CHAPITRE VIT
Accueil flatteur que je reçus à Moulins. — Louise et ma légèreté. — Grands reproches que je me fais. — Mon père revient à Lyon. — M. Lemaire. — Voyag? à Genève. — M. Jurine me déclare poitrinaire. — Retour à Lyon. — Mon père me renvoie au Battoné pour y àuivre le traitement ordonné par M. Jurine. — M. Untel. — Je suis mon père à Paris. — Élimination de la liste des émigrés. — Mon frère cadet veut partir pour l'Amérique.'— Il reste. — Je vais à Auionne. — Nous nous fiions à Moulins. — Je me décide à chercher une place. -- Tristesse de mon père. — J*en refuse une.
L est rare qu'une jeune personne obtienne la considéralion dont j*é(ais enlourëe à Moulins; j'en étais fière, non que je m en crusse digne ^ mais parce j'y trouvais un témoignage flatteur de celle dont ma famille avait joui; c'était un legs de ma tante ^ on révérait
en moi la fille adoplive de celle courageuse vie*lime, el peut-être croyait-on y apercevoir aussi le reflet de ses vertus. Cependant^ je ne possédais pas toutes les qualités dont on se plaisait à me croire pourvue; je manquai souvent de prudence , en voici une preuve :
Je me rappelle qu'un malin je vis entrer dans ma chambre Tancienne cuisinière de ma tante ^ Elle était dans ses plus beaux atours^ toute sa personne sentait Timportance , et marchant d'un air d'ambassadrice^ elle s'approcha de moi avec cérémonie. — Qu'as-tu aujourd'hui^ Louise , m'écriai-je gaiement; on te croirait de. fête; vas-tu donc & la noce? — S'il n'est pas encore question de noce^ me réponditelle d'un ton grave ^ du moins il s'agit de mariage , et cela vous regarde. — Je restai stupéfaite du singulier à propos de ma question. Profitant de cette heureuse introduction y elle me dit qu'elle était chargée de sonder mes intentions^ et de me demander de la
1 Matante, à son départ de Moulini^ lui lyait confié une malle remplie des papiers de notre famille; elle la Q^arda fidèlement pendant la grande terreur^ puis un beau jour que le danger était passé, une terreur panique revenant s'emparer d'elle^ elle ouvrit la malle, en brûla tous les papiers, et compléta notre ruine.— Ah ! Blademoiselie^me dit-elle depuis « c*est bien vrai , J'ai eu tort ; le péril n'était plus grand, niAis je n'ai pu maîtriser la peur qui m'a prise, et j'ai passé deux nuits à les brûler.
part d'an MoDsiear qu elle me Domma^ si je consentirais à épouser son 61s; que dans le cas où j'accepterais sa proposition^ il se faisait fort de racheter la terre des ÉcheroUes. Étonnée de ce qu'il ne se fût pas plutôt adressé à un de mes parents^ pour me faire cette demande; craignant qu'un pi^e né fût caché sous la promesse que l'on cherchait à obtenir ainsi, je répondis promptement, je devrais dire sottement : — J'ai tout perdu , excepté ma liberté, je veux la conserver encore. — - Mais Mademoiselle, me dit Louise, pensez à votre père, & votre position. C'est un très honnête homme , son fils est très bien. — «... Je ne l'ai jamais vu, répondis-je, il ne me connaît pas ; qui sait s'il m'aimerait ! — J'en restai là. Les objections de Louise furent vaines; die s'en retourna d'un pas moins orgueilleux, et je fus très satisfaite de ma belle réponse et de ma haute sagesse, landis que je n'étais qu'inconsidérée. La proposition de M. L. était digne de réflexion ; en demandant du temps, j'aurais cherché près de personnes plus éclairées que moi les lumières qui me mapquaient pour me diriger dans une affaire aussi importante. M. L. appartenait à une famille respectable de la boui^eoisie; lui-même était très estimé. Tout me faisait une loi d'accorder à sa proposition l'attention qu'elle méritait, car je ne doute point que la générosité de son carac-
