôt que made*moiselle de Girlot fut assurée de son consentement, elle se chargea de toutes les démarches nécessaires, et le mariage fut conclu ^ Elle éluda fort adroitement

1 II ne faut point en accoser ion cœur ; elle craignait que cette clause étant connue de ses patenta ayant ion mariage, ili ne par« vinssent à Tempécher.

SI elle n*a point entièrenDent rempli enten moi la promesse qu'elle avaitfiiteà mon père, elle s'est da moins montrée très généreuse enyers mon frère cadet.

la condition que mon père avait faite. Touché de tant de preuves d'attachement, il lui parut plus doux de se donner que de se vendre^ et il ne la lui rappela point.

Il n'est personne qui, en lisant ceci, ne pense , comme j'ai fait moi-même, qu'un peu de folie s'en mêlAt^ ou que cette dame eût quelque chose à cacher. Eh bien! point du tout; quand plus tard je la vis dans le sein de sa famille , je compris toute son histoire.

Mademoiselle de Girlot avait cinquante ans, lorsque la fantaisie lui vint d'épouser mon père, qu'elle voyait souvent chez sa sœur, madame du Foissac. Elle avait vieilli près de celte sœur, dont le mari la brusquait journellement et la fatiguait sans cesse par de triviales plaisanteries. L'esprit peu étendu de mademoiselle de Girlot ne lui fournissait pas les moyens de les repousser ou de les supporter; traitée par les siens comme un grand enfant» elle les voyait à la fois spéculer sur sa fortune et livrer ses petits ridicules aux sarcasmes de leur société. L'être le plus faible a ses moments d'énergie. Obsédée d'un esclavage humiliant, elle sut échapper à cette honteuse tutelle au moment où Ton s'en doutait le moins. L'amabilité de mon père et la considération dont il jouissait^ la portèrent à chercher en lui le protecteur qui lui était

nécessaire. Four réussir dans nne aiïaire de laquelle son bonheur dépendait, il fallait du secret et de la. célérité y e'est ce qui explique tout ce que sa conduite olTrit alors d'inconcevable ^

Ignorant les motifs qui ayaient fait agir mademoi-^ selle de Cirlot, j'avais des préventions contre elle, et mon étonnement d'avoir une belle-mére était mêlé d'un peu d'irritation. Je quittai la Bourgogne/ où j^avais passé tout ce temps-là, pour rejoindre mon père et faire la connaissance de sa femme. J'arrivai à Lyon par le coche d'eau. Tout le monde sait ce que c'est que l'arrivée d'un coche; l'agitation qui s'y répand à l'abordage prend aussitôt la place de l'ordre et du repos qui s'y faisaient remarquer auparavant. J'attendis, moi, paisiblement dans un coin, que la foule des voyageurs, des paquets et des portefaix se fût éclaircie pour passer à mon tour, lorsque je vis paraître une figure amie : c'était mon père. L'embrasser et causer avec lui comme par le passé ne fut qu'un. Tout-à-coup il me dit : — Ma femme t'attends. — Mon père avait une femme! Nous partons, nous causons encore; il s'arrête : — La voilà. — r- Je

1 En effet, elle développa presque du génie dans Teiécntion de ce projet où elle avait placé tontes ses espérances de repos et de bonbenr. Elle tira un grand parU de Topinlon qae Ton avait de sa faiblesse, et triompha avec esprit de ceni qui la croyaient sotte.

l'avais de rechef oubliée! Je me trourai devant une Temme petite et ronde, à figure lai^ge^ plate et colorée, dont le nez était à peine visible; elle était coiffée d'un bonnet-chapeau noir et orange, d'où partait une espèce de résille espagnole terminée par un gland aux mêmes couleurs, qui jouait sur son épaule. J'en restai «tupéfaite; mais je reconnus par la suite que son goût pour les couleurs éclatantes ne Tempéchait pas d^étre une très bonne femme.

