Were knowledge ail thy faculty, then God
Must be ignored : love gains hîm by first leap.
(A Pillar at Sebzeoar, — Feri$htah*a Fancies,)
bonne ni mauvaise, ou tellement mêlée qu'on ne saurait l'apprécier ainsi nettement. Même si on la considère comme bonne, la reconnaissance envers Dieu n'en découle pas nécessairement : la vie a pu être bonne pour moi par suite de circonstances spéciales, comme conséquence de lois inéluctables, instituées bien avant mon existence, et sans qu'on ait jamais pensé à leurs effets sur ma personne. Enfin même la reconnaissance ne présuppose pas nécessairement un Dieu qui y soit sensible : le sauvage est reconnaissant envers son fétiche de pierre ou de bois. Sans doute on pourrait répondre à ces objections, et allonger ainsi la discussion indéfiniment. Browniôg ne Ta point fait. Il a exposé ce qu'il sentait fortement, et déterminé ses convictions d'après sa conscience. Que lui importent des arguments contraires qui pourraient eux-mêmes être rétorqués par d'autres? Mais pour le suivre, il faut que nous ayons une âme semblable à la sienne, et que nous éprouvions nettement ce qu'il éprouvait lui-même. A cette condition seulement, ses syllogismes nous convaincront, et nous pourrons le suivre plus loin, autrement que du regard. Si, par l'intuition du cœur, nous voyons la vérité luire devant nous, notre intelligence n'hésitera pas à suivre les voies qui nous y mèneront. C'est ce qui s'est produit pour Browning, comme cela se produit pour tous les grands esprits, lorsqu'ils sont en même temps des hommes de foi.
Voici donc que nous avons fait un pas de plus, et l'un des plus difiBcileSy dans la connaissance de Dieu. Il est sensible à l'amour de ses créatures. Ceci explique et justifie toutes les adorations et toutes les louanges, même celles des êtres les plus humbles. Dans le chœur des voix aimantes qui montent vers Dieu, nulle n'est négligeable, car l'amour de lapins petite chose qu'il a créée ne peut être insignifiant pour lui. En face de lui, il n'y a ni premier ni dernier. Longtemps avant d'exposer cette doctrine sous forme de dissertation philosophique, Browning en avait fait le sujet d'une de ses plus jolies légendes, « l'Enfant et l'Ange » (the Boy and the AngeL — Dramatic Romances), Théocrite, lenfant, était un pauvre ouvrier qui, le matin, à midi et le soir disait : « Louange à Dieu I » et, toute la journée, travaillait à son dur métier. Or un jour il pensa combien ses louanges seraient plus belles, s'il pouvait les chanter d'une façon splendide, comme le pape à Rome. « Oh I plût à Dieu que je pusse le louer de cette façon suprême, puis mourir. » Un jour se passa, et Théocrite avait disparu. « Pour Dieu un jour dure à tout jamais, et
mille ans ne sont qu'un jour. » Pendant ce long jour Théocrite avait été malade, mourant, puis, revenu à la santé, il s'était fait prêtre ; peu à peu il s'était élevé dans la hiérarchie de TÉglise, et maintenant voilà qu*il était sacré pape et qu'il louait Dieu sous le dôme de Saint- Pierre. Tout cela était l'œuvre de l'ange Gabriel. Il avait entendu les désirs de l'enfant et était venu sur terre pour les exaucer. Mais Théocrite n'était plus dans sa propre cellule à travailler et à louer Dieu, et Dieu disait dans le ciel : « Il me manqae la voix qui me réjouissait! » Alors Gabriel s'était transformé en ouvrier ; il était allé travailler à la place de Théocrite, disant soir et matin : <( Louange à Dieu !» et il avait vécu au milieu des hommes, satisfait. « Il faisait la volonté de Dieu, qu'importait que ce fût sur la terre ou dans le soleil? » Mais Dieu n'était point satisfait. Il disait :
Mon oreille entend une louange dans laquelle il n'y a ni doute ni crainte ; c^est ainsi que chantaient les mondes anciens, que chantent les univers nouveaux qui naissent sous mes pieds ! Il me manque ma petite louange humaine ' .
