EFFETS GÉNÉRAUX
En 1923, le premier, Telfer montra qu'il était possible de faire pénétrer l’insuline par voie percutanée (Brit. Med. Journ., 1923, p. 715).
Dans ses expériences sur le lapin, il frictionnait la peau rasée de l’abdomen avec une pommade à base de lanoline à laquelle on avait incorporé une certaine quantité d'insuline ; Telfer obtint ainsi un abaissement de la glycémie qui dura environ douze heures, atteignant jusqu’à 0 gr. 27 par litre, mais, pour cela, il dut employer une quantité d’insuline beaucoup plus importante que celle qui aurait été nécesaire par la voie hypodermique (5 fois plus environ).
En 1924, Walleren (Upsula Läkareforenings Forhandlinger, 15 janvier 1924, p. 57) publie le résultat de ses essais avec une pommade à l'insuline.
Ces essais ont indiscutablement prouvé qu'il y avait là une méthode applicable.
Walleren procède par frictions sur la poitrine après un nettoyage minutieux de la peau. Il a traité de cette façon des enfants sains et d’autres diabétiques, âgés de un an jusqu'à quinze ans; il les frictionnait avec un mélange d'insuline et de lanoline ; puis pendant six heures, il suivait la courbe de leur glycémie; chez sept enfants, il obtint les moyennes suivantes de glucose par litre :
Ur 0er 0er 80 0er tit 0er. 19,0 gr. 65, O:gr. 6T5-le lendemain matin, la glycémie était remontée 0 gr. 85. L'un des enfants eut, après six heures, une indubitable manifestation d’hypoglycémie.
Chez les enfants non diabétiques, Wallgren obtint un abaissement de la glycémie d’autant plus marqué que l’enfant était plus jeune. Il rapporte également l'observation d’une fillette de trois ans, atteinte de diabète grave, chez laquelle les frictions à la pommade furent combinées avec des injections sous-eutanées. L’on vit ainsi disparaître la glycosurie en même temps que la glycémie redevenait normale.
Te
Le même Wallgren énonce la conclusion de ses expériences (Münchener Medizinische Wochenschrift, vol. LXXI, $. 10) de la manière suivante :
« Il est évident que l'insuline est facilement résorbée par la peau « saine. Les nourrissons réagissent plus promptement que les autres « enfants. Cependant, étant donné que le dosage de l’insuline appliquée « par frictions est très incertain et qu'il faut à peu près une quantité « dix fois plus grande pour une friction que pour une injection, cette « manière d'application n’a pas d'importance pratique; elle a plutôt « l’intérêt d’une expérience de physiologie. »
Lauritzen, de Copenhague, conclut de la même facon (in : Diabetesbehandlung ohne und mit insulin, Klinische Wochenschrift IV, 24 déc. 1925, p. 2494).
« Dans quelques cas j’ai essayé l’application percutanée de l’insu- « line (sous forme de pommade) et j’ai obtenu une réaction qui se « manifestait plus tard et subsistait plus longtemps qu'après l’injec- « tion; cependant, comme il faut employer de très grandes quantités « d'insuline, pour obtenir l’effet voulu, cette méthode est très coûteuse ».
En 1928, Ghesquier, de Lille, publie sous forme de thèse de doctorat le résultat de ses recherches et de celles de son professeur Legrand sur l’action de l’insuline par la voie percutanée chez des diabétiques. [1 cite sept observations intéressantes que nous reproduisons à la fin de ce chapitre et il en tire les conclusions suivantes :
Trois faits sont à retenir :
1° Une amélioration rapide de l’état général, qui se traduit, du côté de la nutrition, par l’arrêt de l’amaigrissement et l’augmentation du poids. Disparition de la sensation de fatigue, d’asthénie, signe que l’on observe chez tous les cétoniques et surtout dans le diabète. Disparition des douleurs, des névralgies tenaces, rebelles, variables, de ces douleurs rhumathoïdes si fréquentes chez les diabétiques. Amélioration des signes sensoriels, oculaires et auriculaires, dont tous ces malades se plaignent. Cette action sur l’état général est précoce, rapide; c’est ce qu'apprécient le plus les diabétiques, qui la signalent dès le début du traitement.
