‹ Quelques coins du cœurChapitre 3 sur 8 · L'ENFANT · texte numérisé non relu

L'ENFANT

— Sois bien sage ! dit la mère, en ouvrant ses bras, d'où l'enfant s'échappa comme un oiseau.

Il répondit: oui, gentiment, en hochant sa petite figure propre. Il sautilla; il traversa le jardin, poussa le portillon et se mit à marcher dans la sente avec gravité. Il serrait précieusement sa gibecière

d'écolier. Un béret surmontait son visage charmant et délicat où ses yeux remuaient comme deux gouttes d'eau bleue ; et il était protégé contre la fraîcheur par un fichu noué doucement et tendrement autour de ses épaules.

Tel il fit son entrée ce matin-là dans le hameau qui semait parmi les champs ses toits menus, étroits et rouges comme des vaches. Il n'y avait pas d'école dans ce troupeau rustique, et il fallait aller jusqu'à Trou- Mer cey.

Au Croisement- Arthur, le soleil devint si joli et si doux qu'un rayon releva le nez du petit garçon et donna un frisson à celui-ci, comme lèvent relève une feuille de tremble et paraît lui faire battre le cœur.

Le Kiki était déjà un petit rêveur et un petit observateur. Il avisa un oiseau particulièrement beau, posé sur la palissade. Cet oiseau avait la tête et la gorge jaunes et remuait par brusques saccades sa queue double, mince comme deux lignes tracées à l'encre sur le fond du ciel.

A ce spectacle, le Kiki frémit. Il n'y put résister. Fébrilement, il tira une ficelle de sa poche. C'était une fronde. Il envoya une pierre à l'oiseau. La pierre passa assez près pour le faire envoler. A cette distance, ce n'était, certes, pas mal visé! Les yeux du Kiki brillèrent d'un orgueil infini, et il marcha d'un pas plus souverain dans la pureté du matin.

Cependant le soleil mettait partout ses voiles d'argent et ses lapis d'or transparent... Tout à coup,

un projectile diaphane passa en bruissant sous le nez de l'enfant. Ah ! cette sauterelle ! Il n'en avait jamais vu d'aussi splendide ! palpitant, il posa sa

gibecière au bord du chemin, s'engagea parmi les fleurs fleuries de rosée et poursuivit la verte bestiole qui volait tout en sautant. Il avança la main

et, après plusieurs essais infructueux, captiva le criquet.

Il poussa un cri. L'insecte venait de le pincer ou de le mordre: une minuscule piqûre, mais l'enfant était sensible et nerveux. Il jeta violemment l'insecte à terre et, vite, posa sa galoche sur le léger corps d'émeraude. Il retira ensuite son pied et se pencha pour voir. Il prit une expression un peu fière et un peu répugnée devant la masse informe composée d'un ventre crevé et boueux et de pattes embrouillées. Il s'éloigna, encore ému, mais tranquillisé d'avoir fait justice, comme un petit bon Dieu.

Il trottina pour rattraper le temps perdu. Il fronça ses fins sourcils devant la maison de la mère Jacques. C'était une mégère vraiment méchante qui le détestait sans raison. Une fois — il y avait longtemps— ne l'avait -elle pas empêché, en le poussant, de se faufiler pour voir de près le cochon des Labouige qu'on tuait; et l'autre hiver, ne l'avait -elle pas disputé en criant, à grands gestes de bâton, comme une fée Carabosse, parce qu'elle l'avait surpris en train de mettre — pour rire naturellement — un lourd pavé dans le fagot que le père Plantard portait chaque jour chez lui, en boitant, en geignant et en grinçant de toute sa personne ?

En conséquence, le Kiki la haïssait autant qu'il en avait peur. Aussi, la semaine précédente, tout en jouant à Vercingétorix et à Bonnot avec ses petits

camarades: Grioche, Blinblin, Brédoire et Coput, il avait entrepris de faire mourir à petit feu le noyer de la vieille, Tunique arbre de l'étroit enclos où elle végétait. Pour cela, ils s'étaient mis à découper l'écorce tout autour, au ras du sol.

Ce matin-là le petit garçon n'avait pas le temps de continuer le travail de l'écorce, et sa mignonne figure se crispait, lorsque, soudain, elle s'éclaira : la chatte!

Elle était justement là, la sale bête de la mère Jacques, sur le bord du toit. C'était une vieille, elle aussi , avec , par endroits , la fourrure pelée et la peau brillante comme le cuir des souliers. Autour d'elle des chatons , pas plus gros que des rats , grouillaient.

