‹ Quelques années de ma vie, Volume 2Chapitre 12 sur 22 · HP · texte numérisé non relu

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mademoiselle d'Â...^ je reçus un billet de madame de Malet ^ qui me priait de me rendre chez elle au plus tôt^ ayant une affaire importante à me communiquer. — Asseyez-vous là, me dit cette charmante femme. Voici des plumes et du papier : remerciez madame la duchesse Louis de Wurtemberg, qui TOUS place auprès des princesses, ses filles. — Moi, mais vous n'y pensez pas; moi! gouvernante de princesses ! je n'ai rien de ce quMI faut pour l'être; jamais je n'aurais t>sé porter mes vues si haut, je n'ai aucun talent. — Vous n'en avez pas besoin, les princesses ont des mattres. — Je ne suis pas assez instruite. — Vous étudierez ; les princesses sont jeunes, vous avez du temps devant vous. — Mais, je vous assure, je ne me crois pas capable. — Mais moi, je vous connais, reprit cette indulgente amie, pleine de zèle pour mon bien. Du reste> madame la Duchesse vous connatt aussi. — Gomment cela se fait-il donc, demandai-je? — Le plus simplement du monde; j'ai envoyé vos lettres à ma sœur qui est sa dame d'honneur, elle les lui a fait lire. Cette princesse habitait alors à Pétersbourg. Elle est maintenant en Wurtemberg; c'est plus commode pour vous. Lisez sa lettre, asseyez- vous, écrivez, vous dis-je, et remerciez. — Madame de Malet combattit résolument mes crainles et mes

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scnipiiles^ elle avait des réponses Tictorieuses à toutes mes obsenrations^ et^ ne me laissant pas un instant ponr rèQéchir^ elle emporta mon consente-^ ment. La peinture charmante qu'elle me fit du caractère^ des vertus et des grandes qualités de madame la duchesse Louis de Wurtemberg, acheva de m'entratner, et je me trouvai engagée avant d'avoir mûrement pensé à ce qpe je faisais. Moo amie y certaine d'avoir contribué à mon bonheur^ éprouvait une joie si pure et si grande, que je n'osai l'attrister par une plus longue résistance.

Je ne sais ce que j'écrivis, ni comment je me retrouvai dans ma chambre. Je ne dormis pas.

Une foule de réflexions vinrent m'assaillir, un changement si prompt causait un ébranlement dans toutes mes idées. La Providence , me disais - je , semble favoriser mes premiers projets, puisque je me trouve choisie et préférée sans doute à beaucoup d'autres plus dignes que moi de remplir une place qui m'est donnée sans avoir fait ni vœux ni démarches pour l'obtenir. C'est, il est vrai, pour atteindre ce but que j'ai fait de grands sacrifices; enfin, je quitte la société d'une folle pour vivre avec l'esprit et la raison. Cependant, ma position s'est changée : j'ai acquis une existence à moi. J'ai des amis, on m'estime, je suis bien

HN» 205 nubien servie , à peu près maîtresse d'une jolie maison, où désormais la vie sera plus douce; que puis-je désirer de mieux ? Lorsque je pris la résolution de m'expatrier, rien de tout cela n'existait pour moi, et maintenant j'abandonne la solide réalité pour aller au loin tenter la fortune dans une carrière nouvelle et dans un pays où tout m'est étranger; que me donnera-t-elle de plus?

Je fis part à M. Royer de la résolution que j'avais prise, il ne l'approuva pas.*- Nous vous connais» sons, nous vous aimons, pourquoi voulez-vous nous quitter? ètes-vous sûre de plaire à ces étrangers? vous plairont -ils? Savez-vous que ce n'est pas un petit sacrifice que celui qui renferme l'abandon de son pays, de sa langue et de ses habitudes? Lorsque vous n'aviez aucune ressource, toutes ces considérations devaient rester muettes , maintenant votre sittiation est difTérente. Si vous ne convenez pas , que deviendrez-vous? Croyez-moi, ne quittez pas le certain pour l'incertain, et remarquez qu'on vous offre moins que vous n'avez ici, où vos devoirs sont bien plus faciles à remplir. — Tout cela était vrai, mais j'avais accepté.

