‹ Quelques années de ma vie, Volume 2Chapitre 7 sur 22 · CHAPITRE Vr · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vr

Amitié de Madame de Bèze qui me rend heureuse. •— Mort de Madame Grimauld. — Genre de vie d'alors. — AÎTection de Mademoiselle Melon pour moi. — Intrigues des gens que cette affection inquiète. — Mélancolie qui en résulte. — Ma santé en souffre. — Je suis forcée de la quitter. — Je vais chez Joséphine Grimauld , i Nevers. — Je la trouve souffrante. — Je gagne le Battoné. — Loi des otages. — Ce temps de nouvelle terreur passe. — Le préfet de Moulins me permet d'y revenir.

I N quittant le BattôDé^ je trouvai che2 M. de ^ GhaligDi ' le même cœar. Tous mes parents semblaient lutter de bienveillance et de générosité pour me dédommager par leur amitié tendre et active de toutes les privations auxquelles j'étais soumise. Je n'oublierai

* J'ai parlé plus haut de M. de Ghaligni , mon cousin , et neven de mademoiselle Melon. II avait été hicarcéré avec sa fille et son fils cadet. L'aîné avait émigré.

jamais avec quelle délicalesse madame de Bëze , sa fille ^ sodevant le yoile cpi en cachait le grand nombre, s'aperçut de mon dénuement, et partagea ce qu'elle avait alors avec sa pauvre amie. Elle eut pour moi Taflection d'une sœur. C'est faire comprendre en un seul mot de combien de soins je fus l'objet; c'est dire leur constance et le bonheur qu'elle sut répandre sur les journées que je passai près d'elle, dans cette petite habitation de Mont\ où son père se retira avec elle, et Frédéric^ son fils cadet, après la terreur, lorsque les prisons s'étant rouvertes pour eux, il leur fut permis d'y revenir respirer l'air pur de leurs montagnes. Us en trouvèrent les murs entièrement dépouillés, et une si parfaite absence de meubles, qu^une huche retournée leur servit à la fois de table et de chaise pour y prendre leur premier repas. C'était l'unique objet dédaigné par ^a rapQcité des spoliateurs.

La manière dont je fus accueillie dans cette excellente famille est gravée dans mon cœur en traits ineffaçables, et je me plais à revenir sur ces temps où

1 La terre de Mont «st sitaée près de Moulins-Eogilberty dans le MortaDd ( département de la Nièvre ) , pays très montagneux ; la maison en était fort petite ; mie pièce d*eau^ entourée de peupliers, terminait agréablement le jardin^ d'où Ton ayait une jolie vue. L'accueil gracieux des maîtres de Mont ne permet point d'en perdre le souvenir.

ma misère me rendit si riche d'amis dévoués^ d'amis dont la générosité était telle, que j'aurais pu y rester loajoarsy Bans qu'ils m'eussent jamais fait sentir que ma présence leur était importune.

II y avait alors dans les relations qui se reformèrent entre les feodilles nobles^ un ebarme que le retour de la fortune leur fit perdre plus tard. En rétrouvafnt leur position d'autrefois, beaucoup d'entr'ellés s'appauvrirent peu à peu de ces veHus fortes et douces, nées de la conformité de leurs souffrances, accrues par les mêmes épreuves, dans un séjour où d'égales privations les avaient rendu véritableineut égaux.

Portant hier des fei*s, libre aujourd'hui, chacun sentait également le besoin de partager encore avec ses compagnons d'infortune cette nouvelle égalité de sensations agréables, et de jouir de ces bons jours avec ceux qui connurent les mauvais. Las maisons étaient dévastées, mais on n'était pas difficile; le bonheur de se retrouver chez soi empêchait de s'apercevoir de tout ce qui y manquait. Ce bonheur rendait communicatif ; on allait se voir, se féliciter. Jamais on n'était inquiet pour loger son monde ; si la société était trop grande pour la place, les jeunes gens couchaient sur la paille, les dames s'arrangeaient comme elles pouvaient; on riait de bon cœur de tous ces petits incidents, et le lendemain vous retrouvait con«^

tents comme la i^eille. Les plus simples mets couvraient la table, le plaisir de la liberté assaisonnait tout an mieax ; trop joyeux du présent pour bien envisager l'avenir, on mettait bien vite en commun tous ses plaisirs pour en doubler le prix.