tëre n'eâl proposé des conditions honorables pour mon père 9 qn'il connaissait depuis longues années. Je me suis fait bien des reproches de ia légèreté de ma conduite dans cette circonstance; chaque fois que j'ai vu mon père soufTrant et malheureux, le souvenir de mon imprudence pesait sur mon cœur : — il eût dépendu de moii, disais-je, de lui rendre son aisance passée;^- et je m'affligeais, mais c'était sans retour. Oh ! combien on doit réfléchir sur la moindre de ses actions^ avant de se décider ; tout est important dans la vie; il n'est rien qui ne porte son fruit jusqu'à la tombe, et ne traine avec soi son bien ou son mal pendant toute l'existence. A ce dommage réel se joignait, sans doute, celui d'être jugée dédaigneuse et hautaine; je n'étais qu'irréfléchie et insensée. De retour à Lyon, mon père, cette fois-ci^ ne logea point chez madame Guichard, dont la pension eût été trop chère pour ses moyens. Il était chez son tailleur, qui avait pris soin de l'avertir du moment où il pouvait reparaître à Lyon, en y ajoutant l'invitation de descendre chez lui. — Vous trouverez , lui disait le bon M. Lemaire, une petite chambre que vous habiterez aussi long-temps que vous le voudrez, un ordinaire fort simple offert de bon cœur ; ne tardez point à venir. — ^ Mon père vint donc s'installer chez ces nouveaux amis , où il fut reçu comme on le
Itii avait annoncé. Madame Lemaire, pieuse elbonne, le soigna comme s'il eût été son père. Craignant d'être à charge à ces braves gens, je ne pensais point & me rendre près de lai, lorsque je reçus un court billet de M. Lemaire, qui^ dans son mauvais français (il était Liégeois )y me disait avec une franche bonté : — Nous mangerons une dinde à Noël, venez en prendre votre part; votre papa s'ennuie , je vous attends. — Et je revis mon père , je partageai avec lui la table du bon tailleur; et soijivent deppis j^allai m'y asseoir y me trouvant là en famille , et révérant les vertus qui brillaient dans ce ménage^ trop modeste pour se douter de sa propre valeur.
On s'aperçut alors du projJigieux dépérissement de ma santé. Une longue habitude de souffrances m'en avait & moi-même dérobé le progrès. Mon père, qui s'afQigeait de ma répugnance à consulter un médecin^ fit part de ses craintes à son fils cadet ^ alors à Genève \ oà M. de Gueriot commandait l'artillerie. Mon frère arriva bientôt; il venait me chercher, disaitil, pour visiter avec lui quelques amis qu'il avait en Dauphiné et me faire voir.Genève, où M. de Guerioi m'invitait à venir. Mon père approuvant cette propos sition, je l'acceptai avec plaisir.
1 Genève éUlt alors à la France^ et cfaeMiea do ^éparten^nt du Mont-Blanc.
Hi» MO m^
Ce voyage fui eharmani^ jeî vis Grenoble et plusieurs petites villes où mon frère avait des connaissances. Je ne puià me rappeler sans sourire, qu'en arrivant à Saint-Marcellin , il tue dit : — Ici , on mesure le diner à l'amitié ; comme on m'y aimd beaucoup, il faudra manger beaucoup. — En effet , à un souper où nous étions quatre , je comptai cinq rôtis énormes; il n'y avait pas moyen de faire honneur & tant d^amitié.
Nous passâmes par Chambéry pour nous rendre à Genève, où j'arrivai fort heureusement.
M. de Gueriot me regut avec une bonté toute paternelle , s'informa en ami de l'état de ma santé ; puis il me dit :• — Ma petite, vous vous reposerez demain; après-demain , vous verrez M. JurineVqui vous attend. Je l'ai prévenu que vous veniez ici pour le consulter.
J'appris ainsi le but de mon voyage. M. Jurine jouissait d'une réputation grande et méritée; il me devint impossible d'éviter une consultation eu règle. Le résultat en fut grave, il crut reconnaître ma maladie à des symptômes très alarmants, et me déclara poitrinaire. Je fus donc soumise h toute la diététique de cet état; il me prescrivit un r^me
1 M. Jurints médecin d'une habileté reconnue.
aoslëre et des remèdes qoi me parurent violents. J'acceptai tout avec la résignation la plus parfaite.
M. Jnrine aurait désiré pouvoir diriger lui-même le traitement qu'il m'avait ordonné^ mais M. de Gueriot ayant alors reçu l'ordre de partir ^ y son départ entraînait celui de mon frère et me contraignit aussi de retourner à Lyon, toute seule et par la diligence, comme si je me portais bien /emportant les plus doux souvenirs d'un voyage que je devais en entier à la générosité de mon frère.
