LA DÉFAITE
Philippe et Juliette sont rentrés en quatre étapes de chaise de poste, de leur petit manoir de Normandie à leur petite maison du faubourg Saint- Honoré. Ils ont quitté au soir la campagne, que l'automne se mettait à immensifier. L'aube blanchâtre les a surpris tandis qu'ils traversaient Montmartre, déjà tout près de Paris. Ils sont descendus du coche à la remise de Saint -Denis et sont allés à pied à leur maison, suivis du gros Sévère, encerclé comme un tonneau dans les capelines superposées de son manteau marron -vert.
Voici la maison. Ils s'arrêtent, lèvent le nez. Elle fait le coin du faubourg et de la ruelle du Pigeon ,
que de petits pavés tranchants et serrés hérissent. Le balcon , ventru , est noir ; les fenêtres montrent des rideaux verdâtres à travers les carreaux. Toute la maison est grise; la chaussée est obscurcie de l'humidité matinale. Quelques passants apparaissent, s'effacent. Le ciel est gris comme la maison, et les figures des inconnus sont sombres, impénétrables, comme les pierres des rues.
Sévère s'est armé de la vaste clé, et s 'escrimant, a ouvert la porte. Le mari et la femme entrent avec fatigue. Ils reçoivent sur la figure le souffle de la maison déserte, morte depuis quatre mois. — Ahï dit Juliette, il y fait plus froid encore que je n'aurais cru.
Philippe fait oui de la tête et se tourne, dans la pénombre du vestibule, vers la domestique qui ouvre la haute fenêtre mince . . . Enfin on y voit. On retrouve le dallage noir et blanc du vestibule, les boiseries ocre, à longues lignes nues, qui font penser à un dessin d'architecte sur un papier bulle.
Tel est le retour du couple dans la résidence citadine d'hiver ... Il est étrange, vaguement mélancolique. Tous deux éprouvent la surprise que ne peuvent s'empêcher de subir les hommes lorsqu'ils rejoignent et reconnaissent un lieu familier après quelque séparation — mais cette entrevue est morne.
Est-ce à cause de l'heure glacée, de l'humidité qui suinte et flotte dans la demeure ? Est-ce à cause
de l'arrière-saison enfin venue ? Oui; non. C'est pour une raison qui ressemble à celles-là.
C'est parce que bien des années ont passé depuis qu'on revient ainsi, en octobre, de Beau mont à Paris; que ces étapes, qui marquent dans l'existence, sont, à force, devenues monotones, et que chaque fois les deux époux ressentent plus fatalement que leur double destinée est enfin calmée, définitive. Il y a eu jadis, entre eux, bien des choses diverses; maintenant il n'y aura plus rien. Alors tout événement régulier, de saison à saison, annonce distinctement une année de plus, et surtout, une année de moins. Voilà pourquoi, sans même qu'on s'en rende compte, le retour d'aujourd'hui est un peu plus grave que les autres.
Dehors, sur le seuil, ils se quittent, pressés tous deux, se serrent la main, l'œil machinalement fixé sur la devanture du fripier d'en face. Elle va à la messe de Saint-Roch, lui court à un rendezvous d'affaires, près du Louvre. Ils se retrouvent au salon, à onze heures moins quelques minutes, pour le déjeuner. La maison est déjà chaude; on est habitué à elle. La vie d'hiver s'est mise à reprendre toute, et on recommence à ne plus faire attention à rien.
Pourtant, lorsqu'ils s'avancent dans la salle à manger, ils se regardent ensemble dans la grande glace ancienne qui est en face de la porte. Us ont un air las, usé. En même temps ils détournent la
tête. Pourtant ils ne se sont pas vus tels qu'ils sont; on ne se voit jamais tel qu'on est que par miracle. Mais parfois on se devine un peu, on se pressent, on croit à soi-même, confusément, comme à Dieu.
A table ils causent de sujets et d'autres : les spectacles où ils vont aller le soir, le lendemain, après... Les merveilles de la science, les chemins de fer et la photographie, ces incroyables découvertes, qu'on a peine à s'imaginer déjà vieilles de dix ans!...