Lorsque cette douce ivresse fut calmée, qu'à force de temps, d'économie et de sollicitations, les fortunes se rétablirent, cette cordialité disparut. L'inégalité des titres et des richesses en mit dans les relations. L'éveil une fois donné aux orgueilleuses prétentions du rang et de la fortune, le joyeux sans façon qui faisait vivre si heureusement s'évanouit. L'égoisme et l'ambition, trouvant carrière, travaillèrent les esprits. Tout tendit à s'élever, et l'on ne s'aima plus. Ainsi finit cet heureux temps, nouvel ftge d'or, entre deux siècles de fer.

Telle fut la couleur de cette rapide époque, ob les passions, lasses de tant de combats, s'étaient assoupies. Mais elles dormirent peu. Bientôt réveillées, elles reparurent sous d'autres formes, arborant de nouvelles bannières, passant par toutes les nuances , pour garder le pouvoir ou pour y atteindre. Mes parents n'en changèrent pas. La loyauté est inal"» lérable.

Vers ce temps, j'eus le malheur de perdre madame Grimauld. Elle mourut au moment où elle allait quit«

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ter la terre de Lurcy pour se rendre à Neyers. J'ob-«tins la permission d'aller plearer^ avec Joséphine, sa mère et la mienne. Je passai près d'elh le peu de temps qu'elle resta encore à Lurcy , et je revins ti^isr» tement à TOmbre.

Après avoir vécu au milieu d'amis si tendres, la vie m'y parut amère; c'était le dénuement complet de Texil. Rien pour l'ame, rien pour le cœur, pas une conversation qui pût nourrir l'esprit ; une existence toute animale, des divisions, des intérêts qui s'entrechoquaient, des partis attentifs k se nuire^ des calomnies réciproques, tel était le tableau qu'offrait la maison de ma tante. Un domestique nombreux^ qui voyait rarement sa maîtresse, était peu fait à la. respecter. Mademoiselle Melon, ne quittant presque plus sa chambre, ignorait les révolutions qui troublaient la paix de son empire; ne voyant que par les yeux de Cabet, sa femme de chambre, et faisant donner ses ordres par elle, ils n'étaient pas toujours justes et trouvaient de la résistance. Cette femme de chambra se rendait redoutable à tous ; et si tous la craignaient, tous aussi s'unissaient pour lui vouer une huine par* faite. J'ignorai long-temps l'étendue de son pouvoir, ou plutôt l'emploi qu elle en faisait, me tenant éloignée des intrigues par un sentiment secret qui m'inspirait la crainte de les connaître. Satisfaite de possé-

der rafTeclion de ma lante, heureuse de voir celte amitié s^accrotlre chaque jour , je cherchais à m'en rendre digne par les soins les plus assidus^ et par toutes les ressources que pouvait m'piïrir un cœur reconnaissant et un esprit naturellement porté à la gaieté. En quittant sa chambre, je me rendais promplemeni dans la mienne^ sans pour ainsi dire regarder autour de moi. Redoutant d'apercevoir des désordres qui eussent souitié ma vue ^ je n'en sortais que pour Taire quelques promenades solitaires et retourner chez ma tante. Cette existence était monotone mais calme^ et je m'y faisais. Elle dura peu.

La bienveillance que mademoiselle Melon me témoignait^ inquiétait deux personnes : le curé, que j'ofTen* sais en n'allant point à sa messe, et Babet qui craignait de voir s'élever un pouvoir rival ^du sien. Ma tante devint de jour eu jour plus froide et plus sèche pour moi ; des caprices inexplicables rendirent ma situation très difficile. Ce qui était bien aujourd'hui déplaisait demain; quelquefois bien accueillie, quand elle écoutait son cœur, l'instant d'après j'étais repoussée. Ma tante ne s'expliquait point, et son mécontentement s'accroissait toujours. Je n'osais lui eu demander la cause. Étudiant mes actions, mes paroles et jusqu'à mes mouvements pour ne lui déplaire en rien^ je n'y réussissais point. Recourant alors à Babet : — Vous