M. F... me dit la même chose en me témoignant les regrets qu'il éprouvait de mon départ. — Si vous n'êtes pas contente de vos appointements, ajouta-t-

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il^ OD peot les augmenter. — Il me fit même entendre que pour me conserver auprès de sa cousine, sa famille ferait des sacrifices et m'assurerait une somme convenable à la mort de mademoiselle d*A... Je fus touchée^ plus que je ne puis Texprimer, de tant de témoignages d'estime, mais j'avais accepté.

N'y avait -il pas une apparente folie à partir? Mon existence était assurée dans ma patrie, sans qu'il m'en coûtât de nouveaux sacrifices; j'avais atteint mon but. En le dépassant de beaucoup, j'en poursuivais un autre, peut'-étre imaginaire ; car j'avais soigneusement caché à M. Royer que madame la duchesse de Wurtemberg me prenait à Tessai , et qu'au bout de six mois j'étais, comme on le dit dans la classe des serviteurs, sur le pavé, si je n'avais pas le bonheur de lui plaire. — Enfin , ajouta M. F..., la plus grande partie des désagréments que vous avez éprouvés est passée sans retour ; sauf l'ennui d'avoir parfois la société d'une folle, vous pourriez désormais vivre suivant votre goût. Du reste, il serait contre vos principes de partir avant d'être remplacée, et je vous préviens que je serai difficile. — J'ai prévu cette objection, lui répondis-je, et j'y ai pourvu : c'est encore une amie de madame Royer que je vous propose, si vous refusez la seconde, je crpirai cpie la première vous a mécontenté. — Il

•«•207 quêtait trop poli pour ne pas répondre suivant mes désirs.

Aussitôt que j'eus pris la résolution de partir^ j'avais formé un projet qui m'ôtait la possibilité de revenir sur celte volonté, et qui m'interdisait même jusqu'aux regrets dans le cas où, ne convenant pas à madame la duchesse Louis de Wurtemberg , je mé fusse trouvée sans place au bout des six mois d'essai. En annonçant à M. Royer que cette auguste Princesse avait daigné me choisir pour être gouvernante de ses deux filles ainées, je lui demandai s'il me permettait de présenter, pour me remplacer, mademoiselle Elisabeth de la R..., aussi ancienne amie de sa femme. — Je vous fais cette question, ajoutai-je, parce qu'il m'a paru étonnant que vous ne l'ayez pas préférée lorsque vous m'avez choisie. Elisabeth est mieux que moi sous tous les rapports, et bien plus à plaindre. Elle est fort intéressante par elle-même et plus encore par son trisle sort ; enfin, je me suis souvent demandé pourquoi vous m'aviez désignée plutôt qu^elle.

— Ce choix, me dit-il, m'a occupé pendant trois jours et trois nuits ; vous étiez toutes deux malheureuses, il était pénible de choisir; cependant j'ai craint que l'infortune même d'Elisabeth ne fût une raison pour l'exclure de cette place, et je vous ai nommée.

— Si ce n'est que cela, repris-je> j'en fais mon affaire.

J'avais souvent rencontré Elisabeth chez madame Royer; elles avaient été élevées dans le même convent, et la même amitié les avait réunies après les grandes épreuves que Tune et l'autre avaient eues à supporter. Quant à Yictorine, elle oubliait les siennes près d'un mari tout occupé de la rendre heureuse, entourée d'enfants charmants qui complétaient son bonheur. Elisabeth, au contraire, subissait la plus dure de toutes ses infortunes; son respec« table père gémissait en prison.

M. de la R..., compromis dans une conspiration contre Napoléon, fut arrêté et renfermé au Temple. De fortes accusations pesaient sur lui, et sa vie fut en péril. L'intérêt que son département lui témoigna, vint accrottre le danger où il se trouvait, en le rendant trop important aux yeux de l'empereur. Cet homme puissant reçut très mal les députés qui osèrent lui demander la grâce de M. de la R... — Il a voulu attenter à ma vie, leur dit-il , la justice réclame son droit : il mourra. — Un de ces députés, s'apercevant que leur intervention nuisait au malheureux qu'ils désiraient sauver, se hâta d'ajouter d'une voix suppliante : — Dès que votre Majesté le sait coupable, il ne nous reste plus qu'à recourir à sa clémence, plus grande encore que sa justice, pour en obtenir la vie d'un père de famille, dont la mort

fera onze orphelins. — Si cela est^ reprit aussitôt Napoléon^ je vous accorde la vie de M. de la R... , mais non sa liber lé, ma sûreté s y oppose. — Il resta aa Temple, Elisabeth fut la seule de cette nombreuse famille qui obtint la permission d'être à Paris, et de voir son père. Elle allait tous les jours au Temple partager le modeste dîner de son cher prisonnier, et revenait chaque soir dans sa demeure solitaire, où les plus rudes privations Tattendaient, où très souvent n'ayant pas de feu en hiver, faule d'argent pour se procurer du bois, elle restait au lit jusqu'au moment où elle retournait chez son père.