L'’insuline introduite par la peau agit done de suite en produisant une action eutrophique sur la santé du malade.
2° Baisse sensible de la glycosurie et disparition de l’acétonurie et de la diacéturie. Cette baisse de la glycosurie est variable en intensité et en rapidité. Mais elle est constante et s’est maintenue tant que régime et traitement ont été observés. Dans certains cas même, sous l’influence du traitement, la glycosurie a complètement disparu et s’est maintenue telle. Seule, une malade montra, en fin de traitement un retour à une dose de sucre considérable.
Mais cette élévation de la glycosurie était due à un écart de régime très important, alors que jusque-là, la malade avait suivi son régime avec attention. L’acétonurie et la diacéturie sont également influencées.
Donc l’insuline introduite par la voie pereutanée a une action sur la olycosurie.
3° La glycémie a baissé dans tous les cas et dans des conditions parfois remarquables. Une seule observation montre après traitement une élévation de la glycémie. Ce fait a paru inexplicable à l’auteur, étant en discordance avec l’amélioration de l’état de santé du malade et la disparition de la glycosurie. Mais dans 6 cas sur 7, l’action de la médication sur la glycémie fut sensible.
Done, la méthode percutanée d'introduction de l'insuline provoque an abaissement de la glycémie.
Voici les observations du Docteur Ghesquier et du Professeur Legrand :
OBSERVATION I. — L. M... âgée de 66 ans, entrée à l’'Hospice Général (P° R. Legrand), le 5 février 1928. Glycémie : 0,36 Z ; gelycosurie : 110 gr. par vingt-quatre heures. De grosses déformations de rhumatisme chronique au niveau des membres supérieurs et inférieurs. Coude et genou droits sont ankylosés en flexion. Les mains sont déformées, les articulations inter-phalangiennes en extension. La peau est sèche et squameuse.
Le traitement aux frictions quotidiennes de pommade à l’insuline fut commencé en février 1928 et continué sans interruption jusqu’au 4 juin 1928. Sous son influence, la glycémie diminue à 0,16 %, la glycosurie à 8 grammes par vingt-quatre heures. On voit d'sparaître les douleurs, s’atténuer les symptômes sensoriels et surtout, on voit s'améliorer de façon tout à fait remarquable les déformations du rhumatisme chronique. La malade arrive à manger seule, à se coiffer elle-même, à faire de nombreux mouvements qu’elle ne pouvait même pas éhbaucher auparavant.
OBSERVATION II. — M"° L..., âgée de 45 ans environ. Glycémie : 0,30 Z ; glycosurie : 227 gr. par jour.
Régime habituel du diabète avec 200 gr. de pommes de terre ou 100 gr. de riz autorisés par jour. Frictions quotidiennes prolongées avec 3 gr. de pommade à l'insuline, soit 15 unités cliniques, sur les lombes, après savonnage. ‘Après quinze jours de traitement, la glycosurie est tombée à 20 gr. par jour et, après une autre quinzaine, à 11 gr. Amélioration du régime, pain plus riche, fruits, continuation des frictions. Au bout de quatre mois : glycémie, 0,11 %: glycosurie à 2 gr. en vingt-quatre heures. Ni acétone, ni acide diacétique. Plus de douleur, plus de fatigue. Plus rien des troubles vasomoteurs fréquents. La malade se trouve bien.
OBSERVATION III — M. B..…, industriel. Glycosurie : 174 gr. par jour, avec 1 gr. 6 d’acétone et d'acide diacétique; glycémie à 0,25 %.
Deux frictions par jour avec 3 gr. d’insuline-pommade à 5 unités, soit 30 unités par jour. Ce traitement est suivi un mois.