qm eoDnaissez ma tanle^ fui disais-je, vous qui savez ce qui lui convient on lui déplatt^ instruisez-moi de ce qui lui est agréable^ afin que j'en fasse inon élude. Et cette fille artificieuse^ abusant de ma confiance, me donnait de faux conseils, heureuse de trouver un moyen si focale de détruire une affection qui lui cau«sait de Tombrage. Quand ma tante voulait être seule , Babet m*engageait à me rendre chez elle ; et lorsqu'elle désirait me voir, je recevais le conseil de ne pas y aller : de sorte que j^agissais constamment à rebours. Je me rappelle d'être restée huit jours renfermée chez moi, parce que mademoiselle Melon m'avait fait défendre sa porte. Pendant ce temps, Babet lui représentait combien j'étais ingrate et obstinée» puisque recevant une si généreuse hospitalité chez elle, je lui refusais les égards les plus simples et les plus justement dus à la maîtresse de la maison, sans même parler de la tante et de la bienfaitrice ! Quand elle croyait avoir soulevé un grand courroux^ elle l'engageait à me supporter encore, à prendre ma position en pitié. L'excellent cœur de mademoiselle Melon plaidait toujours en ma faveur. Rappelée par elle, je reparaissais bien vite; trop contente de la bonne réception qu'elle me faisait, je n'avais pas le courage de lui demander la cause de ma disgrâce passée. Ma tante, qui redoutait la moindre explication, s'en trouvait satisfaite, et je

me livrais sans dëfiaDce à ce calme trompeur, jusqu'à ce qu'une nouvelle bourrasque vtnt encore menacer ma nacelle. C'est ainsi qu'à force de revenir à la charge , on parvint à me priver non-seulement de la tendre affection de ma tante, mais encore à lui rendre ma présence importune. Ce ne fut pourtant qu'avec précaution et par degré que l'on parvint à lui faire haïr l'orpheline qu'elle avait reçue avec tant de bonté. L'envie et h fraude mêlent lentement leurs poisons, et travaillent d'une main sûre; leur vue, longue et perçante, découvre de loin la place où elles frapperont, et elles frappent juste ^

Ma tante, qui ne se rendait plus à l'église, alla à la messe, pour me reprocher à son retour de manquer de religion. Le curé, qui espérait vaincre ma persévérance à le fuir, me parlait de l'influence qu'il exerçait sur l'esprit de ma tante, et cherchait à ébranler ce qu'il appelait ma philosophie, en m^assurant qu'il était maître de porter mademoiselle Melon à faire son testa* ment en ma faveur. — Je n'y ai pas de droit, disais-je; elle a des héritiers plus proches ; — et ne m' abaissant point à répondre à ses discours insidieux, je me taisais.

1 CoDûnée daDs ma cbambre, je De m'étais pas aperçue que Babet s'enivrait souvent. Quand elle avait bu ^ elle ne répondait point à l'appel de la sonnette, et ma tante/turieuse de sa négligence, la lui

Je n'avais pas de nouvelles de mon père. Accablée par mon isolement, mes réflexions étaient sombres. Où aboutira cette existence? Quand viendra le soir de ce triste jour? Quand serai-je délivrée de la vie? Oui, la vie commençait à me devenir lourde. Ma sauté^' minée par une profonde mélancolie, se détruisait visiblement; privée d'amis et de lectures fortifiantes, je tombais comme d'inanitioD^. Ma mémoire^ en me rap* pelant quelques poésies fraîches et gracieuses sur les plaisirs et le bonheur promis à la jeunesse, ajoutait à mon découragement. Sans plaisir ni bonheur, je pleurai amèrement mes dix-huit ans.

La Providence, qui mesure notre courage « vit chanceler le mien. Aussitôt, une èonsolation inattendue lui fut envoyée. Je vis tout-à-coup arriver mon frère cadet, dont j'ignorais la destinée. Il avait trouvé le moyen de rester au service malgré son inscription sur la liste des émigrés; peut-être grâce au nom d emprunt qu il y avait porté en premier lieu. Il venait

reprochait Tivemcnt ensuite.— Mais je ne pouvais venir^ Mademoiselle, je n'en ayais pas le t«mps. — Comment, quand je sonne ? — Oh ! c'est que mademoiselle des Écherolles a besoin de moi ; elle ne sait rien fair?, et quand js ne puis pas Tenir, c'est qu'elle m occupe à roiUe choses pour elle.— Ma tante, justement irritée contre moi^ redoublait de mauvaise humeur sans m'en dire la cause; et j'étais loin de la soupçonner, car je n'étais même servie par personne, Babet s'y opposant, comme je l'ai appris depuis.