Elle fit de généreux efforts pour toucher le cœur de Napoléon. Tout Paris entendit qu'un soir après un grand feu d'artifice tiré sur la Seine, au moment où l'Empereur quittait les Tuileries pour retourner à Saint -Germain, une jeune personne charmante, trompant la vigilance des gardes, s'était jetée à ses pieds pour lui demander une grâce importante. On parla de son dévouement, de ses pleurs et de sa beauté, mais on n'entendit pas le dur refus qu'elle éprouva, et Paris qui vantait ce courage, ne vit pas la malheureuse Elisabeth, restée seule après que la foule attendrie, mais distraite, se fut écoulée; seule, loin de sa demeure écartée, seule, au milieu de la

nuit, sans appui et sans protecteur; quand la fièvre de Tenthousiasme l'eut quittée, quand un froid découragement vint remplacer son espérance, et que se traînant à peine elle regagna lentement son humble asile. Elle y arriva avec le frisson , se mit au lit et tomba malade.

Tu vois bien, toi, pour qui ces lignes sont écrites, qu'Elisabeth devint ma pensée dominante ; que je ne pouvais plus regarder en arrière, que son nom répondait aux regrets qui naissaient dans mon cœur à la vue de tout ce que j'allais quitter; qu'enfin Elisabeth m'était montrée par la Providence comme un exemple et une source où je pourrais puiser du courage , et que je me trouvais heureuse de contribuer à rendre sa position moins amère.

Je me rendis chez elle en quittant M. Royer, pour lui faire part de mon plan ; elle ne demanda que le temps d'en parler à son père. Sa réponse me parvint très vite. Elle acceptait ^

Dès ce moment, je pressai les préparatifs de mon départ, et en cela je satisfaisais au désir de madame de Malet qui tenait beaucoup à ce que je me ren-

1 J'appris alors qu'elle était sur le point de quitter Paris, D'ayant plus les moyens de s'y soutenir, et que son absence allait priver son père de la seule et douce consolation qu'il lui fût permit de goûter.

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disse très promptement à mon nouveau poste. Lorsque mes arrangements Turent à peu près terminés , j'allai chez M. F... pour lui annoncer le jour de mon départ. Il en fut surpris. — Je n'ai trouvé personne pour vous remplacer, me dit- il, j'avoue même que j'espérais vous faire revenir de votre décision; ne pouvez -vous différer encore ce départ?

— Très difGcilement, parce que je trouve pour compagnon de voyage un brave Allemand qui parlera pour moi; je ne voudrais pas m'exposer à perdre une occasion qui peut-étrô ne se retrouvera plus. Mais prenez à ma place mademoiselle Elisabeth de la R...; vous en serez certainement très satisfait.

— Mais c'est un nom fameusement suspect. Le début de la folie de ma cousine avait déjà fixé sur elle les regards de la police. Elle aussi était suspecte; je suis bien embarrassé, vous me laissez si peu de temps ! — C'est bien ce que je voulais, pensais-je. — Tout cela peut s'arranger. Monsieur, ne prenez mademoiselle de la R... que jusqu'à ce que vous ayez trouvé une personne qui vous convienne davantage. Permettez -moi de vous l'amener, vous serez sûr d'avoir près de votre cousine une noble fille, dont le cœur droit et reconnaissant lui vouera les plus doux soins. Elisabeth , par ses vertus , ne mérite*t*elle pas l'admiration générale? — Il nous invila

toutes deux à dtner chez sa mère. Ma protégée leur parut fort bien^ elle fut agréée; heureuse d'avoir réussi, j'en remerciai Dieu du fond de mon ame.

