CHAPITRE IIL
Un f mi de mon firère aîné vient me voir. — Il enga£fe niademoiselle Melon à m'envoyer à Moulins pour les affaires de ma famille. — Le temp^ j étant devenu favorable^ eHe y consetût. — Je vais chez ili^am^ Qrimauid. — On me nomme .un curateur. -^ J|*y reçois ^ nouvelles de mon père. — Une amie me remet un dépôt que lui avait confié ma tante. — Je reviens à l'Ombre. — Mademoiselle Leblanc dp Lç^pinasse. — Ff te dp 199 t|iptç. — Mfi coi^^jne rçtourfie çbez son père. — Arrivée du mien. ~ Nous rej^artons. pour Moulins.
A monotonie de mes journées! fut agréablement inlerrompae par l'arrivée d'un ami de moi} frère aîné % qui , sans me connaître^ s'inléressant à moi, avait risqué , pour me voir, upe visite à ni^a tante. Il était fort bien et très aimable, il lui plut; et, bien que
1 M. LaoffuiDier, de Mevers.
les agréments de sa conversation ne le saavassent pas toul-à-fait du congé habituel , il f pût être satisfait de la réception quMI reçut. Il me parla de mes affaires avec l'intérêt d*un ami et me fit un devoir de m'en occuper sérieusement pour moi et les miens. — - Étant la seule présente ici ^ vous devez chercher à conserver à votre père ses biens qui ne sont point encore vendus. Songez-y et agissez. — Il y avait plusieurs mois que j'étais à l'Ombre; pendant ce temps^ la France, redevenue plus calme, avait marché rapidement vers la paix intérieure, et tout dans son sein faisait effort pour prendre son élan vers une liberté dégagée de chaînes et de supplices. Les prisons s'étaient ouvertes; les honnêtes gens, n'y étant plus entassés, pouvaient jouir de la lumière et de l'air, les mises en surveillance tombaient d'elles-mêmes ; las de sang et de victimes , on n'exigeait plus le sacrifice du vulgaire, et ces luttes terribles étaient réservées aux sommités des partis; à nous, il fut permis de respirer. M. Langui nier s'appuya de celte liberté qui nous était rendue , pour parler à ma tante des démarches que ma position rendait nécessaires. Il s'agissait de me nommer un curateur pour veiller k mes intérêts; il lui fit comprendre l'importance de ce choix , qui ne pouvait se faire qu'à Moulins même, et la pria de me permettre d'y aller. Mademoiselle Melon trouva juste
le désir que j'en éproavais, et consentit avec ane extrême bonté à m'y faire conduire. CôrJut ma seconde course à cheval. Par une journée de décembre je fis 56 kilomètres. Battue de la neige et du vent, j'arrivai fort lasse, mais bien heureuse, chez madame Grimauld; elle me reçut comme une mère tendre qui retrouve sa fille chérie après une longue absence. Je revis, j'embrassai Joséphine, et j'oubliai bien des maux.
Ce fut alors que j'appris tout ce que je devais à madame Grimauld, et que sa noble résolution de venir partager mon sort, me fit connaître le danger que j'avais couru d'être mise au Dépôt. Je ne chercherai point à exprimer ce que j'éprouvai; ma reconnaissance pour le dévouement de cette amie respectable pouvait seule égaler Thorreur d'une pareille destination.
Je passai un mois chez elle dans un mélange de bonheur et de contrainte. En voyant Joséphine, qui n'avait point quitté sa mère, je sentis tout ce qui me manquait. Il est facile de juger qu'il me manquait beaucoup. J'étais un peu humiliée de la grande différence que je trouvais entre nous deux. Ses manières nobles et gracieuses, l'aisance du bon ton et la facilité d'élocution qui se faisait remarquer dans ce qu'elle disait, tout enfin rendait Joséphine une personne charmante. Je cherchai donc à me mettre un peu à son niveau, par mon attention à profiter de ce que je pou-
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▼ai3[Qlteiodre et saisir de son esprit et de ses manières (tstipgQ^. Pour le reste , npu9 étions aussi éloignées que peut Tétre la beauté de la laideur; mais en admirant les ^rac^ dont elle était douée, je ne trouvai9 rien A regretter en moi, parce qife je jouissai3 de ses succès comme 4'un bien qui était mien. Il me semblait naturel qu'elle (dl belle, admirée et digne de Tétre; depuis mon enfance je l'avais vue ainsi. Une ami^é sincère n'admet point la jalousie. Que ces heures étaient douces ! que cette intimité avait de charmes pour mon cœur sevré depuis si long-temps des épanchements de la confiance ! Obligée de vivre pour ainsi dire en moi-même et d*y ensevelir toutes mes pensées , j'écoutais ' maintenant avec délice^ les expressions simples et vraies de mon amie et de sa mère. Un Ijon ton partant du cœur, des manières naturelles et distinguées; tout, près d'elles, fPeirap* pelait mon bon tempf d'eiutrefois et Patmo^phèrQ où j'avais passji mpn enfance. Ces heurqs-là valaient toute une yie.