cTItalie et se rendait eti Bretagne. Le Irojel était long, et comme les appointements d'un condticleur des équipages d'artillerie n'étaient pas très considérables ^ il en fit une partie i pied. Je fos d'autant plus heureuse de son arrivée, cjue le désir de savoir ce que fêtais devenue favait porté & demander un (Rangement de destination. Cette présence m chère, m inespérée, lài^apporta la vie. Ma tante le reçut à merveille. De douces causeries, de charmantes promenades ne firent qu'un jour de fête des huit jours qu'il me donna. Nous échangeâmes nos pensées les plus secrètes pour la consolation de tous deux. Un feul point restait un mystère réciproque : c'était notre petite fortune; il soupçonnait que je manquais d^argent, et se faisait riche pour Yn'én laisser. De mon côté, craignant de le dépouiller, j'en faisais autant. Je parvins à éviter ses dons; et possédant par hasard une légère somme, je la cachai avec soin dans ses vêtements. Ce petit mystère ne lui fut révélé que quand il ne lui était plus possible de me la rendre; mais cette fois seulement j'eus le bonheur de réussir, car le plus souvent mon frère partagea ce qu'il possédait {^vëc moi. Son amitié devinait ce qui pouvait me manquer ; et sans doute plus d'une fois, ce fut aux dépens de ce qui lui était nécessaire qu'il vint à mon secours. Je ne puis assez dire combien sa tendresse sut adoucir ma triste existence.

Ses lettres soutinrent long-temp»mes forces^ mais en^ suite elles trai^ersërent difficilement la Vendée. Il était à Port-Louis, nommé alors Fort-Libre. Les chouans, se répandant sur les routes^ interceptaient les commua nications, et je retombai bientôt dans Tisoleoient. Je cherchai quelque distraction dans fétude de l'italien, dont un bon prêtre m'ayait donné quelques connaissances pendant mon séjour au Battoné. Je ne possédais^ dans cette langue^ d'autre livre que les NuUs ctYoung. Je les lus avec ardeur , leur mélancolie s'harmoniait avec la mienne. Elles agirent pnjssaaament; sw une jeune imagination, qui> fatiguée par sa propre tcXvvité> retombait violemment sur eile-méjoie. Les grandes images et les beautés qu'elles renferment me ravis^ saient d'admiration. Je me lançai dans rinuBaonsiié qu'elles ouvraient à mes yeux; ^'aimais jusqu'aux sombres tableaux que Young y répand avec profusion. Planant au-dessus de la terre^ mon ame se préeijMtait dans l'infini, mais comme rien n'en modérait l'élan, que la vigueur et l'audace de mes pensées s'accroissaient par la contrainte dans lacpielle je vivais : je succombais sous le poids des idées qui se révélaient à celte ame avide ^ et mon corps s'affaibliBsi^. Je ne sentais heureuse de voir mes jours décliner si tôt vêts leur fin. Combien de fois> repassant dans ma pensée ce qu'était la vie et ce que seia^ la mett, j'ai passé

les nuits 9 assise près, du foyer solitaire ()ui ëckirail ma cellule, et plongée dans de graves méditations, mon esprit et mon cœur unissaient leurs forces pour s'élever jusqu à ces régions célestes où Ton ne souffre plus ! Souvent aussi , savourant le repos et le silence : tout dort, pensais-je, je suis libre; et Tair me semblait plus pur et plus léger.

Je n'entrerai pas dans le détail minutieux des peines de chaque jour, ainsi que des menées sourdes qui amenèrent enfin une rupture. Je ne lés connus que plus tard. Mademoiselle Melon alors me parut excusable et mes regrets d'avoir été trop sensible & l'amer^ tume de ses discours furent très sincères. Cependant, je n'aurais jamais pu lutter avec avantage contre un pouvoir sous lequel ma tante elle-même courbait la tête 9 et quand elle m'exprima combien il lui était désa* gréable d'avoir chez elle une jeune personne qui ne lui convenait pas, je compris qu'il fallait partir et j'en pris sttr*le<-champ la résolution.

Je ne la quittai point sans l'assurer de ma fidélité à eonserver dans mon cœur la reconnaissance que je lui devais , et sans lui demander la permission de venir quelquefois l'en assurer moi-même, permission qu'elle voulut bien m'accorder.

