‹ Quelques cadencesChapitre 6 sur 23 · ISOLA BELLA · texte numérisé non relu

ISOLA BELLA

Isola Bella, la perle du lac Majeur, le lieu légendaire de la douceur et de la beauté, où tout notre être est raréfié ! A ce nom sublime, à la foule qui dans un même amour se presse pour débarquer sur cet étroit terraindivin, j'oublie toutes les imperfections : on va toucher à la pure volupté. Je veux me donner le chagrin de la refuser. Le bateau s'éloigne et seul je demeure sur le pont.

Les terrasses d' Isola Bella étagent leurs romanesques décors, leurs statues qui montent vers le ciel comme des cris de bonheur, leurs végétations empruntées au monde entier et neuves sur l'imagination comme des frôlements inconnus.

Isola Bell» 33

Le voyageur qui vient du Nord, quand il visite l'Isola Bella, voit les larmes, entend les soupirs, répond aux mouvements d'amour des belles héroïnes du Tasse et d'Arioste. Ces divines harmonies, ces conceptions inconséquentes, tout ce romanesque plus oriental que la mélancolie des nuits asiatiques, sortent des domaines de la rêverie, deviennent ici possibles, voire nécessaires. Le voyageur appelle les Voluptés, il leur offre sa jeunesse, il regrette, comme Faust, de n'avoir pas eu la sagesse de la leur faire accepter.

Ces vieux bosquets qui n'ont plus d'Armide ni d'Alcine valent toujours par une profusion déplantes de tous les climats, et l'impression redouble de terrasse en terrasse, parce qu'on change à chaquefoisde culture, sans que l'harmonie, comme c'est l'inconvénient des jardins botaniques, soit détruite par le mélange d'espèces disparates. Des groupes abondants de limoniers, d'orangers, de camélias, de camphriers, de magnolias et de cèdres du Libannous composent suc-

cessivement l'atmosphère de toutes les provinces du monde méridional.

Je pénétrai sous une haute futaie de lauriers. C'était, en plein jour, l'ombre la plus saisissante et par quoi s'augmentait encore la noblesse de ces branches sacrées. Noirs rameaux et feuilles lisses ! A mon pas, une vingtaine de colombes se levèrent de terre, mais d'un vol si lourd qu'on eût pu les prendre dans la main. J'en fus beaucoup touché, parce qu'elles me parurent demiivres des parfums accumulés sur des terrasses si étroites par tant d'arbres de tous les climats. Cette atmosphère unique dans l'univers semblait les étouffer. Nul aujourd'hui ne se promène sans malaise parmi tant d'essences accumulées par la violence d'un art pompeux. C'est le royaume de la fièvre ; c'est une beauté irrespirable.

Page 1