Je ne puis m'empécher de placer ici une courte réflexion sur ces consultations rapides que l'on va chercher loin ^ et que Ton rapporte vite. Le malade ne sait pas toujours rendre un compte exact de ses maux; il y a deis symptômes trompeurs; le médecin qui ne connaît pas les particularités du tempérament de celui qui le consulte , qui ne connaît pas davàn*tage sa vie et ses habitudes, peut être facilement induit en erreur; et voilà un malade qui repart consolé, muni d'une savante consultation portant à faux. C'est ainsi que M. Jurine, homme très habile, m'ayanl reconnue poitrinaire, j'achevai, avec son secours, de détruire mon estomac, où gisait le mal, pour guérir ma pokrine qui se portait bien.
1 II fut nommé directeur de Tarsenal d'Auxoone.
Mon père fat 1res inqoiet de cette consultation ; et je me vis obligée à le quitter encore^ ne pouvant faire les remèdes qu elle me prescrirait chez M* Lemaire. J'écrivis à mademoiselle de Lespinasse pour lui demander la permission d'aller chez elle, et le printemps me retrouva an Battoné.
Je ne parlerai pas de la juste douleur que j'éprouvai en quittant mon père. Mes forces décroissaient chaque jour, et je croyais voir pour la dernière fois les lieux dont je m'éloignais. Mes amis me disaient adieu comme à une mourante; cet intérêt me touchait profondément y mais la solennité attachée à toutes ces séparations augmentait la mélancolie qui, elle aussi, minait sourdement ma vie.
Tous ces voyages n'étaient pas fort dispendieux , mais incommodes et très fatigants. Les diligences elles pataches % voitures à la portée des pauvres de mon espèce, étaient fort dures. J'arrivai très fatiguée chez ma cousine, et j'y commençai bientôt le lait d'ânesse. madame de Bèze vint passer avec nous quelque temps; et malgré la tristesse de l'époque d'alors, nous passions des moments embellis par l'amitié réciproque
1 Je crois avoir déjà dit que c'étaient de petites charrettes à deux roues et quatre places. On y était assis dos h dos. Elles étaient conduites par un homme assis sur le hrancard et n'avaient qu'un cheval. Elles allaient alors aussi vite que la poste.
qui nous unissait. Un vieil abbé Fepin était encore commensal du Baltoné^ mais présenté dans le monde comme M. Du Raisin^ ancien ami de la maison , il y vivait assez librement , malgré son titre à être suspect. On ne désirait plus trouver autant de coupables^ cependant les émigrés n'osaient point encore se montrer ouvertement.
Nous étions tous réunis dans le salon, et c'était vers le déclin du jour, lorsqu'on vint dire à M. Leblanc qu'un étranger demandait à lui parler. Il s^avance aussitôt au-devant d'un homme à la contenance humble, au regard baissé, qui lui exprime à voix basse combien il lui en coûte de réclamer l'appui de personnes auxquelles il est inconnu, mais qu'il s'y voit forcé par sa triste position ; qu'il est émigré , sans passeport et sans ressources, que ne sachant où aller, il sollicite un asile pour cette nuit seulement^ M. Leblanc le laisse à peine achever, se retourne vers nous en nous le représentant comme un infortuné ddnt le sort le touche profondément, et le recommande aux soins de sa fille. Mademoiselle de Lespinasse était portée par son cœur à voler au secours de tous les êtres souffrants. Cet étranger avait un titre de plus pour Témouvoir : ses oncles, ses cousins étaient émigrés, et peut-être alors sollicitaient aussi la pitié des âmes compatissantes.
Nous avions tontes la même pensée ^ et moi qni venais de reconnaître mon inconnu aux douze francs \ je me sentais fort embarrassée de ce petit bienfait, et je fis semblant de ne pas le connaître. Il vint au-devant de mes vœux en faisant de même, et je lui sus gré de ménager ainsi ma délicatesse.