Ma tante, qui me savait sans ressources, avait cru ma résolution l'effet d'une exaspération passa-

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gère. Elle parut surprise et affligée de mon départ , elle eut même la bonté de me Teiprimer ; mais ses dernières paroles étaient encore brûlantes dans mon ame , et rien ne pouvait me faire changer. Je lui demandai pardon des torts que je pouvais avoir eu envers elle; mes excuses la louchèrent, et toutes deux BOUS pleurâmes en nous séparant. Plus tard , le pouvoir de Babet força ma tante à m'écrire quelques lettres fort dures; mais revenant à sa générosité naturelle, j'en fus accueillie avec une grande bienveillance, lorsque plus tard, je vins lui présenter mes respects.

Pour achever ici ce triste épisode, je dirai encore que l'arrogance de cette femme de chambre devint telle, que mademoiselle Melon^ affaiblie par son grand âge, n'ayant plus la force de rompre le joug qui l'accablait, se vit obligée d'appeler son neveu, M. de Ghaligni, à son secours, pour chasser une servante-mattresse qui la maltraitait. La méchante Babet fut remplacée par une femme honnête et douce. Ma tante^ ayant retrouvée la paix dont elle était privée depuis longtemps, passa les dernières années de sa vie paisiblement; elle reconnut alors combien elle avait été trompée et daigna me rendre justice.

J'allai à Nevers chez Joséphine, qui depuis longtemps ne me donnait pas de ses nouvelles, elle avait craint de m'alarmer en me parlant de son état, qui

m'arracha des larmes. Joséphine ne marchait pla»^ un rhumatisme qui s'était porté sur Une jambô l'avait Tait aller aux eaux , mais inutilement : elle n'en avait rapporté ^e des béquilles. Il me parUt bien pénible de ne pouvoir lui donner mes soins , mais il était pos-^ sible que l'on conntÉt à Nevérs ma qualité d'émigrée; je repartis donc bien vite pour la campagne, triste de me séparer d'une amie aussi chère. Bientôt son état empira au point de faire craindre pour sa poitrine; un chagrin destructeur minait ses forces. Elle m'écrivit qu'elle partait pour Paris, et je revins lui faire mes adieux.

Sonpëre, ennuyé de ses souffrances » l'y envoya chercher d'inutiles secour». Il n'avait plus besoin d'elle, depuis qu'il lui avait arraché un testament en sa faveUr. -^ Joséphine^ hii avais-je toujours dity reste maîtresse de ta fortune pour ton bien, pour celui de ton père. Tu mourras dans la misère si tu lui abaBdounes ce que tu possèdes. — Jea'auraipas le temps de l'éprouver ^ mie répondit-elle^ — Et cependant elle vécut assez pour connattre des privations bien cruelles : il l'abandonna en quelque sorte à des soins étrangers. Elle le fit prier de venir à Paris; il avait ses foins à iaire. Le médecin kû récrivit : * — Si vous voulez voir encore votre fille ,r ne perdez pas un momenU II répondit qu'il partirait aussitôt que ses affeire» serairat

— ^ mot- '.W ^

1er sur tros jours; ce n'est plus pour vous que je le demande, c'est pour moi^ c'est pour mon frère ; coniservezvous à vos enfants. — Il céda aux instances de sa fille, et elle ^'occupa sur-le-champ de cacher ses gens ; car il y avait encore delà contrebande dans la maison. Un bon vieux prêtre y était à demeure sous un autre nom que le sien, il est vrai, mais en arrêtant l'un on pouvait reconnaître l'autre.

Au premier bruit de la proposition qui fut faite de s'emparer de ces quatre Messieurs^ un ami de M. Leblanc^ quittant Nevers sur-le-champ, vint l'en avertir, ainsi que les trois autres, afin que leurs mesures fussent prises, en cas que cette proposition, une fois agréée, on passât rapidement à son exécution. Il arriva au milieu de la' nuit; tout fut bientôt sur pied. J'entendis le bruit qui se faisait avec étonnement d'abord, mais reconnaissant les pas de toutes les personnes de la maison, je compris ainsi qu'aucune d'elles n'était malade. — J'attendrai tranquillement , pensai-je; si l'on a besoin de moi on viendra me le dire; en attendant, dormons encore. — Ce petit monologue à peine achevé, ma cousine entra. — Lèvetoi , nous avons besoin de ta chambre ; — et lorsqu'elle m'eut fait part de son plan^ il fut convenu qu'étant malade, je me recoucherais en cas de visite. La maison fut aussitôt comme en état de siège; on

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n'y entrait qu'en montrant patte blanche; à là moindre apparence de danger , chacun devait courir & son poste. Nous fûmes ainsi trois jours; on ne vint point. La motion ne passa pas; peut-être craignaiton qu'elle ne fût prématurée. Après cette petite alerte, tout reprit son cours régulier.