Aucun de mes parents ne voulut étrp mpn cuj^r te^r ' ; mais ils s'assemblèrent pour y pourvoir et nommèrent ppur l'être M* Charles, homrnp ^e ^oj^
1 Ce refuf n'éttit Teffet d'aucuoe maavtiie volonté. Ds sortaient eox mêmes éfi prison. Une lil)erté si Jenne devait être timide ; ils cni- 1 ent un honnie de loi pius ep f tat de me senrir.
qui (Jëmancla et obtint pour moi un secours provi-^ soîréj c'est, je crois, fa seiilé aflaire dont il se ioît occupe. Je iotLchai 2,000 franco en assignats, qui avaient déjà pêù de valeur, et je partît pour lés ÉcherôIIe^, où j'allai voir ma soetir, que je trouvai bien portante âirisi que ma bonne. Je fournis lehr ménage de différentes provisions, et, laissant à ma bonne une partie de mes assignats, je revins ctie^ mes amies. Joséphine ainsi que sa mère brodaient pour dé Targent; toutes mes cousines en faisaient autant. La noblesse appauvrie travaillait pour les noû*» veaux riches. C'est ainsi qu'en prison, ou en arrestation danà leur propre maison , elles utilisaient leui" temps pour suf)venir à leurs besoins ; car l'argent était rare pour elles. Plusieurs dames avaient obtenu dé rester prisonnières dans leurs appartements, faveur d'dn bien grand prix et objet des vœux ardents de ceîles qui n'avaient pu l'obtenir. Une de celles-ci * , détenue aux Carmélites, sollicita vainement d'être mise en arrestation chez elle. Sa santé étant bonne, on trouva qu'if n'y avait aucune raison pour lui accorder cette grâce. Que fit-elle? elle occupait seule une petite cellule; ayant trouvé le moyen de se procurer un fagot de sarment, elle calcula assez bien.
1 Je croif que c'est madame de BIoU .
Theure de la visite da médecin pour brûler à temps soQ fQgot^ ,s'agitaDt de toutes ses forces devant ce feu passager^ mais vif. Quand il arriva, il trouva une femme tout en sueur, rouge comme de l'écarlate, un pouls ^u galop, et ne voyant rien autour de lui qui puisse occasionner. celte fièvre ardente, il la trouve vraiment malade ; elle appuie la méprise , demande qu^on lui permette d'aller mourir dans son lit, et bientôt on Ty conduit en eiïet; elle s'y couche pour dormir à son aise, enchantée d'avoir trompé son monde. Je suppose que, par prudence > elle se fit malade pendant quelque temps.
Peu après mon retour des Écherolles, je reçus <)es nouvelles de mon père par une femme suisse qui se fit reconnaître pour être envoyée par lui, en me montrant de petites tablettes qu'elle me remit de sa part, tablettes sans valeur pour tout autre que pour moi , et qui venaient de ma mère. Elle me remit aussi un billet, écrit sur de la gaze d'Italie, caché dans la doublure de sa robe, et qu'elle en détacha devant nous. A peine eus-je fini de lire ces lignes si chères, qu'il fallut les brûler pour satisfaire à la prudence de madame Grimauld ^ Je répondis quel-
1 Elle ayait un jagement sûr. Cette femme lui inspira uoè méflance qui ne fut que trop justifiée, et plus tard elle me prouva encore la justesse de son coup-d*œil.