Cependant, je dis à ma cousine que je croyais l'avoir vu deux ans auparavant chez madame Grimauld; mais craignant de lui faire tort par un récit peu fidèle, j'appuyai légèrement sur ce qui m'était resté de cette courte entrevue. Il me semblait qu'alors il avait dit se nommer Lebrun, et qu'il avait parlé de ses sœurs religieuses, demeurant à Bourges. Maintenant il n'était point question de cela, il nous fit la touchante histoire de ses dernières infortunes» Après avoir couru de grands dangers, il s'était vu forcé de sortir une seconde fois de France; puis, fatigué qu'il était d'errer loin de sa patrie, il avait voulu la revoir. A peine en eut-il touché le sol, qu'il fut arrêté, tratné de prison en prison. Enfin , il venait de s'en échapper Son récit, qui parfois avait suspendu notre respiration, nous émut profondément. Il eut le talent de réveiller toute notre sensibilité, et lors-
1 J'ai parlé plus haut de cet étranger^ qui vint chez madame Grimauld, et qui en fut si froidement traité.
qu'il se relira, nous reslAmes fort touchées de ses malheurs, regrettant de n'avoir aucun moyen de les alléger.
La redingote bleue, qui causa les soupçons de madame Grimauld, avait fait place à un habit gris assez propre. Son extérieur , peu distingué, était, je ne dirai pas modeste, mais humble. Sa position suffisait pour le rendre intéressant à nos yeux. En se retirant dans sa chambre, il remit à la personne qui l'y conduisit une chemise et deux mouchoirs de poche, en la priant de les faire laver dans la nuit, voulant, disait-il, repartir le lendemain matin; malgré cela, il se leva fort tard. Bien avant son réveil,' ma cousine, instruite de l'histoire de la chemise, qui n'était qu'un pauvre lambeau, avait fait un appel à notre bonne volonté. Une pièce de toile , rapidement mesurée et coupée, se transformait, sous nos doigts, en bonnes chemises, et quand notre inconnu entra dans le salon, chacune de nous travaillait avec ardeur. Mademoiselle de Lespinasse, armée d'un grand bas de son père, se hfttait d'y recréer un pied neuf. Notre zèle parlait. Il s'avança modestement pour la remercier de la généreuse hospitalité qui l'avait accueilli , et voulut prendre congé d'elle. Ma cousine lui représenta qu'il devait encore être trop fatigué pour contmuer sa route, et que, d'ailleurs, elle était chargée par son père de le prier
de lenr donner quelques joors encore. Il répond 6n exprimant la crainte d'être importan, hésite, se laisse vaincre, et noos voilà tirant l'aiguille avec un nouveau courage. Lui, pendant ce temps, se tenait à une respectueuse distance, sans trop r^àrder ce que nous faisions et parlant peu.
J'ai déjà fait comprendre que sa tournure était commupe; mais, disions-nous, il y a des émigrés de toutes les classes. Il ne paraît pas aimable; mais reprenions-nous encore, on peut être fort bon soldat dans être aimable. Enfin, toutes disposées à l'indulgence^ nous ne songions guère à lui faire un crime de ce qui lui manquait pour plaire.
De son côté, il semblait chercher à nous en dédommager par les soins qui se trouvaient à sa portée; et notre bienveillance nous empêchait de convenir que ses manières avaient une teinte servile. Le fils de madame de Bèze, alors fort petit, nous suivait parfois à la promenade, monté sur uneànesse; notre inconnu lui donnait toute son attention : il le tenait sur sa moiture, trottait, allait au pas, assaisonnant toutes ces allures d'instructions à . l'avenant. Tout entier aux soins qu'exigeait l'inexpérience de son jeune cavalier, il se mêlait rarement aux conversations de notre petite caravane, qui parcourait joyeusement les paisibles bois du Battoné. De retour à la maison, c'était autre
chose : on ne savait comment répondre à sa demande de se rendre utile. Mais il assure savoir parfaitement bien dévider; aussitôt mademoiselle de Lespinasse ouvrit ses trésors, et les pelotons naquirent en foule sous ses doigts. II nous raconta qu'une blessure au talon l'ayant empêché de suivre ses camarades , il n'avait eu que ce faible gagne-pain pour se sofutenh*. — • Dans quel pays étiez-vous? demanda Tune de nous. — ^ En Hongrie, répondit-il. — Nous étions peu instruites de la marche del'tfrfnée de Gondé^ nous laissâmes passer la Hongrie sans réflexion. Il resta, je crois*, près d'un mois parmi notts sans dire son nom, et discrètement personne ne le lui demanda, ce qu:i étonnait beaucoup le petit Bëze, qui dit un jour & sa mère : — Maman, je n'entends jamais 3on nom, il ne s'appelle donc pas ce Monsieur? -^ Mon ami, repris-je, nomme-le M. Untel; — et lef nom en resta an Monsieur qui ne s'appelait pas.