Gabriel comprit. Il s'en alla vers le dôme de Saint-Pierre, apparut flamboyant au nouveau pape, et lui parla :
Je t'ai tiré de ta cellule d'ouvrier et je t'ai amené ici ; j'ai mal fait. En vain j'ai quitté la sphère des anges, et vain était ton rêve de bien des années! La louange de ta voix semblait faible? Elle a cessé, et voici que le chœur tout entier de la Création s'est arrêté. Va, loue Dieu de nouveau comme autrefois, tandis que je resterai ici. De ta voix faible, que nous dédaignions, remets en marche le chant interrompu des univers. Retourne à ta cellule et à ton pauvre métier ; redeviens ouvrier et enfant'^.
1 . God said : « A praise is in mine car ; M There is no doubt in it, no fear :
c So sing old worlds, and so
c New worlds that from my Ibotstool go.
u Clearer loves sound otherways :
« I miss my liUlehuman praise. »
{The Boy and the Angel.)
2. « I bore tbee from thy craftsman's cell, « And set tbee hère ; I did net well.
« Vainly I left my angel-spbere,
« Vain was tby dream of many a year.
c Tby voice's praise seemed weak ; it dropped — - « Creation's cborus stopped t
Et les choses s'accomplirent ainsi. Gabriel remplit les fonctions de pape et Théocrite vieillit dans son ancienne maison. « L'un disparut « au moment où l'autre mourait, et, côte à côte, ils s'en allèrent vers « Dieu. »
Dieu a besoin de ce pauvre amour de ses créatures, uniquement parce qu'il les aime, et que Tamour appelle l'amour. Son amour pour nous explique le sentiment d'amour que nous éprouvons pour lui. Uni à sa puissance, il explique tout le bien de l'univers. Il a aimé ce qu'il créait et il l'a créé très bon.
Mais ici encore l'examen de notre conscience va nous mener plus loin. Ces deux caractères de la divinité, puissance et amour, nous les sentons en nous-mêmes. La puissance est bien limitée, quoique nous la voyions grandir en nous-mêmes et à travers l'histoire de l'humanité. L'amour au contraire est presque infini, presque semblable à celui que nous pouvons concevoir en Dieu, et il produit en nous le désir de la perfection dans le bonheur universel, le rêve du bien absolu pour tous. Que le monde serait beau si notre puissance était égale à notre amour ! Mais la puissance de Dieu Test, et par là seulement il dépasse — en des proportions inconcevables — toute l'humanité. Ce que nous ne pouvons que souhaiter et rêver. Lui non seulement le rêve, mais il l'accomplit.
Avant d'examiner comment, nous avons à nous arrêter sur ce point très important, la ressemblance de l'homme et de Dieu par l'amour et la puissance, autant du moins que le fini peut ressembler à l'infini. Et, puisque l'amour s'étend et grandit jusqu'à l'infini, même dans une âme humaine, par ce caractère au moins il y a communauté et presque identité entre l'homme et Dieu» quelque chose de divin étant dans l'humanité, quelque chose d'humain dans la divinité. Voilà, dira-t-on, que Browning, comme tant d'autres, a fait Dieu à sa propre image. Ainsi faisait Caliban. Peut-être, et Browning pourrait ne pas le nier. Mais au fond cette accusation n'est qu'une phrase à tournure ingénieuse. Si la statue façonnée par l'homme
(( Go back and praise again
« The carly way, while I remain.
«. With that weak voice of our dîsdain « Take up creation's pausing strain.
« Back to the cell and poor employ :
oc Résume the craftsman and the boy t »
(The Boy and the AngeL)
concevait son sculpteur avec quelques traits semblables aux siens, quoique infiniment plus parfaits, et mêlés à d'autres qu'elle est impuissante à imaginer, serait-ce un reproche sans réplique que de lui dire : « Tu as conçu l'homme à ton image » ? Ne pourrait-elle pas répondre : « J'ai conçu ainsi mon Créateur, parce que je ne puis le concevoir autrement, et que, dans cette impossibilité même, je vois une preuve de ce qu'il m'a créée à son image à lui » ?