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ques mots à mon përé, sans y mettre ni nom ni date, et je donnai à cette femme le reste de mes assignats pour les lui porter, regrettant surtout d'en avoir si peu, ce qui pourtant fut, un bonheur; car la messagère, trompant la confiance du grand nombre de personnes qui l'avaient envoyée, garda tout pour elle. Je crois qu'elle était de Lausanne, et je tairai son nom pi est déshonorant d'abuser ainsi du malheur. Ce fut doiic très heureusement après son départ , que madame Fabrice me fit prier de passer chez elle „ et me donna, de la part de ma tante, de ma malheureuse tante^ vingt-cinq louis en argent, qu'elle avai déposés entre ses mains pour être remis à la première personne de notre famille qui reviendrait à Moulins, et serait dans le besoin. —Je vous les aurais déjà donnés à votre passage, me dit-elle, si vous n'aviez, pas été accompagnée d*un tiers dangereux; mais j'ai été arrêtée par la contrainte de garder ce dépôt sacré ! — Je ne puis dire ici ce que j'éprouvai d'émotion,^ d'ètonnement et de pieux respect , en recevant cet argent mis en réserve par la prévoyante bienfaisance de ma tante. Elle pressentait donc déjà ces temps mauvais ! Du sein de la mort, ses bienfaits venaient encore me parler d'elle et de sa tendresse. Elle n'était plus ! mais sa bonté toujours active me secourait, me faisait vivre.
Bieni déi atitlées se sont passée^ depuis ce motnën^ mais jamais, non jatbals, je n^ai pd y penser sàti^ élré saisie d'une profonde vénération pour elle, et d'une admiration tout auàsi grande pôui* tes (Judtités éminentes iîoni elle était douée. Lé regard dé son esprit, pénétrant lés mystères de l'avenir, pressentit ces ieitïfÉ de traversés et leurs orages; il vit toujours juste. Son cœur, marchant & l'égal de son esprit, préparait les secours et les portait au loin. Jlépândant ses Inenfaits à toute heure, elle lés jeta à l'avenir qu'elle né pouvait atteindre. Long-temps sa grandeur fut ignorée; à peine reconnue, éllé passa vile^ et celte ame, mûre pour le ciel, y remonta.
Je quitiai bientôt la maison dé ma seconde riière pouir retourner à l'Ombre. Je versai des pletirâ en m'èloignahl d^etle et de Joséphine. Réhabituée biéà vile au bonheur d'être aimée, je me séparais avec doilléur d'une douce société pour rentrer dans un désert. J,t m en coûta beaucoup.- Gépeiidfant, mon ^joûr à Moulins, malgré sa courte dui^éè, nd'avéit acquis quelques biens qui mé suivirent. Mon esprit feé déréloppa en vivant avec des parents nombreux , distingués par leur mérité , et dont raécueil fut toujours plein d'affection; j'y retrouvai éé bon ton àùqûèl j^aVais été hat)ituée ; je tne relrénlj^ài eu quelque sorte à leurs bonnes manières, à Içur conversation à là fois
àrmabië et âdlidë ; letii^ bienVeilfahcè fttii îtie âàHhet pins de Cbn6àncé en tbdi-méine ^par là ptns d^àploiîibi je Oie animai surlôxit anï milieu dèâ sdinS affectuetit dont je tdë via entburéë. ^rbfondëtàérit toùdbéè de léui' indulgente bonté, j'emportai dahi ma àolitudé lissez de sbuVenirS pour n'y pas vHré éenle.
Je rapportai dé Motilins ditîTéi'ents ëfTets ^ë deâ itmi^ avaient soustraits pouf àoâs les htldrë. Ma gàfde^rbbes, un j[)ëu mieui fournie, n^e permit d'être à peu |)rës mise comme tout le làohde. Ma îânte eût la bortté d^y ajouter utié robe, èé ^i:A làè sauva àû malheur dfe taire pilië.
J'arrivai k l'Oifabrë. Trop tard jïour me présenter chez ma tante, je me rendis sur-Ie-charôp dahà ma chambré, impatiente dé voir et de connaître la société qui m'y attendait. Le domestique qui m'avait amené des cheva(ui, m'apprit que j'y trouverais Une cousine arrivée pendant mon absence. C'était mademoiselle Lèblaiic de Lespinasàe; sans T^voir vue , jVn avais entendu parler. Je èruà (rouver une vieille èonnaissâîice. Je h'étaià pas descendue de cheval, que je lui criais déjà : c'est moî^ tant j'étais ravie d'avoir une compagne. Elle aurait eu cinquante aiis, que j'aurais encore pensé qu'elle pouvait en être Une, car tout mé paraissait jeiïhë près de màdémoiSeilé Melon. Du reste, ma tioU^elle c^sine était vraiment jeune
qtioique beaucoup plus âgée que moi; et surtout fort jolie. Une agréable tournure, beaucoup d'esprit et d^instruction eu faisaient une personne très distinguée.