— Mais, Monsieur, lui demanda un jour mon res«pectable cousin, comment faites-vous pour ne pas vous tromper et pour éviter toujours de tomber entre des mains dangereuses à votre sûreté? — ^ Oh ! rien n'est plus facile, répondit M. Untel : je m'adresse au
1 n est certain qu'on était fort peu instruit de ce qui se passait hors de France; do moins nous en étions fort ignorantes.
premier paysan qtie je rencontre^ car les paysans sont moins soupçonneux que les citadins; je lai dis que j'ai perdu le nom d'un particulier de ce canton auquel je suis adressé; que je me rappelle seulement que c'est un homme respectable, connu par sa bienfaisance et ses vertus, ayant été persécuté pendant la terreur , et c'est ainsi que Ton m'a montré le chemin duBattoné, en me disant : — allez, ce ne peut être que M. Leblanc. — Nous applaudîmes à cette ruse, qui contenait une louange aussi douce que vraie des vertus de mon cousin.
Enfin, au bopt d'un mois^ il annonça son départ. Les chemises étaient faites , les bas rentes , il n'y avait plus de raison pour l'engager à prolonger son séjour, on le laissa partir. Un petit paquet de trois chemises neuves et autant de paires de bas fut déposé dans sa chambre. Madame de Bëze, la seule qui pût disposer de quelque chose, fit cacher dans son bonnet de nuit le prix des leçons d'équitation de son fils , qu'une noble délicatesse Tempéchait de lui offrir ellemême. Notre homme, qui ne s'apercevait de rien , reçut nos adieux av^c une humble reconnaissance, et le lendemain à la pointe du jour, M. Untel et son paquet étaient partis.
Ces détails sur un personnage aussi obscur paraîtront peut-être minutieux, mais ils ajoutent un trait
de ressemblance ao portrait de celte époque^ et quelque opinion quMs puissent donner de M. Untel, que je retrouvai plus tard, il faut, en les lisant, se transporter au temps d'alors, mais dépouillé de l'expérience qu'il nous a laissée.
Les malheurs publics et les persécutions particulières avaient isolé les familles; chacun vivait renfermé chez soi, entretenant peu de relations avec le mondé, craignant de voir ou d'être vu , et cherchant à en être oublié. Un grand nombre de proscrits obligés de changer souvent de retraites, protégés par la nuit et le silence, venaient demander un asile passager à ceux de leur parti, sûrs d'avance de la discrétion qui les y protégerait. Une juste délicatesse empêchait trèssouvent de s'informer curieusement du nom véritable de celui qui s'arrêtait sous votre toit. Il repartait sans l'avoir révélé. Nul soupçon ne le suivait,^ et le soir encore le toit hospitalier abritait un nouveau fugitif, qui s'en éloignait de même. Beaucoup d'intrigants exploitèrent avec talent les , vertus et l'innocence des âmes pieuses, inhabiles à deviner la fraude, faciles à tromper parce qu'elles ne connaissent pas le mensonge, préférant d'ailleurs exercer Thospitalité envers tous,: plutôt que de s'exposer au malheur de repousser un véritable infortuné. N'était-ce pas un beau côté de ce temps-là!
J'ai dit que j'ayais commencé le lait d'Anesse, one violente coqneloche vint Tinterrompre. Celle maladie^ dangereuse aux grandes personnes , fut épidémique parmi elles. Beaucoup en moururent, et j'en ftp violemment attaquée ; mais sous une apparence très délicate, je cachais beaucoup de force, et je me remis bientôt assez pour désirer suivre mon père qui passa au Batloné vers Tautomne, en se rendant à Paris, où il avait obtenu la permission d'aller solliciter lui-même sa radiation définitive. Eut-il la volonté de m'emmener ou céda-t-il à mes prières? c'est ce dont je ne me rappelle plus. Etre avec lui et près de lui me semblait ma seule place dans ce monde; c'était mon unique bien! Âh ! ce n'était pas seulement la souffrance qui altérait ma santé, je ne pouvais supporter la vie errante que je menais; je languissais partout, parce que je recevais tout. Sans demeure fixe, changeant de domicile à tout instant, je craignais de m'altacher au moindre objet. Je me promenais tristement dans les jardins, dans la campagne , en regrellanl de ne pouvoir pas même posséder un rosier. Il faut partir, qui l'arrosera? comme moi, il mourra.