Ce point étant admis, il reste peu à parcourir pour aller jusqu'au bout. Il y a dans l'homme un élément de Dieu, et dans Dieu, avec bien d'autres choses, tout ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité. Par conséquent, de même que je sens en moi une parcelle de la divinité, de même Dieu doit sentir en lui, comme un de ses éléments, l'essence même de l'humanité. N'est-ce pas là le fond de la théorie de THomme-Dieu et de l'Incarnation? La divinité d'un homme! qu'y a-t-il donc de si étonnant, puisque nous en sentons tous un peu en nous? L'humanité de Dieu ! Pourquoi nous révolterions-nous contre une telle pensée? N'en avons-nous pas le besoin pour justifier nos sentiments les plus naturels et les plus nobles? N'en avons-nous pas la quasi-certitude, quoique nous ne puissions pas la comprendre? La conception anthropomorphîque de Dieu est non seulement justifiable, mais elle est la seule plausible aussitôt qu*on veut essayer de se faire une idée de la Divinité. Elle n'est absurde et pernicieuse que si nous prêtons à Dieu nos imperfections et nos petitesses, toutes les choses que nous voudrions voir disparaître de notre nature et que nous détruirions d'un coup si notre puissance égalait notre conception de l'idéal parfait. Mais elle devient sublime — presque trop belle pour n'être pas l'expression d'une vérité mystérieuse et suprême — lorsqu'elle ne donne à Dieu que les éléments les plus purs de l'humanité, élevés jusqu'à l'infini et débarrassés de toute imperfection. Si, comme on l'a dit, l'âme du juste est l'œuvre la plus noble de Dieu, quelle conception plus noble et plus divine peut-on se faire du Créateur lui-même que celle de cette même âme dans laquelle la bonté serait devenue infinie, et dont la puissance égalerait l'amour ?
Dès lors la pensée de l'Homme-Dîeu cesse de paraître une fantaisie étrange. Elle devient presque une nécessité de la pensée :
Il faut que je mêle la qualité d'homme à la qualité de Dieu pour aider ma simple vue humaine à comprendre ma vie, à voir ce qui est et ce qui devrait être, à savoir pourquoi je hais le premier et j'aime le second, à comprendre pourquoi les choses se présentent ainsi devant moi, qui suis ici pour
prouver que je comprends. Ainsi, depuis le commencement, la chaîne s'allonge jusqu^au bout, et clairement elle me lie ^ .
Si maintenant, par hasard, on prétendait qu'il en a été ainsi en fait et au suprême degré ; qu'un homme a eu tant de divinité en lui qu'il était réellement Dieu; qu'un Dieu a eu tellement d'humanité qu'il est devenu homme, irions-nous donc crier au faux prophète et lapider le porteur de cette bonne nouvelle ? Dirions-nous :
Comment ! il se targue d'avoir cette conviction, dont moi, je ne puis sentir, hélas ! si clairement que le besoin I Vite, insultons-le, chassons-le à coups de poings et à coups de pieds- !
Ne vaudrait-il pas mieux dire :
Je demeure frappé de stupeur devant une telle conception, à laquelle je ne puis atteindre, moi qui en ai le plus besoin ^ !
Celte conception, c'est l'histoire étrange du Christ. Nous voici donc à présent devant le principe même de la religion chrétienne ; « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. » Avec lui sont venues toutes les espérances et toutes les promesses évangéliques. Quelle est l'attitude de Browning devant ce dogme fondamental?
Son philosophe Cléon, représentant de la sagesse antique, après
1. I needs must blend the quality of man With quality of God, and so assist Mère humnn sight to understand my Life, What is, what should be, — understand thereby Wherefore I hâte the first and love the last, — Understand why things so présent themselves
To me, placed hère to prove I understand.