Nos affaires une fois r^lées à Moulins, que nous quittâmes sans retour, je me trouvai tout établie chez mon père; mais mon existence n'y était plus la même, ne lui étant plus utile, j'y étais de trop; la petite fortune de ma belle-mère S réunie à la pension de mon père, suffisait à leurs goûts tranquilles; mais ma présence dans leur modeste ménage en diminuait Taisance. Je repris donc mes anciens projets. Les soins de madame des Écherolles pour son mari ne me laissant aucune inquiétude sur une existence si chère, je pouvais donc m'éloigner avec sécurité, et par là j'accomplissais un des vœux les plus ardents de ma belle-mère, qui craignait toute affection rivale de la sienne dans le cœur de son époux.

1 II ne restait àma belle-mère qu*ane fortune très inédioere.EUeaYait perdu plusieurs maisons incendiées pendant le siège de Lyon. Quelques bijoui attestaient encore Tancienne opulence dont elle ayait joui.

^ tes m^

De son cACé, mon père me Yoyant san» avenir/ reprit tontes ses inqniëtndes. — Si je menrs, me dit-il nn jonr, tn resteras sans ressoiirces; qn'il me sera pénible de mourir ! — Profitant de cette onyertnre, je le priai de me permettre de chercher nne place, fûtrce même hors de France. — Ce sacrifice nne fois fait, lui dis-je, le bonhenr de me savoir dn pain Yons consolera de mon ëloignement, et vos derniers moments ne seront point tronUës par Tidëe de ma misère. — Je n'oublierai jamais la réponse qu'il me fit après avoir dompté son agitation : — J'y consens 9 ma fille; ton bonheur me consolera de ton absence; un père doit sacrifier seà jouissances personnelles à l'avantage de ses enfants, et lors même que je devrais pour jamais renoncer à te voir, pars et sois heureuse... — Il pleura, mon vieux père...

D'après le conseil de mon frère atné, j'écrivis à madame de Malet, femme d'un de ses camarades, qu'il avait retrouvée à Paris. M. de Malet avait fait la connaissance de mademoiselle de Bélonde pendant son émigration et il l'épousa avant de rentrer en France. Un sentiment impérieux ramène presque toujours un Français dans sa patrie; un sentiment tout aussi impérieux, mais moins doux, me forçait à la fuir. Je peignis franchement ma situation à cette dame que je ne connaissais pas ; je lui détaillai

les raisons qui me forçaient & chercher une place ^ et ne cachant point mon ignorance, je ne yantai que le zèle que je mettrais à remplir mes devoirs. Cette lettre y écrite avec une grande émotion , toucha son cœur; une réponse aimable et bonne me parvint rapidement. Madame de Malet , justifiant l'idée avantageuse qne mon frère m'en avait donnée, m'écrivit avec une bienveillance pleine de charmes pour moi*

— Graindriez-vous d'aller en Russie? me disait -«Ile.

— Âh I je ne craignais que d*étre à charge à mon père et de vivre aux dépens d'aotmi. — J'irais plus loin encore^ lui répondis-je.

Madame de Malet avait une sœur dame d'honneur de son altesse royale madame la duchesse Louis de Wurtemberg, alors à Pétersbourg; ce fut par elle qu'elle espérait m'y trouver une place de gouvernante. Vers ce temps, M. de Lancry, émigré, fiié à Pétersbourg^ fit un voyage à Paris. La nouvelle amie que m'avait donnée la Providence lui parla de moi et me fit trouver en lui un protecteur.

M. de Lancry, ancien militaire, était à la tête d'une fonderie considérable dans les environs dé Pétersbourg. L'impéralrice-mère, qui appréciait les connaissances de cet homme instruit, lui accorda sa protection ; il méritait Teslime générale par l'emploi qu'il en fit et ses compagnons d'infortune trouvaient en lui tous les

secours dool ses moyens lui permettaient de disposer en leur faveur.

