‹ Quelques aspects de la foi moderne dans les poèmes de Robert BrowningChapitre 3 sur 52 · Saint Paul, Épttre aux Philîppiens, u · texte numérisé non relu

Saint Paul, Épttre aux Philîppiens, u

Que maintenant l'histoire se mette à examiner l'origine des dogmes, à les évaluer d'après ce critérium, et le dernier coup sera porté. Il nous importe peu de savoir quelle est exactement la source de tel ou tel de nos articles de foi, de distinguer dans les livres sacrés telle partie authentique de telle autre qui est discutée. Il nous suffit de savoir que les récits évangéliques sont mis en doute par l'histoire, que ce qu'on nomme les prophéties n'en n'étaient pas, que les miracles, par lesquels on voulait prouver la doctrine, ne sont point prouvés eux-mêmes. Il faudrait à ces histoires merveilleuses des preuves encore plus fortes que les preuves historiques ordinaires, et voilà qu'elles n'en ont point. Non seulement la raison les détruit, comme elle le faisait pour les philosophes du xviii® siècle, mais encore l'examen historique, l'analogie des autres religions étudiées, les relèguent, comme toutes les autres mythologies, au rang de légendes. Nous ne voulons même pas écouter les théologiens ou les philosophes, dont les arguments subtils bâtissent à nouveau les doctrines croulantes. Ils auront beau nous indiquer tel petit fait nouveau, tel texte découvert, tel raisonnement imprévu, qui détruisent 1 argumentation de leurs adversaires. Rien ne nous dit que des arguments et des preuves nouvelles de même nature ne viendront pas détruire les leurs, et qu'au fond ils ne nous trichent pas avec leurs syllogismes ingénieux pour nous amener à Terreur de leurconclusionA.Est-ce donc sur un artifice de raisonnement, ou sur l'interprétation d'une forme grammaticale que nous allons fonder l'édifice tout entier de notre vie morale, et peut-être de notre existence éternelle ?

Moins imprudent encore l'homme dont parle la parabole *, celui qui bâtissait sa maison sur le sable I Au moins elle durait jusqu'à ce que la tempête et les vents se fussent déchaînés contre elle. Mais pour nous ils sont déchaînés depuis longtemps. Où donc sera le roc trois fois solide sur lequel nous allons bâtir ?

Restera-t-il au moins la foi en l'âme et ses destinées immortelles ? Les faits et l'analogie des lois scientifiques semblent détruire jusqu'à ce dernier dogme, dont rien ne nous donne la certitude, et n'en faire qu'une illusion née d'un vain désir. Ne va-t-il pas arriver que toutes ces choses, âme, conscience, justice éternelle, bien et mal, ne seront plus pour notre esprit que des fictions, dues à des nécessités sociales

1/. Matthieu, vu, 26.

OU à des aspirations folles, des hypothèses que Thabitude des siècles voudrait nous faire prendre pour des vérités immuables ? Ainsi se disloquent tous les fondements de la vie religieuse et morale, ainsi les credos se désagrègent et tombent ; toutes nos espérances et tous nos rêves se dissipent dans une réalité vide, et si notre âme crie vers Dieu, nous le sentons qui recule et disparaît dans Tinfini.

Que fera donc celui qui a vu sa foi chanceler peu à peu dans le mouvement irrésistible des idées modernes ? S*efforcera-t-il de chasser ses visions anciennes ? Marchera-t-il on ne sait où, ballotté par la vie, écrasé à tout jamais par l'inévitable, essayant dans le tumulte des choses éphémères d'oublier qu'elles ne sont rien et que lui-même n*est rien ? Combien difficile une telle tâche, et que de temps il faudra à l'âme humaine pour s'habituer à avancer dans le néant, pour s'accoutumer à l'instinct de la mort comme à celui de la vie éternelle I Même pour ceux qui prêchent cet instinct et ces doctrines de négation, qui pourra dire jusqu'à quel point le désir du repos de l'inexistence finale n*est pas une des formes de leur terreur, et dans quelle mesure ils se persuadent qu'ils acceptent le néant, afin d'échapper à l'horreur instinctive qu'il inspire à tout être qui vit?