L'arrivée de mon père me ranima sans doute , car il me permit de le suivre, ce qui fait supposer que ma mine ne l'inquiéta point. Il est vrai que le désir de
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raccompagner me fit taire mes soaiïranceâ« Nous partîmes en patache [, locomotive dont la simplicité ignorait le luxe des soupentes. On était peu difficile alors. Presque assise sur l'essieu, trottant, cahotant sur le payé de la grande route, ma coqueluche et moi nous arrivâmes à Paris, comme si nous nous portions bien , et la première personne que j^y aperçus fut un médecin qui, l'année d'avant, m^avait dit un de ces adieux éternels que je recueillais sur mon passage. Il me croyait morte, et ma vue lui causa une surprise réelle. J'avais appelé de son arrêt, c'était de bon augure. Ghambolle, mon frère cadet, se rendit & Paris en même temps que nous. Il y était amené par l'espérance d'obtenir de Tavancement, et pour solliciter sa radiation de la liste des émigrés. Nous en fûmes rayés le même jour, et nous allâmes ensemble promettre de ne pas troubler le repos de la république^ promesse que je fis de bon coeur et fort gaiement, car il me paraissait drôle d'être redoutable. La radiation de mon père éprouva beaucoup de difficultés; elle tratna en longueur. Les démarches se multiplièrent sans fruit , ce qui me causait la double affliction de
1 Ces TOitares avaient un départ régulier comme les diligences- Leur nombre était subordonné à celui des voyageurs , et s'accroissait avec eux, ce qui rendait cette entreprise florissante, malgré la modicité de son prii.
voir le découragement de mon père et d'être forcée de m'en séparer encore. Notre situation gênée ne nous permettant pas un long séjour à Paris.
C'est ?ers ce temps qu'il fut question d'une expédition maritime dirigée contre l'Amérique ^ et pour laquelle on promettait beaucoup d'avantages à ceux qui se faisaient inscrire volontairement pour en faire partie; et mon frère, croyant y trouver des chances certaines d'avancement > courut y mettre son nom. Cette nouvelle m'affecta beaucoup. Je craignais toutes les expé* ditions lointaines; ne pouvait-il pas être fait prisonnier pour la seconde fois, ou périr, sinon par le fer, du moins par la fièvre jaune, qui y faisait de grands ravages. Tendrement attachée à mon frère, frappée des périls où il courait se précipiter, celte nouvelle séparation, sous de si tristes auspices, me semblait devoir être étemelle. De son côté, il ne s'y préparait pas sans un grand déchirement de cœur; il croyait bien y trouver un avantage personnel, mais J' Age avancé de mon père «t l'isolement où je pouvais rester encore, jetaient dans son ame de graves sollicitudes.
•— Si mon père venait à mourir, me dit-il le soir, que deviendrais-tu seule en France, quand , loin de toi, je ne pourrais venir à ton secours? — J'y ai pensé, mon ami. Hélas! il fallait bien y penser! Je me ferais sœur grise; j'aime à soigner les malades, je serai
servante du Seigneur. — Parles - la sérieusement ? reprit-il presque a?ec effroi ; est-ce vraiment ta volonté? — Oui^ c'est ma volonté. N'imagine pas que ce soit le résultat d'une impression passagère; j'en nourris le projet depuis long-temps. Le mauvais état de ma santé y serait maintenant un obstacle, mais j'espère que Dieu me la rendra. — ^ Mon bon père dormait déjà profondément lorsque nous eûmes cette conversation au coin du feu, où les confidences échappent au cœur oppressé, où l'on aime à penser à deux. Ghambolle me quitta d'un air sombre; il était tard. Au point du jour^ je le vis près de mon lit. — Âlexandrine, me dit-il, est-il bien vrai que tu te fisses sœur grise , si? — Oui, avçc plaisir même.
— Je n'ai pu fermer l'œil de toute la nuit. Ton projet me poursuit. Je sais que mon départ t'afflige : promels-moi d'abandonner ton idée, je quitte la mienne; dis adieu aux sœurs grises, et je fais mes adieux à l'Amérique. J'ai encore quelques heures pour retirer ma signature ^ et j'y cours, si tu consens.
— J'eus bientôt promis; il resta.