La conversation, ensuite, languit. A un moment où la servante, en quittant la salle et en fermant la porte, a donné plus de silence, Philippe élève la voix et dit doucement :
— J'ai revu Léopold . .
Elle fait: « Ah !», mais elle ne bouge ni la figure, ni les mains ; son regard est comme réfugié sur le coin de la nappe où il se posait lorsque son mari a parlé
Ce nom, c'est impressionnant de l'avoir prononcé! Le nom de l'homme qui a déchaîné autrefois tant de fureur et tant de larmes — de l'adorateur un instant adoré, du brillant séducteur qui a pu croire un jour qu'il les déchirerait l'un de l'autre Ah! quels drames alors, quels bouleversements, quels masques farouches et éplorés, quelles blessures depuis la première confidence écrasée jusqu'aux éclatantes malédictions — dans le temps où l'on criait, tout haut ou tout bas. Mais il s'est trouvé
que le voleur de cœurs n'a pas eu la victoire. On ne sait pas bien comment, par hasard peutêtre, il est parti, a disparu. Le couple s'est remis et comme cicatrice. La vie a repris dans ses formes d'autrefois. Philippe et Juliette sont restés seuls et il est bien certain maintenant qu'ils resteront l'un près de l'autre; à jamais debout, assis, ou étendus l'un près de l'autre.
On n'a pas reparlé de celui dont le passage a si profondément menacé leur fragile union. Le silence s'est établi sur ce cauchemar. Son nom, entre eux, est mort.
Et voici qu'il revient, par ce jour grandiose d'octobre et de rentrée. Mais il a beau revenir, il est mort. Il est presque incompréhensible, tout isolé, ce nom; il ne dit plus ce qu'il disait; ce n'est plus qu'un nom.
Et pourtant pourquoi tout s'est-il un peu assombri ? Il règne dans la pièce, où les deux époux accomplissent une des pratiques régulières, nécessaires de la vie, une sorte de deuil à peine visible, non pas noir comme la terre, mais gris comme la poussière.
— Oui, reprend Philippe. Il attendait dans le vestibule de l'étude. Il s'est levé à mon approche; c'était lui. Il part dans le Poitou.
Elle opina du front, mal habituée encore au souvenir abandonné depuis si longtemps.
Philippe hésite, son visage s'est crispé, et il ajoute
avec tant de simplicité, de tranquillité qu'on le sent sincère, qu'on entend tout ce qu'il pense:
— On ne le reconnaîtrait pas, tellement il est changé...
— C'est vrai ?
Elle a parlé tout bas; elle considère son mari.
— Il a l'air âgé, dit Philippe, beaucoup plus âgé qu'il est, qu'il doit être. Il a des cheveux gris; et c'est drôle, il n'est plus bien habillé. . .
Philippe murmure :
— Pauvre homme!
La femme, en l'écho de son cœur, répète :
— Pauvre homme!
Pauvre homme! Quel cri étrange, déplacé, à propos de celui qui leur a fait tant de mal. Mais ce cri est si vrai qu'ils se l'avouent pourtant l'un à l'autre — malgré ce qui fut — en toute ingénuité, en toute foi.
Pauvre homme, oui, parce que l'on vieillit, l'on déchoit, et que cela est pire que tout, que tout . • . Parce que, si orgueilleux, si crâne et même si triomphant que soit un être, on voit bien tôt ou tard qu'il n'est qu'un pauvre homme comme les autres.
Ils se regardent et apprennent sur leurs figures ouvertes que la vie est une maladie, que le passé c'est un peu de la mort immense d'où nous sortons et où nous rentrons. Alors tout ce qui porte la marque de la condamnation désespère. Pour les cœurs qui
ont une sorte de vocation de ces choses, ou pour ceux qui sont arrivés au point du voyage où l'on aperçoit qu'il n'y aura plus rien, les joies sont des deuils et les victoires sont surtout des défaites. Tout ce qui fut est à regretter, tout ce qui vit est à plaindre,
tout, tous pêle-mêle; nous d'abord, puis les autres: ceux que nous aimons, puis ceux que nous haïssons. Et il y a dans les quelques années d'agitation qui nous sont prêtées ici -bas, les uns contre les autres, beaucoup plus de douleur qu'il ne peut y avoir d'événements.