Thus,from beginning runs the chain to end.
And binds me plain enough.
{A Bean-Stripe, — Ferishtah*s Fancies.)
2. What ? boast he holds Conviction where I see conviction's need, Alas, — and nolhing else ? then what remains But that I straightway curse, cuff, kick the fool I
{The Sun. — Ferishtah*s Fancies.)
3. I stand appalled before Conception unattainable by me Who need it most.
s'être lamenté de ce que Zeus n'ait pas enseigné aux hommes de telles doctrines, refuse de les entendre lorsqu'elles sont prêchées par Paul de Tarse. {Cleon. — Men and Women.) Les disciples de son Ferishtah, représentants de Tincrédulité irréfléchie et moqueuse, renvoient Tapôtre avec des insultes et des railleries indignées. {The Sun, — Ferishtah's Fancies.) Son Karshish, le médecin arabe, représentant de la science réfléchie et de la philosophie grave, s'arrête et hésite devant l'étrangeté de la chose, mais il ne peut s'empêcher de l'admirer, presque de Tadorer. {An Epistle, — Men and Women,)
Browning ne va guère plus loin dans ses affirmations. Pour lui, le fait n'est ni impossible ni absurde : il est infiniment désirable, et, s'il s'est réellement produit, il n'a été que l'expression la plus complète de l'amour divin et de sa logique suprême. Nulle part, dans son œuvre, Browning n'a formulé nettement, en son nom personnel, un acquiescement absolu au dogme de l'Incarnation. Mais nulle part il ne l'a nié. Souvent même ses personnages l'ont affirmé avec une telle force que leurs paroles semblent être le cri même du poète. Sans doute il a eu ses heures nombreuses de doute ; il s'est demandé parfois si Dieu ne jouait pas avec lui une sorte de jeu de cache-cache pour le tromper à la fin. {Fears and Scruples,) Mais quand on a lu toute son œuvre et vécu quelque temps de ses paroles, on ne doute point qu'il soit dans tous ceux de ses personnages qui saluent de toute leur âme le nom du Christ. C'est lui qui parle par la bouche de David, essayant d'adoucir par sa musique l'agonie de Saûl, et voyant s'ouvrir devant lui la vision divine.
Voudrais-je souffrir pour celui que j'aime ? Toi aussi, mon Dieu, tu le voudrais. Tu le veux ! Ainsi tu seras couronné de la couronne suprême, ineffable, la plus sublime, et ton amour remplira complètement Tinfini... Que Celui qui a accompli le plus supporte le plus I Que le Très -Fort devienne le Très-Faible. C'est la faiblesse que je cherche dans la Force, c'est ma chair que je cherche dans la Divinité. Je la cherche et je la trouve. O Saûl, ce sera un Visage semblable au mien qui te recevra ; un Homme semblable à moi que tu aimeras et dont tu seras aimé à jamais ; une Main semblable à la mienne va t'ouvrir toutes grandes les portes de la Vie nouvelle : Voici le Christ debout devant toi * I
1. « Would I suffer for him that I love I So wouldst thou — so wilt thou I « So shall crown thee the topmost, ineffablest, uUermost crown I « And thy lovefill infînitude wholly...
« He who did most, shali bear most ; the strongest shall stand the most
[weak.
Ailleurs, dans les moments où Tenthousiasme lyrique s'est calmé, où l'âme a cessé de crier vers Dieu, où Tesprit considère froidement les dogmes, c'est Browning encore dont on entend la voix grave derrière celle de Jean FEvangéliste :
Comment aiderez-vous cet homme ? Il sait qu'il doit aimer ; il voudrait être aimé en retour. Cependant, tout en reconnaissant son amour, qui prouve le Christ, il rejette le Christ, à cause même du besoin qu'il en a^
Plus loin viennent des paroles plus fermes encore :
L'afiGrmation de la divinité du Christ, acceptée par ta raison, résout pour toi toutes les questions sur la terre ou en dehors ^.