Gomme je l'ai déjà dit, la radiation de mon père tirait en longueur. On fait peu de cas des sollicitations du pauvre, parce qu on ne le craint pas, et qu'on
1 On avait accordé vingt-qaatre heures de réflexion.
n'en espère rien ; on le dépouille sans pudeur du peu qui lui reste, en Tamusant par de raines promesses qui usent son temps et vident sa bourse. On vous dit : si vous ne sollicitez vous-même, vous n'obtiendrez rien; vous venez, et vous n'obtenez rien çncore, parce que vous êtes pauvre et que vous êtes dans l'impossibilité de parler d'or comme le riche, auquel on accorde parce qu'il n'est pas dans le besoin. Les portes s'ouvrent devant la richesse, elles se ferment devant la pauvreté; c'est ce qui nous arriva- Il fut décidé que j'irais à Auxonne , chez M. de Gueriot, avec mon frère, tandis que mon père, qui ne voulait pas abandonner la poursuite de sa radiation, resterait chez une de ses connaissances, qui lui offrit un logement jusqu'à la fin de ses affaires. Celle offre faite avec bonté fit couler nos larmes; pénétrés de reconnaissance par ce secours inattendu , nous priâmes ensemble, et bientôt je quittai encore mon père. Chambolle partit avant moi, parce qu'il faisait la route en partie à pied, et que nous n'avions pas de quoi payer plus d'une place à la diligence. La mienne était dans le cabriolet, fort exposée aux intempéries de la mauvaise saison; car un manteau de cuir, jouant de côté, en garantissait très imparfaitement les voyageurs. Je montai en voiture avec un violent retour de coqueluche, assez peu vêtue, et j'arrivai très malade à Âuxonne.
Les tendres soins de madame de Gneriot et de son mari me rétablirent bientôt. Ce temps est un des pins doox de ma vie. Je ne saurais assez dire combien je me sentis henrense et touchée des bontés qu'ils me prodiguèrent. Je passai là un hiver charmant^ près de mon frère, jouissant d'un bien-être qui m'était inconnu depuis long-temps, et dont la douceur était augmentée par les espérances que mon père me donnait de sa prochaine radiation, qui eut enfin lieu au printemps suivant. Bientôt après il obtint une pension de 1,800 francs. Ce n'était pas celle de son grade ^ ; mais on prétendit qu'il ne le possédait pas depui» assez long-temps pour en obtenir la pension entière, et que la moitié était son droit. Il fallut bien s'en contenter, et même s'en trouver heureux.
Malgré la répugnance que mon père éprouvait à revenir habiter Moulins, il s'y décida dans l'espérance de s'arranger avec quelques-uns des acquéreurs de ses biens. II y avait déjà bien des exemples, que de braves gens, prenant en pitié leur propre cons-^ cience et la misère de ceux que l'on avait dépouillés, leur avaient fait des propositions à la portée des faibles moyens qu'ils avaient conservés, et s'étaient arrangés à l'amiable. Quelques-uns, complètement généreux,
1 n éUit mirédial-âfi-camp. Je croii Tavoir déjà dit.
^ 156 anse coûlenlaDl des profils faits dans des terres qu'ils avaient acquises pour rien , les avaient remises sans condition aucune à leurs vrais propriétaires. Quelques autres 9 tout en annonçant une bonne volonté parfaite , faisaient d'onéreuses conditions, impossibles à remplir , et s'en allaient célébrant eux-mêmes leur désintéressement, se plaignant tout haut de ceux qu'ils voulaient obliger. Ce sont eux qui me refusent, disaient-ils. Se faire généreux est un déguisement comme un autre.
Nous nous rendîmes donc à Moulins, mon frère et moi; et mon père vint nous y rejoindre dans un petit appartement convenable à sa médiocre fortune. Nous l'avions meublé avec d'anciens meubles à nous, conservés par les soins de M. de Tarade, dans une petite masure qu'il atait rachelée de la Nation, comme l'on disait alors. Il rendit le tout à mon père. Chambolle retourna près de son bienfaiteur. Ma bonne, madame Duvernai, revint près de nous; elle avait passé tout ce temps chez des amis. Dès qu'elle se crut utile, nous la vtmes reparaître. Aidée d'une femme étrangère, qui lui apportait du dehors tout ce qui lui était nécessaire, elle voulut se charger des soins de notre petit ménage , et nous vécûmes avec toute la sobriété qu'exigeaient nos moyens. Bientôt mon frère atné arriva d'Allemagne; et, pour la première fois de-
puis bien des années^ nous eûmes une demeure & nous.