Je fus donc toute disposée à l'aimer bien yite^ et l'amitié qu'elle me témoigna devint réciproque. Il s'y mêla bientôt de mon côté un grand respect , non pour les années qu'elle avait de plus que moi, mais pour l'algèbre dont elle aimait à s'occuper. Je ne comprenais pas ce goût que je croyais le patrimoine des hommes. Puis, lorsque quittant cette étude abstraite^ je la voyais coudre parfaitement bien, ou façonner gracieusement un chiffon, je m'étonnais encore de la différence de ses plaisirs et de la variété de ses talents.
Je n'étais pas moins satisfaite d'avoir une compagne pendant ces longues et obscures soirées d'hiver, etquoique ma tante, ennuyée de nos petites causeries, ait su y ajouter une gène de plus, en nous défendant de parler ensemble^ nous étions deux, c'était bien différent pour moi, et nous nous devinions, à défaut dé pouvoir nous exprimer ; car nos chaises, placées très loin Tune de l'autre, ne nous permirent plus de rien dire qu'à voix haute. Ma tante voulait tout entendre. Son ouïe, un peu dure, mais d'une espèce traîtresse, avait des retours qu'il fallait craindre, et nous n'osions nous adresser la moindre parole en aparté. Pen-
dant ce silence obligé^ mes pensées sarabondanteâ voulaient se faire jour à toute force; jamais mon esprit ne fut aussi fécond que dans ces heures muettes. J'étouffais de mille idées bouillonnantes^ qu'il fallait taire ou garder jusqu'au nK)ment des douces causeries du coin du feu. Ma consolation était que ma cousine en souffrait autant que moi, car ce que Ton souffre à deux, est plus léger. Que faire pour rompre la monotonie de notre existence? Je mourais d'envie de voir du nouveau, de dire du nouveau ; eûfin j'avais le besoin de donnw à un jour, à un seul jour une autre couleur que celle de la veille^ La fête de ma tante nous en donna bientôt l'occasion, et nous résolûmes de la saisir. La Saint-Antoine approchait; il fut décidé que nous la célébrerions avec un éclat inusité à l'Ombre, et les préparatifs, embellirent et occupèrent beaucoup de nos journées, par tout ce qu'une semblable entreprise exigeait de soins et de recherches, dans un lieu dépourvu de res-^ sources. Dans mon entraînement, je voulais garnir nos robes de feuillage verts^ je ne révais que fleurs et guirlandes; j'en mettais partout, quand ma cousine eut la cruauté d'interrompre le programme que je composais, en me montrant la fenêtre : la terre était couverte de neige; en m'occupant de la Saint-Antoine j'oubliais le 1 7 janvier.
Enfin le soleil se leva pour éclairer cette fête mémorable. Ma cousine avait prié son Oncle flé venir ce jour-là taiiré une visité à tni tante, et M. de Chaligniy fidèle à sa promesse, arriva de botmé heure avec son fils Frédéric, pbar concéHe^ notre plan. Il vint demander à dtner à niademoisetle Melon, dont ij était ânssi lé neveu, et qui, ayant piour lui une estime particulière, aimait quil passât quelquefois plusieurs jours cheit elle, exception toute favorable à notre projet*
En sortant dé tablé, hôns esquivant Tune après Tautre, nous laissâmes M. de Chatigni chargé de tout le poidà de ràprès-dîhér. H avait été prié d*éire amusant, afin qu'on ne s'aperçût point de notre absence. Dé temps en temps, un : où sont ces demoiselles ? le forçait à redoubtei* d'amabilité. Ces deitioiselles pas^ saient leurs robes blanches^ et disposaient le plus gracieusement possible leurs petits présents : c'étaient des bonbons, des pâtisseries, des fruits, des marrons, des oranges que nous avions fait venir de ta ville prochaine, séuleà bagatélleé que la saisoti nous offrit. Nous allâmes ensuite rejoindre nos gens, qui étaiéôt rassemblés dans la cuisiné, et, convaincues de ta nécessité dune répétition, nous nious emparâmes (i'un bon paysan que lé has^ard y avait aiiiéné, et tout aussitôt l'ayant fait asseoir, r( fût chargé de repré-
l^leipenjt fait une prpfonde irivërapcei nops lui çécir UiQes 9veo enipbase Ie$ vm que riQus cuvions coippqsés en6on l^opneur. Il prit tout cela pour du latin. — G'e^t bjen beau, s'écriartrif, mais je n'y comprends rien. ■ — Je trouvfiiis aussi mes vers excellents, car ils m'avaient coûté un grand travail.