Cette phrase a été saisie avidement par les représentants de toutes les Églises chrétiennes pour prouver que Browning était un des leurs. Cette affirmation nous semble trop hardie et insuffisamment justifiée. La raison de Browning a admiré le dogme chrétien fondamental comme une hypothèse plausible, qui explique bien des énigmes ; son cœur s'y est attaché comme à une conviction intuitive que l'on est heureux de posséder. Mais les Eglises demandent plus que de la sympathie ou de l'enthousiasme. Il leur faut l'immolation du raisonnement à la foi ; une soumission intellectuelle complète, un a: Je crois » net et ferme, que Browning n'a jamais prononcé.
Pour lui, d'ailleurs, l'acquiescement intellectuel n'avait qu'une importance médiocre. Ce n'était pas en cela que consistait la foi. Il ne suffit pas de croire au Christ pour être sauvé. Il n'est même pas nécessaire d'y croire. Ce qui importe, c'est qu'on l'aime. Une para-
fe 'Tis the weakness in strength, that I cry for I my fiiesh that I seek « In the Godhead I I seek and I fînd it. O Saul, it shall be A Face like my face that reçoives thee ; a Man like to me, Thou shalt love and be loved by, for ever : a Hand like this hand « Shall throw open the gâtes of new life to theel See the Christ stand I »
{Saul. — Dramatic Lyrics,)
1. « How shall ye help this man who knows himself, « That he must love and would be loved again,
« Yet owning his love that proveth Christ,
« Rejectelh Christ through very need of Him ? »
{A Death in the Désert,)
2. The acknowledgment of God in Christ Accepted by the reason, solves for thee Ail questions in the earth and out of it.
bolc saisissante marque bien sa pensée sur cette question (1). Le père de deux enfants partit pour une guerre lointaine et n'en revint pas. Ceux qui retournèrent dans son village dirent qu'ils l'avaient vu tomber mort. Seul, un tout jeune homme déclara l'avoir vu quelque part, guéri de ses blessures. L'aîné des fils refusa de croire à l'heureuse nouvelle, mais il s'écria : « Si seulement ma mort pouvait le ramener ici, avec quelle promptitude je me sacrifierais I » Le second crut à la parole du jeune homme et se réjouit. Ils attendirent dix ans, et leur père revint. Devait-il punir celui qui n'avait pas cru et récompenser l'autre? Quelle injustice I Combien plus grande encore eût-elle été si le croyant avait dit : « Tant pis ; il va venir et cela diminuera mon héritage », tandis que Tautre, refusant de croire, aurait haï l'héritage que lui procurait cette mort ! Quel homme serait assez fou pour agir ainsi ? Dieu serait-il donc moins sage, et nous jugerait-il d'après notre assentiment intellectuel à un dogme au lieu de regarder nos cœurs? Quelle folie de le penser I Aimons, désirons, et nous aurons assez de foi.
Quelle différence aussi entre la conception de Browning, qui s'en tient à l'idée fondamentale de l'Homme-Dieu, et les doctrines orthodoxes, si spéciales, si minutieuses dans leurs détails, souvent si étroites dans leur logique serrée ! Il n'a point cherché par des interprétations de textes évangéliques à fouiller plus avant dans les vérités éternelles ; il n'a point affirmé l'inspiration de l'Ecriture sainte ; il a placé ses plus nobles pensées dans la bouche des rabbins aussi bien que dans celles des prêtres ou des philosophes païens ; il a réprouvé bon nombre de doctrines religieuses ; il n'a jamais adopté dans leur ensemble celles d'aucune secte. Pour tirer les conséquences de ses principes fondamentaux, de même que pour les établir, il s'est contenté de regarder dans son âme et d'y lire ce qu'il y voyait de plus noble. Cette bible lui a suffi pour forger sa religion et diriger toute sa vie morale.