Un seul acquéreur ^ nous rendit un domaine à des conditions raisonnables^ quoique onéreuses dans notre position. Un autre se vanta partout de vouloir nous rendre le chAteau des Écherolles et un domaine qu'il avait acheté; mais il ne parla pas des conditions qu'il y mettait, se plaignit de nos prétentions, et s'acquit à nos dépens la réputation d'une grande générosité, sans courir le risque de se défaire d'une terre qu'il voulait garder.
Beaucoup d'émigrés, plus heureux que nous, rentrèrent dans une partie de leurs biens ; ils trouvèrent dans une sage économie, jointe à une grande activité, le moyen de payer les dettes contractées pour le rachat de leurs demeures, et coulèrent paisiblement leurs jours au coin du foyer domestique. Il est des familles destmées à sombrer; la nôtre ne put jamais se relever. Tous nos efforts pour nous soutenir sur les flots furent vains; soit qu'aucun de nous ne comprit les affaires, soit, comme je viens de le dire, que nous fussions destinés à périr par d'autres circonstances.
Le peu que nous avions retrouvé n'avait pas sufR
1 Je dois faire eonnattre le nom de cet honnête homme; U s'appelait Andrillard, fabricant de faïence.
pour racheter le domaine remis à mon père; un brave homme avait avancé le reste : c'était donc une dette. La faible pension de mon père ne pouvait nous soutenir tous. Que d'amertumes se mêlaient à cette réunion si désirée! Combien je me reprochais de le priver de l'aisance modeste dont il aurait joui sans nous. Préoccupée nuit et jour du moyen d'y remédier, je pris alors la résolution d'utiliser ma vie et de chercher une place. Peut-être y pensais-je, j'aurai le bonheur d'ajouter quelque chose à sa faible fortune. Une fois cette idée adoptée , je vivais avec elle. Mon frère atné, qu'une habitude d'indécision empêchait de prendre pour lui-même un parti décisif, était cependant pour moi de bon conseil, et me fortifiait dans l'intention où j'étais. Mon père \ inquiet de mon avenir, en comprenait la nécessité, mais il craignait mon éloignement et répugnait à me voir dépendante des caprices d'autrui. On m'offrit d'être sous^mattresse dans un pensionnat de jeunes personnes; c'était à Moulins même. Il s'y opposa formellement. Plus tard, une dame de ma connaissance voulut me faire entrer chez des parents à elle qui cherchaient une bonne pour
1 Je dois dire ici que la santé robasle de mon père me permettait de m'éloigner de lui ayec sécurité, et si mes soins lui avaient été nécessaires Je n'y eusse jamais pensé. Du reste il serait venu habiter la viUe où Je me serais fixée.
leurs enfants; ils habilaient Paris. Elle ûe m'avait pas proposée sons mon nom, car ils n'auraient pas voulu prendre une demoiselle; du moins on avait promis que, séparée du reste de la maison, je n'aurais de relations qu'avec la mère. J'étais décidée à tout, mais mon pauvre père ne l'était pas. Ce fut une journée bien triste que celle-là, où, nous fuyant et nous cherchant, nous n'osions nous regarder dans la crainte de lire un arrêt dans nos yeux.
Ma fille une simple bonne ! — Pour vous-même , mon père, ne le faut-il pas... — Qu'il avait l'air malheureux!... Je refusai. Sa joie fut grande, et je reconnus à celle que j'éprouvai moi-même tout ce que cette cruelle résolution me coûtait.
Combien les gens riches et heureux ignorent de choses ! Ils ne savent ni ne pressentent ces combat» entre la nécessité et les sentiments les plus doux aif cœur; ces brisements de l'àme qu'il faut cacher comme un crime; ces délicatesses que l'on ne vous pardonne plus, parce qu'elles sont fapanage de la richesse. Oh! ces nuances de douleurs , que chaque jour rend plus sombres, auxquelles un mot ajoute une ombre; ces nuances qui parcourent toutes les gradations depuis la teinte la plus légère jusqu'au noir le plus noir, qui les connaît bien? qui pourra les décrire? Les heureux du jour s'ennuient de vos malheurs; s'ils croient vous
devoir an mol complaisant , il tombe du hadl de leur dédain^ et cette froide, consolation va s'écrire en pointe de feu dans le cœur qu'elle déchire; c'est uxte^g^e qu'ils y jettent , et pourtant fcle vous brûle.
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