D'autres, rajeunissant par la science de vieilles théories, conçoivent l'univers comme éternellement vivant, et ne voient la mort que pour chaque individu en particulier. Lui seul cesse d'exister ; ses éléments vivent dans l'immortalité du monde. De même sa trace existe toujours ; le souvenir de ses paroles, sa vie dans ses enfants, son image dans le cœur de ceux qui l'ont aimé, son travail personnel et les suites de ce travail, sa petite marque réelle, indiscutable dans l'immense univers. Mais est-ce bien là une considération capable de satisfaire une âme? Si ma personnalité ne survit plus, que m'importera la marque qu'elle aura laissée derrière elle ? Ce sera pour moi comme s'il n'y en avait point. 11 faudra encore une longue éducation pour que nous soyons satisfaits de ce semblant d'éternité, qui ne guérit aucun des maux de notre vie, et qui laisse sans les assouvir notre soif de justice et notre désir de bonheur. Même le sage indien perdu dans le nirvana voulait encore y sentir l'existence de sa personnalité délivrée des naissances et des morts successives, à la fois noyée et agrandie à l'infini dans le sein de Dieu.

Que dire encore des savants admirables et des penseurs virils qui nous ont donné le positivisme ou l'agnosticisme ? Il convient à ces

natures d'élite de ne point se préoccuper des énigmes de l'au-delà, de passer indifférents devant le sphinx sans essayer de l'interroger. A elles aussi conviennent le stoïcisme héroïque devant le mal et la résignation muette devant la douleur. Mais il est bien malaisé de suivre leurs pas, de « regarder le ciel sans s'en inquiéter », et sans tomber aussi dans Tégoïsme pur ou l'indifférence insouciante dont le scepticisme n'est si souvent qu'une forme littéraire et philosophique. Il est bien difficile de trouver comme eux dans l'espace vide une régie de conduite fixe, et surtout un motif puissant d'action.

Derrière tous ces dogmes nouveaux ou renouvelés, les anciennes doctrines essaient de résister. On voit l'Église catholique se retrancher plus fortement encore dans ses vieilles armures, ajouter de nouveaux articles de foi à ceux qui s'ébranlent, comme pour arrêter et retenir ses fidèles sous le nouveau poids qu'elle leur impose. D'autres Églises changent leurs interprétations et les accommodent à l'esprit moderne ; d'autres cessent d'accorder de l'importance aux doctrines et ne voient que la morale dans la religion.

Mais toujours l'âme voyage d'un credo à l'autre sans trouver nulle part la certitude scientifique, qui seule pourrait la satisfaire. Faudra-t-il donc qu'elle cherche à tout jamais ? ou qu'elle se contente d'une demi-vérité incessamment changeante ? ou qu'elle essaie de trouver son repos dans l'ignorance et le doute pénible ? Le problème est là, devant nous, avec toutes ses alternatives, et chacun doit le résoudre pour soi. Browning s'est trouvé, comme nous, au milieu de tous ces courants contradictoires de pensées et de tendances. Autorité de la tradition et des Églises, raisonnement scientifique, sens de la critique historique, interprétations nouvelles, religions de négation et de doute, tout cela est passé près de lui, et il a dû, lui aussi, choisir pour lui-même. Il n'a point créé un corps de doctrines distinct, n'a trouvé aucun système philosophique nouveau auquel on pourrait donner son nom. Mais il a relevé avec une telle force de vieux principes de foi qu'ils s'en sont trouvés rajeunis. Il en a porté l'étendard avec un geste si superbe et sur de tels sommets que même ceux qui ne se sentent point la force de le suivre ne peuvent s'empêcher de l'admirer.

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