J'étais certaine qu'elle conviendrait dès qu'on l'aurait Tue, l'important était de ne pas laisser le temps d'en choisir une autre, et j'avoue sans remords que j'avais tout fait pour cela. J'ajouterai ici, pour répondre à la curiosité bien naturelle qui attend la fin de son histoire, qu'au bout de peu d'années, Napoléon, touché de ses vertus filiales^ lui accorda la liberté de son père; c'est-à-dire qu'il commua sa peine en un exil à Provins où il vécut tranquillement. Elle resta près de vingt ans près de made* moiselle d'Â... qu'elle vit mourir, et dont la famille reconnut généreusement les soins.

Avant de quitter Paris, je crus devoir aller remercier madame la baronne de Ghoiseuil de la protection qu'elle m'avait accordée, en repoussant les accusations dont on m'avait chargée. Elle me reçut très bien^ mais lorsque je lui annonçai mon départ, et pourquoi je partais , elle me regarda avec étonnement et me dit d'une voix haute qui me sembla fort dure : • — Gomment, ma cousine^ vous voulez élever des princesses ? mais vous-même vous n'avez pas été élevée ! — Cette réflexion me traversa le cœur, je la trouvai rude^ indélicate^ offensante; elle n'était que

juste. Lorsque tous les devoirs de cet état se dëroolèrent à mes yeux, que chaque jour m'en révéla l'étendue et l'importance^ que chaque heure vint réclamer des lumières nouvelles^ et chaque minute sa part de prudence et d'abnégation; étonnée de l'immensité de ces devoirs , surprise de la légèreté avec laquelle j'avais osé me charger d'un emploi aussi difficile^ madame de Choiseuil me parut bien justifiée ; et souvent, bien souvent, dans les moments d'épreuves et de découragement inévitables dans celte carrière^ je croyais entendre encore, mais trop tard, ce terrible et vrai... Comment, ma cousine....?

Mademoiselle d'A... me vit partir avec plaisir, supposant que mon éloignementlui rendrait plus de liberté. Elle se montra fort aimable au milieu du petit cercle d'amis qui vinrent prendre congé de moi. Ses adieux furent même obligeants, puis elle ajouta aux vœux qu'elle fit pour mon bien-être : — Je n'avais pas besoin d'une dame d'honneur, lorsque je remonterai sur mon trône, je choish*ai moi-même les dames de ma cour.

Madame de Malet, en m'obligeant à partir aussi vile, me priva du bonheur de revoir madame de Bèze, cette amie si tendre, qui était sur le point d'arriver à Paris. Ce fut encore un sacrifice bien pénible à joindre à tous ceux que je faisais. L'inac-

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tion de la route m'en fit dëconvrir un grand nombre ensevelis au fond de mon cœur; l'espèce d'enthousiasme qui inspire ou suit un parti décisif^ les y avait tenus assoupis; ils se réveillèrent tous à la vue du Rhin^ de cette majestueuse barrière qui allait me séparer pour toujours peut-être de mon père, de mes amis, de ma patrie. Une vague incertitude dominant mon avenir, je me trouvai bien à plaindre. J'aurais voulu m' agenouiller pour baiser cette terre chérie, et du moins de la voix et du cœur je répétai : — Adieu, mon père , adieu mon pays, adieu à tout ce que je connais et que j'aime.

Mon compagnon de voyage m'ayant quitté à une demi-journée de Louisbourg \ j'y fis mon entrée toute seule. On me demanda vainement à la porte ce que j'y venais faire ; la phrase allemande que j'avais étudiée toute la matinée s'était perdue, je ne la retrouvai point. Je ne pus dire que mon nom, le militaire qui m'interrogeait ne le comprit pas ; il me donna son livret pour l'y inscrire , mais il ne put le lire. Là-dessus, nous nous mîmes à rire de concert, et mon cocher s'en étant mêlé , on me laissa passer. J'arrivai riant encore à l'auberge. — Comprenez-