La Douleur,
La religion de Browning est aussi optimiste que la conception du monde qui lui a servi de fondement. Le Christ lui-même, quoiqu'il ait été l'homme de douleurs, le Dieu abaissé et souffrant, ne nous a apporté que des espérances. Il a certifié par son existence même la
1) Shah Abbas, — Ferishtah*s Fancies.
présence de la divinité sur la terre, les rapports étroits qui unissent rhomme à Dieu. Le dogme même de la Rédemption ne trouve point de place définie dans ce credo. L'Homme-Dieu n'avait pas pour mission de racheter par son sang les péchés des hommes, ou plutôt ce n'était pas là son rôle principal. Browning ne nie point cette doctrine; il se contente de n'en point parler. Par là encore, pour la majorité des Églises et des sectes, il n'est pas un chrétien orthodoxe. Son Christ est venu surtout pour donner à l'humanité le royaume de Dieu, c'est-à-dire l'idéal de justice et de charité, la certitude de l'immortalité et les espérances éternelles. Il a été la preuve vivante, non du désir de vengeance divine, punissant Tinnocence suprême afin que les coupables soient sauvés, mais de Taraour divin, partageant les douleurs de l'humanité, afin d'aider les hommes à en triompher et de leur montrer le vrai caractère de la vie. L'existence du Christ n'est qu'une raison nouvelle et plus forte de croire en l'optimisme du monde et en la bonté finale de Dieu.
Mais ici vient toujours se placer l'objection de toutes les religions et de toutes les philosophies pessimistes : l'existence de la douleur et du mal. Browning, malgré son optimisme, ne les a point niés. Mais loin d'en faire, comme les religions, la conséquence d'une chute, une tare originelle, il ne voit en eux qu'une condition nécessaire du développement naturel de l'humanité. Il faut d'abord remarquer que ni l'un ni l'autre ne sont assez considérables pour dominer complètement le monde. La douleur ne parvient point à faire que l'humanité renonce à la vie ; le mal ne peut pas éteindre dans les âmes la lumière de la justice et de l'idéal divin. Par suite, comme on l'a vu plus haut, ils ne justifient point les conceptions absolument pessimistes.
Bien plus, ils ont leur utilité. Sur ce chapitre. Browning n'a guère apporté de pensées personnelles ou originales. Il a repris tous les arguments philosophiques bien connus pour expliquer la douleur. Le seul qui peut-être lui ait paru le moins sérieux est celui qui nous semble le plus scientifique : la nécessité de la douleur comme un symptôme de désordre dans notre organisme. Ce point de vue le laissait plutôt indifférent, se rapprochant sans doute trop de la conception purement matérialiste du monde, pour laquelle plaisir et douleur n'existent pas comme tels, n'étant que des modifications mécaniques d'un être.
Il a vu surtout l'utilité de la douleur physique comme fondement
de la sympathie humaine. On s'attache à ceux qui souffrent à cause de leurs souffrances. Cela est vrai surtout de la souffrance de la chair, parce que la chair ne peut Tavoir méritée. C'est encore âans la bouche de Ferishtah que Browning a rais cette vérité. Son disciple ne voit aucune raison de s'intéresser au prince Mihrab Shah. Il est roi ? Beau prétexte I il n'a eu qu'à naître. Il est généreux ? Cela lui est bien facile, avec toutes ses richesses. Il mène une vie sans tache ? Comment pourrait-il faire autrement, n'ayant rien à désirer ? Mais voilà que Ferishtah laisse échapper un mot: « Tout de raêrae, je voudrais bien qu'il ne fût pas dévoré par cet ulcère intérieur. » Aussitôt la pitié et la sympathie sont excitées : « Comment ? Que dis-tu ? Hélas ! le pauvre homme ! Mais sûrement il y a quelque remède. »
De même la douleur nous rend pleins de gratitude envers la Divinité toutes les fois que nous y échappons. Le même disciple de Ferishtah remercie Dieu de ce que son doigt s'est guéri d'une morsure de scorpion. Mais il ne songe pas à le remercier, comme fait le Sage, de ce que sa tête ne tombe point par terre lorsqu'il la soulève chaque matin à son réveil. D'où l'exclamation du Maître : « Ote du monde la douleur, et quelle place y restera-t-il pour la reconnaissance envers Dieu ou l'amour envers les hommes? » (Mihrab Shah, — Ferishtah* s Fancies.)