En^n, nous nous meMpn^ en rpulei pe sachant g^ère comment nous serions feçus. Jacques, le fidèle 9eryilepr de jQia laqle, entrp x:hez elle, et déjà elle s'étonne; car il fallait, ne venant jamais à cette hpurerli, qu'une raison importante l'y ameuÀt. -T- Mademoiselle, je viens vous annoncer qu'une société nombreuse qui passe ici, demande la permission de vQus vpir. — iVffliis, Jacques, je ne reçois perspnoe, vous le savez. — Ob ! je l'ai dit : cela ne (àil ripn, ont-ils répqndu, nous ne resterons pfts longrtemps. — -Moi^ je ne veux pas les recevoir; il fait puit, c'cist une beure indue pour des visites; renr voyez-ks. -T C'est difficile, Mademoiselle^ ils sont à vptre porte.— r^ous enlen^ion3ce collpqueen étouflant de rire, -r- Quelle min^ ont donc ces gens? dit ma tante, fn se levant de son fautepil avpc iqquiéiude^ et s'appuyapt d'une main sur la cbeminée; les connaissezrvpus; J^cque?? — Non, Mcidemoiselle. t— Si tard! r^prit-plle au désespoir, ^i lard; j|e ne saurai
que donner à souper à toùl ce monde^ c*est une itttportunité sans exemple. Monsieur de Chaligni, allumez donc la chandelle, dépëchez-voos donc, vous ne bougez pas. — Mon cousin, touten riant de l'état violent où elle se trouvait, tortillait déjà un petit morceau de papier. — Mais que faites-Vous donc? quelle lenteur ! Voilà des allumettes. Quelle idée, d'arriver si tard. -^ Et restant debout, ses regards inquiets se fixèrent sur la porte. A peine la chambre fut-elle un peu éclairée, qu'elle vit entrer les étrangers annoncés, portant chacun leur oflrande ; et qui, formant un cercle autour d'elle, entonnèrent en chœur un petit couplet que j'avais composé pour eux. Autre étonnement, ma tante ne reconnut aucun de ses domestiques. Nous arrivâmes ensuite, ayant chacune une corbeille de bonbons d'une main et un bouquet de l'autre; Frédéric nous suivait, chargé d'une énorme tourte de marmelade de pommes. Nous lui récitâmes nos vers. Ma tante, toujours debout^ allant de surprise en surprise, regardait autour d'elle sans comprendre et sans voir. Enfin, la chambre s'éclaire davantage, chacun dépose devant elle son tribut et ses vœux. Une joyeuse confusion se met parmi nous, et nous souhaitons en prose une bonne fête à ma tante; nous l'embrassons en riant de sa surprise. Elle devine enfin, rit avec nous, reconnaît bientôt les étrangers qui encombrent sa
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chambre ; ne tremblant plus pour son souper^ elle reprit sa belle humeur; et promenant un œil satisfait sur toutes ses richesses ^ elle nous en remercie gracieusement. Je ne Pavais jamais vue si contente; un aimable désordre régna le reste de cette soirée^ qui marqua dans les fastes de l'Ombre, et nous nous séparâmes chargés de vœux réciproques pour notre bonheur.
Le lendemain/ ma tante eut Tamabilité de nous demander encore des détails sur la fête de la veille^ et parut prendre beaucoup de plaisir à les entendre. — Ma tante, ajoutai-je, vous tendiez la main pour saijsir ma corbeille; mais j'ai tenu bon jusqu'à la fin de ma tirade. — vanité d'auteur, que devins-tu? — Quelle tirade? — Elle n'avait rien entendu! Son regard scrutateur errant sur les tourtes et les gimblettes, glissant avec complaisance des oranges aux plaisirs ^ , son attention fut captivée par tant de charmes qu'elle fut perdue pour le reste. — Âh ! ma tante ! des vers superbes, quelle humiliation pour nous! — Vraiment, des vers! je ne m'en doutais pas. Allons, répétez-les moi, ce sera la même chose. — Et nous voilà rejouant la scène de la veille.
