LE SODOMA
Le Sodoma ! c'est la volupté du Vinci : mais le trouble qui déjà nous inquiétait dans le sourire lombard, ici gagne tout le corps. Ce n'est point le mystère cérébral qui fait seul notre curiosité à l'oratoire de San Bernardino, à l'église de San Domenico, devant ces tableaux multipliés par le Sodoma avec une telle fécondité que l'esprit de Sienne en est tout modifié et que, d'histoire et d'aspect si rudes, elle nous emplit pourtant de mollesse.
A Florence déjà, devant le Saint Sébastien des Ollices, nous avions soupçonné son secret. Ce qui l'ait
l'émoi de ce merveilleux jeune homme ce n'est point la flèche qui traverse son cou, ni celle qui met sur sa cuisse deux minces filets de sang. Nulle femme ne s'y trompera. Involontairement, elles s'avancent pour recevoir ce beau corps dans leurs bras.
Lui-même, avec cet air de vierge et sous cette impression nouvelle, croit mourir, veut des bras qui le serrent.
L'extase, l'angoisse de ses yeux, de sa bouche entr'ouverte, avouent ce que nous dit d'autre part la sombre et brûlante image du Sodoma.
On peut le voir, peint par lui-même, dans une fresque de Monte Olivetto. Cette impérieuse figure olivâtre, ce long ovale qu'accompagne une large chevelure noire tombant jusqu'aux épaules, et puis ces yeux splendides, cette bouche trop épaisse... Ah ! te voilà bien, Antonio Bazzi, detto il Sodoma !
Chez un tel homme, les images sensuelles rompent l'harmonie ou, pour parler librement, la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son esprit les réalités
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du monde extérieur pour en faire une certaine beauté ardente et triste.
Ils ont raison de se choquer, de s'épouvanter, ceux pour qui l'art n'est point un univers complet et qui, ne sachantpoint s'y satisfaire exclusivement, tenteront de transporter des fragments de leur rêve dans la vie de société : rien n'en résultera que désastres.
Les jeunes gens du Sodoma, qui mêlent à la vigueur physique attestée par leurs muscles d'athlètes une expression intellectuelle si aiguë qu'elle en devient douloureuse, sont une vision épuisante. L'exaltation psychique unie à cette force de vie atteint les plus hautes expressions du désir, du désespoir, de l'ardeur à la vie, et provoque en nous, tout au fond de notre conscience, des états inconnus dont la force surgissant pourrait bien rompre l'ordre social.
De ses femmes, les sentiments ne sont pas moins aigus. La Madeleine sur l'épaule du Christ mort appuie sa joue, lui tient la main, avec quelle secrète douceur ! Jamais tant qu'il
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vécut elle n'osa ce geste familier qui lui est infiniment sensible. — Voici sa Judith, jeune fille qui rentre au camp des Hébreux. A la voir qui passe ainsi ce matin-là, ne dirait-on pas une vierge dont aucune image jamais ne brouilla le regard ? Et pourtant Holopherne était un vigoureux vivant ! Gomme une femme oublie l'acte auquel elle s'est prêtée ! Petites mains qui tenez ce sabre sanglant, avant que le coq ait chanté, ne fûtes-vous pas deux petites mains frémissantes et caressantes ? — Et dans la fresque où le peintre représente l'épisode fameux du condamné qui, pour mourir sans blasphémer, exigea que la sainte lui tînt la tête sous la hache du bourreau , le groupe des vierges, accourues pour voir sur le tronc décapité le désordre de la mort, nous révèle le goût impur de la femme pour le sang et pour l'épouvante.
Dans toutes les filles de Montmartre haletantes de détails sur le dernier guillotiné, Sodoma m'a fait reconnaître Hérodiade. — Mais de ce maître, la force expressive sublime,
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c'est Sainte Catherine exténuée. Ce qu'elle fut, cette sainte, de qui Sienne est remplie, on l'entrevoit d'après ses portraits à peu près authentiques:
une vieille fille énergique, fort intelligente, que n'arrêtaient ni le respect humain ni les obstacles. Ses ardeurs, très réelles, n'ont rien à voir avec la mollesse. Leur qualité apparaîttoute dans sa démarche auprès de Grégoire XI, qu'elle fit rentrer dans Rome : « Pour accomplir votre devoir, très saint Père, et suivant la volonté de Dieu, vous fermerez les portes de ce beau palais et vous prendrez les routes de Rome où les difficultés et la malaria vous attendent, en échange des délices d'Avignon. »
Comment cette femme d'action, de génie énergique, exaltée par ses méditations solitaires, devint-elle dans les arts le plus voluptueux symbole ? La figure de sainte Thérèse a subi une transformation analogue .
La légende toujours auréole de trouble et de charme ceux qu'elle choisit.
L'imagination populaire ne peut s'ac-
commoder de faits précis et répugne à l'analyse des caractères.
L'Évanouissement de sain le Catherine, par Sodoma, avec son corps ployé dont les molles étoffes nous révèlent la défaillance, provoque et contente nos forces secrètes. C'est tout notre être qui s'intéresse là. Un parfait objet d'amour, voilà ce qu'a mis Sodoma dans San Domenico de Sienne, et l'installant si mol et trempé de passion parmi ces duretés, il a créé un des contrastes les plus puissants que le monde de l'art propose à ses voluptueux.