1 Le 10 mal 1807. La Cour de Wurtemberg passait une partie du printemps et de i*été à Louisbourg, et i'hiyer à Stuttgart:

vous le français^ Monsieur, demandai-je aussitôt à la première persoune qui vint à ma voiture? — Oui, Madame. — Dieu soit loué ! c'est bien plus commode. J'ordonnai à dîner, et je me retirai dans une chambre pour y passer seule le peu d'heures qui me restaient, et jouir en liberté de ce reste de temps où j'étais encore à moi; je n'en aurais pas cédé une minute. Vers cinq heures, j'écrivis un billet à mademoiselle de Belonde, sœur de madame de Malet, et à laquelle je devais la place que je venais occuper. Sur elle reposait l'espoir de ma réussite dans un pays dont je ne connaissais ni la langue ni les usages. — Venez, lui disais- je, j'ai besoin de vous voir; venez me donner du courage et m'instruire de mes nouveaux devoirs ; vous êtes ma consolation, et près de vous je me croirai moins éloignée de tout ce que je viens de quitter. — Ce billet parti, je ne m'appartenais plus. J'en attendis la réponse avec un grand battement de cœur; elle ne tarda pas. Peu après, je vis entrer dans ma chambre un homme en veste jaune-serin, galonnée en argent, portant sur la tête une espèce de bonnet surmonté de grandes plumes rouges, noires et jaunes, et, le prenant pour un danseur de cordes qui se trompait d'appartement, j'allais le congédier lorsqu'il me tendit un billet; c'était la réponse que j'attendais.

— Mademoiselle de Belonde^ m'écrivait-on , a été enterrée il y a trois jours; suivez le coureur \ — C'est à peu près tout ce que j'eo compris. Au bas de quelques ligues assez confusément écrites, je lus le nom de Ghaillot. Cette nouvelle inattendue me jeta dans un état de stupeur, pour lequel je ne trouve pas de termes. Cette mort cruelle me privait à la fois de l'appui et des conseils que j'espérais trouver en mademoiselle de Belonde, il me sembla quitter de nouveau ma patrie. Je suivis machinalement ce coureur me connaissant à peine, souffrant d'une douleur qui m'était toute réflexion. Je traversai des rues, puis des appartements sans rien voir, sans idées distinctes, allant toujours; enfin je me sentis arrêtée par ma robe, et l'on me dit : — Où allezvous donc, mademoiselle? c'est ici que vous devez rester. — Je me réveillai de mon étourdissement ; c'était mademoiselle de Ghaillot, gouvernante des deux princesses cadettes. Elle me fit des excuses sur le désordre qui régnait dans son billet : — l'adresse du vôtre, me dit-elle, en a été la cause; j'en ai été toute bouleversée. — Je l'étais prodigieusement moimême et je m'assis. Elle me donna quelques détails

1 Je n'en avais Jamais tu. Ce genre de serviteurs avait cessé d'exister en France depuis fort long -temps.

sur mademoiselle de Beionde, et me parla de sa maladie ainsi que de l'alTeclioD que lui portait madame la Duchesse^ qui lai avait prodigué les plus doux soins jusqu'à sa mort. — Puis-je voir madame la Duchesse? lui demandai-je. — Non , elle est à la comédie à Stuttgard; vous ne la verrez que demain. — Cette réponse me troubla; mais j Ignorais «lors que les princesses sont moins libres de pleurer que nous^ j'ignorais que^ bien souvent obligées de paraître en public^ elles doivent lui cacher les profondes blessures de leur cœur, pour ne lui laisser voir que le sourire et l'amabilité qu'il exige d'elles.

Nous fûmes interrompues par l'arrivée des quatre princesses qui venaient de faire leur toilette^ pour aller chez la reine ' , où mademoiselle de Ghaillot devait les conduire. Si j'étais pour elles un objet de curiosité, elles étaient pour moi celui d'un haut intérêt. Je fus fout-à-fait ravie de l'air doux et plein d'innocence de ces quatre petites filles dont la mise, d'une extrême simplicité, me semblait un charme de plus dans des princesses.

Je restai seule au milieu de gens que je ne comprenais pas, et, ne sachant comment supporter mes propres réflexions, j'écrivis à madame de

< CbarioUt-Aagoste-Bfathilde^ née princesse royale d'Angleterre.

Malet^ pour unir ma doaleur à la sienne, unique moyen d'alléger le poids qui m'étoufTait. Je fus interrompue par le comte de Ghaillot * qui , ayant appris mon arrivée par sa fille, avait quitté la cour pour venir voir une compatriote. Sa conversation me fut agréable. Peu après, les princesses revinrent, je leur distribuai les joujoux que j'avais apportés pour elles , et le plaisir qu'elles en éprouvèrent répandit quelques douceurs sur une soirée bien sombre et restée ineffaçable dans mon souvenir.