A peine ent-il entendu parler de ma situation qu'il y prit une part toute paternelle. Il convint avec madame de Malet de tous les arrangements de mon voyage. Une fois rendue à Lubeck^ il se chargeait du reste des frais jusqu'à mon arrivée à Pétersbourg. Bien plus, il exigeait que j'attendisse six mois chez une dame de ses amies^ avant d'accepter une place, afin que je fusse à même de mieux choisir; — car il faut choisir, dit-il; trop de hâte ferait perdre à mademoiselle des Êcherolles le fruit d'un si grand sacrifice. Lorsqu'elle aura trouvé une place avantageuse, nous prendrons des arrangements pour le remboursement de mes frais. — Une générosité aussi grande, levant toutes les difficultés, mon départ fut résolu; j'avais un oncle à Pétersbourg, ce qui était une raison de plus pour en préférer le séjour. Non que mon oncle fût en état de m'y soutenir, mais il y était connu, et son nom devenait un appui pour moi , en me tirant de la foule d^aventuriers accourant de toutes parts en Russie, pour y vivre de leur dangereuse industrie.

Un départ comme celui auquel je me préparais, était semblable à une mort qui vous laisserait le sentiment de vos douleurs et de vos affections. Je voyais tout pour la dernière fois. Mes amis me semblaient

plus aimants; tout s'embeHissait à mes yeâx, car j'allais tont perdre. Cette existence était aflreose. Je n'osais fixer mes regards sur mon pauTre père , et je sentis la nécessité de hAter nne séparation que Fattente rendait chaqae jour plus déchirante. Les aflkirea qae j'avais A Monlins en Tarent le prétexte , je devais y presser la rentrée de quelques fonds nécessaires A mon voyage. Je demandai la permission de m'y rendre y promettant de revenir avant mon départ définitif , et je quittai mon père en le trompant, en me trompant moi-même. —> Je reviendrai, lui dis-je, en montant dans la diligence. — Je vois encore mon père, mon respectable père, debout, silencieux, dévorant ses larmes, les yeux fixés sur les miens. La voitbre partit. Ohl quelle douleur était dans son coeur et dans le mien. — Je reviendrai! — Mais nous sentions Tun et l'autre qu'un étemel adieu serait impossible à prononcer, et qu'il fallait ne plus se revoir. Nous nous étions compris.

Le peu que nous possédions encore ayant été vendu et partagé, il me resta une faible somme, à peine suffisante pour gagner Lubeck. Je devais me rendre à Paris au printemps. Jusque-là je restai à Moulins et dans le Nivernais, où je voulus prendre congé des

1 Moulins n'est qa*à dii-hait myrUmètres de Lyon.

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bmis dont pendant si long-temps j'ayais reçu des preuves d^affection.

Le brait de mon départ pour la Rossie avait bircûlë rapidement; on le trouva étrange et de toute part le blâme parvenait à mes oreilles. Quel parti désespéré 9 disait-on dans la société; que ne reste-telle chez ses amis, on l'aime^ on la verra toujours avec plaisir; mais s'expatrier! A quoi bon? Que trouvera4r elle dans cette Russie! des désagréments , de fausses promesses, des dangers. Le préfet, M. le marquis Delacoste, qui y avait séjourné, me fit dire de bien réfléchir avant de me rendre dans ce pays éloigné, où je ne trouverais que déceptions; enfin on me blftmait ouvertement de cette entreprise. Que mettaiton à la place de l'espérance dont on voulait me priver, de cette espérance déjà payée par de si douloureux sacrifices? Rien. Blâmer, puis blâmer encore, est le fort de ce grand nombre d'amis, qui n'offrent * rien en dédommagement de ce qu'ils vous ravissent. Je fus très fatiguée d'avoir tant d'amis qui m'enlevaient jusqu'à la consolation d'espérer, et j'aurais quitté Moulins sur-le-champ, si le bonheur d'être utile à une amie malheureuse comme moi, ne m'y eût retenue : c'était mademoiselle Guichard, à laquelle je fus assez heureuse de procurer une place de gouvernante à Moulins même. Je ne parlerais pas

de cette circonstance qui m'y retint plus long-temps que je le projetais, si je n'éprouvais le besoin de faire remarquer ici que l'être le plus dépourvu de biens et de pouvoir a pourtant quelquefois la félicité d'être utile à ceux qu'il aime, félicité d'autant plus vive qu'il peut plus rarement la goûter. Devant une grande reconnaissance à madame Guichard ^ , il me fut bien doux de lui donner une preuve de ce souvenir du cœur.