Ma cousine, dont les talents créateurs avaient causé
I Espèce de gaufres très légères.
cfitte distfaçtiqn si cruelle poiïr mop ^ummr-rproprei ecU 1|S9 plps grands (droits à |a glcnre de ce^e jonroée. J'iëprouy^i ^^® j^*>^ yëritftble eu yoyant ma taq^ç loi ep faire les plus gracieux remerciements , car parfois plie lui montrait de la sévérité. L'opinipp prononcée Ae la famille Leblanc de Lespinasse contre le^ prélr^ a^ermentés blessait iiia()emoisfslle1V|elon| parice qu'elle était offensante poUr le curé do^t elle faisait le pl^s grand cas. ])e là naissaient fort souvent des §c^nes désagréable^^ parce que ma tante trouvait daps cette différence de ipaniëre de voir, un bl^me pqur ^Her mém6î. J'ai souvent remarqué que le plus gr^ind tort de cefux qui ne pensent pas comme nous yient ^e ce qu'on croit Irouvéjr dans leur opinioa pn repi'oche pont \^ nôtre y A quon ne leur accorde point ^ liberté de pensée e^ d'opinion que l'on yeut réserver pour soi-même entière pt sans limites. Le pure, piqué du peu d'estime qu'il inspirait^ n'adoucissait pas Tt^umeur de ma tante, et cette humeur engendrait de npuveaux ennuis, qui jelajent une cpntr^inte de plus dans notre petit ççrçlé.
Je fis alors la connaissance dun Suisse, depuis assez Iong-(emps dans le voisinage; honnête I^ofqme, dirait-on, qui retournait dans ^op pays. \j^s occasions sûres étaient rares , je m'empressai donc de lui confier l'argent que madanlie Fabrice ni'ayait remis ;
j'y joignis l'adresse de mon père el tontes les recommandations qne peut inspirer le cœur d'une fille tendre. Ma cousine lui confia aussi une montre pour M. de Saxi^ son oncle. Eh bien! il en fut comme ayec la dame, rien n'arriva à sa destination. C'est encore un nom à taire. La Suisse ne me portait pas bonheur. Je sentis cruellement ces diiïérentes pertes que je n'avais aucun moyen de réparer.
Le printemps s'écoula dans un doux repos : des promenades, quelques lectures remplissaient agréablement nos journées; je trouvais qu'elles s'échappaient trop vite, car ma cousine , rappelée près de son père, allait m'abandonner. En effet, bientôt seule, tout fat désert autour de moi; mais ma solitude dura peu : la crise qui avait brisé les liens de tant de braves gens marchait vers son but de paix et de conciliation. Les émigrés lyonnais rentrèrent tous; mon père revint comme eux, fut rayé provisoirement de la liste des émigrés, et rentra aussi dans la jouissance provisoire de ses biens. Il m'apprit ces heureuses nouvelles^ et m'écrivit que bientôt il viendrait me chercher, voulant hii-m^me remercier ma tante de l'asile généreux qu'elle m'avait donné. Grande fut ma joie à la réception de cette lettre, messagère de bonheur et d'allégresse. Je comptai bien impatiemment les jours qui s'écoulèrent jusqu'à
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l'arrivée de mon père. Ces larmes et celle félicité du doux revoir ne sauraient se décrire. Je ne l'avais pas revu, depuis la mort de ma tante! Il ayait beaucoup à m'apprendre^ et j'avais beaucoup à lui dire. Il nie raconta les dangers qu'il avait courus pour pénétrer en Suisse; il me peignit ses craintes sur mon sort, et l'ignorance où il était resté pendant si loog«temps de ce que j'étais devenue. Mademoiselle Melon, écoutait avec un grand intérêt le récit de ses périls, voyant en lui un acteur et une victime de la lutte générale» Elle aflectionnait mon père, et ses discours trouvaient grâce à ses yeui. Après huit jours de repo;!, il lui demanda la. permission de partir, ses affaires eiigeant sa présence à Moulins; et je le suivis^ pénétrée de reconnaissance pour ma tante , ' mais bien , bien heureuse de quitter l'Ombre.