Distraite un instant de mes inquiétudes, je les retrouvai toutes , dés que je n'eus plus h craindre pour mes bienfaiteurs. Je n'avais aucune nouvelle de mon père ni de mon frère atné. Le cadet, ayant fait partie d'une expédition malencontreuse, languissait prisonnier dans les cachots d'Edimbourg, depuis près de huit mois. Je languissais aussi , n'espérant pas une fin prochaine à tant de soufTrances, lorsque je reçus une lettre de Chambolle lui-même, qui m'annonçait sa délivrance et son retour à Paris. Quelque temps après ,je vis arriver chez M. de Ghaligni, où j'étais alors, un jeune militaire le sac au dos; c'était lui! De pareils moments font oublier les jours mauvais. Il était gai, bien portant; il m'ouvrit sa bourse : eHe contenait cinquante beaux louis en or. Je savais qu'il était revenu avec rien ; qu'on lui avait disputé et retenu son traitement ; qu'enfin il avait été maintenu sur la Ibte des émigrés, pendant qu'il gémissait dans les cachots. — D'où vient donc cet or? est-il à toi? — Très fort à moi! — Sans avoir dévalisé la diligence?

(car celle mode prenail'). — Fi donc! je l'ai gagDé. Joséphine m'a cm fou, quand elle m'a vu suspendre mon départ pour attendre le tirage de la loterie y où j'avais mis les quatre francs qui me restaient pour toute fortune. Je n'étais pas si fou! Je lui ai rendu ce qu'elle m'avait prêté pour venir ; il m'en reste pour toi.

U s'arrêta peu; rechargeant gaiement son sac sur ses épaules , il gagna Grenoble , où notre constant et vertueux ami, M. de Gueriot, lui offrait une place prés de lui.

Ce fut & peu près vers cette époque que l'on apprit le retour du général Bonaparte , qui^ traversant rapi* dément la France , arriva inopinément à Paris; et bientôt on apprit aussi les changemenls que sa présence apporta dans le gouvernement. En le voyant marcher d'un pas ferme au pouvoir, les uns pressentirent ce qu'il devint ; d'autres se plurent & espérer et à voir en lui le soutien de la cause royaliste et le pré-^ curseur des Bourbons, dont, pensaient-ils , cet homme puissant préparait le retour. Un grand nombre sus-

1 Bien des yolears de profession arrêtaient les voyageurs au nom da ro|^ pour s*eniparer des fonds appartenant à la République; car ils profitaient merveilleusement derexemple que leur donnaient les Vendéens qui^ comme on le sait, s'emparaient de toutes les caisses publiques pour en solder leurs troupes.

pendaient lenrs jogemenls; mais tous avaient besoin de repos ^ tous aspiraient au bo»nhèur de s'endormir le soir, sans crainte d'être enlevés ie matin par les sbires révolutionnaires/ troupe désireuse des troubles qui la rendaient puissante; toujours prête à remplir les ordres de la tyrannie , en y ajoutant la sienne. Cette disposition générale des esprits fut au-devant des vues de Bonaparte , et la modération qu'on remarqua bientôt dans les actes qui émanaient de son gouvernement justifia l'attente de tous.

Quelques émigrés rentrèrent tacitement; on apprit que plusieurs d'entre eux avaient été rayés. Mon père revint à Lyon. J'éprouvai aussi ie désir de revoir Moulins; croyant même qu'il serait bien d'y reparaître, j'écrivis à M. Delacoste % alors préfet de ce département, pour lui en demander la permission. Il me répondit gracieusement que^ bien que je ne fusse pas rayée de la liste des émigrés, l'injustice de celte inscription était tellement reconnue, que je pouvais arriver sans crainte et m'atlendre à trouver protection.

L'accueil que je reçus à Moulins fut extrêmement flatteur. Tous les amis de mon père , toutes ses connaissances vinrent me voir. Il était bien doux pour

1 Frothier-Delacotte-Messelièret.

moi de recaeiltir tant de marques de Tintérèt qu'on lui avait conservé ; je fus très sensible à ces preuves de l'estime qu'on lui portait. Me revoir était aussi une espérance que chaque famille saisissait avec empressement pour elle-même; j'étais la première de ma catégorie reparaissant ouvertement^ et comme l'hirondelle ^ j'annonçais le printemps.

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