Ferishtah ne veut pas sonder ce mystère plus loin ; mais, à d'autres moments, Browning a mieux encore justifié la douleur dans les desseins de Dieu. Et par la même explication il a justifié aussi le mal intellectuel, qui est l'ignorance, et le mal moral, qui est le péché. Toutes ces choses sont nécessaires à l'état imparfait de l'humanité. L'homme imparfait ne peut pas jouir d'un bonheur absolu, avoir toute sa plénitude de vie ; il ne peut qu'être en partie et espérer être complètement . Il faut qu'il marche toujours vers le bonheur sans l'atteindre, vers la vérité sans faire autre chose que l'entrevoir, saisissant toujours une erreur à sa place ; il faut que d'injustice en injustice, d'erreur morale en erreur morale, il se dirige vers la perfection. La souffrance, l'erreur, le mal, sont des échelons que nous gravissons pour arriver au bonheur, à la vérité et au bien.
Ne sommes-nous pas ici pour apprendre la valeur de la paix par la lutte, celle de l'amour par la haine, et pour atteindre la science par l'ignorance ?
Nous sommes aidés par toutes ces choses que nous regardions d'un mauvais œil et que nous nommions d'un faux nom ^ .
Ces imperfections sont utiles parce qu'elles nous conduisent en avant vers la perfection. Chaque fois que nous e.i saisisson» une, que nous appelons un bonheur, une vérité ou une vertu, atms nous figurons un moment avoir atteint le dernier degré, le bofrhear, la vérité ou la vertu absolus. Mais bientôt, même en eux, nous éprouvons une douleur, la sensation qu'ils ne sont point parfaits, et cette sensation même nous force à les rejeter pour chercher autre chose qui soit meilleur. Ou plutôt nous les conservons, mais sans y demeurer ; nous nous en servons comme d'une chose acquise, d'un degré qui nous conduira plus haut. Non seulement c'est l'humanité» mais c'est le monde entier qui avance ainsi. La théorie de l'évolution a imprimé sa marque sur Browning, élargissant son idéal de progrès. Il a vu la marche en avant du monde entier, depuis la création des choses inanimées jusqu'à celle des plantes, des animaux, puis des hommes, paraissant à la fin et complétant une étape de la vie universelle. Puis l'évolution vient pour l'humanité. Celle-ci est encore dans son enfance, mais elle a commencé sa marche triomphale, et le moment arrivera où la race entière sera parfaite en tant que race humaine. Alors sera-ce fini ? Point, car viendra la marche de rhumanité parfaite vers la divinité. Déjà cette marche aussi est commencée, avant même que l'heure ait sonné pour la race entière :
Des pronostics avaient annoncé l'apparition prochaine de Ihomme sur la terre. De même dans l'homme s'élèvent maintenant des aspirations augustes, des symboles, des emblèmes d'une splendeur brumeuse, toujours au-devant de lui, dans ce cercle éternel que parcourt la vie. Déjà les hommes commencent à dépasser les limites de leur nature, à trouver de nouvelles espérances et de nouveaux soucis qui remplacent rapidement leurs anciennes joies et leurs anciens chagrins. Ils deviennent trop grands pour des dogmes étroits de bien et de mal qu'ils voient disparaître devant leur soif inassouvissable du Bien, tandis que la paix s'élève de plus en plus dans leur âme. Il y a déjà de telles créatures sur la terre, sereines au milieu des demihommes qui les entourent, qu'ils doivent sauver et unir à eux ^,
1. Are we nol hère to learn the good of peace through strife,
Of love through hâte, and reach knowledge by ignorance ?
Why, those are helps thereto, which late we eyed askance,
And nicknamed unaware I
(Fifine at the Fair.)
