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LE POISON DE L ASIE

Comme je sais d'autres formes de l'honneur que l'honneur à la française, je sais aussi d'autres amours.

Et, par exemple, croyez-vous qu'on ignore les somptueuses et déchirantes ivresses, tout le vaste Ilot de l'Asie, qu'un Tristan, qu'une Yseult, nous versent à nous submerger ?

Leurs philtres m'enivrèrent, me corrompirent, m'allaient dissoudre. Ah !

combien ils me gênent encore ! On ne chasse plus Tristan et Yseult s'ils mirent un jour leur poison dans nos veines. Accablante musique, et qui veut notre ruine ! En vain, comme le sage Ulysse, me ferais-je attacher au mât ; j'arrache tous mes liens ; ardent jusqu'au désespoir, je veux chercher sous le Ilot les sirènes.

Ces magnifiques divinités, bien différentes de nos claires déesses françaises, ne sont humanisées qu'à micorps; elles demeurent engagées dans la plus brutale animalité. Forces presque élémentaires, bien loin qu'elles règlent et ennoblissent notre activité, elles ne peuvent rien nous donner que le délire vers les gouffres, une sombre ardeur au suicide.

Et qui donc n'aimerait cette mort?

Celui qui connut un tel chant est rassasié de la vie.

Je pense souvent aux jeunes guerriers que le Vieux de la Montagne, dans ses hauts châteaux du Liban, transportait, tout endormis, pour qu'au réveil ils vissent des fleurs, des festins et des femmes. Ils se saoulaient de réalités plus belles que leurs rêves. Après une longue journée d'inoubliables enchantements, ces rustres, assoupis de nouveau par le philtre, se réveillaient dans leurs dures casernes. Et le maître leur disait : « J'ai voulu que vous connussiez ce qui gît pour mes serviteurs dans le tombeau ; vous savez quel-

Le poison de VAsie 103

les douceurs la mort réserve à mes fidèles... « Désormais ces insouciants, devenus de-graves exilés, ne vivaient plus que pour guetter l'ordre, le geste qui leur permettrait de bondir par les portes de la mort dans les paradis éprouvés...

Nous n'espérons point dans la mort rejoindre les magnifiques extases que nous connûmes dans les hauts châteaux wagnériens, mais nous appelons le sommeil, parce que nous voilà gorgés d'impossibles nostalgies.

Voyons clair, et, si c'est notre lâche dessein de nous abandonner, livronsnous à ce flot stérile, à cet appétit du néant. Mais si nous préférons l'allégresse créatrice, la belle œuvre d'art française, rejetons le poison de l'Asie. Aussi bien sa brutale action nous empêche de sentir délicatement.

Nous sommes d'un pays où l'on ne put impunément permettre aux jeunes garçons d'écouter les filles de Saint-Cyr qui disaient les stances d'Esther. Un long stylet pénètre nos cœurs si nos yeux suivent les vers de Racine.

La beauté des jeunes femmes est distribuée sur les diverses parties de leur corps ; aussi, pour la goûter, faut-il beaucoup de soins et leur grande complaisance, mais cette beauté, quand elles vieillissent, se fixe toute sur leur visage. C'est ainsi que, dans ma jeunesse, j'ai cru la beauté dispersée à travers le monde et principalement sur les régions les plus mystérieuses, mais aujourd'hui j'en trouve l'essentiel sur le visage sans éclat de ma terre natale.

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