‹ Quelques années de ma vie, Volume 2Chapitre 4 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MoD père recouvre provisoirement ses biens.— je retrouve l'argenterie cachée par l'ordre de ma tante. — Nous partageons notre temps entre la ville et la campagne. — Nouvelles persécutions et nouvelle fuite. — Nous repartons pour Ljon. — Mon père 7 est poursuivi avec acharnement. — Il échappe à ses ennemis. — Je retourne aûi Écfaerolles.

E revis Joséphine. Mon père appela de tout son cœur les bénédictions du ciel sur ceux qui avaient protégé sa fille; et partageant notre temps entre la ville et la cannpagne , cet été fat un des plus heureux de ma vie. La maison de Moulins y 06 avait siégé le Comité révolution-

«4» 68 (binaire nous fiA rendue et noas y logions pendant nos courts séjours à la Tille. Je ne sais si j'ai dit^ au commencement de ce long récit^ que la prévoyance de ma tante des Écherolles y avait fait cacher de Targenterie dans une cave. Elle avait dédaigné d'y assister elle-même ^ devinant l'avenir : — « Si quelqu'un revient y ce sera loi^ dit-elle; — et l'enfant désigné par elle revint en effet.

Nous étions servis par un Valaque, prisonnier de guerre * , qui parlait à peine le français , jeune homme bien élevé , et que mon père prit auprès de lui pour l'arracher aux horreurs de la caserne. Je lui fis comprendre parfaitement ce que je voulais^ et nous descendîmes ensemble dans la petite cave qui recelait mon trésor. Elle n'était pas tout-à-fait vide des vins étrangers dont nous l'avions laissée remplie; mais on en avait bu copieusement. Quelques bouteilles gisaient éparses çà et là^ et un assez grand nombre recouvrait encore la place où je fis creuser. La caisse était rompue , et l'argenterie mêlée à la terre frappa bientôt nos regards. Josephj, qui comprenait très bien qu'elle avait échappé è ceux des Jacobins qui si souvent visitèrent cette cave^ jetait des cris de joie é chaque objet qu'il trouvait; croyant remporter

1 II fat échangé peu «prèi.

une victoire sur ces brigands, ces voleurs. Il n^ap-^ pliqndit pas trop mal le peu de mots français de son répertoire. Toiït y était. Je fis porter à mon père une corbeille pleine de plats > d'assiettes , de couverts , et je béûis encore ma tante ; car cette préctoiioh sage nous fit vivre plusfêurs années.

Il y a* uiie espèce de monstre politique à deux visages, Tun tran(}utlle et bienveillant , l'autre cruel et sanguinaire , dont nous ressentions tour-à-tour la bonne ou la mauvaise influence : on le nomma réac^ tion. Le parti modéré prenati^il le dessus, tout s'apaisait, l'espérance relevait tes cœdrs abattus : c'était ta réaction ; les révolutionnaires redevenaient-ils puissants à leur tour, la terreur, réveillée à leurs voix terribles, glaçait les âmes, tout souffrait et cherchait à fuir au loin. C'est la réaction, disait-on encore. Que eonnaissais-je autre chose, rooi^ enfant, puis jeune fille, ballottée par ces orages, ignorant les causes, ne voyant que les eiïets? Quand le calme venait à reparaître, ou bien lorsque les flots furieux menaçaient de nous engloutir, je me livrais toute résignée à mon sort, en répétant, comme les autres : c'est une réaction; et je croyais avoir tout dit.

Eh bien! un jour que mon père m'avait envoyée à Moulins pour quelques affaires dont il m'avait chargée, j*y trouvai les esprits fort agités; on avait

de Paris des nouvelles alarmautes : an représentant du peuple venait d'arriver; la radiation provisoire de mon père avait été révoquée , et déjà on parlait de l'arrêter : c'était encore la réaction. Je revins en grande hâte. En peu d'heures les paquets furent faits ^ et, avant la nuit, nous étions sur la route de Lyon^ dans un cabriolet dont on n'avait pas pris le temps de resserrer les soupentes trop lâches. Au moindre choc , nous nous sentions lancés vers l'impériale de celle maudite voiture^ risquant de nous y briser la tête, et tout cela pour une réaction.

Par suite de cette réaction ^ nous ne trouvions pas de chevaux. Plusieurs représentants se rendaient dans le midi de la France , et les mattres de poste-, excédés de tant de réquisitions^ envoyaient une partie de leurs chevaux dans les campagnes^ ne gardant à l'écurie que le strict nécessaire. Ce ne fut donc qu'au bout de cinq jours que nous arrivâmes à Lyon , à dixhuit myriamèlres seulement de Moulins; encore aurions-nous été forcés en plein midi de rester à la dernière poste/ toujours faute de chevaux/ si notre bonne étoile n'avait amené là une malleposte surnuméraire et inattendue, dont le courrier voulut bien venir à notre aide. Nous montâmes dans cette étroite voiture, plus dure, plus cahotante même que la nôtre. Il n'y avait que deux places,

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nous élio&s Irois^ ce qui fit que j'arrivai à Lyon «ur-les genoux dé noire bon gros conducteur : c'était encore la réaction.

