UNE PARTIE DE CAMPAGNE DANS LA BANLIEUE DE PARIS
Une toute petite voiture traînée par un âne les attendait au sortir du train pour gravir une longue côte.
Rosine, fraîche, gaie, avec de beaux cheveux et vêtue de choses très claires, fît mille g-entils tutoiements à Mme de Nelles, qu'elle interrogeait comme une enfant à qui l'on dit :
« Tu n'as besoin de rien ? Es-tu contente ? » Il n'y avait que deux places derrière Pânon. Rcemerspacher marchait à leur côté, sous le grand soleil, au long- d'une route qui serpentait parmi les fleurs et les arbres fruitiers. A mesure qu'on s'élevait, la vallée apparaissait domptée, morcelée comme la nature des environs de Paris, et par là plus propre
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aux sentiments fins et sociables.
Ils visitèrent tout, le petit jet d'eau qui marchait, par exception, en leur honneur, le coin du jardinet où il y avait la plus belle vue, le pêcher qui porte sa première pêche, et ils s'amusèrent à aimer toutes ces choses, pressentant qu'elles garderaient dans leur mémoire le prestige des talismans. Rosine les laissa seuls trois grandes heures qui leur parurent trois minutes. Ils les passèrent dans la demi-obscurité d'une pièce fraîche, puis, quand l'ombre fut venue, assis sur un muret d'où les petits pieds de Thérèse pendaient dans le vide.
Ils se trouvaient très occupés. Leur tendresse s'exhalait par tous leurs mouvements. Il faisait un air d'orage, facile à supporter pour un homme ou pour une femme laide, mais lourd pour une personne délicate, et qui contraignait Thérèse d'une manière dont elle souriait. A la fin, cependant, elle se trouva un peu étourdie, assez pour être plus touchante. Rosine, appelée par Rœmerspacher, la soigna sans le renvoyer.
Une femme n'est jamais plus jolie que si une autre femme s'empresse à la servir et, confidente des sentiments qui la troublent, se mêle à sa toute intimité en lui chuchotant des flatteries sur sa beauté physique et sur ses puissances de plaire. Cette complaisante Rosine faisait une telle atmosphère que Thérèse de Nelles, un peu intimidée, disait à Rœmerspacher :
— Mais qu'est-ce qu'elle croit ?
Au soir, on dîna sur la terrasse, devant la maison. Peu à peu la nuit mit sa gravité sur l'immense paysage jusqu'alors retentissant de canotiers.
Rosine parlait avec tranquillité, très simple, un peu cliente. Rcemerspacher, tout en goûtant cette molle société, n'écoutait que le paysage.
Sa gentille amie, dans cet instant, le plus voluptueux qu'il eût jamais vécu, prenait de la demi-nuit un caractère encore plus confiant et sans défense ; il jugeait sévèrement les négligences de Sturel et en même temps il s'en réjouissait ; il pensait que l'immortalité dans le paradis
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chrétien ne vaut pas le bonheur de deux êtres emportés vers la mort et brûlant ensemble leurs belles années.
Dans le lointain, une gare avec ses mille lumières brilla soudain comme unécrin.Et les montrant à Thérèse :
— Ce beau ciel, cette paix, tout ce bonheur du soir, disait-il, c'est vous qui les placez comme une fée autour de nous, mais il fallait aussi ces diamants mêlés à des choses qui sont votre parure.
Leur sensibilité enregistrait toutes les palpitations de ce petit univers, et certains jeux de lumière qui attiraient leurs regards sur le fleuve au fond de la vallée, ils ne purent les revoir par la suite sans que les flots de mélancolie leur vinssent noyer le cœur au souvenir inexprimable du désordre de leurs âmes dans cette soirée.
Quand arriva l'heure du train, ils descendirent la côte à pied, Rosine et Rœmerspacher tenant Mœ0 de Nelles de chaque bras, à cause des pierres roulantes.
Plus encore que le matin, aprèi
une longue journée, il s'attachait à son élégante compagne, en la découvrant soumise aux petites nécessités de la vie. Un peu de sueur sur un joli front, une légère humidité au coin des lèvres, une douce moiteur de la main, tout ce qu'il y a d'animal chez l'être, ajoutent aux motifs d'un jeune homme qui s'éprend. Et puis il voyait qu'avec des moyens différents ils aimaient l'un et l'autre à sortir du convenu, de la moralité et de la hiérarchie mondaines, pour rentrer dans l'humanité. Si les opinions sociales que Rœmerspacher professe choquent toujours la jeune femme, du moins avec lui elle se dégage de son snobisme que Sturel a tant combattu : les simples l'attirent. Peutêtre s'égare-t-elle, quand cette fine Rosine, si avertie, avec ses beaux bras, son luxe de jolie lingère,, lui apparaît franche et rustique autant que les bûcherons qui mangent du pain noir dans les contes. Mais, avec une imagination toute garnie d'artificiel, Thérèse a le cœur excellent et droit, et elle dit, à propos de sa sœur de lait :
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— C'est bon de se sentir ainsi aimée ; cela fait de l'ouate contre la vie.
La journée lui laissait une impression lumineuse et légère, mais au soir, la fatigue du grand air la dominait toute. Il y avait des éclairs d'orage, un recul des objets, un tragique dont elle sentait la puissance, car elle répéta plusieurs fois : « Dieu, que c'est beau ! »
Arles.
J'étais à Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais les mélancoliques beautés, je m'étais mis en relation avec les esprits les plus généreux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de toute modification et avec ceux qu'on avait mécontentés. Nous causâmes ensemble des injures subies par la patrie, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.
Au milieu de ces délicates démarches, c'est Bérénice qui me remplissait. Arles où rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musée du roi René. Ses arènes et ses temples dévastés manifestent que les hommes
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sont des fïétrisseurs ; or si j'ai tant aimé ma petite amie, c'est qu'elle était pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais qu'envers ceux de qui la beauté fut humiliée ; souvenirs décriés, enfants froissés, sentiments offensés. Saint Trophime, humide et écrasé, dit une louange irrésistible à la solitude et s'olTre comme un refuge contre la vie. J'y retrouve le sentiment exact qui m'emplissait jadis, quand, m'échappant de mes dures besognes ou d'études abstraites, je courais, fort tard dans la soirée, à mes étranges rendez-vous avec Petite- Secousse ; ce n'était, comme on pense, ni amour ni amitié ; dans cette trop forte vie parisienne qui créait en moi la volonté mais laissait en détresse des parts de ma jeunesse, c'était un besoin extrême de douceur et de pleurs