VERSAILLES
Sturel entra dans la plaine Saint- Antoine, vers une heure de l'aprèsmidi, par le boulevard de la Reine.
Le soleil d'extrême saison, ce pâle et froid soleil qu'enfant il avait aimé sur les vignes de Lorraine, couvrait de grands espaces de verdure, et des vaches éclatantes paissaient dans un long1 cirque de peupliers, d'ombre profonde et d'humidité. Sur sa gauche, où régnait le Parc, Sturel ne voyait rien qu'à travers des rideaux miroitants ; la nature effeuillée sauvait encore le mystère des bosquets, et parce qu'il
(1) Conférer dans Du sang d'autres pages sur Versailles et la mort de Gounod : Sur la décomposition.
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rapportait tout à ses déceptions, il évoqua la femme peinte au Gampo- Santo de Pise qui voile sa figure et regarde entre ses doigts : il lui donnait les formes de Thérèse de Nelles.
Sa honte d'un nouvel amour ne la rendait que plus touchante. En vain les premières gelées brûlèrent ces beaux arbres à demi dépouillés : un froid soleil, souvenir lointain des ardeurs de l'été, donne de l'âme à leurs branchages, les enrichit de tous les ors, et quand un souille détache une nouvelle volée de feuilles, c'est l'immorale pluie au sein de Danaé.
Ces milliers d'arbres vigoureux qui dessinent une magnificence abondante et légère comme un tissu brodé de l'Inde auraient pu reprochera Sturel son anarchie intérieure ; il ne perçut d'abord sous leurs cimes que du silence, de la douceur, v.r.e crainte flottante. Sublime monument, ces parcs de Versailles, en même temps qu'ils donnent une discipline française à leurs visiteurs bien nés, ébranlent nos puissances
profondes de romanesque. Et dans ce début de décembre, au seuil de ce paysage, la même qualité morale s'exhalait que du calme d'un malade à la veille d'une douloureuse opération.
Au milieu de cette grâce, à tous instants s'ouvraient dans le fourré de profondes allées d'un caractère grave et solitaire. Sturel vivait une de ces journées où tout nous propose un examen de conscience. Sous ces nefs, où les feuilles multicolores de l'automne finissante, aussi magnifiquement que les verrières de Chartres, transforment la lumière, il s'engagea comme on descend aux caveaux et dans les méandres de son passé.
Le tapis du parc varie selon l'essence des arbres et la facilité qu'eut la pluie à le ternir. Quand le sol se bombe ou se rentre, les rayons réfractés avec des angles inégaux y fournissent mille feux non pareils.
Parfois, dans le lointain, un bassin de marbre s'offre au bout des charmilles dont l'ombre zèbre le sol.
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Sur les côtés filent des sentiers étroits entre des haies rigoureusement taillées, et chacun d'eux aboutit à des petits bosquets où des bancs de Carrare délavé assistent à la chute des feuilles dans l'eau des vasques. De ces ronds-points déserts, huit chemins abandonnés mènent chacun à des solitudes d'où rayonne encore un système d'allées, toujours mélancoliques et de même enchantement, mais plus pressantes à mesure que leurs dédales se multiplient. Les feuilles se détachaient et glissaient en se froissant de branche en branche. Avec le moindre bruit, elles se couchaient, ne voulaient plus que pourrir. Un. vent léger se leva qui les entraînait doucement, les faisait rouler comme des cerceaux d'enfants, les poussait jusqu'aux vasques croupissantes où des plombs bronzés, que gâte l'humidité poisseuse, émergent à ileur d'eau. 0 mort émouvante, formes ambiguës de la décomposition, couleurs liquéfiées où rampent les animaux répulsifs ! Nul passant, rien que la mort et la gamme
de ses marbrures, et des affinités si puissantes qu'un Sturel s'attarde à se mirer dans cette mosquée aux coins d'ombre où flamboient des bijoux, — mais où manque le Mihrab, le Saint des Saints, — comme dans sa conscience désabusée et pleine des bois morts de son beau roman.
Au cours de l'après-midi, son interminable promenade l'ayant conduit des sombres bosquets au «Jardin du Roi », il frémit d'aise à cette architecture végétale et sous cet art de disposer les réalités de manière qu'elles enchantent l'âme. Dans ce cadre d'arbres et d'essences savamment échantillonnés, la vaste pelouse, avec sa précieuse colonne en marbre vert, sous les peupliers idéalistes, c'est-à-dire dont chaque branche remonte vers le ciel, lui parla. « Je suis une scène trop noble, disait-elle, et l'on me voit déserte faute d'acteurs suffisants. » Au fond de ses désastres, il éprouva de cette pensée une consolation et se répéta qu'il
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vaut mieux faire relâche que se satisfaire d'indignes jeux.
D'une rive à l'autre de cette vaste pièce d'eau, qui prolonge le tapis vert et compose une vue aux fenêtres du palais, le promeneur embrasse une muraille de grands arbres. Rien de pathétique comme leurs masses immobiles et courbées sur un morne étang. Incomparable union décorative des verts et des jaunes que fournissent l'eau, la prairie et les arbres, et puis de cette vieille pierre grise qui encadre le Canal ! Le même vent ridait le miroir et dépouillait les arbres. Pour un homme que sa passion déçoit, il y a une sorte d'hypnotisme à suivre les feuilles tournoyantes sur des eaux vertes, qui éludent toute curiosité. Que me réservent les événements ? Me perdrai-je connue cetle feuille se noie ?
Cette eau impénétrable, c'est le sourire de la Joconde qui Bail l'avenir et ne révèle rien.
Versailles, harmonieux symbole,
contient toute la théorie de la discipline française ; un plan raisonnable et les siècles contraignent les pierres, les marbres, les bronzes, les bois et le ciel à n'y faire qu'une immense vie commune.
Le jour, si bref en cette saison, commença de décliner. Sturel,à quatre heures passées, se tenait en haut des six marches contre le Palais. Des teintes sombres paraient maintenant les espaces du Parc. Les deux bassins de la terrasse, dont les eaux semblaient de bronze vert, frémissaient, enchâssés dans leur étroit gazon. A l'extrémité du perron, un vase sculpté prenait de la perspective une importance énorme, et, vide, égalait presque les belles têtes mouvantes des marronniers sur la pente.
Là-bas, le Grand Canal, au delà du char embourbé qui devenait noir, prit une extraordinaire couleur jaune. Un royaume de silence s'étendit jusque sur les parties les moins sombres elles-mêmes du domaine royal. Dans cette puissante disci-
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pline, quand les feuilles gelées à terre, les branches noires, les marbres rongés, sous un ciel où courentles nuages, utilisent en beauté les apprêts de leur mort, et, précaires, vibrent ensemble comme un seul grand cœur, quel spectacle pitoyable deux Français tourmentés, qui n'ont plus une patrie où leur sang puisse refluer et se recharger d'amour !