Le 16 juin, le malade revient, se trouve beaucoup mieux, a grossi, sa soif est fortement diminuée. Il n’est plus fatigué et peut s'occuper de ses affaires. Glycémie : 0,18 %; glycosurie : 15 gr. par jour; acétone et acide diacétique :
0 gr. 15.
res
OBSERVATION IV. — M. C. G.., forgeron, de petite taille, fort corpulent. Se plaint d’une frigidité génitale absolue. Amaigrissement de 14 kilos en quelques semaines, avee une soif vive. Glycosurie : 54 gr. par jour.
Régime ordinaire avec 200 gr. de pommes de terre ou 100 gr. de riz par jour, pain de gluten. Deux frictions par jour sur la région lombaire avec 3 gr. de pommade à l'insuline, ce qui représente 30 unités par jour. Après quelques jours : glycosurie : 11 gr. par jour; pas d’acétone; pas d’acide diacétique; glycémie à 0,19 %. Amélioration du régime. Continuation du traitement à raison d’une friction par jour; après six semaines, aucune trace de glucose, glycémie à 0,10 %. Le malade a repris plusieurs kilos et est surtout flatté d’avoir retrouvé son énergie sexuelle.
OBSERVATION V. — M. D. de Lille, âgé de 47 ans, cuisinier, petit, maigre, Glycémie : 0,33 %Z; glucosurie : 154 gr. par jour; pas d’acétone, ni d'acide diacétique.
Régime ordinaire du diabétique et deux frictions de la même pommade à l'insuline par jour. Après quinze jours, le malade est beaucoup mieux, il a grossi de 1 kilo, il a repris des forces et demande à recommencer son travail. Glycosurie : 58 gr. par jour. Le traitement prescrit est continué.
OBSERVATION VI. — M. M... est soigné pour diabète depuis trois ans. Diabète léger. Glycosurie : 20 gr. par jour; ni acétone, ni acide diacétique.
Régime mixte, peu riche en viande, et comportant une certaine tolérance vis-à-vis des hydrates de carbone. Frictions quotidiennes à l’insuline comme ci-dessus. Après sept semaines de traitement, le malade se sent mieux, est moins dyspnéique; le sucre urinaire est complètement disparu.
OBSERVATION VII. — M°”° L glycosurie : 66 gr. par jour.
gée de 73 ans. Glycémie : 043 Z;
Soumise au régime et à la-médication antiglycosurique habituelle, sa glycémie s’abaissa rapidement à 0,13 % et la glycosurie à 20 gr. La malade ne se plia que d’une façon très variable au repos et à la médication preserite. Analyse du 5 juin : 80 gr. de suere par vingt-quatre heures; glycémie : 0 29 %.
La malade est mise alors à un régime peu riche en aliments azotés et très tolérant au point de vue hydrates de carbone. On lui preserit en même temps deux frictions par jour de pommade à l'insuline, sans autre médication.
Sous cette influence, une amélioration notable se produit dans l’état général de la malade. Après quinze jours de traitement, la glycémie est de 0,21 %, la glycosurie de 34 gr. par jour. La malade se sent plus forte, présente un meilleur appétit et voit s’atténuer toutes les douleurs vagues qu’elle éprouvait.
Aussi, Ghesquier conclut que :
A) L’insuline introduite dans l’organisme à travers la peau, par la méthode des frictions a une action certaine qui se traduit par l’amélioration de l’état général, la baisse ou la disparition de la glycosurie et la baisse de la glycémie.
B) Cette méthode est indiquée dans les diabètes légers, complications légères du diabète, diabètes moyens avec coefficient d’assimilation bas, diabètes graves (associée ou alternée avec la voie hypodermique) et dans les indications non diabétiques de l’insuline.
C) Son emploi isolé est toujours formellement contre-indiqué dans les diabètes graves consomptifs et les complications graves du diabète. L'emploi de pommade à l'insuline ne peut avoir dans ces cas qu’un rôle adjuvant tout à fait secondaire. Mais la méthode n’a pas d’autre contre-indication et peut être associée à toute autre thérapeutique. Elle ne présente aucun inconvénient et ne donne pas de manifestation d’hypoglycémie.