Je dois parler ici d'une chose qui m'a laissé de longs regrets 9 qui ressemblaient à des remords. Madame Duvernai, ma bonne , cette femme esti* mable, dévouée , cetle femme rare enfin, nous avait suivie à Lyon ; mais ma belle-mére ne voulut pas là recevoir chez elle, soit qu'elle y vtt un surcrott de dépense, ou que les recommandations de mon père ^ lui eussent déplu, il ne put la faire changer sur ce point et un éloignement invincible s'établit entre ces deux femmes* Ma pauvre bonne se vit forcée de profiter de l'offre généreuse de madame Guichard , qui la garda chez elle. Son travail y payait bien au-delà de la dépense qu'elle pouvait lui occasionner. Elle s'y soutenait aussi par l'espérance que tôt ou tard, les

1 C'est chez elle qoe mon père fut caché pendant long-temps.

2 11 avait exigé que ma bonne Tût traitée avec les égards dus à une amie de It famille. Elle crut peut-être avoir encore à redouter nn pou • voir rival du sien. Elle se trompait.

difficultés qui nous séparaient s'applanissant, noas pourrioDS vivre réunies ; et ce fut pour elle un coup de foudre que la nouvelle de mon départ pour la Russie.

Je Tavoue^ je n'eus pas le courage de lui en parler moi-même; tant d'adieux éternels dépassaient mes forces. Ma pauvre bonne , sans crainte comme sans soupçon, me vit partir avec sécurité, croyant mon absence de peu de durée. Je plaçai pour elle, à Lyon, une somme que je possédais en propre et dont mon père m'avait laissé la disposition; mais toujours vaincue en générosité par cette excellente femme, elle ne voulut jamais en faire usage, et jusqu'à sa mort, elle ne dut son existence qu'à son travail. Elle fut long-temps à me pardonner d'avoir douté de sa force et de son cœur, et de Tavoir quittée sans lui confier mes projets. Ce ne fut qu'à ma vive douleur de l'avoir offensée, à mes prières réitérées, qu'elle voulut bien m'accorder un pardon si nécessaire au repos de mon ame et que mes torts envers elle en avaient banni.

Les affaires de madame Guichard ayant nécessité la vente de sa maison, ma bonne se relira chez un ami de mon père, M. Fellot \ où elle trouva jusqu'à sa mort les soins et la considération dont elle était

^ M. Fellot ayec leqael nous étions restés en relations depuis le siège de Lyon, devint notre ami et donna de Qprandes preuves d'attache-

digne. N'ayant ancan moyen de rendre & cet honnête homme tout ce qae je loi dois , je me trouve heureuse de placer ici l'expression d'une juste reconnaissance. Elle lui était acquise par tout ce qu'il avait Tait pour nous^ il l'accrut encore en remplissant mon devoir y devoir que la noble conduite de madame Duvemai rendait sacré.

Je ne crois pomt avoir à m'excuser des détails que je donne sur die, car tout ce qui est noble et grand a des droits à Tadmiration publique, et c'est chose louable que de révéler au monde les vertus et la conduite généreuse de ces âmes élues, mais trop humbles pour vouloir paraître.

La renommée insouciante et légère ne porte avec elle que les actions bruyantes qu'elle ^a rapidement semer dans l'univers. Les hommes, surpris et désireux de l'écouter, apprennent par elle les faits éclatants : les grands crimes, les erreurs célèbres. ... mais les vertus modestes échappent à son r^ard, comme & son vol rapide. Qu'il soit donc permis à une faible voix de raconter la générosité, le désintéressement, la fidélité, l'élévation des sentiments et la grandeur d'ame d'une pauvre et simple femme.

ment a mon père, qu'il ne craignit pas de recevoir et de cacher dans sa maison à une époque bien dangereuse. Il faisait partie de la députation qui vint annoncer h mon père qu'on l'avait choisi pour commander les Lyonnais.

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