Kiki arracha un piquet de clôture, le détortilla de son fil de fer et, après avoir visé avec application, les lèvres serrées, tout rose de désir, il l'envoya de toutes ses forces sur les animaux de la malfaisante vieille . . . Des cris aigus, une bousculade noire dans la poussière, et toute la nichée s'éparpilla. Kiki, émotionné, oppressé, se dit que sans doute il ayait touché un petit chat et que peut-être même il l'avait tué! — et son cœur battit très fort, à cause de la joie de se venger et aussi à l'idée de son habileté et de sa force.

Cependant l'écolier se remit en chemin, sagement Il ne put s'empêcher, toutefois, de faire un crochet pour jouer l'innocente petite farce quotidienne à Méhu, le vieux polichinelle. Il sauta par-dessus la

haie, entra dans la salle basse où un être prodigieusement décharné et tremblotant était assis, solitaire devant une assiettée de soupe. En voyant entrer le

garçonnet, ce débris humain, qui ne pouvait plus commander qu'aux muscles de sa face et de son bras gauche, exécuta une grimace effroyable

d'épouvante et de fureur; ses yeux chavirèrent; sa pomme d'Adam monta et redescendit. On voyait qu'il faisait tous ses efforts pour dégorger des injures. Puis il pleura et essaya de se cramponner désespérément à son assiette. Mais l'enfant, preste et riant continûment, comme un grelot, lui confisqua comme d'habitude sa soupe qu'il posa sur la cheminée, hors de la portée du vorace gâteux. Méhu, de la sorte, ne mangerait que le soir, tard, lorsque rentrerait sa fille. . Et le Kiki s'arracha à regret au spectacle de l'ancêtre qui se contorsionnait comme il pouvait, avec ses cheveux jaunes et gras comme le fumier, sa peau grisâtre, telle que la surface d'une tête de mort, et son cou mince, comparable à celui d'une tête de pavot.

Hélas! l'heure presse. Il faut courir. Trop tard! Son galop se heurte à la porte fermée de l'école. Une immense douleur envahit le petit garçon: ce retard va l'empêcher de remporter cette semaine la croix qu'il a tant gagnée jusque-là. Quel chagrin vont éprouver ses parents! Il sanglote, et alors, pour le bien, il raconte une histoire à l'instituteur qui a ouvert sévèrement la porte. Il explique, essoufflé et balbutiant, que sa maman a été bien malade, qu'il a bien pleuré et que cela l'a retardé malgré lui . . . Comme c'est un bon élève et un gentil enfant, on le croit. L'instituteur, qui est trop grand , vêtu d'un paletot vert bouteille et extrêmement

timide bien qu'il s'appelle M. Hardy, lui tapote la joue.

La classe commence. Vingt paires d'yeux sournois guettent le moment où M. Hardy va s'apercevoir que le panier qu'il a posé près de ses pieds et qui contient deux œufs destinés à sa petite fille convalescente, contient aussi une grosse pierre, qui a cassé les œufs.

Aujourd'hui, c'était au tour de Kiki de faire le coup des œufs ... Et voilà que soudain, on se pousse le coude: le maître a vu! Il prend un air indifférent, mais il a vu! Kiki sourit. L'instant d'après, ayant mérité un « très bien » pour sa leçon, qu'il a lue dans le livre ouvert sur le dos de son voisin de devant, il sourit encore et ne pense plus qu'à s'amuser avec un hanneton jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Le samedi, Kiki eut à nouveau la croix; et le dimanche, à la sortie de l'église — c'était époque de première communion — il fut considéré d'un œil attendri par le bon curé auquel il venait de confesser ses « gros » péchés de la semaine : avoir triché aux billes , mis de l'encre à la place de Rouhier parce que celui-ci était le plus fort, et écrit un vilain mot sur le mur du préau. L'excellent prêtre avait absous bien vite ce chérubin.

A la maison, après le déjeuner, le père de Kiki poussa une exclamation en lisant le journal : on avait arrêté à Paris un assassin de dix-sept ans — presque un enfant!

Et le père et la mère regardent leur Kiki , et son air réservé, et sa croix... Si ce n'était pas imprimé,

ils se refuseraient à croire qu'il puisse exister des enfants ayant des instincts pervers: l'alcoolisme du père, hélas !

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