Lorsque tout ce qui m'entourait se fut livré au repos, je ne pus en goûter moi-même. Je devais voir madame la Duchesse le lendemain matin , et l'importance de cette entrevue éloignant mon sommeil, je me promenais à grands pas dans ma chambre pour essayer de fatiguer l'agitation intérieure qui me dominait, lorsque j'entendis une rumeur lointaine; le bruit et le mouvement se rapprochant, ma porte s'ouvrit. Madame de Ghaillot entra bientôt avec une dame dont le grand air et les manières nobles me disaient : c'est elle. Je fus frappée de sa beauté, mais plus encore de la bienveillance répandue sur ses traits. — Mademoiselle , me dit madame

1 II était gou?erneur du prince Adam, fils aîoé do duc Louis de Wurtemberg.

la Duchesse^ d'ane voix venant du cœar, je n'ai pas voulu remeltre à demain une entrevue aussi importante pour toutes deux; nous en reposerons mieux l'une et l'autre, — et, continuant avec le ton de bonté qui la distingue, elle daigna me parler de la peine que j*avais dû ressentir en m'ëloignant de ma famille et de mon pays; et passant à madame de Malet, qu elle croyait instruite de leur perte commune, elle me demanda comment je l'avais laissée. — Elle rignorait encore, lui vépondis-je , et, se réjouissant pour moi de l'amie que je trouverais dans sa sœur, elle m'enviait le bonheur de la voir.

Il y avait tant d'ame et de cœur dans tout ce que madame la Duchesse me dit, son regard spirituel était si doux, qu'elle me laissa déjà satisfaite de lui appartenir, et uniquement occupée du désir de mériter son estime, en répondant à sa confiatice, sinon par mes talents, du moins par mon exactitude à remplir ses ordres.

Le sentiment que m'inspira cette première entrevue ne me trompa point, et je n'eus qu'à bénir Dieu qui m'avait réservé le bonheur de connaître et d'admirer chaque jour un mérite si rare.

Il m'en coûte d'obéir au respect qui m'interdit de tracer ici le portrait des grandes qualités qui la

distinguent, dans la crainte de blesser la modestie qui les couronne toutes.

Attentive au bien de ses enfants, madame la Duchesse, de ce regard dont la mère est douée, pénétrait dans leurs cœurs pour y chercher et y développer les précieux germes que Dieu y avait déposés. Elle en cultivait avec amour les vertus naissantes. Sous ce regard, à la fois protecteur, juge et récompense, je les ai vu grandir, se former d'après leur modèle, et devenir dignes de lui. Que pouvais-je désirer de plus?

Je m'étais attachée promptement aux jeunes princesses confiées à ma surveillance, et dès lors mon sort fut heureux.

J'ai vieilli dans cette auguste maison, comblée de bienfaits qui ont rejailli sur les miens !••.. Et toi, l'objet de leur bienveillance particulière; toi, pour qui ces lignes furent écrites, alors enfant, maintenant épouse et mère, dévouée aux devoirs que ces titres sacrés t'imposent, toi, dont ma plume trop prophétique a tracé la fortune, reçois mes vœux pour ton bonheur; il en est toujours pour un cœur pur, et le tien le renferme.

Une de ces anecdotes me parut si singalière, que Je ne puis m'empécher de la rapporter ici.

« J*étais petite fille, me dit mademoiselle Melon, quand ma grand-mère vint nous voir à Neyers. Après y avoir passé quelque temps^ elle obtint de mon père la permission de m*eromener avec elle. Je la suivis donc à Paris, où elle demeurait habituellement, et comme elle m'avait en grande affection. Je la quittais peu. Je raccompagnais très souvent à un couvent où elle allait voir une vieille religieuse qui avait plus de quatre-vingts ans. Ces visites ne m'amusaient guère, et les récits qu'elle faisait à ma grand-mère, du vieux temps passé, m'ennuyaient. Cependant, un jour qu'elle disait : quand j'étais petite, on m'a dit... , Je devins tout oreille, car étant petite aussi^ cela m'intéressa, et je n'ai Jamais oublié qu'elle raconta que Catherine de Médicis, curieuse de l'avenir, et, comme on le sait, très superstitieuse, fit tourner la roue delà fortune pour connaître la dorée du règne des successeurs de son fils. EUe loa-

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