2. Prognostics told Maa's near approach ; so in man's self arise
Cette évolution, où serait-elle sans la douleur et le sens de l'imperfection? Ces hommes, déjà demi-dieux, quel est Taiguillon qui les a poussés en avant, sinon la sensation de Tignorance et du mal auxquels il fallait échapper ? Douleur et mal sont donc nécessaires, afin que nous pensions à les détruire, et ainsi ils deviennent un élément essentiel du progrès, qui est la loi de vie. Chez l'être seul arrivé à sa pleine perfection il ne se trouve plus ni mal ni souffrance, mais il nous a été dit à nous :
Tu atteindras à la joie par la douleur, pendant que, par Tespérance, la crainte et lamour, tu resteras homme K
Mais alors pourquoi le Dieu souverainement bon et souverainement puissant n'a-t-il pas créé un monde parfait ? Était-il donc, comme le Dieu de Caliban, incapable de mieux faire ? Loin de nous cette pensée. A nous aussi la parole du Christ pourrait nous être appliquée : « Vous ne savez point ce que vous demandez. » Si nous avions la vérité absolue, où serait le mérite de la foi ? Si nous étions naturellement parfaits, quelle serait la valeur de la vertu ? Mais au moins, répondrons-nous, nous aurions le bonheur parfait. Que nous importerait le reste ?
Le bonheur, disons-nous ? Celui du mollusque aveugle, enfermé dans son coquillage, parfait pour sa vie de mollusque, ne voyant rien de désirable au-dessus de lui, stupide et satisfait ! Qu'importe ? dirons-nous encore, ce serait le bonheur. Oserions-nous réellement le dire ? Il faudrait une âme bien mesquine pour se contenter de cette béatitude vile. Même si notre bonheur parfait était celui que nous
August anticipations, symbols, types
Of a dim splendour ever on before
In that eternal circle life pursues.
For men begin to pass their nature's bound,
And fînd new hopes and cares which fast supplant
Their proper joys and griefs ; they grow too great
For narrow creeds of right and wrong, which fade
Before the unmeasured thirst for good : while peace
Rises within them ever more and more.
Such men are even now upon the earth,
Serene amid the half-formed créatures round
Who should be saved by them and joined with them.
{Paracelsus, v.) 1. Thou shah painfully attain to joy,
While hope and fear and love shall keep thee man.
rêvons, Tétat de l'humanité arrivée à son plein développement et arrêtée là, n'ayant plus rien à désirer, nous aurions bien vite le dégoût qu'amène la satiété. Ce serait l'état du monde de Rephan, cette étoile où tout est parfait, et que nous décrit, dans une des plus nobles visions de la vieillesse de Browning, un de ses habitants placé par Dieu sur la terre.
Embarque-toi, ô Esprit, pour Fimmensité d'un bonheur absolu I Laisse la terre derrière toi. Ici-bas, parles extrêmes, vous devinez les moyens. Là-haut tout est au suprême degré ; il n'y a ni moindre ni plus grand, ni insuffisance ni excès. Point de besoin : tout ce qui devrait exister existe maintenant. Point de croissance : ce serait un changement, et comment le changement peut-il venir à une royauté qui naît, la couronne au front ? Rien ne com-* mence, rien ne finit ; que manquait-il à Forigine ? La même chose s*étend à l'infini ; aucun changement ne peut rien améliorer... Personne ne préférait rien ; rien ne déplaisait là où le meilleur et le pire ne pouvaient se faire contraste. Bénir ou maudire... quoi, dans cet univers uniforme? Pas de printemps, pas d'hiver à travers son étendue. Le temps n'apporte ni espérance ni crainte : tel est aujourd'hui, tel sera demain. Avons-nous donc besoin d'aller en avant ou en arrière dans notre halte immobile, d'un bout à l'autre de l'éternité * ?
Tel était l'état de Rephan, monde de stagnation et de mort, où Fon durait, mais où Ton ne vivait pas. Alors cette âme se sentit sans