Notre voiture nous fut amenée le lendemain chez M. Guichard y faubourg de Vâise^ où nous étions descendus ; c'était lui qui avait engagé mon père à rentrer en France et à profiter de l'amnistie accordée aux Lyonnais fugitifà* Ce fut près de cet ami fidèle qiie nous trouvâmes un asile sûr. La nouvelle terreur qui s'étendait sur notre malheureuse patrie fit afOuer à Lyon un grand nombre de personnes qui espéraient lui échapper , en y trouvant un refuge ou dés moyens faciles pour passer en Suisse. Nous y revîmes la famille de Bussy^ arrivée avec nous à Lyon; lors de notre première fuite de Moulins. Comme nous; elle avait eu de mauvais jours et quelques moments de joie; comme nous elle fuyait encore! Ces revoirs étaient tristes et doux; en se racontant les dangers que l'on avait courus , on jcmissait de les avoir évités; mais on tremblait de ceux qui s'amoncelaient sur nos têtes. Plusieurs personnes trouvèrent chez M. Guichard le même accueil que nous, de sorte qne^ formant une société agréable et sûre, nous vivions seuls et sans contact avec le dehors.

Lyon offrait alors un aspect singulier ; deux pouvoirs s'y livraient la guerre, la compagnie dite de

Jésus, comtne une Némé$is Tengeresseï mëoaçaiti poursuivait^ frappait les Jacobins; et porlapt un redoutable eiïroi dans leurs âmes criminelles, à défaut de remords^ troublait leurs nqits et leurs jours. Nulle paix pour eux, même alors que leur puissance reprenant sa force ^ et que rappelés aux emplois y leur régne revint pour le malheur de la Fraoce. Effrayés eux-mêmes de ce pouvoir mystérieux qui les immolait en silence, bcîaucoup d'entre eux furent long-temps sans oser paraître, et leurs places restèrent inoccupées:

On dit que beaucoup de jeunes gens revenant des armées où ils s'étaient vaillamment battus , ne trouvant plus, à leur retour, les parents, le foyer, la famille qu'ils avaient cru défendre au péril de leur vie, s'informèrent de ce qui avait causé leur perte, et beaucoup de dénonciateurs furent appelés en duel ; il en périt un grand nombre par ces vengeances particulières, effrayantes pour tous les partis.

Exaspérés par toutes les atrocités qui leur furent dévoilées, ces jeunes gens passèrent bientôt à des mesures plus expéditives : ils devinrent des. assassins en se croyant de justes vengeurs; le duel leur parut un honneur trop grand pour de pareils hommes, on les assassina la nuit, le jour; s'aidant de la ruse ou de la force; tout parut légitime pour les anéantir. Après

les BToir Inès, on les jetait dans le Rhône oa dans la Saône, suivant qae le lieu de leur mort était près de Tun oa de Taulre fleuve; et les flots portaient au loin la victime qu^ils avaient immolée. Souvent même, en plein jour, on la désignait à la vengeance publique, en criant : c'est un matewn ^; aussitôt, poursuivi, percé, déchiré, le malheureux ainsi désigné était jeté dans la rivière, où il achevait de mourir. Les passants s'arrêtaient à peine : ce n'était qu'un maieçon. Les esprits, irrités par une persécution longue et inique, déviant du chemin de la droiture, s'appuyaient du déni de justice qu'ils éprouvèrent^ pour l'exercer eux-mêmes.

En effet, les prisons regoi^eaient de terroristes de tous grades : municipaux, dénonciateurs, gardiens infi< dèles des scellés; enfin de tous ces hommes de crime, dont les autorités nouvelles refusant le jugement, restaient sourdes aux justes réclamations qui s'élevaient de toutes parts pour l'obtenir.

Alors la réaction leva sa tête altière, et cette fois, avide de rendre supplice pour supplice, mort pour mort, sanguinaire et furieuse, elle se dit : La vengeance est à moi» Elle marcha donc fière et puissante

I En patois lyonnâii , matevoDDer signifie ététer les arbres^ d'où les ététeurs d^bomaies fàrent nonunés Materons.

-«» 74 «loyers les prisons qui renfermaient sa proiey et mit dans sa féroce exécution nn ordre dont le calme et la sévérité glacent d'épouvante. Le registre des prisons é la main, elle fit l'appel des prisonniers avec une horrible tranquillité; tous ceux qui portaient des titres de sang furent massacrés froidement. Les voleurs, les fauxmonoyeurs et autres criminels de ce genre furent épargnés. — Il y a des lois pour vous, leur dit-on, nous n'usurperons pas leurs droits; —et des voix s'écriaient de toutes parts : je ne suis qu'un voleur.

C'est dans un de ces massacres que périrent le citoyen Forêt, sa méchante femme, son fils le municipal, et sa fillfttre ^ qui les valait tous. Deux prêtres et un émigré étaient incarcérés à Roanne : il leur fut dit : sortez, cette occasion-ci ne se retrouvera plus ; et discontinuant le massacre, ils quêtèrent entre eux la somme nécessaire pour leur faire gagner la Suisse. Puis ils retournèrent à leur œuvre.

Lorsque nous arrivâmes à Lyon, cette atroce justice était faite ; quelques assassinats isolés en rappelaient seuls l'iniquité. Les Jacobins revinrent au pou-

^ C'est un mot des plus durs de notre langue ,- et particulièrement en usage à Lyon. Il convenait parfaitement à cette femme dure comme lui. Elle portait habituellement un chapeau, à la prise de Toulon, dont le bouquet avait en guise de fleurs, des sabres , des canons , des boulets et des bombes I C'était un triste bouquet, mais il allait à cette femme sanguinaire I 11 s*y trouvait jusqu'à des guillotines.

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